Figures de l’islam · Les savants
Les maîtres des IVe et Ve siècles
Cent un savants de l’islam — Cinquième partie
Les IVe et Ve siècles sont ceux de la consolidation. Le califat s‘affaiblit, les Bouyides chiites puis les Seldjoukides sunnites se partagent l’Orient, les Fatimides ismaéliens tiennent l‘Égypte et le Maghreb, l’Andalousie se morcelle. Et pourtant la science n‘a jamais été aussi solide : les traités d’école atteignent leur forme achevée (Ibn Abî Zayd pour les malikites, al-Sarakhsî pour les hanafites, al-Juwaynî pour les shâfi‘ites), la méthodologie du hadith est codifiée (al-Hâkim, al-Khatîb), les grandes histoires et biographies sont écrites, et les théologiens (al-Bâqillânî, al-Juwaynî) répondent aux philosophes et aux batinites. Deux figures dominent : Ibn Hazm, le génie solitaire de Cordoue dont on brûle les livres, et al-Ghazâlî, qui abandonne la gloire de Bagdad pour retrouver Dieu et réconcilie le droit et la vie du cœur. C’est aussi le siècle où les madrasas, fondées par le vizir Nizâm al-Mulk, font de l’enseignement une institution.
69. Al-Dâraqutnî (’Alî ibn ’Umar) (306 – 385 H / 918 – 995)
Origine et naissance : Né à Bagdad, dans le quartier de Dâr al-Qutn (« la maison du coton »), d’où son nom.
Formation : Il commence le hadith enfant ; élève d’Abû al-Qâsim al-Baghawî, d’Ibn Abî Dâwûd, d’Ibn Sâ’id, d’Abû Bakr al-Naysâbûrî ; il voyage en Syrie et en Égypte à la fin de sa vie, où le vizir Ibn Hinzâba le fit venir pour compiler un Musnad.
Spécialité : Hadith, ‘ilal (défauts cachés), lectures coraniques, fiqh shâfi’ite, poésie. Auteur du Sunan, du Kitâb al-’Ilal (le plus grand ouvrage sur les défauts des hadiths), d’al-Ilzâmât wa-l-Tatabbu’ (critique des deux Sahîh), d’al-Mu’talif wa-l-Mukhtalif.
Mérites : Il fut le premier à composer sur les lectures coraniques avec la méthode des principes, et le dernier des grands maîtres des ’ilal. Al-Hâkim a dit : « Il est devenu l’unique de son temps en mémoire, en compréhension, en scrupule, un imam en lectures, en grammaire, en hadith. »
Faits marquants : Enfant, il assistait au cours d’Ibn Sâ’id et copiait, ce qui fit croire qu’il n’écoutait pas ; interrogé, il répéta les dix-huit hadiths dictés dans l’ordre. Il connaissait par cœur les recueils de poésie. En Égypte, le vizir Ibn Hinzâba lui offrit une fortune ; il ne prit que ce qui lui permettait de vivre et de pleurer, disait-il, en apprenant les hadiths qu’il aurait manqués. On lui demanda un jour de l’écrire un Dîwân ; il répondit qu’il dictait de tête. Il critiqua deux cents hadiths des deux Sahîh (en fait des chaînes), ce qui montra sa liberté ; Ibn Hajar défendit al-Bukhârî point par point. Il aurait dit à un mu’tazilite : « J’ai seize mille hadiths en mémoire, tu n’as qu’une opinion. »
Témoignages : Al-Hâkim : « L’unique de son temps. » Al-Khatîb : « L’unique de son époque, sans rival, l’imam qui a réuni la science des ’ilal, des hommes, des chaînes. » Abû al-Tayyib al-Tabarî : « Le Commandeur des croyants en hadith. » Al-Dhahabî : « Le hâfiz, le grand, le maître de l’islam, sa mémoire est un proverbe. »
Élèves : Al-Hâkim, ’Abd al-Ghanî ibn Sa’îd al-Azdî, Tammâm al-Râzî, al-Barqânî, Abû Nu’aym al-Isbahânî, Abû Dharr al-Harawî, Hamza al-Sahmî.
Héritage et portée : Ibn ‘Umar représente la fidélité littérale à la Sunna, jusque dans le détail des gestes : c’est à lui que l’on doit une grande partie des hadiths sur la prière, le pèlerinage et les manières du Prophète. La « chaîne d’or » qui passe par lui (Mâlik d’après Nâfi’ d’après Ibn ’Umar) est tenue par al-Bukhârî pour la plus sûre de toutes. Sa neutralité pendant les guerres civiles, qui lui fut parfois reprochée, a fixé une règle du sunnisme : le savant n’est pas un chef de faction. Sa parole sur le voyageur en ce monde ouvre Riyâd al-Sâlihîn et reste l’un des textes les plus enseignés aux enfants.
Paroles rapportées :
« Nous nous sommes fatigués à chercher le hadith pour que d’autres se reposent dans leur foi. »
Au vizir qui l‘invita à rester : « Le hadith est en Irak ; je ne puis quitter l’Irak. »
À retenir : L’imitation scrupuleuse de la Sunna jusque dans les détails, et le refus du pouvoir : le modèle du savant qui ne se laisse pas acheter.
70. Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî (’Abdullâh ibn ’Abd al-Rahmân) (310 – 386 H / 922 – 996)
Origine et naissance : Né à Kairouan, d’une famille arabe de Nafza (selon d’autres, de Nafzâwa) ; il ne quitta l’Ifrîqiya qu’une fois, pour le pèlerinage.
Formation : Élève des disciples de Sahnûn, d’Abû Bakr ibn al-Labbâd, de Muhammad ibn Masrûr, d’Ibn Abî Hâshim, d’al-Ibyânî, et en Orient d’Ibn al-A’râbî à La Mecque, d’Abû ’Alî ibn al-Sakan en Égypte.
Spécialité : Fiqh malikite, dogme, éducation. Auteur de la Risâla (abrégé du fiqh et du credo malikite, rédigé à trente ans, mémorisé par des générations de Maghrébins), du Kitâb al-Nawâdir wa-l-Ziyâdât (somme du malikisme en plus de vingt volumes) et du Mukhtasar al-Mudawwana. Surnommé « le petit Mâlik ».
Mérites : Il défendit Kairouan contre les chiites fatimides et les kharijites, et fut le rempart du sunnisme au Maghreb pendant la domination fatimide. Il participa à la défense de la ville lors de la révolte d’Abû Yazîd, l’homme à l’âne.
Faits marquants : Sa Risâla fut composée sur la demande d’un maître d’école qui voulait un texte à apprendre aux enfants ; Ibn Abî Zayd l’écrivit en une nuit d’inspiration, dit la légende, et ce texte devint le manuel de tout l’Occident musulman. Il refusa de céder aux Fatimides malgré la pression et écrivit contre les batinites et les mu’tazilites. Il fut accusé par certains ascètes de nier les miracles des saints à cause d’un traité prudent ; il répliqua par une défense mesurée de la doctrine sunnite. Il eut sa maison ouverte aux étudiants, qu’il nourrissait, et ne prit jamais de fonction.
Témoignages : Al-Qâdî ’Iyâd : « L’imam des malikites de son temps, le modèle, celui qui a rassemblé la doctrine, sa science était vaste, sa transmission abondante. » Abû al-Hasan al-Qâbisî : « Un imam de confiance en religion et en science. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le modèle, le juriste des malikites, sur lui repose l’école au Maghreb. »
Élèves : Abû Bakr ibn ’Abd al-Rahmân, Abû al-Qâsim al-Barâdhi’î (abréviateur de la Mudawwana), Abû ’Abdillâh al-Khawlânî, Abû Bakr al-Dinawarî, Abû Muhammad Makkî ibn Abî Tâlib.
Héritage et portée : La Risâla d’Ibn Abî Zayd est le texte par lequel des millions de Maghrébins et d’Africains de l’Ouest ont appris leur religion pendant mille ans : mémorisée dès l’enfance, commentée des dizaines de fois, elle réunit le credo et le fiqh en un seul petit livre. Ses Nawâdir ont sauvé les avis des malikites anciens. Sa résistance aux Fatimides chiites à Kairouan explique pourquoi le Maghreb est resté sunnite malgré un siècle de domination ismaélienne. Son credo, en tête de la Risâla, est un résumé de la doctrine des Anciens.
Paroles rapportées :
« Ce qu’énoncent les langues et croient les cœurs est que Dieu est un… » (ouverture de la Risâla)
« Rien de tel, pour l‘enfant, que d’apprendre la religion en même temps que le Coran, pour qu‘il ne grandisse pas dans l’ignorance de son Seigneur. »
« Le meilleur des hommes est celui qui apprend le Coran et l’enseigne, puis le comprend et le suit. »
À retenir : Le « petit Mâlik », dont la Risâla a formé des générations de Maghrébins et résisté aux Fatimides.
71. Al-Hâkim al-Naysâbûrî (Muhammad ibn ‘Abdillâh, Ibn al-Bayyi’) (321 – 405 H / 933 – 1014)
Origine et naissance : Né à Nishapur dans une famille de savants et de pieux ; son père fut un ascète qui avait combattu aux frontières.
Formation : Il commence le hadith à neuf ans. Voyages en Irak (deux fois), au Hijâz, en Transoxiane ; il rapporte de près de deux mille maîtres : al-Asamm, Ibn Hibbân, al-Dâraqutnî, Abû ’Alî al-Naysâbûrî, Ibn al-Akhram, Abû Bakr al-Qatî’î.
Spécialité : Hadith, sa terminologie. Auteur du Mustadrak ’alâ al-Sahîhayn (hadiths qu’il jugeait aux conditions d’al-Bukhârî et Muslim, en fait moins rigoureux), de Ma’rifat ’Ulûm al-Hadîth (premier traité méthodique de la science du hadith), du Târîkh Naysâbûr, d’al-Madkhal. Juge de Nasâ un temps.
Mérites : Al-Khatîb a dit : « Il fut un des hommes de mérite, de science, de connaissance et de mémoire ; ses compositions sont nombreuses. » Il fut le maître d’al-Bayhaqî et d’Abû Nu’aym.
Faits marquants : Sa complaisance dans le Mustadrak (déclarant authentiques des hadiths faibles) est proverbiale ; les savants disent que la vieillesse ou le manque de révision explique cette faiblesse, le livre ayant été composé à la fin de sa vie. Al-Dhahabî en fit un abrégé critique (Talkhîs). Accusé de sympathie chiite pour avoir authentifié certains hadiths en faveur de ’Alî (« Je suis la cité de la science et ’Alî en est la porte »), il fut molesté par les Karramites, qui détruisirent sa chaire ; il refusa ensuite de dire des hadiths sur les mérites de Mu’âwiya. Il déclarait pourtant que les meilleurs après le Prophète sont Abû Bakr, ’Umar, ’Uthmân puis ’Alî. On raconte qu’il entra au bain, puis, sortant, dit : « Ah ! » et mourut à l’instant.
Témoignages : Al-Khatîb : « Digne de confiance, mais il penche vers le chiisme dans certaines authentifications. » Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz, le critique ; un des océans de la science, auteur de nombreuses compositions, mais il fut peu sévère dans le Mustadrak. » Al-Bayhaqî : « Mon maître, la référence de son temps. »
Élèves : Al-Bayhaqî, Abû Nu’aym, Abû Ya’lâ al-Khalîlî, Abû Bakr al-Qâdî, Abû al-Qâsim al-Qushayrî, Abû Dharr al-Harawî.
Héritage et portée : Al-Hâkim est le premier théoricien de la science du hadith : son Ma’rifat ’Ulûm al-Hadîth fixe le vocabulaire et les catégories que reprendront Ibn al-Salâh et tous ses successeurs. Son Mustadrak, malgré sa faiblesse, a permis d’identifier des milliers de hadiths supplémentaires, et l’abrégé critique d’al-Dhahabî montre comment la tradition corrige un maître sans le rejeter. Sa persécution par les Karramites pour ses hadiths sur ’Alî rappelle que l’équité entre les Compagnons a coûté cher à plusieurs savants.
Paroles rapportées :
« Celui qui étudie la science du hadith sans l’appliquer à sa vie a manqué la porte de sa bénédiction. »
Sur ses propres erreurs : « J‘ai voulu montrer les hadiths que les deux maîtres ont laissés ; que Dieu pardonne ce que j’y ai ajouté. »
À retenir : Le méthodologue du hadith et l’auteur du Mustadrak, trop indulgent dans ses authentifications : même les grands ont des faiblesses.
72. Al-Bâqillânî (Muhammad ibn al-Tayyib, Abû Bakr) (338 – 403 H / 950 – 1013)
Origine et naissance : Né à Bassora ; le nom Bâqillânî (« marchand de fèves ») serait celui de sa famille. Il vécut à Bagdad et fut juge malikite.
Formation : Élève d’Ibn Mujâhid al-Tâ’î et d’Abû al-Hasan al-Bâhilî, disciples directs d’al-Ash’arî ; en hadith, d’Abû Bakr al-Abharî, d’Abû Muhammad ibn Mâsî ; en fiqh malikite, d’al-Abharî.
Spécialité : Théologie ash’arite, usûl, réfutation des sectes, inimitabilité du Coran. Auteur du Tamhîd (théologie et réfutation des religions), d’I’jâz al-Qur’ân, de l’Insâf, d’al-Intisâr li-l-Qur’ân (défense de la transmission coranique), de Kashf al-Asrâr (démasquant les batinites). « Le porte-parole des Ash’arites », surnommé « Shaykh al-Sunna » et « Lisân al-umma ».
Mérites : Il vivait dans l’ascèse, priait vingt rak’a chaque nuit et écrivait trente-cinq feuillets avant de dormir. Envoyé comme ambassadeur à Constantinople par le prince ’Adud al-Dawla.
Faits marquants : À Constantinople, on l’invita à passer par une porte basse pour l’obliger à se courber devant l’empereur ; il entra à reculons, le dos tourné. Il demanda à un moine « Comment vont ta femme et tes enfants ? » ; l’empereur s’indigna qu’on prête femme à un moine ; il répliqua : « Vous le jugez trop pur pour avoir une femme, et vous attribuez à Dieu une compagne et un fils ? » On lui demanda pourquoi il n’invoquait pas en faveur de l’empereur ; il répondit : « Je lui souhaite ce que Dieu souhaite. » Les hanbalites de Bagdad, hostiles à ses cours, furent réconciliés par son ascèse ; quand il mourut, un hanbalite convaincu vint pleurer sur sa tombe en disant : « Ô celui qui défendait la Sunna, la religion, les Compagnons ; ô celui qui a réfuté les innovateurs ! » ’Adud al-Dawla le nomma précepteur de son fils.
Témoignages : Al-Khatîb : « Le juge de Bagdad, le porte-parole des théologiens, ferme dans la Sunna. » Al-Dhahabî : « L’imam, le savant, le juriste, le théologien, la fierté des ash’arites. » Ibn ’Asâkir : « Il fut sans égal en son temps ; il défendit la Sunna avec une rare finesse. »
Élèves : Abû Dharr al-Harawî (qui répandit l’ash’arisme au Maghreb), Abû ’Imrân al-Fâsî, al-Qâdî ’Abd al-Wahhâb al-Baghdâdî, Abû Ja’far al-Simnânî, al-Khatîb al-Baghdâdî.
Héritage et portée : Al-Bâqillânî a fait de l’ash’arisme une école : ses livres sur la théologie, sur l’inimitabilité du Coran et sur la transmission du Coran sont les premiers traités systématiques de ces disciplines. Son Intisâr est encore la meilleure réponse classique aux objections sur l’histoire du texte coranique. Son ambassade à Constantinople, avec ses reparties sur le moine et sur la porte basse, en a fait le modèle du théologien face aux chrétiens. Sa réconciliation avec les hanbalites de Bagdad, par sa piété, montre que les querelles d’école n’étaient pas des guerres.
Paroles rapportées :
« Le Coran est la preuve, et je n‘ai fait qu’en écarter les ombres que les gens y ont mises. »
« Toute chose qui se distingue de Dieu porte la trace de sa création ; et Dieu ne porte trace d’aucune chose. »
À retenir : Le porte-parole des ash’arites, ambassadeur qui refusa de se courber devant l’empereur de Byzance.
73. Ibn ’Abd al-Barr (Yûsuf ibn ’Abdillâh al-Namarî) (368 – 463 H / 978 – 1071)
Origine et naissance : Né à Cordoue, d’une famille arabe des Banû al-Namir ibn Qâsit ; son père fut juriste. Il ne quitta jamais l’Andalousie.
Formation : Élève d’Abû ’Umar al-Talamankî, d’Ibn al-Faradî, d’Abû ’Umar ibn al-Makwî, d’Abû al-Walîd ibn al-Faradî ; correspondance avec les maîtres d’Orient (Abû al-Qâsim al-Saqatî à La Mecque, ’Abd al-Ghanî al-Azdî en Égypte). D’abord zâhirite, il devint malikite avec des penchants shâfi’ites.
Spécialité : Hadith, fiqh comparé, biographie, adab. Auteur du Tamhîd (commentaire du Muwatta’ par ordre des maîtres de Mâlik, en soixante-dix parties), de l’Istidhkâr (commentaire par ordre des chapitres), d’al-Istî’âb (dictionnaire des Compagnons), de Jâmi’ Bayân al-’Ilm wa-Fadlih, d’al-Kâfî, de Bahjat al-Majâlis. « Le hâfiz de l’Occident ».
Mérites : Ibn Hazm a dit du Tamhîd : « Je ne connais pas de livre de fiqh du hadith qui l’égale, à plus forte raison qui le surpasse. » Juge de Lisbonne et de Santarém sous al-Muzaffar ibn al-Aftas, il vécut ensuite à Xàtiva et Valence.
Faits marquants : Il apprit le hadith avec les Andalous alors que la science des chaînes restait rare chez eux ; il refonda ainsi l’école malikite sur les textes. Ses œuvres reflètent un ijtihad libre : il contredit Mâlik sur la question du jeûne, sur les mérites d’Abû Hanîfa (qu’il défendit dans un livre spécial) et sur le statut des femmes dans les mosquées. Après avoir été zâhirite, il conseilla ensuite d’éviter le fanatisme d’école : « L’imitation est un manquement de raison. » Il mourut à Xàtiva, dans la retraite.
Témoignages : Ibn Hazm : « Nul en Andalousie ne l’a égalé en hadith et en science des hommes. » Al-Humaydî : « Il fut un imam en hadith, avec un savoir sûr et une belle composition. » Al-Bâjî : « Il n’y eut pas en Andalousie d’homme plus versé dans le hadith que lui. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le hâfiz de l’Occident, le maître de l’islam. »
Élèves : Abû al-Walîd al-Bâjî, Abû Muhammad ibn Hazm (contemporain), Abû ’Alî al-Ghassânî, Abû al-’Abbâs al-Dilâ’î, Abû ’Abdillâh al-Humaydî.
Héritage et portée : Ibn ‘Abd al-Barr a donné à l’Occident musulman sa science du hadith : le Tamhîd est le plus grand commentaire du Muwatta’, l’Istî’âb le premier dictionnaire complet des Compagnons, et son Jâmi’ Bayân al-’Ilm le traité classique sur la valeur de la science et les devoirs du savant. Son évolution personnelle (zâhirite, puis malikite ouvert, hostile au fanatisme d’école) et son livre sur les mérites des trois autres imams en font le modèle de l’équité entre écoles. Sa parole « l’imitation est un manquement de raison » est celle d’un malikite qui a tout vérifié.
Paroles rapportées :
« Le taqlîd n’est pas une science ; celui qui imite ne sait pas. »
« Il n‘y a pas de divergence entre les savants de toutes les villes : le fanatisme pour un homme quel qu’il soit, hormis le Prophète, est une innovation. »
« La science est ce qui est prouvé ; l‘opinion n’est science que par la preuve. »
À retenir : Le hâfiz de l’Occident, qui refonda le malikisme sur le hadith et condamna le fanatisme d’école.
74. Ibn Hazm (’Alî ibn Ahmad al-Andalusî) (384 – 456 H / 994 – 1064)
Origine et naissance : Né à Cordoue, dans une famille de vizirs d’origine chrétienne convertie (son ancêtre Yazîd était un affranchi persan ou un chrétien de Niebla), fils du vizir du calife al-Mansûr ibn Abî ’Âmir. Élevé au palais par les femmes, il fut le témoin de la chute du califat omeyyade.
Formation : D’abord shâfi’ite, puis zâhirite. Élève d’Abû al-Qâsim ibn ’Abd al-Rahmân, d’Ibn al-Jasûr, d’Ibn al-Faradî, d’Abû al-Khiyâr al-Zâhirî, d’Ibn Dahhûn, dans le fiqh, le hadith, la logique et la médecine.
Spécialité : Fiqh zâhirite, usûl, hadith, histoire des religions, logique, poésie, psychologie. Auteur d’al-Muhallâ (droit), d’al-Ihkâm fî Usûl al-Ahkâm, d’al-Fisal fî al-Milal (histoire comparée des religions), de Tawq al-Hamâma (le Collier de la colombe), de Jamharat Ansâb al-‘Arab, de Marâtib al-Ijmâ’. Il écrivit quatre cents ouvrages en quatre-vingt mille feuillets.
Mérites : Vizir à plusieurs reprises, emprisonné, exilé, il abandonna la politique pour la science. Al-Dhahabî a dit : « Il jugeait selon le sens apparent, mais son savoir était comme la mer. »
Faits marquants : Sa langue était redoutable : on disait que « l’épée d’al-Hajjâj et la langue d’Ibn Hazm sont sœurs ». Les malikites obtinrent du prince de Séville, al-Mu’tadid, que ses livres soient brûlés publiquement ; il composa alors les vers : « Brûlez le papier, mais vous ne brûlerez pas ce qu’il contient, car il est dans ma poitrine ; il voyage avec moi. » Il finit sa vie dans son domaine de Manta Lîsham (Montija, près de Huelva), presque isolé. Il fut le premier à écrire sur la critique interne des Écritures juives et chrétiennes. Dans le Collier de la colombe, il raconte ses amours de jeunesse et analyse l’amour avec une finesse psychologique inégalée. Il s’opposa violemment à l’ash’arisme comme au malikisme.
Témoignages : Al-Ghazâlî : « J’ai trouvé chez lui, sur les noms divins, une science qui montre l’ampleur de sa mémoire et la force de son intelligence. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’océan, le savant complet, auteur de livres immenses ; le plus savant d’Andalousie en hadith, en fiqh, mais son style était rude. » Ibn ’Abd al-Barr le loua ; al-Sâ’id : « Il était le plus grand collecteur des sciences de l’islam en Andalousie. » Al-’Izz ibn ’Abd al-Salâm : « Je n’ai vu de livres plus grands en islam que le Muhallâ d’Ibn Hazm et le Mughnî d’Ibn Qudâma. »
Élèves : Al-Humaydî, Abû ‘Abdillâh ibn al-’Arabî (le père d’Abû Bakr), Shurayh ibn Muhammad, Abû Râfi’ al-Fadl (son fils), Abû al-Hasan ibn Sa’îd.
Héritage et portée : Ibn Hazm est l’esprit le plus libre de ce dossier : juriste zâhirite, théologien, historien des religions, psychologue de l’amour, généalogiste, il a écrit quatre cents livres dont al-Muhallâ, jugé par al-’Izz ibn ’Abd al-Salâm le plus grand livre de l’islam avec le Mughnî. Son Fisal est la première critique historique des Écritures juives et chrétiennes ; Tawq al-Hamâma, la plus belle analyse de l’amour en arabe. Ses livres brûlés en place publique et ses vers (« ce qu’ils contiennent est dans ma poitrine ») sont le symbole de la liberté intellectuelle en islam. Sa rudesse lui a valu des ennemis, mais aucun grand savant n’a nié sa science.
Paroles rapportées :
« Le bien suprême, c‘est ce qui chasse le souci ; et j’ai constaté que l‘unique moyen de chasser le souci est de se tourner vers Dieu et de travailler pour l’au-delà. » (Kitâb al-Akhlâq)
« Si tu veux la justice, mets-toi à la place de ton adversaire. »
« Qui veut la paix de l‘esprit qu’il ne fasse pas dépendre son bonheur de ce que possèdent les autres. »
« Ne brûlez pas le papier : ce qu’il contient est dans ma poitrine. »
À retenir : Le génie de Cordoue, dont on brûla les livres ; le Muhallâ et le Collier de la colombe survivent à ses ennemis.
75. Al-Bayhaqî (Ahmad ibn al-Husayn, Abû Bakr) (384 – 458 H / 994 – 1066)
Origine et naissance : Né à Khusrawjird, village de Bayhaq (près de Sabzevar, Khorasan). Il commence le hadith à quinze ans.
Formation : Élève d’al-Hâkim (son principal maître, dont il prit plus de tout autre), d’Abû ’Abd al-Rahmân al-Sulamî, d’Abû Bakr ibn Fûrak (théologie ash’arite), d’Abû Ishâq al-Isfarâyînî, d’Abû ’Alî al-Rûdhbârî ; voyages en Irak, au Hijâz, en Jibâl. Il rapporte d’une centaine de maîtres seulement, mais avec une compréhension inégalée.
Spécialité : Hadith, fiqh shâfi’ite, dogme. Auteur des Sunan al-Kubrâ (le plus vaste recueil de hadith juridique), de Ma’rifat al-Sunan wa-l-Âthâr, de Dalâ’il al-Nubuwwa, de Shu’ab al-Îmân, d’al-Asmâ’ wa-l-Sifât, de Manâqib al-Shâfi’î, d’al-I’tiqâd, d’al-Zuhd al-Kabîr. Il composa près de mille parties (juz’).
Mérites : Al-Juwaynî a dit : « Il n’est pas de shâfi’ite qui n’ait une dette envers al-Shâfi’î, sauf al-Bayhaqî : c’est al-Shâfi’î qui a une dette envers lui, pour ses livres au service de l’école. » Il vécut dans la pauvreté, jeûnant en permanence les trente dernières années de sa vie.
Faits marquants : Après ses voyages, il se retira dans son village et ne vint à Nishapur qu’à l’appel des savants qui voulaient qu’il enseigne les Sunan ; ils lui lurent son propre livre pendant des années. Il refusa toute fonction. Il eut la douleur de voir des ascètes tenus pour hérétiques par les Karramites ; il composa l’Asmâ’ wa-l-Sifât pour établir la doctrine des attributs divins sur les textes. Sa mémoire déclina peu ; il recopiait ses textes sur tablettes de cire. On raconte que le sultan seldjoukide voulut l’honorer, mais il refusa d’entrer dans sa cour.
Témoignages : Al-Juwaynî : « Al-Shâfi’î a une dette envers lui. » Ibn al-Salâh : « Il fut un des grands imams de l’islam, de vaste science. » Al-Dhahabî : « Le hâfiz, l’allâma, le maître de l’islam ; sa science des hadiths et de leur fiqh était immense ; sans limite dans la crainte de Dieu. » Al-Subkî : « Il fut un des imams des musulmans, un des appeleurs vers la corde de Dieu. »
Élèves : Ismâ’îl (son fils), Abû ’Abdillâh al-Furâwî, Zâhir al-Shahhâmî, ’Abd al-Jabbâr al-Khuwârî, Abû al-Hasan al-Madînî, ’Abd al-Mun’im al-Qushayrî.
Héritage et portée : Al-Bayhaqî a donné à l’école shâfi’ite son fondement en hadith : ses Sunan al-Kubrâ rassemblent, pour chaque question de droit, tous les textes disponibles, et al-Juwaynî a pu dire qu’al-Shâfi’î avait une dette envers lui. Ses Dalâ’il al-Nubuwwa sont la plus grande collection classique des preuves de la prophétie ; ses Shu’ab al-Îmân, un traité d’éthique fondé sur le hadith ; son Asmâ’ wa-l-Sifât, la référence ash’arite modérée sur les attributs divins. Trente ans de jeûne et le refus de la cour du sultan complètent ce portrait d’un savant pour qui la science était une adoration.
Paroles rapportées :
« J‘ai choisi de mes hadiths ce qui est conforme à ce que l’on trouve dans les livres de l‘imam al-Shâfi’î, afin que l’on sache que notre école repose sur le hadith. »
« Quand une chose est établie du Messager de Dieu, il n‘est permis à personne d’en douter par un raisonnement. »
À retenir : Le savant à qui « al-Shâfi’î a une dette », auteur des Sunan al-Kubrâ ; trente ans de jeûne et de compilation.
76. Al-Khatîb al-Baghdâdî (Ahmad ibn ’Alî) (392 – 463 H / 1002 – 1071)
Origine et naissance : Né à Ghuzayya, près de Bagdad, où son père était prédicateur (khatîb) ; élevé à Darzîjân puis à Bagdad. Il commença le hadith à onze ans.
Formation : Élève d’Ibn Rizqawayh, d’al-Barqânî (son plus grand maître, disciple d’al-Dâraqutnî), d’Abû Nu’aym al-Isbahânî (à Ispahan), d’Abû Bakr ibn Shâdhân, d’al-Sûrî ; voyages à Bassora, Nishapur, Ispahan, Hamadhân, la Syrie, le Hijâz.
Spécialité : Hadith et sa méthodologie, histoire, hommes de chaîne. Auteur du Târîkh Baghdâd (histoire de Bagdad par les biographies, sept mille huit cents notices), d’al-Kifâya (méthodologie du hadith), d’al-Jâmi’ li-Akhlâq al-Râwî wa-Âdâb al-Sâmi’, de Sharaf Ashâb al-Hadîth, de Taqyîd al-’Ilm, d’al-Faqîh wa-l-Mutafaqqih, d’al-Rihla fî Talab al-Hadîth. Shâfi’ite converti du hanbalisme.
Mérites : Ibn al-Salâh a dit : « Il est peu de disciplines du hadith où il n’ait laissé un livre ; les savants postérieurs vivent de ses livres. » Il légua deux cents dinars aux gens du hadith, ses livres à la fondation et sa fortune aux pauvres.
Faits marquants : Il fut d’abord hanbalite, puis, ayant reçu une autorisation de al-Barqânî et de la lecture des shâfi’ites, il changea d’école ; les hanbalites de Bagdad le poursuivirent de leur inimitié, et lorsqu’il mourut, on l’enterra aux côtés de Bishr al-Hâfî selon son vœu, mais ce n’est qu’après une protestation qu’on lui céda la place. En Syrie, chez le prince de Damas, il vécut deux ans sous la protection du vizir Ibn Jahîr ; quand un juif produisit un document prétendant que le Prophète avait exempté Khaybar de la jizya, al-Khatîb démontra la fraude parce qu’un des témoins cités était mort avant Khaybar et l’autre s’était converti après. On raconte qu’il donna tout l’or qu’il reçut d’un notable en aumône aux gens du hadith. Il mémorisa le Sahîh de Muslim en une semaine, dit-on.
Témoignages : Ibn Mâkûlâ : « Il fut le sceau des hâfiz, celui après lequel il n’y en eut plus de comparable. » Al-Sam’ânî : « Après al-Dâraqutnî, il n’y eut pas à Bagdad de hâfiz comme lui. » Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz, le critique, le muftî, le muhaddith de son temps. » Ibn al-Salâh : « Le hâfiz de l’Orient. »
Élèves : Abû Ishâq al-Shîrâzî (contemporain), Ibn Mâkûlâ, al-Humaydî, Abû al-Fadl ibn Khayrûn, Abû Bakr ibn al-Khâdiba, Hibat Allâh al-Akfânî.
Héritage et portée : Al-Khatîb est le théoricien complet du hadith : al-Kifâya, al-Jâmi’ li-Akhlâq al-Râwî, Sharaf Ashâb al-Hadîth et Taqyîd al-’Ilm ont fixé la méthodologie, l’éthique et l’histoire de la discipline, et Ibn al-Salâh a reconnu que tous les savants postérieurs vivaient de ses livres. Son Târîkh Baghdâd est la plus grande histoire d’une ville par ses savants. Sa démonstration devant les juifs de Damas (un témoin cité était mort avant Khaybar) est un exemple concret de ce que permet la science des dates. Son changement d’école, payé par l’hostilité des hanbalites, montre le prix de la conviction.
Paroles rapportées :
« Si les gens du hadith n‘écrivaient pas les chaînes, les hérétiques auraient dit ce qu’ils voulaient. »
« Le hadith n‘est pas un métier, c’est une adoration ; qui y cherche autre chose que Dieu perd la bénédiction de la science. »
« L’étudiant doit se garder de la dispute, de la jalousie et de la rivalité, car elles ruinent la science. »
À retenir : Le sceau des hâfiz de Bagdad, auteur du Târîkh Baghdâd et des traités de méthodologie dont vivent tous les suivants.
77. Al-Sarakhsî (Muhammad ibn Ahmad, Shams al-A’imma) (v. 400 – 483 H / v. 1009 – 1090)
Origine et naissance : Né à Sarakhs (Khorasan, à la frontière du Turkménistan actuel). Sa date de naissance est inconnue.
Formation : Élève de Shams al-A’imma al-Halwânî (le grand hanafite de Boukhara), d’Abû Hafs ’Umar ibn Mansûr al-Bazzâz, d’Abû Muhammad al-Hadramî.
Spécialité : Fiqh hanafite, usûl. Auteur du Mabsût (trente volumes, le plus grand traité du fiqh hanafite), du Sharh al-Siyar al-Kabîr (droit international), des Usûl al-Sarakhsî. Surnommé « Soleil des imams ».
Mérites : Il dicta le Mabsût de mémoire, sans un livre sous les yeux, du fond d’un puits où le prince l’avait emprisonné, à ses disciples qui l’écoutaient d’en haut.
Faits marquants : Il fut jeté dans un puits de la citadelle d’Uzjand (Ferghana) pendant quinze ans, pour une fatwa jugée offensante par le prince (probablement pour avoir déclaré illicite le mariage de celui-ci avec une esclave affranchie sans respect du délai, ou pour avoir dénoncé son arbitraire). De là, il dicta ses trente volumes. Il disait en tête de certaines sections : « Ceci a été dicté par un prisonnier privé de ses livres, dans le fond d’un puits. » À la fin du Mabsût, il note que la dictée fut achevée « alors que je suis enfermé, mais le cœur libre ». Libéré à la fin de sa vie, il termina le commentaire du Siyar en Ferghana chez l’émir al-Hasan, et mourut peu après.
Témoignages : ’Abd al-’Azîz al-Bukhârî : « Il fut un océan de science, l’imam du Khorasan et de Transoxiane. » Al-Laknawî : « Sa science est un miracle ; il dicta trente volumes sans livre. » Al-Dhahabî : « Le grand juriste, l’imam moujtahid des hanafites. »
Élèves : Abû Bakr Muhammad ibn Ibrâhîm al-Hasîrî, Abû ’Amr ’Uthmân al-Bîkandî, Mahmûd ibn ’Abd al-’Azîz al-Uzjandî, Burhân al-A’imma (’Abd al-’Azîz ibn Mâza).
Héritage et portée : Le Mabsût d’al-Sarakhsî, dicté de mémoire du fond d’un puits pendant quinze ans d’emprisonnement, est le plus grand traité de droit hanafite et la preuve la plus extraordinaire de ce que peut une mémoire savante. Ses Usûl sont la référence de la méthodologie hanafite ; son commentaire du Siyar, celle du droit international. Emprisonné pour une parole de vérité au prince, il illustre le thème récurrent de ce dossier : le savant libre dans un corps enfermé.
Paroles rapportées :
« Ceci est dicté par un prisonnier au fond d’un puits, sans un livre ; que Dieu lui accorde la délivrance. »
« La science est une lumière ; quand elle habite un cœur, les murs de la prison ne l’enferment pas. »
À retenir : Le juriste qui dicta trente volumes du fond d’un puits ; « les murs de la prison n’enferment pas la lumière ».
78. Al-Juwaynî (’Abd al-Malik ibn ’Abdillâh, Imâm al-Haramayn) (419 – 478 H / 1028 – 1085)
Origine et naissance : Né à Bushtaniqân, près de Nishapur, fils du juriste Abû Muhammad al-Juwaynî ; sa mère ne le laissa jamais téter d’une nourrice, par scrupule de licéité.
Formation : Élève de son père (mort quand il avait vingt ans), d’Abû al-Qâsim al-Isfarâyînî al-Iskâf (théologie ash’arite), d’Abû Nu’aym al-Isbahânî (hadith), de Muhammad ibn Muhammad al-Tûsî.
Spécialité : Fiqh shâfi’ite, usûl, théologie ash’arite, politique. Auteur de Nihâyat al-Matlab (le plus grand ouvrage de fiqh shâfi’ite), d’al-Burhân fî Usûl al-Fiqh, d’al-Waraqât, d’al-Irshâd, d’al-Shâmil, de Ghiyâth al-Umam (politique), d’al-’Aqîda al-Nizâmiyya. Fondateur de la méthode dialectique des usûl ; maître d’al-Ghazâlî.
Mérites : Exilé quatre ans par le vizir seldjoukide al-Kundurî, hostile aux ash’arites, il vécut à La Mecque et à Médine où il enseigna et donna ses fatwas, d’où son titre « Imam des deux sanctuaires ». Rappelé par Nizâm al-Mulk, il dirigea la Nizâmiyya de Nishapur trente ans, avec trois cents disciples.
Faits marquants : Son père dit de lui que si sa mère l’avait allaité d’un lait douteux, il n’aurait pas été un tel savant. À sa mort, ses élèves brisèrent leurs plumes et leurs encriers, fermèrent les cours un an, et la ville porta le deuil ; on entendit dans les rues des élégies pendant des mois. Il réunissait la beauté de l’expression et la profondeur ; on disait qu’il jouissait de la langue comme d’un instrument. À la fin de sa vie, il regretta les subtilités du kalâm : « J’ai mesuré le fond des mers et j’ai abandonné les gens de l’islam et leurs sciences ; me voici mourir dans la croyance de ma mère, ou plutôt dans celle des vieilles femmes de Nishapur. » Il déclara aussi : « Je ne me mêle pas de kalâm ; si j’avais su ce que je sais maintenant, je ne m’en serais pas occupé. »
Témoignages : Abû Ishâq al-Shîrâzî, l’ayant rencontré : « Ô maître des habitants de l’Orient et de l’Occident, ô imam des imams. » Ibn ’Asâkir : « L’imam des imams, le maître de la science shâfi’ite. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, la merveille de son temps, Imâm al-Haramayn. » Al-Subkî : « Nul ne saurait décrire sa science ; il fut un miracle. »
Élèves : Al-Ghazâlî, al-Kiyâ al-Harrâsî, Abû al-Qâsim al-Ansârî, Ilkiyâ, Abû al-Fath al-Baghdâdî, Abû ’Abdillâh al-Furâwî.
Héritage et portée : Al-Juwaynî a donné à la méthodologie juridique sa forme dialectique (al-Burhân) et au shâfi’isme sa plus grande somme (Nihâyat al-Matlab) ; ses Waraqât, quelques pages, sont encore le premier manuel d’usûl étudié par les débutants. Son Ghiyâth al-Umam est le premier traité de théorie politique sunnite sur la conduite à tenir en l’absence de calife légitime. Il fut le maître d’al-Ghazâlî, et son retour final à « la croyance des vieilles femmes de Nishapur » (récit discuté) a nourri les réflexions ultérieures sur les limites du kalâm.
Paroles rapportées :
« Nous avons plongé dans les mers, et nous en revenons à la croyance des simples. »
« Le principe de la religion est de suivre ; la raison n‘est qu’un instrument pour comprendre ce qui a été révélé. »
« L‘imitation aveugle est mieux qu’une dispute sans science. »
À retenir : L’Imam des deux sanctuaires, maître d’al-Ghazâlî, revenu des subtilités du kalâm à « la croyance des vieilles femmes de Nishapur ».
79. Al-Baghawî (al-Husayn ibn Mas’ûd, Muhyî al-Sunna) (436 – 516 H / 1044 – 1122)
Origine et naissance : Né à Bagh (ou Baghshûr), village entre Hérat et Marw ; surnommé al-Farrâ’ (le pelletier) d’après le métier de son père.
Formation : Élève d’al-Qâdî Husayn al-Marwarrûdhî (fiqh), d’Abû ’Umar al-Malîhî, d’Abû al-Hasan al-Shîrâzî, d’Abû ’Alî al-Wahhâbî (hadith). Il ne fit presque pas de voyages.
Spécialité : Hadith, fiqh shâfi’ite, exégèse. Auteur de Sharh al-Sunna, de Masâbîh al-Sunna (base du Mishkât d’al-Tibrîzî), de Ma’âlim al-Tanzîl (tafsîr), du Tahdhîb (fiqh). Surnommé « le Vivificateur de la Sunna » et « Colonne de la religion ».
Mérites : Il vécut dans l’ascèse la plus rigoureuse, ne mangeant que du pain sec ; quand on le lui reprocha, il accepta d’y ajouter de l’huile. Il ne donna jamais un cours sans être en état de pureté rituelle.
Faits marquants : On raconte qu’il vit en rêve le Prophète, ce qui l’incita à composer un commentaire qui réconcilie hadith et fiqh. Il refusait que l’on rapporte de lui plus de quelques hadiths par jour, par scrupule. Il vendit ses biens pour vivre de peu et mourut à Marw al-Rûdh, enterré près de son maître al-Qâdî Husayn. Sa méthode consistait à choisir dans le tafsîr les traditions authentiques et à rejeter les récits israélites douteux ; son tafsîr fut loué par Ibn Taymiyya comme le plus sûr des exégèses des « Kashshâf » et de Wâhidî réunis.
Témoignages : Ibn Taymiyya : « Le tafsîr d’al-Baghawî est un abrégé de celui d’al-Tha’labî, mais il en a écarté les hadiths forgés et les opinions innovées. » Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz, l’allâma, le shaykh de l’islam, le vivificateur de la Sunna. » Al-Subkî : « Un ascète, un savant, un exégète, un juriste, un muhaddith. » Ibn Khallikân : « Il fut un océan de sciences. »
Élèves : Abû Mansûr Muhammad ibn As’ad al-’Attârî, Abû al-Makârim Fadl Allâh ibn Muhammad, Abû al-Futûh al-Tâ’î, ’Umar ibn Hasan al-Râzî.
Héritage et portée : De sa boutique de Koufa est sortie, en cinq générations, l’école hanafite : chaque fois qu’un musulman de Turquie, d’Inde ou d’Asie centrale prie selon le rite hanafite, il suit une méthode qui remonte à Ibn Mas’ûd. Sa lecture du Coran, légèrement différente sur quelques mots de celle du mushaf de ’Uthmân, est conservée dans les livres de lectures et éclaire encore certains passages. Il est aussi le premier à avoir formulé la règle qui sépare le sunnisme de toute exagération : « suivez et n’innovez pas », principe que Mâlik et Ahmad reprendront mot pour mot.
Paroles rapportées :
« La Sunna est l‘explication du Livre ; celui qui prend le Livre sans la Sunna n’a pris qu’une lettre sans sens. »
« Que l‘homme ne s’assoie pour la science qu‘après s’être purifié : il s’assoit pour le Messager de Dieu. »
À retenir : Le fondateur de l’école de Koufa et l’ancêtre du hanafisme ; un berger pauvre devenu la référence du Coran et du fiqh, sans jamais perdre son humilité.
80. Abû Hâmid al-Ghazâlî (Muhammad ibn Muhammad) (450 – 505 H / 1058 – 1111)
Origine et naissance : Né à Tûs (Khorasan), fils d’un fileur de laine pauvre et pieux, qui, mourant, confia ses deux fils à un ami soufi avec un petit pécule. À la fin de l’argent, l’ami leur conseilla d’entrer à la madrasa pour être nourris : « Nous avons appris la science pour autre chose que Dieu, et elle a refusé d’être pour autre chose que Dieu. »
Formation : Élève d’Ahmad al-Râdhakânî à Tûs, d’Abû Nasr al-Ismâ’îlî à Jurjân, puis d’al-Juwaynî à Nishapur (jusqu’à la mort de celui-ci), d’Abû ’Alî al-Fârmadhî (soufisme). Nommé par Nizâm al-Mulk à trente-quatre ans professeur de la Nizâmiyya de Bagdad.
Spécialité : Fiqh shâfi’ite, usûl, théologie, philosophie (et sa réfutation), spiritualité. Auteur de l’Ihyâ’ ’Ulûm al-Dîn (Revivification des sciences de la religion), du Tahâfut al-Falâsifa (Incohérence des philosophes), d’al-Mustasfâ (usûl), d’al-Wasît, d’al-Basît, d’al-Wajîz (fiqh), d’al-Munqidh min al-Dalâl (autobiographie), d’al-Iqtisâd fî al-I’tiqâd, de Fadâ’ih al-Bâtiniyya. Surnommé « Preuve de l’islam » (Hujjat al-Islâm).
Mérites : Rénovateur du Ve siècle selon beaucoup, il détruisit l’influence des philosophes et des batinites, et rendit la spiritualité au fiqh. On a dit : « Si tous les livres de l’islam disparaissaient sauf l’Ihyâ’, il suffirait. »
Faits marquants : À l’apogée de sa gloire, à trente-huit ans, il fut frappé d’une crise : sa langue se paralysa, il ne pouvait plus enseigner, il ne mangeait plus ; les médecins déclarèrent que le mal venait du cœur. Il abandonna Bagdad, ses trois cents élèves, la faveur des califes, sous prétexte de pèlerinage, distribua ses biens, et erra dix ans : à Damas (il balayait la mosquée des Omeyyades, priait dans le minaret), à Jérusalem (il écrivit le Dôme), à Hébron, à La Mecque. Il revint enseigner à Nishapur à l’appel de Fakhr al-Mulk, puis se retira à Tûs où il fonda une zâwiya et mourut un lundi, ayant fait ses ablutions, prié, demandé son linceul, l’ayant embrassé, et dit : « J’écoute et j’obéis d’entrer auprès du Roi. » Il aurait pleuré toute une nuit à Damas en écoutant un verset. Il avait un frère, Ahmad, soufi, qui refusait de prier derrière lui et le tenait pour attaché au monde, avant sa conversion.
Témoignages : Al-Juwaynî : « Al-Ghazâlî est un océan qui submerge. » Abû Bakr ibn al-’Arabî : « J’ai vu al-Ghazâlî, l’imam des imams ; jamais je n’ai vu son pareil. » ’Abd al-Ghâfir al-Fârisî : « La preuve de l’islam et des musulmans, l’imam des imams de la religion ; les yeux n’ont pas vu son semblable en éloquence, en parole, en pénétration. » Al-Dhahabî (avec réserves sur ses sources en hadith) : « Le maître, l’imam, l’océan, le prodige de son temps. » Al-Subkî : « Il fut comme Dieu voulut qu’il fût, sans rival. »
Élèves : Abû Bakr ibn al-’Arabî, Abû Mansûr al-’Abbâdî, Muhammad ibn Yahyâ al-Naysâbûrî, Abû al-Fath al-Nahhâs, ’Abd al-Karîm al-Râfi’î (par ses livres), Abû ’Abdillâh al-Mâzarî (contradicteur).
Héritage et portée : Al-Ghazâlî a marqué l’islam plus qu’aucun savant après les quatre imams : l’Ihyâ’ est le livre de spiritualité le plus lu, al-Mustasfâ un des piliers de la méthodologie, le Wajîz et le Wasît la base du fiqh shâfi’ite jusqu’à al-Nawawî, et le Tahâfut a fixé la réponse sunnite à la philosophie grecque. Sa crise de trente-huit ans, son abandon de Bagdad et sa conversion racontée dans al-Munqidh forment l’autobiographie spirituelle la plus célèbre de l’islam. On lui a reproché des hadiths faibles dans l’Ihyâ’ (al-’Irâqî les a tous vérifiés) et une hostilité prétendue aux sciences : en réalité, il a distingué les sciences utiles (mathématiques, médecine, logique, qu’il défendait) des thèses métaphysiques des philosophes, qu’il réfutait ; l’accusation d’avoir « tué la science » est un contresens moderne.
Paroles rapportées :
« J‘ai constaté que la connaissance certaine est celle où l’objet connu se dévoile sans laisser place au doute. »
« Le cœur est un miroir ; les passions le rouillent ; la science et l’invocation le polissent. »
« Ne prends pas la vérité des hommes, mais connais la vérité et tu connaîtras les hommes. »
« Ce bas monde est une étape, non une demeure ; l’homme y est un voyageur. »
« Le savoir sans l‘action est folie, et l’action sans le savoir est vaine. »
À retenir : La Preuve de l’islam, qui abandonna la gloire de Bagdad pour retrouver Dieu ; l’Ihyâ’ réconcilie le droit et le cœur.
81. Abû Bakr ibn al-’Arabî al-Mâlikî (Muhammad ibn ’Abdillâh) (468 – 543 H / 1076 – 1148)
Origine et naissance : Né à Séville, fils d’un vizir des Banû ’Abbâd, disciple d’Ibn Hazm ; à ne pas confondre avec le mystique Muhyî al-Dîn Ibn ’Arabî. Il partit à dix-sept ans en Orient avec son père après la chute de Séville.
Formation : Voyage de neuf ans : Bagdad (chez al-Ghazâlî, qu’il servit et loua, chez Abû Bakr al-Shâshî), Damas (Abû al-Fath al-Maqdisî), Jérusalem, Alexandrie (al-Turtûshî), Le Caire, La Mecque. De retour en Andalousie, il devint juge de Séville, puis fut destitué.
Spécialité : Fiqh malikite, hadith, exégèse, usûl, théologie ash’arite, histoire. Auteur d’Ahkâm al-Qur’ân (exégèse juridique), d’al-‘Awâsim min al-Qawâsim (défense des Compagnons et de l’histoire de l’islam), de ’Âridat al-Ahwadhî (commentaire d’al-Tirmidhî), du Qabas (commentaire du Muwatta’), de Qânûn al-Ta’wîl, d’al-Mahsûl fî Usûl al-Fiqh.
Mérites : Ibn Bashkuwâl a dit : « Il fut le sceau des savants d’Andalousie, le dernier de ses hâfiz. » Comme juge, il réprima les puissants et fut destitué, sa maison ayant été pillée.
Faits marquants : Il mourut à Fès sur le chemin du retour de Marrakech, où il avait été convoqué avec les notables de Séville par le calife almohade ; il fut enterré à Fès. Sa sévérité de juge est restée célèbre : il fit exécuter des sentences contre des notables, ce qui lui valut leur haine et sa destitution. Ses ’Awâsim réfutent les récits calomniant les Compagnons avec une indépendance rare ; il dit dans son commentaire d’al-Tirmidhî des choses vives contre les faiblesses des juristes de son école. Il déclarait avoir trouvé al-Ghazâlî « comme le vulgaire le décrit et plus encore », et raconta avoir vu à Bagdad al-Ghazâlî « quitter tout pour Dieu ». Un fanatique andalou lui reprocha son ash’arisme : il répondit par une réfutation des littéralistes.
Témoignages : Ibn Bashkuwâl : « Le sceau des savants d’Andalousie. » Al-Qâdî ’Iyâd : « Une science étendue, une éloquence rare, une plume de premier rang. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le hâfiz, le juge de Séville, il réunit les sciences. » Ibn Farhûn : « Un des maîtres du malikisme, un des grands moujtahids de l’école. »
Élèves : Al-Qâdî ’Iyâd, Ibn Bashkuwâl, Abû Bakr ibn Khayr, Ibn al-Kharrât, ’Abd al-Haqq al-Ishbîlî, Abû Ja’far ibn al-Bâdhish.
Héritage et portée : Ibn al-’Arabî (à ne pas confondre avec le mystique) a rapporté en Andalousie la science de Bagdad et d’al-Ghazâlî, et ses Ahkâm al-Qur’ân sont la référence malikite de l’exégèse juridique. Ses ’Awâsim min al-Qawâsim sont le livre le plus utilisé pour répondre aux récits calomniant les Compagnons et le début de l’histoire de l’islam. Sa judicature sévère et sa destitution, comme sa mort en route vers Marrakech, disent le prix payé par les savants au moment de la conquête almohade.
Paroles rapportées :
« Si tu vois quelqu‘un dire du mal des Compagnons, sache qu’il est hérétique ; car le Coran et le Prophète ont été transmis par eux. »
« Le meilleur des juges est celui qui juge selon la loi et non selon les hommes. »
« J‘ai voyagé avec mon père pendant des années à la recherche de la science, jusqu’à ce que je trouve auprès d‘al-Ghazâlî ce que je n’avais pas trouvé ailleurs. »
À retenir : Le juge de Séville, disciple d’al-Ghazâlî et défenseur des Compagnons ; le sceau des savants d’Andalousie.
82. ’Abd al-Qâdir al-Jîlânî (470 – 561 H / 1077 – 1166)
Origine et naissance : Né à Nayf, dans le Jîlân (Gilan, au sud de la Caspienne), descendant d’al-Hasan par son père et d’al-Husayn par sa mère selon la tradition familiale. Il arrive à Bagdad à dix-huit ans, en 488 H.
Formation : Élève d’Abû al-Wafâ’ ibn ‘Aqîl et d’Abû al-Khattâb al-Kalwadhânî (fiqh hanbalite), d’Abû Sa’îd al-Mukharrimî (qui lui confia sa madrasa), d’Abû Ghâlib al-Bâqillânî et d’Ibn al-Bannâ’ (hadith), de Hammâd al-Dabbâs (soufisme).
Spécialité : Fiqh hanbalite, prédication, spiritualité. Auteur d’al-Ghunya li-Tâlibî Tarîq al-Haqq (fiqh, dogme, éthique), de Futûh al-Ghayb, d’al-Fath al-Rabbânî (sermons). Fondateur de la tarîqa qâdiriyya, la plus répandue des confréries.
Mérites : Il vécut vingt-cinq ans errant dans les déserts de l’Irak avant de prêcher à cinquante ans ; sa prédication, à partir de 521 H, réunissait soixante-dix mille personnes, avec quatre cents scribes ; on compte qu’il fit se convertir cinq mille juifs et chrétiens et se repentir cent mille pécheurs.
Faits marquants : Sa mère lui cousit quarante dinars dans sa robe et lui fit jurer de ne jamais mentir ; attaqué par des brigands qui lui demandaient ce qu’il avait, il déclara : « Quarante dinars » ; le chef, ébranlé par cette sincérité, se repentit avec ses hommes. À Bagdad, il vivait de ce qu’il ramassait, jeûnait, et raconte être resté quarante jours sans nourriture. Devenu célèbre, il portait la robe du fiqh et enseignait dans treize disciplines. Il fut ferme dans la Sunna hanbalite, réfutant les innovations et le culte exagéré, tout en tenant des paroles de « spiritualité intense », dont certaines furent interprétées ou forgées par des disciples ; les hanbalites orthodoxes (Ibn Qudâma, Ibn Rajab, Ibn Taymiyya) le tiennent pour un modèle et rejettent les exagérations tardives. Ibn Qudâma le rencontra et reçut de lui l’initiation. Il aurait dit au calife al-Muqtafî, sur le minbar, en dénonçant un juge injuste : « Tu as chargé de gouverner les musulmans le plus injuste des hommes ; quelle sera ta réponse demain devant le plus Juste des juges ? »
Témoignages : Ibn Qudâma : « Nous sommes entrés à Bagdad en 561 et avons trouvé le shaykh ’Abd al-Qâdir, à qui l’on attribuait le premier rang en science, en action, en fatwa ; l’étudiant se suffisait de lui. » Ibn Rajab : « Un des maîtres de la science, le shaykh de la vie spirituelle et de la religion ; il tenait la voie sur la Sunna. » Al-Dhahabî : « Le shaykh, l’imam, le modèle, le savant, l’ascète, le shaykh de l’islam, l’ornement des pieux ; on lui a attribué beaucoup de paroles, dont certaines sont forgées. » Ibn Taymiyya : « Un des plus grands des imams, un des maîtres de la Sunna. »
Élèves : Ibn Qudâma, ’Abd al-Ghanî al-Maqdisî, Ibn al-Jawzî (adversaire), ’Umar al-Suhrawardî (fondateur des Suhrawardiyya), ses fils ’Abd al-Razzâq, ’Abd al-Wahhâb, ’Abd al-’Azîz.
Héritage et portée : Al-Jîlânî est le prédicateur le plus écouté de l’histoire de Bagdad et le fondateur de la confrérie la plus répandue, la Qâdiriyya, de l’Afrique de l’Ouest à l’Indonésie. Sa Ghunya est un manuel complet de fiqh hanbalite, de dogme sunnite et de conduite, qui réfute les innovations et rejette le kalâm comme le culte des tombes. Ibn Qudâma et Ibn Taymiyya le tiennent pour un modèle. Les miracles et paroles extravagantes qu’on lui attribue dans les livres tardifs sont, selon al-Dhahabî lui-même, en partie forgés : sa notice montre qu’un saint sunnite est d’abord un savant fidèle à la Sunna.
Paroles rapportées :
« Il n‘y a pas de piété avec l’ignorance, et pas de science avec l’orgueil. »
« Adore Dieu sans Lui associer rien : ni la créature, ni l‘âme, ni la passion, ni l’honneur. »
« Le vrai serviteur ne se plaint des créatures ni de son Seigneur ; il dit : ma part est ce que Tu as décidé. »
« Ne dites pas : le Coran est créé ; ne demandez pas comment Dieu est établi sur Son Trône ; suivez les Anciens. » (Ghunya)
À retenir : Le juriste hanbalite devenu le plus grand prédicateur de son siècle ; la sincérité des quarante dinars.
83. Al-Qâdî ’Iyâd (’Iyâd ibn Mûsâ al-Yahsubî) (476 – 544 H / 1083 – 1149)
Origine et naissance : Né à Ceuta, d’une famille arabe yéménite (Yahsub) installée d’abord à Basta puis à Fès et Ceuta. Sa famille était lettrée et riche.
Formation : Élève à Ceuta d’Abû ’Abdillâh ibn ’Îsâ, puis en Andalousie (507 H) de Abû ’Alî al-Sadafî (hadith), d’Ibn Rushd al-Jadd (fiqh), d’Ibn al-’Arabî, d’Ibn Hamdîn, d’Ibn ’Attâb. Il reçut plus de cent autorisations.
Spécialité : Hadith, fiqh malikite, sîra, langue, histoire, théologie. Auteur d’al-Shifâ’ bi-Ta’rîf Huqûq al-Mustafâ (le livre le plus lu sur les droits du Prophète), de Tartîb al-Madârik (biographie des malikites), d’Ikmâl al-Mu’lim (commentaire de Muslim), de Mashâriq al-Anwâr (mots difficiles des Sahîh), d’al-Ilmâ’ (terminologie du hadith). Juge de Ceuta puis de Grenade.
Mérites : On disait : « Sans ’Iyâd, le Maghreb ne serait pas connu. » Il fut le sceau des savants malikites d’Occident, réunissant la science et la charge de juge avec intégrité.
Faits marquants : Il fut juge de Ceuta seize ans, puis de Grenade, dont il fut destitué ; il joua un rôle dans la résistance de Ceuta aux Almohades. Lorsque la ville se soumit, il fut exilé à Marrakech où il mourut, selon certains empoisonné, selon d’autres assassiné pour avoir refusé la doctrine almohade de l’imamat ; une tradition tardive et mal étayée prétend qu’il fut tué à coups de lance pour avoir nié l’infaillibilité d’Ibn Tûmart ; les historiens sérieux retiennent seulement qu’il mourut en exil à Marrakech, en disgrâce. Le Shifâ’ est cité par tous les juristes postérieurs en matière de respect dû au Prophète et fut la référence pour les jugements sur le blasphème. On raconte qu’il composa le Shifâ’ en se levant la nuit pour y ajouter les hadiths dont il se souvenait.
Témoignages : Ibn Bashkuwâl : « Il fut l’un des hommes de science, de compréhension et de mémoire les plus remarquables, un des hâfiz. » Ibn Khallikân : « L’imam du hadith de son temps, le plus savant en langue arabe, en généalogie, en histoire. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le hâfiz, le juge, le savant du Maghreb. » Al-Maqqarî rapporte : « Sans ’Iyâd, le Maghreb ne serait pas mentionné. »
Élèves : Ibn Bashkuwâl, Abû Ja’far ibn al-Qasîr, ’Abd Allâh ibn Muhammad al-Ashîrî, Muhammad ibn ’Iyâd (son fils), Abû Muhammad ibn ’Ubayd Allâh al-Hajarî.
Héritage et portée : Le Shifâ’ d’al-Qâdî ’Iyâd est le livre de référence sur la personne du Prophète, ses droits, ses qualités et le respect qui lui est dû ; il est lu dans les mosquées du Maghreb, notamment lors de la célébration de la naissance du Prophète, et ses chapitres sur le blasphème ont fondé la jurisprudence. Tartîb al-Madârik est la source de l’histoire du malikisme ; Ikmâl al-Mu’lim, un commentaire de Muslim repris par al-Nawawî ; Mashâriq al-Anwâr, un lexique des deux Sahîh. Sa mort à Marrakech, sous les Almohades, est diversement racontée : le lecteur retiendra qu’un juge sunnite a payé de sa vie son refus de la doctrine officielle.
Paroles rapportées :
« Sache que la mention du Prophète, la connaissance de ses droits et de sa position, est une obligation sur tout croyant. » (Shifâ’)
« Le premier devoir du juge est d’avoir peur du Jour du jugement plus que du prince. »
« La science n‘est achevée que par l’action, et l‘action n’est acceptée que par la sincérité. »
À retenir : L’auteur du Shifâ’, sceau des malikites d’Occident, mort en exil pour sa fidélité au sunnisme.