Figures de l’islam · Les savants
Les Successeurs (Tâbi’în)
Cent un savants de l’islam — Deuxième partie (Ier et IIe siècles)
Les Successeurs sont la génération charnière : ils n‘ont pas vu le Prophète, mais ils ont vu ceux qui l’ont vu, et ils ont vécu la première grande épreuve politique de l‘islam, la guerre civile puis la dynastie omeyyade. C’est dans ce contexte que naissent la science des chaînes de transmission (« nommez-nous vos hommes », dit Ibn Sîrîn), la mise par écrit du hadith sur ordre de ‘Umar ibn’Abd al-‘Azîz, et la distinction entre deux tempéraments juridiques : Médine, attachée à la pratique héritée, et Koufa, attirée par le raisonnement systématique. Presque tous les hommes de cette partie ont refusé les faveurs du pouvoir et plusieurs en ont payé le prix : Sa’îd ibn al-Musayyib fouetté, Sa‘îd ibn Jubayr décapité par al-Hajjâj, al-Hasan al-Basrî menacé, al-Nakha’î caché. Un lecteur non musulman remarquera aussi l‘origine de ces savants :’Atâ’ est un affranchi noir, Tâwûs un Persan, Mujâhid et Ibn Sîrîn des affranchis, al-Hasan le fils d‘un esclave. L’islam des premiers siècles a fait de la science le seul titre de noblesse, et les princes omeyyades s‘inclinaient devant d’anciens esclaves.
7. ’Alqama ibn Qays al-Nakha’î (v. 10 av. H – 62 H / v. 613 – 681)
Origine et naissance : Yéménite de la tribu de Nakha’, né du vivant du Prophète, sans l’avoir rencontré. Installé à Koufa.
Formation : Principal disciple d’Ibn Mas’ûd, au point de lui ressembler par la voix, la conduite et la lecture. Il apprend aussi de ‘Umar, ’Uthmân, ’Alî, Abû al-Dardâ’, ’Â’isha.
Spécialité : Fiqh, lecture coranique, hadith. Il est le maillon central entre Ibn Mas’ûd et l’école de Koufa.
Mérites : Ibn Mas’ûd disait : « Je ne lis rien ni ne sais rien qu’Alqama ne le lise et ne le sache. » Il participa à la bataille de Siffîn aux côtés de ’Alî, où son frère fut tué.
Faits marquants : Il refusait de recevoir les gens s’ils venaient trop nombreux et disait qu’il préférait qu’on ne le suive pas. On rapporte qu’il réunissait les gens autour de la lecture d’Ibn Mas’ûd en Syrie où Abû al-Dardâ’ l’interrogea, puis l’embrassa en apprenant qu’il était de Koufa. Il récitait le Coran en cinq nuits.
Témoignages : Ibrâhîm al-Nakha’î : « ’Alqama était le plus semblable des gens à ’Abdullâh ibn Mas’ûd. » Abû Ishâq : « On disait à Koufa qu’Alqama était le plus savant. »
Élèves : Ibrâhîm al-Nakha’î (son neveu), al-Sha’bî, Abû Wâ’il, Ibrâhîm ibn Suwayd.
Héritage et portée : ’Alqama est le type même du Successeur : un homme qui n’a pas vu le Prophète mais qui a si bien absorbé l’enseignement d’un Compagnon que l’on ne distinguait plus le maître de l’élève. Sans lui, la science d’Ibn Mas’ûd se serait éteinte avec lui ; par lui, elle passa à al-Nakha’î, puis à toute l’école de Koufa. Il illustre un principe que ce dossier vérifiera cent fois : la transmission ne repose pas sur des textes mais sur des personnes formées longuement, dans la proximité quotidienne.
Paroles rapportées :
« Rappelle le hadith en le révisant, car sa révision est sa vie. »
Il disait à ses compagnons : « Marchez avec nous : nous augmentons en foi. »
À retenir : Le maillon fidèle entre Ibn Mas’ûd et Koufa : la science se transmet par ressemblance de conduite autant que par les mots.
8. Sa’îd ibn al-Musayyib (15 – 94 H / 636 – 713)
Origine et naissance : Né à Médine sous le califat de ’Umar, de la tribu de Makhzûm (Quraysh). Marchand d’huile, il vit de son commerce et refuse tout don des princes.
Formation : Élève de ’Umar (par ses jugements), de ’Uthmân, ’Alî, Zayd ibn Thâbit, Abû Hurayra (dont il épouse la fille), Ibn ’Abbâs, Ibn ’Umar, ’Â’isha.
Spécialité : Fiqh, hadith, jugements de ‘Umar, interprétation des rêves. Chef des sept juristes de Médine (al-fuqahâ’ al-sab’a) et « maître des Tâbi’în ».
Mérites : Il n’a jamais manqué le takbîr d’ouverture de la prière en groupe pendant quarante ans, et durant cinquante ans ne vit jamais le dos des fidèles (il était toujours au premier rang). Il refusa d’épouser sa fille au fils du calife ’Abd al-Malik, préférant la donner à un étudiant pauvre, Ibn Abî Wadâ’a, pour deux dirhams de dot.
Faits marquants : Fouetté de soixante coups et exhibé en public sous le gouverneur de Médine pour avoir refusé de prêter serment aux deux fils de ’Abd al-Malik, il déclara : « Ce sont des coups pour Dieu. » Il refusa de sortir de la mosquée pendant la répression suivant la bataille d’al-Harra. Sa retenue dans la fatwa était célèbre : il disait souvent « je ne sais pas ». Il faisait le pèlerinage chaque année, avait accompli quarante pèlerinages.
Témoignages : Ibn ’Umar, entendant ses fatwas : « Si le Prophète le voyait, il s’en réjouirait. » Qatâda : « Je n’ai vu personne de plus savant en licite et illicite. » Mâlik : « Je ne considère personne dans les Tâbi’în plus savant que Sa’îd. » Al-Zuhrî, Makhûl, Ahmad ibn Hanbal : « le meilleur des Tâbi’în. »
Élèves : Al-Zuhrî, Qatâda, Yahyâ ibn Sa’îd al-Ansârî, ’Amr ibn Dînâr, Abû al-Zinâd.
Héritage et portée : Sa’îd fonde le modèle du juriste indépendant : marchand d’huile pour ne rien devoir aux princes, fouetté plutôt que de prêter un serment forcé, refusant de marier sa fille au fils du calife. Ses fatwas, reçues par al-Zuhrî, ont nourri Mâlik et, par lui, l’Occident musulman ; ses « je ne sais pas » sont devenus la règle d’or de la fatwa. Il est aussi la principale source des jugements de ’Umar, qu’il avait recueillis auprès des témoins : une part importante du droit administratif de l’islam nous parvient par lui.
Paroles rapportées :
« Ne remplissez pas vos yeux des serviteurs des tyrans, sauf en leur opposant votre cœur, afin que vos bonnes œuvres ne soient pas vaines. »
« Nul honneur, nul pouvoir, nul mérite ne sont sans compagnie du bien, sauf pour celui que Dieu préserve. »
« Qui se contente de ce qui lui suffit de Dieu, Dieu lui suffit. »
À retenir : Le chef des Successeurs de Médine, fouetté pour avoir refusé un serment forcé ; le « je ne sais pas » d’un maître est un enseignement.
9. ’Âmir al-Sha’bî (v. 19 – 104 H / v. 640 – 722)
Origine et naissance : Né à Koufa sous ‘Umar, de la tribu yéménite de Hamdân (Sha’b). Sa mère était une captive de Jalûlâ’.
Formation : Il rencontre environ cinq cents Compagnons, dont ’Alî, Ibn Mas’ûd, Abû Hurayra, Ibn ’Abbâs, Ibn ’Umar, ’Â’isha, al-Mughîra, al-Nu’mân ibn Bashîr.
Spécialité : Hadith, fiqh, poésie, histoire des Arabes. Il fut juge sous ‘Umar ibn ’Abd al-’Azîz, et le premier à se voir attribuer la fonction d’« homme de mémoire » (hâfiz) : « Je n’ai jamais écrit une seule chose en noir sur blanc, et jamais un homme ne m’a rapporté un hadith sans que je le retienne. »
Mérites : Ambassadeur du calife ’Abd al-Malik auprès de l’empereur byzantin ; celui-ci, impressionné, demanda pourquoi les Arabes ne l’avaient pas fait roi.
Faits marquants : Il avait l’esprit vif et un humour célèbre. Un homme lui demanda : « Comment appelle-t-on la femme d’Iblîs ? — Je n’ai pas assisté à son mariage. » Compromis dans la révolte d’Ibn al-Ash’ath, il se présenta devant al-Hajjâj et, au lieu de mentir, confessa : « Je me suis rebellé et j’ai désobéi », ce qui lui valut la grâce. Il conseilla à l’un de ses fils, quand il vit sa fatwa hâtive : « Ne dis pas ce que tu ne sais pas. » Ibn Sîrîn lui déconseilla d’apprendre la logique, et Abû Hanîfa rapporte que c’est al-Sha’bî qui l’orienta vers la science en le voyant passer chaque jour devant sa boutique.
Témoignages : Al-Zuhrî : « Les savants sont quatre : Sa’îd ibn al-Musayyib à Médine, al-Sha’bî à Koufa, al-Hasan à Bassora, Makhûl en Syrie. » Ibn ’Umar, l’entendant réciter les récits de batailles : « Il connaît cela mieux que moi qui y ai assisté. »
Élèves : Abû Hanîfa, al-A’mash, Qatâda, Ibn ’Awn, Dâwûd ibn Abî Hind.
Héritage et portée : Al-Sha’bî a donné à Koufa une science du hadith fondée sur la mémoire scrupuleuse, et c’est lui qui a envoyé le jeune Abû Hanîfa vers l’étude : sans ce geste, l’école hanafite n’existerait pas. Ses récits de batailles, transmis au sens et vérifiés par Ibn ’Umar lui-même, sont une source de la sîra. Sa méfiance envers l’analogie mal maîtrisée, et son honnêteté devant al-Hajjâj, montrent que la génération des Successeurs unissait humour, courage et rigueur, sans aucune raideur.
Paroles rapportées :
« Je n‘ai pas honte de dire : je ne sais pas. Ce que je ne connais pas et qui m’est demandé, je le dis. »
« Quand un homme te transmet un hadith, ne lui dis pas « tu mens », car tu le pousseras à l’abandon de sa science. »
« L‘analogie (qiyâs) est comme la peau de bête tannée : agréable au toucher, laide en son fond. » (paroles à ceux qui usaient de l’opinion contre les textes).
À retenir : La mémoire prodigieuse mise au service de la prudence : ne rien affirmer que l’on ne sache, et savoir dire « je ne sais pas ».
10. Al-Hasan al-Basrî (21 – 110 H / 642 – 728)
Origine et naissance : Né à Médine, fils de Yasâr, affranchi persan de Zayd ibn Thâbit, et de Khayra, servante d’Umm Salama, qui l’allaita parfois. ’Umar l’aurait béni enfant. Sa famille s’installe à Bassora.
Formation : Il rencontre plus de cent Compagnons, dont ’Alî (à Médine), Anas, ’Imrân ibn Husayn, Abû Mûsâ. Il participe aux conquêtes de l’Orient sous Ibn ’Âmir.
Spécialité : Fiqh, prédication, ascétisme, exégèse, théologie (il réfute les premiers qadarites). Tous les courants spirituels sunnites postérieurs le revendiquent.
Mérites : Sa prédication faisait pleurer les assemblées ; on disait qu’il parlait comme quelqu’un qui avait vu l’au-delà. Il répondit sans peur au gouverneur al-Hajjâj, qui pourtant admirait son courage. ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz lui écrivait pour demander conseil.
Faits marquants : Lorsque le tyran al-Hajjâj fit construire son palais de Wâsit, al-Hasan prêcha contre le faste devant tous, et al-Hajjâj voulut l’exécuter ; le bourreau attendait, mais al-Hasan murmura une invocation et le gouverneur, apaisé, le fit asseoir à ses côtés et le parfuma. Sa mort fut suivie d’un tel cortège que la prière du vendredi ne put être célébrée à la grande mosquée de Bassora, chose jamais vue. Une esclave de l’un des Compagnons dit un jour en le voyant : « Je n’ai jamais vu un homme aussi semblable à ’Umar. »
Témoignages : Anas ibn Mâlik : « Interrogez al-Hasan, car il a retenu et nous avons oublié. » Abû Burda : « Je n’ai vu personne qui ressemble plus aux Compagnons du Prophète. » Qatâda : « Je n’ai pas fréquenté un juriste sans constater que al-Hasan le surpassait. » Al-Ghazâlî l’appelle « le plus proche des gens de la parole des prophètes ».
Élèves : Ayyûb al-Sakhtiyânî, Qatâda, Yûnus ibn ‘Ubayd, Ibn ’Awn, Hishâm ibn Hassân, Wâsil ibn ’Atâ’ (qui se sépara de lui pour fonder le mu’tazilisme).
Héritage et portée : Al-Hasan est la figure la plus universellement revendiquée du sunnisme ancien : les soufis, les juristes, les théologiens et les prédicateurs se réclament de lui. Sa lettre à ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz sur les devoirs du prince est un classique de la pensée politique ; sa lettre sur le libre arbitre, adressée au calife ’Abd al-Malik, est le plus ancien texte théologique de l’islam. Ses sermons ont fixé le vocabulaire de la spiritualité musulmane (le cœur, le rappel de la mort, la brièveté de l’espoir). Sa prédication contre le luxe d’al-Hajjâj est l’exemple type du savant qui parle vrai devant le tyran sans se révolter contre lui.
Paroles rapportées :
« Ô fils d‘Adam, tu n’es que des jours ; chaque fois qu‘un jour s’en va, une partie de toi s’en va. »
« Le croyant se lève triste et se couche triste : rien d’autre ne lui convient, car il est entre deux frayeurs, un péché passé dont il ignore ce que Dieu en fera, et un terme restant dont il ignore quelles épreuves il apportera. »
« J’ai connu des gens pour qui ce bas monde était plus méprisable que la poussière sous leurs pieds. »
« Le rire du croyant est une distraction de son cœur. »
À retenir : Le prédicateur des cœurs, référence commune des juristes et des spirituels ; sa parole « tu n’es que des jours » résume l’ascèse sunnite.
11. Mujâhid ibn Jabr (21 – 104 H / 642 – 722)
Origine et naissance : Né à La Mecque, affranchi des Banû Makhzûm, client de Qays ibn al-Sâ’ib.
Formation : Il étudia le Coran auprès d’Ibn ’Abbâs, lui présentant le mushaf trente fois, s’arrêtant à chaque verset pour lui demander : « À quel sujet fut-il révélé ? Comment fut-il révélé ? » Il apprend aussi de ’Alî, Sa’d ibn Abî Waqqâs, Ibn ’Umar, Abû Hurayra, ’Â’isha.
Spécialité : Exégèse coranique. Son tafsîr est la source la plus citée par al-Tabarî, et al-Bukhârî s’appuie sur lui plus que sur tout autre exégète.
Mérites : Sa méthode inaugure l’exégèse fondée sur les circonstances de la révélation et l’usage arabe des mots.
Faits marquants : Il voyagea jusqu’à Babylone pour voir le puits où seraient enchaînés Hârût et Mârût, et jusqu’à Hadramawt pour voir les lieux liés au « puits abandonné » du Coran, tant sa curiosité coranique était vive. Il disait : « J’ai été partout où le Coran mentionne un lieu, pour le voir. » Il aurait interrogé sur les couleurs du paradis, et refusait de réciter le Coran sans réfléchir au sens.
Témoignages : Qatâda : « Le plus savant vivant en tafsîr est Mujâhid. » Sufyân al-Thawrî : « Prenez l’exégèse de quatre hommes : Sa’îd ibn Jubayr, Mujâhid, ’Ikrima et al-Dahhâk. » Ibn Sa’d : « Il était savant, digne de confiance, transmettant beaucoup de hadiths. »
Élèves : ’Amr ibn Dînâr, Ibn Abî Najîh, Ayyûb, al-A’mash, Qatâda, Abû al-Zubayr.
Héritage et portée : Sans Mujâhid, on ne saurait presque rien de l’exégèse d’Ibn ’Abbâs : c’est lui qui la recueillit verset par verset. Al-Bukhârî s’appuie sur lui plus que sur tout autre pour les explications coraniques de son Sahîh, et al-Tabarî le cite des milliers de fois. Sa méthode (demander pour chaque verset les circonstances et le sens, aller voir les lieux mentionnés) fonde le tafsîr comme science et non comme improvisation. Son avertissement contre « l’excès et la négligence » résume la voie médiane sunnite.
Paroles rapportées :
« Je ne sais pas ce que représente la moitié de la science. » (c’est-à-dire : reconnaître son ignorance en est la moitié).
« La science ne s‘acquiert ni par le timide ni par l’orgueilleux. »
« Dieu n‘a pas donné aux serviteurs un ordre sans que Satan n’y oppose deux dérives : l’excès ou la négligence, et il ne se soucie pas de laquelle il triomphe. »
À retenir : L’exégète qui interrogeait Ibn ’Abbâs à chaque verset : l’exégèse repose sur les circonstances de la révélation et la langue, non sur l’imagination.
12. ’Urwa ibn al-Zubayr (23 – 94 H / 644 – 713)
Origine et naissance : Médinois, fils de l’Apôtre (al-Hawârî) al-Zubayr ibn al-‘Awwâm et d’Asmâ’ bint Abî Bakr, neveu de ’Â’isha, frère du contre-calife ’Abdullâh ibn al-Zubayr.
Formation : Il grandit auprès de sa tante ’Â’isha, dont il devient le plus grand transmetteur. Il apprend aussi de son père, de sa mère, de Zayd ibn Thâbit, d’Abû Hurayra, d’Ibn ’Abbâs, d’Usâma ibn Zayd.
Spécialité : Hadith, sîra (il est l’un des fondateurs de la biographie prophétique écrite), fiqh. L’un des sept juristes de Médine.
Mérites : Il ne se mêla jamais de la guerre civile menée par son frère, se consacrant à la science. Sa collection écrite de traditions, transmise à son fils Hishâm et à al-Zuhrî, est l’une des premières sources de la sîra.
Faits marquants : Atteint de gangrène à la jambe lors d’un voyage à Damas, il la fit amputer sans anesthésie et sans qu’on lui tienne les mains, en récitant le Coran ; la même nuit, son fils préféré mourut d’une chute. Il dit alors : « Ô Dieu, j’avais sept enfants, Tu m’en as pris un et laissé six ; j’avais quatre membres, Tu m’en as pris un et laissé trois. Si Tu as pris, Tu as aussi laissé ; si Tu as éprouvé, Tu as aussi préservé. » Il lisait chaque jour un quart du Coran et n’omit sa lecture que la nuit de l’amputation. Il possédait un jardin à al-’Aqîq et jeûnait en y récitant.
Témoignages : Ibn ’Uyayna : « Les plus savants en hadith de ’Â’isha sont trois : al-Qâsim, ’Urwa et ’Amra. » Al-Zuhrî : « ’Urwa est un océan inépuisable. » ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz : « Nul n’est plus savant que ’Urwa. »
Élèves : Al-Zuhrî, Hishâm ibn ’Urwa (son fils), Abû al-Zinâd, Yahyâ ibn Sa’îd, Sulaymân ibn Yasâr.
Héritage et portée : ’Urwa est le premier historien de l’islam : ses réponses écrites au calife ’Abd al-Malik sur les événements de la vie du Prophète sont la source d’Ibn Ishâq et de tous les biographes. Par sa tante ’Â’isha, il transmet une part essentielle du droit de la famille et des règles de la prière. Son amputation supportée en récitant le Coran, et sa prière de gratitude le soir même, sont devenues l’exemple classique de la patience (sabr) dans les traités de spiritualité.
Paroles rapportées :
« Ô mes enfants, apprenez : vous êtes aujourd‘hui les petits d’un peuple, vous serez demain ses anciens. Quelle laideur qu’un vieillard ignorant ! »
« Lorsque tu vois un homme accomplir une bonne œuvre, sache qu‘elle a des sœurs ; lorsque tu le vois accomplir une mauvaise, sache qu’elle a des sœurs. »
À retenir : Le fondateur de la sîra écrite et l’héritier de ’Â’isha ; sa patience dans l’amputation et le deuil est un modèle de foi éprouvée.
13. ‘Atâ’ ibn Abî Rabâh (27 – 114 H / 647 – 732)
Origine et naissance : Né au Yémen (Janad), d’origine nubienne, noir, borgne, boiteux, le nez aplati, puis paralysé en fin de vie ; affranchi des Banû Fihr à La Mecque, où il grandit et enseigne.
Formation : Élève d’Ibn ’Abbâs, Ibn ’Umar, Ibn al-Zubayr, Abû Hurayra, Jâbir, ’Â’isha, Umm Salama. Il fréquenta la mosquée sacrée pendant plus de soixante-dix ans.
Spécialité : Fiqh (surtout rites du pèlerinage), hadith. Mufti de La Mecque : un crieur public annonçait pendant le pèlerinage : « Nul ne donne de fatwa sauf ‘Atâ’ ibn Abî Rabâh, et à défaut ’Abdullâh ibn Abî Najîh. »
Mérites : Ibn ‘Abbâs disait aux Mecquois : « Vous me questionnez alors qu’Ibn Abî Rabâh est parmi vous ? » Le calife Sulaymân ibn ’Abd al-Malik vint à lui avec ses deux fils et s’assit devant lui sans être remarqué ; ’Atâ’ continua sa prière. Le calife dit ensuite à ses fils : « Ne cessez jamais de rechercher la science : je n’oublierai pas notre humiliation devant cet esclave noir. »
Faits marquants : Le calife Hishâm ibn ‘Abd al-Malik le reçut et ’Atâ’ lui demanda, non des faveurs pour lui-même, mais les pensions des Mecquois, des Médinois, des habitants des frontières et le respect des protégés non musulmans, puis refusa sa récompense : « Je ne t’ai rien demandé pour moi, mais pour Dieu. » Il mangeait peu et dormait sur une natte de la mosquée. Malgré sa laideur physique, les princes lui baisaient les mains.
Témoignages : Abû Hanîfa : « Je n’ai rencontré personne de mieux que ‘Atâ’. » Al-Awzâ’î : « ‘Atâ’ est mort le jour où il était l’homme dont la satisfaction des gens était la plus grande. » Qatâda : « Le plus savant des Tâbi’în sur les rites du pèlerinage. »
Élèves : Abû Hanîfa, al-Awzâ’î, Ibn Jurayj (son principal transmetteur), ’Amr ibn Dînâr, al-Zuhrî, al-A’mash, Ayyûb.
Héritage et portée : ‘Atâ’ montre ce que le sunnisme entend par mérite : un ancien esclave noir, boiteux, borgne, devint le seul homme autorisé à donner des fatwas pendant le pèlerinage, et les califes s’asseyaient à ses pieds. Tout le droit du pèlerinage (le Hajj tel qu’il est accompli aujourd’hui par des millions de personnes) passe par ses fatwas, recueillies par Ibn Jurayj. Son intervention auprès du calife Hishâm, pour les pensions des pauvres et le respect des protégés non musulmans, est un modèle d’usage de l’influence sans profit personnel.
Paroles rapportées :
« Ceux qui vous ont précédés détestaient les paroles inutiles ; ils tenaient pour inutile tout ce qui n’était pas le Livre de Dieu, la Sunna, un ordre du bien ou une interdiction du mal, ou une parole nécessaire pour vivre. »
« Le meilleur des hommes est celui qui, s‘il se met en colère, se domine ; s’il est capable de se venger, pardonne. »
À retenir : Un affranchi noir devant qui les califes s’inclinaient : en islam, la science est le seul titre de noblesse.
14. Muhammad ibn Sîrîn (33 – 110 H / 653 – 729)
Origine et naissance : Né à Bassora, fils de Sîrîn, esclave affranchi d’Anas ibn Mâlik, et de Safiyya, affranchie d’Abû Bakr. Chaudronnier puis marchand de tissus.
Formation : Élève d’Anas, de Zayd ibn Thâbit, d’Ibn ’Umar, d’Abû Hurayra, de ’Imrân ibn Husayn, de ’Ubayda al-Salmânî.
Spécialité : Hadith (il est le premier à exiger rigoureusement l’examen des chaînes de transmission), fiqh, interprétation des rêves (une science où il est resté sans égal).
Mérites : Il fut l’un des premiers à dire : « Cette science est religion : regardez donc de qui vous prenez votre religion. » Sa scrupulosité (wara’) est proverbiale : il s’endetta, resta en prison pour dette, et refusa de manger de ce dont il doutait.
Faits marquants : Ayant acheté de l’huile dans laquelle il trouva une souris morte, il jeta toute la cargaison de quarante mille dirhams plutôt que de la revendre, sachant que cela le ruinerait ; il fut emprisonné pour dettes. Il refusa même de rire quand on plaisantait devant lui, et lorsqu’il parlait de la mort son visage changeait. Interrogé sur un rêve, il demandait d’abord quelle était la profession du rêveur. Il mourut cent jours après al-Hasan al-Basrî, comme il l’avait prédit.
Témoignages : ‘Uthmân al-Battî : « Personne à Bassora n’était plus savant que lui en droit successoral et en jugement. » Hishâm ibn Hassân : « Il était le plus véridique de ceux que j’ai vus. » Ibn ’Awn : « Trois hommes m’ont impressionné par leur rectitude : Ibn Sîrîn en Irak, al-Qâsim en Hijâz et Rajâ’ ibn Haywa en Syrie. »
Élèves : Qatâda, Ayyûb, Ibn ‘Awn, Hishâm ibn Hassân, Khâlid al-Hadhdhâ’.
Héritage et portée : Ibn Sîrîn est à l’origine d’une exigence qui a changé l’histoire : « nommez-nous vos hommes ». Après la première guerre civile, il refuse tout récit dont on ne peut vérifier les transmetteurs ; c’est l’acte de naissance de la science de l’isnâd, qui distingue le hadith de toute autre littérature religieuse. Son scrupule commercial (jeter une cargaison entière pour une souris) est enseigné dans tous les traités d’éthique du commerce. L’interprétation des rêves qu’on lui attribue, réunie dans des livres tardifs, est en revanche à lire avec précaution : beaucoup lui ont été prêtés.
Paroles rapportées :
« Cette science est religion : regardez donc de qui vous prenez votre religion. »
« Autrefois on n’interrogeait pas sur la chaîne de transmission ; depuis la discorde, on dit : nommez-nous vos hommes. »
« La plus grande injustice envers ton frère, c’est de rappeler le pire de ce que tu sais de lui et de cacher le meilleur. »
À retenir : Le père de la critique des chaînes (« nommez-nous vos hommes ») et le modèle du scrupule : ruiné plutôt que de vendre une marchandise douteuse.
15. Tâwûs ibn Kaysân (v. 33 – 106 H / v. 653 – 724)
Origine et naissance : Né au Yémen, d’origine persane (des « Abnâ’ », descendants des soldats perses), affranchi des Himyar. Son nom viendrait de son élégance ou de son surnom « le Paon des lecteurs ».
Formation : Il rencontra cinquante Compagnons, dont Ibn ’Abbâs (son principal maître), Ibn ’Umar, ’Â’isha, Abû Hurayra, Zayd ibn Thâbit, Mu’âdh (par transmission).
Spécialité : Fiqh, hadith, ascétisme, exégèse. Le grand juriste du Yémen.
Mérites : Il fit quarante pèlerinages et mourut à La Mecque la veille de Tarwiya ; le calife Hishâm et une foule immense assistèrent à son enterrement. Il prononçait un jugement rare : il ne détestait rien tant que voir un savant fréquenter les portes des princes.
Faits marquants : Un gouverneur du Yémen lui envoya cinq cents dinars ; il les refusa. Convoqué par le calife Sulaymân, il ne le salua pas avec les titres d’usage et dit simplement : « Salut à toi. » Le calife lui demanda de lui parler ; il répondit : « Sache que la plus petite bête de l’Enfer est comme un cheval : elle mord les tyrans. » Quand on lui reprochait de fuir les gens, il disait : « Je rencontre la voix de ma propre âme et cela me suffit. » Il refusa de s’asseoir près de Hishâm pour ne pas être vu par la foule comme approuvant le calife.
Témoignages : ’Amr ibn Dînâr : « Je n’ai jamais vu quelqu’un comme Tâwûs. » Ibn ’Abbâs : « Je crois que Tâwûs est un homme du Paradis. » Habîb ibn Abî Thâbit : « Personne ne se plaignait de Tâwûs, on se plaignait des autres. »
Élèves : ‘Abdullâh ibn Tâwûs (son fils), ’Amr ibn Dînâr, Mujâhid, ’Atâ’, al-Zuhrî, Ibn Jurayj.
Héritage et portée : Tâwûs a fixé l’attitude du savant envers le pouvoir : ni révolte ni flatterie, mais une distance visible qui préserve l’indépendance de la parole. Sa remarque au calife sur les bêtes de l’Enfer qui mordent les tyrans a traversé les siècles. Il est aussi l’un des principaux transmetteurs du fiqh d’Ibn ’Abbâs au Yémen, et son fils ’Abdullâh a transmis ses feuillets à Ma’mar, puis à ’Abd al-Razzâq : une partie du Musannaf de ce dernier vient de lui.
Paroles rapportées :
« Le rejet de la science par les gens vient de ce qu‘ils ne mettent pas ce qu’ils savent en pratique. »
« Il n’y a de pieux que celui qui préserve sa langue. »
« Ne fais pas de ta science un moyen de gagner ce bas monde ; sinon tu auras vendu ta part de l’au-delà. »
À retenir : Le juriste du Yémen qui refusait les portes des princes ; l’indépendance du savant est la condition de sa crédibilité.
16. Sa’îd ibn Jubayr (45 – 95 H / 665 – 714)
Origine et naissance : Né à Koufa, d’origine abyssine, affranchi des Banû Wâliba (Asad). Il fut l’un des hommes les plus noirs de peau et l’un des plus savants de sa génération.
Formation : Principal élève d’Ibn ’Abbâs, qu’il servit jusqu’à recueillir tout son tafsîr ; il apprend aussi d’Ibn ’Umar, d’Anas, d’Abû Sa’îd al-Khudrî, de ’Â’isha.
Spécialité : Exégèse, lecture coranique, fiqh, hadith. Ibn ‘Abbâs disait aux Koufiotes : « Vous m’interrogez alors que vous avez Ibn Umm Dahmâ’ (Sa’îd) parmi vous ? »
Mérites : Il récitait le Coran tout entier en une seule nuit pendant le Ramadan, et priait derrière l’imam en écoutant toutes les lectures. Il faisait chaque année le pèlerinage.
Faits marquants : Il rejoint la révolte d’Ibn al-Ash’ath contre le tyran al-Hajjâj, puis se cache douze ans à La Mecque. Arrêté, il est conduit devant al-Hajjâj. Le dialogue est célèbre : « Quel est ton nom ? — Sa’îd ibn Jubayr (Heureux fils de Réparé). — Non, tu es Shaqî ibn Kusayr (Malheureux fils de Brisé). — Ma mère savait mieux que toi. » Al-Hajjâj le fit décapiter. Sa’îd sourit, tourna son visage vers la Qibla et récita la profession de foi ; un récit populaire, non retenu par les historiens rigoureux, ajoute que sa tête tranchée prononça encore « Il n’y a de dieu que Dieu ». Al-Hajjâj mourut quinze jours plus tard, hanté par sa vision, criant : « Qu’ai-je à faire avec Sa’îd ibn Jubayr ? »
Témoignages : Maymûn ibn Mihrân : « Sa’îd est mort alors que nul sur terre n’avait besoin de sa science sans en avoir besoin encore. » Ahmad ibn Hanbal : « Al-Hajjâj a tué Sa’îd ibn Jubayr alors que nul sur la face de la terre ne pouvait se passer de sa science. »
Élèves : Abû Ishâq al-Sabî’î, Ayyûb, al-A’mash, ’Amr ibn Dînâr, Ja’far ibn Abî al-Mughîra.
Héritage et portée : Sa’îd est le martyr de la science : son exécution par al-Hajjâj est racontée dans toutes les histoires de l’islam, et la mort du tyran quinze jours plus tard fut lue comme un jugement. Ses explications du Coran, prises directement d’Ibn ’Abbâs, sont l’une des trois ou quatre sources majeures du tafsîr ancien. Sa participation à la révolte d’Ibn al-Ash’ath, aux côtés d’autres savants, pose la question, discutée depuis, de la révolte contre l’injustice ; la position qui a prévalu dans le sunnisme (la patience) s’est formée en partie à la lumière de l’échec de ce soulèvement.
Paroles rapportées :
« La crainte de Dieu, c‘est que tu Le craignes au point que cette crainte s’interpose entre toi et ta désobéissance. »
« Je ne lâcherais pas les paroles d’un seul verset pour tous les biens de ce monde. »
« Le bas monde n‘est que quatre jours : hier est passé, demain n’existe pas encore ; il ne reste que l‘aujourd’hui où tu es. »
À retenir : Le martyr de la science, décapité par al-Hajjâj ; son calme devant la mort a fait de lui l’un des Successeurs les plus aimés.
17. Ibrâhîm al-Nakha’î (v. 46 – 96 H / v. 666 – 714)
Origine et naissance : Né à Koufa, de la tribu yéménite de Nakha’, neveu d’Alqama et d’al-Aswad par sa mère. Borgne.
Formation : Élève d’Alqama, d’al-Aswad, de Masrûq, de ’Ubayda al-Salmânî, de Shurayh ; il rencontra ’Â’isha enfant.
Spécialité : Fiqh du ra’y (raisonnement juridique), hadith transmis au sens. Il est le maître de Hammâd, qui forma Abû Hanîfa : l’école hanafite descend de lui en droite ligne.
Mérites : Il fut le premier à Koufa à donner des fatwas avec un raisonnement systématique et fut le juriste le plus consulté de sa génération, tout en refusant que les gens le suivent en groupe.
Faits marquants : Il fuyait la notoriété au point de s’asseoir près d’un pilier de la mosquée comme un homme ordinaire, et d’ordonner à ses élèves de ne pas se réunir autour de lui. Recherché par al-Hajjâj, il se cacha jusqu’à la mort du tyran ; en l’apprenant, il pleura de joie et fit une prosternation de reconnaissance. Il disait qu’un homme qui s’entend parler de sa propre science doit s’en repentir. Ses fatwas étaient données de nuit à ceux qui venaient discrètement.
Témoignages : Al-Sha’bî, apprenant sa mort : « Il n’a laissé derrière lui personne de plus savant, ni à Bassora, ni à Koufa, ni au Hijâz, ni en Syrie. » Al-A’mash : « Ibrâhîm était comme un sarrâf (changeur) du hadith : il en reconnaissait le vrai du faux. » Hammâd : « Les gens venaient à Ibrâhîm de partout. »
Élèves : Hammâd ibn Abî Sulaymân, al-A’mash, Mansûr ibn al-Mu’tamir, Abû Ishâq, Simâk.
Héritage et portée : Al-Nakha’î est le véritable père du fiqh de Koufa : ses fatwas, transmises par Hammâd, forment le socle de l’école hanafite, et Abû Hanîfa déclarait suivre la plupart de ses avis. Il inaugure le raisonnement juridique systématique (le ra’y) qui donnera au droit musulman sa capacité d’anticiper les cas nouveaux. Sa fuite de la notoriété (s’asseoir près d’un pilier comme un anonyme) est citée par tous les traités sur l’ostentation. Sa mise en garde sur la formule « le Prophète a dit » fonde la prudence des transmetteurs.
Paroles rapportées :
« Lorsque tu rapportes un hadith, contente-toi de dire : il m’a été rapporté ; ne dis pas : le Prophète a dit, car il se peut que tu mentes sur lui. »
« Ils détestaient qu‘un homme montre sa science, par crainte de l’ostentation. »
« Ce qui nous ronge, c’est que nous apprenons pour être vus. »
À retenir : Le juriste de Koufa qui fuyait la célébrité ; l’école hanafite descend de lui par Hammâd, son unique héritier en fatwa.
18. Hammâd ibn Abî Sulaymân (v. 50 – 120 H / v. 670 – 738)
Origine et naissance : Né à Koufa, d’origine persane (d’Ispahan selon certains), affranchi d’Ibrâhîm ibn Abî Mûsâ al-Ash’arî. Riche marchand, il vivait dans l’aisance et la générosité.
Formation : Principal élève d’Ibrâhîm al-Nakha’î, dont il fut le seul à prendre la fatwa ; il apprend aussi d’Anas, d’al-Sha’bî, de Sa’îd ibn Jubayr.
Spécialité : Fiqh du ra’y ; chef du cercle des juristes de Koufa après al-Nakha’î. Il est le maître direct d’Abû Hanîfa pendant dix-huit ans.
Mérites : Il rompit chaque jour le jeûne de cinquante hommes durant le Ramadan et leur donnait cent dirhams et un vêtement à la fin du mois.
Faits marquants : Abû Hanîfa raconte que Hammâd lui donna la charge du cercle pendant deux mois d’absence ; à son retour, Abû Hanîfa avait donné soixante fatwas dont Hammâd en approuva quarante. Abû Hanîfa décida alors de ne jamais le quitter tant qu’il vivrait, et nomma son fils Hammâd en son honneur. On rapporte que Hammâd s’enveloppait d’un manteau de soie coûteux, ce qui choquait les austères de Koufa, tout en jeûnant et priant avec ardeur.
Témoignages : Abû Hanîfa : « Je n’ai jamais vu de plus grand juriste que Hammâd. » Al-Sha’bî : « Le juriste de Koufa. » Abû Ishâq al-Shaybânî : « Il a été le meilleur des juristes de Koufa après al-Nakha’î. »
Élèves : Abû Hanîfa, Shu’ba, Sufyân al-Thawrî, Hammâd ibn Salama, Mis’ar.
Héritage et portée : Hammâd est le maillon qui fait passer le fiqh de Koufa à Abû Hanîfa : dix-huit ans de formation, dont la tradition hanafite fait la période décisive. L’épisode des soixante fatwas dont quarante approuvées montre comment on formait un moujtahid : par la pratique corrigée, non par la seule lecture. Sa richesse et sa générosité pendant le Ramadan rappellent que la première école juridique de l’islam a été fondée par des marchands, et que le sunnisme n’a jamais opposé science et prospérité honnête.
Paroles rapportées :
« Nous avons entendu Ibrâhîm dire : rien n’est plus beau chez le savant que sa retenue. »
Rapportant al-Nakha‘î : « Ne parle pas de la science devant qui n’en a pas besoin. »
À retenir : Le maître direct d’Abû Hanîfa, marchand généreux ; son cercle est le berceau de la première école systématique.
19. Muhammad ibn Muslim al-Zuhrî (58 – 124 H / 678 – 742)
Origine et naissance : Né à Médine, de Quraysh (Banû Zuhra). Pauvre au départ, de petite taille, la barbe teintée de rouge.
Formation : Élève de Sa’îd ibn al-Musayyib (pendant huit ans, « assis à ses genoux »), de ’Urwa, d’al-Qâsim, de Sâlim, de ’Ubaydullâh ibn ’Abdillâh, d’Anas, de Sahl ibn Sa’d. Il rencontra dix Compagnons.
Spécialité : Hadith, sîra, fiqh. Il est le premier à avoir consigné systématiquement le hadith par écrit, sur ordre de ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz. Sa chaîne « al-Zuhrî d’après Sâlim d’après Ibn ’Umar » est l’une des plus sûres.
Mérites : Il rapporta plus de deux mille hadiths et fut le maître des maîtres : Mâlik, Ibn ’Uyayna, Ma’mar, al-Awzâ’î, al-Layth.
Faits marquants : Il fréquenta la cour des califes Omeyyades (’Abd al-Malik, Hishâm), ce qu’on lui reprocha ; il se justifiait par le bien qu’il obtenait pour les gens et son insistance à corriger les princes. Sa mémoire était prodigieuse : il retint un livre entier lu une fois devant lui. Il avait une générosité folle : il distribuait tout ce qu’il possédait et resta endetté ; Hishâm régla ses dettes. Il disait que la science se perd par l’oubli et l’écriture est sa sauvegarde, tout en apprenant par cœur. Al-Layth ibn Sa’d rapporte : « Je n’ai vu de savant plus universel que lui : il parlait de sunna, de poésie, d’Arabes, de Coran, comme s’il ne connaissait que cela. »
Témoignages : ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz : « Nul n’a laissé de plus savant en Sunna que lui. » Mâlik : « Al-Zuhrî est resté, à Médine, un savant parmi cent. » Ayyûb : « Je n’ai vu personne de plus savant que lui. » Ahmad ibn Hanbal : « Le meilleur en hadith et en chaîne. »
Élèves : Mâlik, al-Awzâ’î, Ibn Jurayj, Ma’mar, Sufyân ibn ’Uyayna, al-Layth, Yûnus ibn Yazîd, ’Uqayl, Shu’ayb.
Héritage et portée : Al-Zuhrî est l’homme sans qui il n’y aurait pas de hadith écrit : chargé par ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz de consigner les traditions, il est le premier à avoir constitué un corpus, et un quart des chaînes des deux Sahîh passent par lui. Sa fréquentation des califes omeyyades, qui lui fut reprochée, a été défendue par al-Dhahabî comme le prix d’une influence utile : ses corrections des princes sont attestées. Il est aussi la source principale des récits sur la vie du Prophète (par ’Urwa) et l’un des maîtres des cinq fondateurs d’écoles.
Paroles rapportées :
« Ceux qui nous ont précédés disaient : l’attachement à la Sunna est le salut. »
« La science est un homme : ce que tu en prends est ce qu‘il t’en donne, et tu te lèves avec ce qu‘il t’a donné. »
« Ne méprisez pas une science pour son abondance ; elle ne s’apprend que par morceaux, jour après jour. »
À retenir : Le premier à mettre le hadith par écrit sur ordre du calife ; sans lui, une grande part de la Sunna aurait été perdue.
20. ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz (61 – 101 H / 681 – 720)
Origine et naissance : Né à Médine (ou Hulwân en Égypte), arrière-petit-fils de ’Umar ibn al-Khattâb par sa mère Umm ’Âsim, et petit-fils du calife Marwân par son père. Le cheval de son père lui fit une cicatrice au front, et son père se souvint que ’Umar avait annoncé un descendant marqué qui remplirait la terre de justice.
Formation : Élève de Sâlim ibn ’Abdillâh ibn ’Umar, de ’Ubaydullâh ibn ’Abdillâh ibn ’Utba (qu’il vénérait), de Sa’îd ibn al-Musayyib, d’Anas.
Spécialité : Fiqh, hadith, gouvernement selon la justice. Il ordonna la première compilation officielle du hadith (à Abû Bakr ibn Hazm et al-Zuhrî). Il est compté parmi les moujtahidûn et considéré comme le cinquième calife bien-guidé.
Mérites : Devenu calife en 99 H, il restitua les biens usurpés par les Omeyyades, supprima la malédiction de ’Alî du haut des minbars, imposa des juges intègres, envoya des prédicateurs aux Berbères, et mourut en trente mois de règne, probablement empoisonné.
Faits marquants : Avant le califat, il était le plus élégant des jeunes gens, parfumé et fastueux ; après, il ne posséda qu’une chemise usée, et sa femme Fâtima, fille de calife, dut remettre ses bijoux au Trésor. Il éteignait la lampe de l’État lorsqu’un visiteur l’entretenait d’affaires privées. Quand son fils ’Abd al-Malik lui reprochait de ne pas réformer plus vite, il répondit : « Ne te presse pas, mon fils : Dieu a blâmé le vin en deux versets, et l’a interdit au troisième. J’ai peur, si j’impose la vérité d’un coup, que les gens la rejettent d’un coup. » Mourant, il fit sortir tout le monde et l’on entendit : « Voici les visages qui ne sont ni humains ni de djinns. » Puis : « Bienvenue à ces visages… » et il expira.
Témoignages : Mâlik : « Il est de l’un des imams qu’on doit suivre. » Al-Hasan al-Basrî lui écrivit et le tint pour le seul prince digne de ce nom. Le roi des Romains, apprenant sa mort : « Je ne m’étonne pas du moine qui ferme sa porte et adore Dieu ; je m’étonne de celui qui avait le monde sous ses pieds et l’a rejeté pour devenir moine. »
Élèves : Al-Zuhrî, Rajâ’ ibn Haywa (son conseiller), Maymûn ibn Mihrân, Ayyûb.
Héritage et portée : ‘Umar II est la preuve que la justice islamique n’est pas qu’une théorie : en trente mois, un calife a restitué les biens usurpés, supprimé les malédictions politiques du minbar, ordonné la mise par écrit du hadith, et est mort pauvre. Al-Shâfi’î le compte parmi les moujtahidûn ; Mâlik le cite comme autorité juridique dans le Muwatta’. Sa réponse à son fils sur le vin interdit en trois étapes est le texte de référence sur la réforme graduelle. Pour le non-musulman, il est la réponse à l’objection selon laquelle l’islam n’aurait connu que des despotes.
Paroles rapportées :
« Aucun homme n’est plus grand que le point de savoir où il en est vis-à-vis de Dieu. »
« Si tu peux être un savant, sois-le ; sinon sois un étudiant ; si tu ne peux pas, aime-les ; si tu ne peux pas, ne les déteste pas. »
« Celui qui adore Dieu sans science corrompt plus qu’il ne répare. »
« Mon âme a une ambition : chaque fois qu’elle atteignait un rang, elle en voulait un plus haut. Elle a atteint le califat ; elle veut désormais le Paradis. »
À retenir : Le calife qui rendit ce qu’on avait pris, réforma avec patience et mourut pauvre ; le cinquième calife bien-guidé et le modèle du réformateur.
21. Qatâda ibn Di’âma al-Sadûsî (61 – 117 H / 680 – 735)
Origine et naissance : Né aveugle à Bassora, de la tribu arabe de Sadûs (Bakr ibn Wâ’il).
Formation : Élève d’Anas ibn Mâlik, d’al-Hasan al-Basrî (douze ans), de Sa’îd ibn al-Musayyib (huit jours durant lesquels Sa’îd finit par dire : « Es-tu un homme ou un djinn ? »), de ’Ikrima, d’Abû al-’Âliya.
Spécialité : Exégèse, hadith, fiqh, généalogie, poésie et langue arabe. Sa mémoire est proverbiale : « Je n’ai jamais dit à un transmetteur : répète. »
Mérites : Al-Tabarî, Ibn Kathîr et tous les exégètes citent son tafsîr sans cesse. Il fut l’homme le plus versé de son temps en histoire des Arabes.
Faits marquants : Il disait : « Ce que mon oreille a entendu, mon cœur l’a retenu. » Quand il vint auprès de Sa’îd ibn al-Musayyib, celui-ci s’épuisa à répondre à ses questions au bout de huit jours. Il déclara à Sa’îd ibn Abî ’Arûba : « Tout ce que j’ai entendu, je l’ai retenu. » On raconte qu’il récita le Coran entier en sept jours et en trois pendant le Ramadan. Il mourut de la peste à Wâsit.
Témoignages : Ibn Sîrîn : « Qatâda est le plus doué de mémoire des hommes. » Ahmad ibn Hanbal : « Qatâda est le plus savant des Bassoriens ; il n’oubliait rien de ce qu’il entendait. » Ibn ’Uyayna : « Je ne connais pas dans le monde entier un homme qui ait ses connaissances. » Ma’mar : « Je n’ai vu personne de plus juriste que al-Zuhrî, Hammâd et Qatâda. »
Élèves : Shu’ba, Sa’îd ibn Abî ’Arûba, Ma’mar, Hammâd ibn Salama, Hishâm al-Dastuwâ’î, al-Awzâ’î.
Héritage et portée : Qatâda, aveugle de naissance, est l’exemple le plus frappant de la mémoire au service de la science : ses explications du Coran, transmises par Ma’mar et Sa’îd ibn Abî ’Arûba, sont partout dans al-Tabarî et Ibn Kathîr. Il a aussi transmis l’essentiel des hadiths d’Anas ibn Mâlik, dernier Compagnon de Bassora. On lui reproche d’avoir professé un temps le qadar (thèse du libre arbitre absolu), erreur de jeunesse que les critiques du hadith ont notée sans lui retirer leur confiance : le sunnisme distingue l’erreur d’opinion de la trahison de la transmission.
Paroles rapportées :
« L’homme qui ne met pas par écrit le hadith que je lui donne, je ne le lui répète pas. »
« Si l‘on n’apprend pas la science dans sa jeunesse, on ne l‘apprend plus quand on est vieux. » (interprétation de l’expression : la science est de jeunesse).
« La science est une lumière que Dieu place dans les cœurs ; elle n‘est pas dans l’abondance des livres. »
À retenir : L’exégète aveugle à la mémoire infaillible ; le tafsîr par les traditions repose largement sur lui.
22. Sulaymân ibn Mihrân al-A’mash (61 – 148 H / 681 – 765)
Origine et naissance : Né à Koufa (ou dans la région de Rayy), d’origine persane, affranchi des Banû Kâhil (Asad). Surnommé al-A’mash (« aux yeux chassieux ») pour sa faible vue.
Formation : Élève d’Anas (qu’il vit), d’Ibrâhîm al-Nakha’î, d’Abû Wâ’il, de Sa’îd ibn Jubayr, de Mujâhid, d’Abû Sâlih, d’Ibrâhîm al-Taymî.
Spécialité : Lecture coranique et hadith (1 300 récits). Il fut nommé « le mushaf » tant sa transmission était exacte, et fit partie des sept grands lecteurs de Koufa.
Mérites : Il ne manqua jamais le takbîr d’ouverture en soixante-dix ans. Sa science des successions et son humour étaient célèbres.
Faits marquants : Le gouverneur de Koufa lui demanda de dicter un hadith à la gloire d’Uthmân ; il refusa et fit courir le bruit qu’il avait failli être arrêté. Il ne voulait pas rapporter aux gens qui ne le respectaient pas : à un homme qui insistait, il lança : « Tu vois cette lumière ? Je jure de n’en rien rapporter tant qu’elle brille. » Il dormait mal en pensant à la Résurrection. Envoyé pour visiter Hishâm ibn ’Abd al-Malik, il répondit à ses questions écrites : « Tu m’as demandé les vertus de ’Uthmân et les défauts de ’Alî ; si ’Uthmân en avait toutes les vertus, cela ne te servirait à rien, et si ’Alî avait tous les défauts, cela ne te servirait pas non plus. »
Témoignages : Ibn al-Madînî : « Six hommes ont retenu la science : al-Zuhrî, ’Amr ibn Dînâr, Qatâda, Yahyâ ibn Abî Kathîr, Abû Ishâq et al-A’mash. » Ibn ’Uyayna : « Il est le plus fidèle des lecteurs du Coran, le plus versé en successions, le plus digne de confiance. » Al-Thawrî : « Nul comme lui. »
Élèves : Sufyân al-Thawrî, Shu’ba, Ibn ‘Uyayna, Abû Mu’âwiya, Wakî’, Jarîr, Hafs ibn Ghiyâth, Abû Bakr ibn ’Ayyâsh.
Héritage et portée : Al-A’mash est l’un des deux ou trois grands maîtres de Koufa au IIe siècle, celui par qui passent les hadiths d’Ibn Mas’ûd (via Abû Wâ’il et Ibrâhîm) et dont les lectures coraniques sont conservées. Sa manière de rapporter en disant « d’après » sans préciser s’il a entendu (tadlîs) a poussé les critiques à établir des règles précises, encore appliquées : on accepte ses hadiths lorsque la chaîne mentionne l’audition. Son refus de dicter au gouverneur un hadith de commande, et son humour, ont fait de lui un personnage aimé des biographes.
Paroles rapportées :
« La science se perd quand les savants la vendent aux princes. »
« Le hadith est la nourriture des savants et le nid des intelligences. »
Sur sa longue fidélité à la prière : « Nulle chose ne m’a autant profité que la première rangée. »
À retenir : Le « mushaf » vivant de Koufa, lecteur et transmetteur ; la fidélité dans la première rangée pendant soixante-dix ans.
23. Ayyûb al-Sakhtiyânî (66 – 131 H / 685 – 748)
Origine et naissance : Né à Bassora, affranchi des ’Anaza, marchand de cuirs (sakhtiyân), d’où son nom.
Formation : Élève d’al-Hasan al-Basrî, d’Ibn Sîrîn (dont il fut le plus proche), d’Anas (qu’il vit), d’Abû Qilâba, de Nâfi’, de ’Amr ibn Dînâr.
Spécialité : Hadith, fiqh, ascétisme, attachement à la Sunna. Il est le pivot de la transmission bassorienne et « le maître des savants de Bassora ».
Mérites : Il jeûnait fréquemment, faisait quarante pèlerinages, se refusait à tout gain douteux, et pleurait souvent en cachant ses larmes derrière un rhume prétendu.
Faits marquants : Il ne voulait pas que l’on marche derrière lui, par crainte pour son cœur, et pressait le pas dans la rue pour semer ses admirateurs. Voyant ses vêtements longs, on lui demanda pourquoi : « La réputation autrefois était d’allonger ses vêtements, aujourd’hui de les raccourcir » (il fuyait toute ostentation, même celle de l’ascèse). Il apprit un hadith d’al-Hasan qu’il n’osait rapporter par crainte de manquer d’exactitude. Il fit vœu de ne rien laisser après lui, et donna ses biens.
Témoignages : Mâlik : « Je n’ai transmis d’aucun homme sans l’avoir jugé supérieur à moi, sauf Ayyûb qui m’était supérieur. » Al-Hasan al-Basrî : « Ayyûb est le maître des jeunes gens de Bassora. » Shu’ba : « Il était le maître des juristes. » Ibn ’Uyayna : « Je n’ai vu personne de semblable à Ayyûb. » Hammâd ibn Zayd : « Il était le meilleur de ceux que j’ai fréquentés, le plus attaché à la Sunna. »
Élèves : Mâlik, Shu’ba, al-Thawrî, Hammâd ibn Zayd, Hammâd ibn Salama, Ibn ’Uyayna, Ma’mar.
Héritage et portée : Ayyûb est la figure du savant qui fuit la célébrité sans fuir la science : il transmet à Mâlik, à al-Thawrî, à Shu’ba, à Hammâd ibn Zayd, et tous le reconnaissent comme leur supérieur. Sa parole sur l’innovateur qui demande de « laisser le hadith pour le Coran » est un texte classique sur l’inséparabilité du Coran et de la Sunna ; sa parole sur l’attachement aux Anciens (Salaf) est l’une des premières définitions de l’orthodoxie sunnite. Il fut aussi, par ses larmes cachées, le modèle de la crainte de Dieu sans mise en scène.
Paroles rapportées :
« Lorsqu‘on rapporte la Sunna à un innovateur et qu’il dit « laisse cela et parle-nous du Coran », sache qu’il est égaré. »
« La ruine du savant est d’oublier sa propre science. »
« Il n‘est pas de peuple qui prospère sans s’attacher aux Anciens (Salaf). »
À retenir : Le maître des Bassoriens, si attaché à la Sunna qu’il en cachait sa piété ; Mâlik le tenait pour son supérieur.
24. Rabî’a al-Ra’y (v. 70 – 136 H / v. 690 – 753)
Origine et naissance : Rabî’a ibn Abî ’Abd al-Rahmân Farrûkh, né à Médine ; son père partit à la guerre quand sa mère était enceinte et ne revint que trente ans plus tard.
Formation : Élève d’Anas, de Sa’îd ibn al-Musayyib, d’al-Qâsim, de Sâlim, de Nâfi’.
Spécialité : Fiqh de l’opinion raisonnée (ra’y), d’où son surnom. Il est le maître direct de Mâlik, qui dit : « La douceur de la science a disparu depuis la mort de Rabî’a. »
Mérites : Quand son père Farrûkh revint avec trente mille dinars, il trouva son fils entouré de tous les savants de Médine, et sa femme lui dit : « Que préfères-tu, les trente mille dinars ou ce que tu vois ? » Il répondit : « Ceci vaut mieux. » Elle lui avoua qu’elle avait tout dépensé pour son éducation.
Faits marquants : Il pleurait parfois en donnant une fatwa ; on lui demanda ce qui le faisait pleurer : « On interroge celui qui n’a pas la science, et un grand malheur est apparu en islam. » Il refusait de rapporter des hadiths dont il n’était pas sûr du sens. Il se rendit auprès du calife al-Mansûr, qui voulut le nommer juge, ce qu’il refusa.
Témoignages : Mâlik : « Rabî’a nous était supérieur en intelligence et en fiqh. » Al-Layth : « Mâlik ne s’écartait de Rabî’a que par respect. » Al-Dhahabî le compte parmi les moujtahidûn absolus.
Élèves : Mâlik, al-Awzâ’î, al-Layth, Sulaymân ibn Bilâl, al-Thawrî, Shu’ba.
Héritage et portée : Rabî’a est le maître qui a appris à Mâlik à raisonner, et sa mère est le modèle de la femme qui investit tout pour l’éducation d’un enfant. Son surnom (« l’homme de l’opinion ») a été mal compris : il ne s’agissait pas d’inventer, mais de tirer des règles là où les textes se taisent, ce que Mâlik fit à son tour avec mesure. Ses larmes devant la fatwa donnée par des ignorants sont encore citées lorsqu’on déplore la prise de parole religieuse sans compétence.
Paroles rapportées :
« Celui qui interroge sur ce qu‘il ne sait pas mérite la science ; celui qui répond de ce qu’il ne sait pas mérite la sanction. »
« Il n‘est pas permis à celui qui a une science de se laisser aller à l’oisiveté. »
« La générosité est le sommet de l’équité. »
À retenir : Le maître de Mâlik, le juriste de l’opinion raisonnée à Médine ; l’exemple d’une mère qui investit tout dans la science de son fils.