Chapitre 03 / 12
TROISIÈME PARTIE — UNE JOURNÉE DANS LA VIE D’UN MUSULMAN
Assez de théorie. Voici à quoi ressemble, concrètement, une vie ordonnée par l’islam. Suivez cette journée : c’est peut-être la partie la plus parlante de tout ce dossier — parce qu’on y voit ce que les principes deviennent quand ils descendent dans les heures.
11. Avant l’aube
La journée du musulman commence avant le soleil. L’appel à la prière de l’aube contient une phrase qu’on ne trouve dans aucun autre appel de la journée : la prière est meilleure que le sommeil.
Il se lève. Il se lave — visage, mains, avant-bras, tête, pieds : c’est l’ablution, et il la refera plusieurs fois dans la journée. Avant même l’hygiène moderne, avant les campagnes de santé publique, l’islam avait fait de la propreté une condition du culte : « La propreté est la moitié de la foi » (Muslim).
Puis il se tient debout, face à La Mecque, et il parle à son Créateur — pendant que la ville dort encore. Quelques minutes de silence, de récitation, de prosternation. Il pose son front au sol : la partie la plus noble du corps sur la surface la plus humble. Il n’y a pas de posture plus contraire à l’orgueil, et il la reprendra des dizaines de fois avant ce soir.
Ce qu’il vient de gagner, avant même le café : il a commencé sa journée par ce qui compte le plus, et non par ce qui crie le plus fort. Comparez avec l’autre commencement — celui que nous connaissons tous : la main qui attrape le téléphone avant même d’ouvrir les deux yeux, le cortisol des notifications, les nouvelles anxiogènes au réveil. Le musulman, lui, a ouvert sa journée par une conversation avec Dieu. La hiérarchie est posée. Le reste suivra.
12. Le jour : travailler, gagner, se retenir
Il part travailler — et son travail est une adoration, à condition d’être honnête. C’est l’un des renversements les plus méconnus de l’islam : il n’y a pas d’un côté la vie religieuse et de l’autre la vie ordinaire. Il y a une vie ordinaire orientée. Nourrir sa famille est une aumône. Écarter un obstacle de la route est une aumône. Sourire est une aumône (Muslim, at-Tirmidhî). Le hadith fondateur, celui qu’al-Bukhârî a placé en tête de tout son recueil, dit : « Les actes ne valent que par les intentions. » La même heure de travail peut être du temps perdu ou de l’adoration — selon ce qui la porte.
Dans ses transactions, des règles simples le tiennent : pas de mensonge sur la marchandise — « celui qui nous trompe n’est pas des nôtres » (Muslim) —, pas d’intérêt usuraire, pas de gain par le hasard, pas de vente de ce qui détruit. Son argent devra être présentable deux fois : devant les hommes, et au Jour où on lui demandera « d’où l’as-tu acquis, et où l’as-tu dépensé ? » (at-Tirmidhî).
À midi, puis au milieu de l’après-midi, la prière l’arrête de nouveau. Quelques minutes. On a comparé ces pauses à des respirations : la journée de travail moderne est une apnée de dix heures ; la sienne respire cinq fois. Et à chaque pause, le même recalibrage : ce dossier urgent n’est pas la chose la plus importante de l’univers. Reprends tes proportions.
« En vérité la prière préserve de la turpitude et du blâmable. »
— Coran 29:45
Sa langue aussi est tenue. La médisance — dire d’un absent une vérité qui le blesserait — lui est présentée par le Coran sous l’image la plus répugnante possible : manger la chair de son frère mort (49:12). Alors il se tait, souvent. « Que celui qui croit en Allah et au Jour dernier dise du bien ou qu’il se taise » (al-Bukhârî, Muslim). Imaginez un seul jour de réseaux sociaux soumis à cette règle.
13. Le soir : la famille, les comptes, le sommeil
Il rentre. Le foyer, en islam, n’est pas ce qui reste quand le travail a tout pris : c’est un lieu de culte à part entière. « Le meilleur d’entre vous est celui qui est le meilleur envers sa famille — et je suis le meilleur d’entre vous envers ma famille », disait le Prophète ﷺ (at-Tirmidhî), lui qu’on voyait recoudre son vêtement, réparer sa sandale et servir les siens (Ahmad). La bouchée qu’un homme porte à la bouche de son épouse lui est comptée comme une aumône (al-Bukhârî, Muslim).
Ses parents ? Le Coran a placé leur droit immédiatement après celui de Dieu, et il a prévu le cas précis qui nous attend presque tous — leur vieillesse :
« Et ton Seigneur a décrété : n’adorez que Lui, et marquez de la bonté envers les père et mère. Si l’un d’eux ou tous deux doivent atteindre la vieillesse auprès de toi, alors ne leur dis point « Fi ! », ne les brusque pas, mais adresse-leur des paroles généreuses. Et par miséricorde, abaisse pour eux l’aile de l’humilité, et dis : Ô mon Seigneur, fais-leur miséricorde comme ils m’ont élevé tout petit. »
— Coran 17:23-24
Même le « Fi ! » — le soupir d’agacement — est interdit. Pendant que nos sociétés inventaient le mouroir collectif, ce verset tenait des millions de vieillards au milieu de leurs petits-enfants.
La nuit venue, dernière prière. Puis, avant de dormir, un exercice que la tradition recommande chaque soir : se demander des comptes à soi-même avant qu’on ne vous en demande — la formule est attribuée à ‘Umar. Qu’ai-je fait aujourd’hui ? À qui ai-je fait du tort ? Le musulman s’endort après son propre audit, dettes réglées quand c’est possible, pardon demandé quand il le faut.
Voilà une journée. Rien d’héroïque, rien de spectaculaire. Juste une vie tenue — par cinq rendez-vous, quelques interdits, et une intention. Maintenant, élargissons la focale : pourquoi ces rendez-vous, pourquoi ces interdits ?