Figures de l’islam · Les savants
L’âge des imams fondateurs
Cent un savants de l’islam — Troisième partie (IIe siècle)
Le IIe siècle voit la science se structurer. Quatre hommes de cette partie fonderont les quatre écoles vivantes : Abû Hanîfa, Mâlik, al-Shâfi‘î, et, dans la génération suivante, Ahmad ibn Hanbal. Mais ils ne sont pas seuls : al-Awzâ’î, al-Thawrî, al-Layth, Ibn al-Mubârak sont leurs égaux aux yeux des contemporains, et leurs écoles n‘ont disparu que faute de disciples pour les consigner. C’est aussi le siècle où naît la critique du hadith, avec Shu‘ba, Yahyâ al-Qattân et Ibn Mahdî, qui examinent les hommes des chaînes avec une exigence que l’historiographie européenne n‘atteindra que quinze siècles plus tard. Le lecteur constatera que ces imams se sont fréquentés, aimés, contredits : Abû Hanîfa et Ibn Abî Laylâ débattent à Koufa, al-Shâfi’î apprend chez Mâlik puis chez al-Shaybânî, Ibn al-Mubârak envoie de l‘argent à tous. Il constatera aussi le prix de leur indépendance : Abû Hanîfa meurt en prison, Mâlik est fouetté, al-Shâfi’î est conduit enchaîné à Bagdad. Enfin, ce siècle produit une figure que les non-musulmans connaissent peu : l‘ascète savant, à la fois juriste et homme de larmes, dont al-Fudayl ibn’Iyâd, l’ancien brigand, est le modèle.
25. Ibn Shubruma (’Abdullâh ibn Shubruma al-Dabbî) (72 – 144 H / 691 – 761)
Origine et naissance : Né à Koufa, de la tribu arabe de Dabba. Noble, poète, cavalier.
Formation : Élève d’Anas, d’al-Sha’bî, d’Abû Zur’a ibn ’Amr, de Sâlim, d’al-Nakha’î.
Spécialité : Fiqh, judicature. Juge de Koufa puis du Sawâd sous les Abbassides. Compté par al-Shîrâzî parmi les moujtahidûn absolus dont l’école a disparu.
Mérites : Sa science du jugement était telle que les juges de Bagdad étudièrent ses sentences. Il ne se laissait pas influencer par les puissants.
Faits marquants : Il fut avec Ibn Abî Laylâ et Abû Hanîfa l’un des trois grands contradicteurs de Koufa ; les gens venaient assister à leurs débats. Il ne dormait pas avant d’avoir révisé les affaires du lendemain, et jeûnait souvent. Il avait pour règle de recevoir les plaideurs sans distinction et de ne jamais laisser une dette impayée.
Témoignages : Ibn Ma’în et Ahmad : « Digne de confiance. » Ibn ’Uyayna : « Un juriste jouissant de la plus haute estime. » Al-Dhahabî : « Le juriste, l’un des maîtres de la judicature. »
Élèves : Sufyân al-Thawrî, Ibn ’Uyayna, Ibn al-Mubârak, Shu’ba, Hushaym.
Héritage et portée : Ibn Shubruma illustre une réalité souvent oubliée : au IIe siècle, Koufa comptait plusieurs écoles concurrentes, et celle d’Abû Hanîfa n’était que l’une d’elles. Ses jugements, cités par Ibn al-Mundhir et Ibn Qudâma, montrent que le droit s’élaborait par débat public. Son école a disparu faute d’élèves pour la consigner, ce qui répond à une question fréquente : les quatre écoles n’ont pas éliminé les autres, elles leur ont survécu parce que leurs disciples ont écrit.
Paroles rapportées :
« Je m’étonne de celui qui mange ce qui lui suffit et le sait, puis veut le double. »
« Le hadith, c‘est celui qui le porte et le comprend ; sinon c’est un fardeau. »
À retenir : Le juge intègre de Koufa, fondateur d’une école disparue ; la sévérité contre soi-même comme condition du jugement.
26. Ibn Abî Laylâ (Muhammad ibn ’Abd al-Rahmân) (74 – 148 H / 693 – 765)
Origine et naissance : Né à Koufa, fils du Tâbi’î ’Abd al-Rahmân ibn Abî Laylâ (élève de ’Alî) et petit-fils d’un Compagnon.
Formation : Élève de son père, d’al-Sha’bî, de ‘Atâ’, de Nâfi’, d’al-Hakam ibn ’Utayba.
Spécialité : Fiqh et judicature. Juge de Koufa pendant trente-trois ans, sous les Omeyyades puis les Abbassides. Fondateur d’une école aujourd’hui disparue.
Mérites : Il fut le rival direct d’Abû Hanîfa, avec qui il eut de vives controverses ; Abû Hanîfa lui-même reconnaissait la finesse de ses jugements.
Faits marquants : Ayant surpris Abû Hanîfa dans une réponse hâtive, il obtint du gouverneur qu’il lui interdise de donner des fatwas quelque temps ; Abû Hanîfa obéit jusqu’à ce que l’interdiction soit levée. Il refusa des cadeaux du gouverneur et disait qu’un juge qui accepte des présents se fait le juge du donateur. Sa mémoire était réputée faible en hadith mais sa science du fiqh grande, ce que les critiques du hadith ont noté sans amertume.
Témoignages : Al-Thawrî : « Nos juristes sont Ibn Abî Laylâ et Ibn Shubruma. » Abû Hanîfa, malgré leurs disputes : « Il est meilleur juge que moi. » Ahmad ibn Hanbal : « Un homme de fiqh, malgré des faiblesses en hadith. »
Élèves : Sufyân al-Thawrî, Shu’ba, Ibn ’Uyayna, Zâ’ida, ’Alî ibn Mus-hir.
Héritage et portée : Trente-trois ans de judicature à Koufa ont fait d’Ibn Abî Laylâ le premier grand juge praticien de l’islam : ses sentences ont servi de modèle aux tribunaux de Bagdad. Ses disputes avec Abû Hanîfa, jusqu’à obtenir l’interdiction provisoire de ses fatwas, sont un exemple de rivalité intellectuelle sans excommunication : chacun reconnaissait la compétence de l’autre. Les critiques du hadith, en le jugeant faible de mémoire mais grand en fiqh, montrent aussi que le sunnisme sait distinguer les compétences d’un même homme.
Paroles rapportées :
« Je ne rends pas un jugement sans avoir demandé pardon à Dieu, par crainte de m’être trompé. »
« Le juge doit être lent à décider et rapide à écouter. »
À retenir : Le juge de Koufa pendant trente-trois ans et le rival d’Abû Hanîfa : le désaccord entre savants n’exclut pas le respect.
27. Abû Hanîfa al-Nu’mân ibn Thâbit (80 – 150 H / 699 – 767)
Origine et naissance : Né à Koufa dans une famille de marchands de soie d’origine persane (de Kaboul selon la tradition familiale). Son grand-père Zûtâ aurait rencontré ’Alî. Il est le seul des quatre imams à avoir vu des Compagnons (Anas ibn Mâlik), ce qui en fait un Tâbi’î.
Formation : Orienté vers la science par al-Sha’bî, il étudie dix-huit ans auprès de Hammâd ibn Abî Sulaymân, puis auprès de ‘Atâ’, de Nâfi’, d’al-Zuhrî, de Ja’far al-Sâdiq (deux ans, dont il dit : « Sans ces deux années, al-Nu’mân aurait péri »).
Spécialité : Fiqh, usûl, théologie (kalâm réfutant les sectes). Fondateur de la première école juridique systématique, il élabore le fiqh en conseil avec quarante disciples, chaque question étant débattue avant d’être rédigée. Premier à codifier le droit « hypothétique ».
Mérites : Surnommé « le Grand Imam » (al-Imâm al-A’zam). Il fit cinquante-cinq pèlerinages, pria la prière de l’aube avec l’ablution de la nuit pendant quarante ans (récit célèbre mais jugé exagéré par al-Dhahabî lui-même, qui y voit une louange de disciples), et récita le Coran entier des milliers de fois dans le lieu où il mourut.
Faits marquants : Le calife al-Mansûr voulut le nommer grand juge ; il refusa. « Tu mens », lui dit le calife, « tu conviens à la charge. » « Si je mens, répondit-il, tu as la preuve que je ne conviens pas à un juge ; si je dis vrai, je t’ai dit que je ne convenais pas. » Il fut emprisonné, fouetté chaque jour de dix coups supplémentaires, et mourut en prison (empoisonné selon certains) en se prosternant. Cinquante mille personnes prièrent sur lui, et la prière fut répétée six fois pendant vingt jours. Marchand de soie, il refusa un bénéfice de trente mille dirhams sur une vente dont le défaut n’avait pas été signalé, et donna tout en aumône. Il finançait ses étudiants et leur mariage.
Témoignages : Al-Shâfi’î : « Les gens sont des enfants d’Abû Hanîfa en fiqh. » Mâlik, interrogé sur lui : « J’ai vu un homme qui, s’il te disait que ce pilier est en or, en apporterait la preuve. » Ibn al-Mubârak : « Si Dieu n’avait pas secouru par Abû Hanîfa et Sufyân, j’aurais été comme les autres hommes. » Yahyâ ibn Ma’în : « Digne de confiance ; il ne rapportait que ce qu’il avait mémorisé. » Al-Dhahabî : « Imam, juriste de la nation, le plus scrupuleux. »
Élèves : Abû Yûsuf, Muhammad al-Shaybânî, Zufar ibn al-Hudhayl, al-Hasan ibn Ziyâd, Hammâd (son fils), Ibn al-Mubârak, Wakî’, Yahyâ ibn Sa’îd al-Qattân.
Héritage et portée : Abû Hanîfa a donné au droit musulman sa structure : un tiers des musulmans du monde suivent son école, et son influence sur les codes civils de l’Empire ottoman (la Mejelle) s’étend jusqu’aux droits modernes du Proche-Orient. Ses innovations méthodologiques (droit hypothétique, préférence juridique ou istihsân, place de la coutume) ont permis à l’islam de s’adapter aux sociétés persanes, turques et indiennes. Son refus de la judicature, payé de sa vie, a fixé le principe que le savant ne se laisse pas capter par l’État. Les critiques anciennes sur sa faiblesse en hadith ont été contrebalancées par al-Tahâwî et al-Zayla’î, qui ont retrouvé ses sources.
Paroles rapportées :
« Si le hadith est authentique, il est ma doctrine. »
« Il n‘est permis à personne de suivre notre avis sans savoir d’où nous l’avons tiré. »
« Le fiqh, c‘est la connaissance qu’a l’âme de ce qui est pour elle et de ce qui est contre elle. »
« Quiconque recherche la science pour l‘au-delà obtient l’avantage de la guidée ; quiconque la recherche pour ce monde perd sa bénédiction. »
À retenir : Le Grand Imam, fondateur de la première école, mort en prison pour avoir refusé la judicature ; « si le hadith est authentique, il est ma doctrine ».
28. Ibn Jurayj (’Abd al-Malik ibn ’Abd al-’Azîz) (80 – 150 H / 699 – 767)
Origine et naissance : Né à La Mecque, d’origine byzantine (Jurayj est une arabisation de Grégoire), affranchi des Banû Umayya.
Formation : Élève de ‘Atâ’ ibn Abî Rabâh pendant dix-huit ans, de ‘Amr ibn Dînâr, d’Ibn Abî Mulayka, de Nâfi’, d’al-Zuhrî, de Mujâhid. Il rapporta de ‘Atâ’ plus que tout autre.
Spécialité : Fiqh mecquois, hadith. Il est le premier à avoir « composé des livres » (sannafa) à La Mecque, avec Ibn Abî ’Arûba à Bassora, selon la tradition savante.
Mérites : Il est appelé « le juriste de La Mecque » et le premier compilateur de l’islam. Al-Shâfi’î hérite indirectement de l’école mecquoise par lui.
Faits marquants : Sa relation avec ‘Atâ’ fut si étroite qu’il se pendait à l’étrier de son maître pour l’interroger jusqu’au dernier moment. Il se rendit auprès du calife al-Mansûr, disant : « J’ai composé un livre sur les hadiths d’Ibn ’Abbâs, et personne ne l’a fait avant moi », mais le calife ne lui donna rien. Il pratiquait le mariage temporaire (mut’a) selon l’ancienne fatwa mecquoise, ce dont il se repentit ensuite selon les sources. Il jeûnait un jour sur deux jusqu’à sa mort.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Ibn Jurayj et Ibn Abî ‘Arûba sont les premiers à avoir composé des livres. » ’Atâ’ : « Le maître des jeunes du Hijâz. » Al-Awzâ’î : « Ibn Jurayj n’a pas d’équivalent. » Ibn ’Uyayna : « J’ai entendu Ibn Jurayj dire : je n’ai jamais rapporté quelque chose sans l’avoir écrit. »
Élèves : Sufyân ibn ‘Uyayna, Yahyâ al-Qattân, Ibn al-Mubârak, Wakî’, ’Abd al-Razzâq, Hajjâj ibn Muhammad, Abû ’Âsim al-Nabîl.
Héritage et portée : Ibn Jurayj est le premier compilateur de l’islam et la source écrite du fiqh de La Mecque, qu’il transmet à al-Shâfi’î par l’intermédiaire de Muslim al-Zanjî et d’Ibn ’Uyayna. Ses livres, aujourd’hui perdus, subsistent dans le Musannaf de ’Abd al-Razzâq, qui en a recopié des milliers de pages. Son cas montre que l’écriture du savoir islamique commence dès la première moitié du IIe siècle, bien avant la génération d’al-Bukhârî ; l’idée d’un hadith « inventé deux siècles plus tard » ne résiste pas à sa biographie.
Paroles rapportées :
« J‘ai porté sur mon dos les livres de’Atâ’ plus qu‘un homme ne porte d’eau. »
« Nul n’a réussi dans la science sans y consacrer sa fortune. »
À retenir : Le premier compilateur de l’islam et l’héritier de ‘Atâ’ ; la science mecquoise passe par lui à Ibn ’Uyayna puis à al-Shâfi’î.
29. Ja’far al-Sâdiq (80 – 148 H / 702 – 765)
Origine et naissance : Né à Médine, fils de Muhammad al-Bâqir, arrière-petit-fils d’al-Husayn ; par sa mère, il descend d’Abû Bakr, d’où sa parole : « Abû Bakr m’a engendré deux fois. »
Formation : Élève de son père al-Bâqir, de ‘Urwa, de ’Atâ’, d’Ibn al-Munkadir, d’al-Zuhrî, de son grand-père maternel al-Qâsim ibn Muhammad.
Spécialité : Fiqh, hadith, exégèse, spiritualité. Les sunnites le tiennent pour l’un des grands juristes de Médine et le placent au rang des imams dignes de confiance dans le Sahîh de Muslim.
Mérites : Maître de Mâlik et d’Abû Hanîfa. Il enseignait dans la mosquée du Prophète devant des assemblées immenses, refusant toute revendication politique et toute exagération à son sujet.
Faits marquants : Mâlik raconte : « Je l’ai fréquenté longtemps ; je ne l’ai jamais vu que dans l’une de ces trois situations : en prière, en jeûne ou en lecture du Coran. Il ne rapportait jamais un hadith du Prophète sans être en état d’ablution. » Il refusa de soutenir la révolte de Muhammad al-Nafs al-Zakiyya. Quand des extrémistes l’appelèrent « seigneur », il se mit en colère et dit : « Je ne suis qu’un serviteur de Dieu. » Ses paroles sur l’alchimie sont légendaires mais non attestées.
Témoignages : Abû Hanîfa : « Je n’ai vu personne de plus versé en fiqh que Ja’far ibn Muhammad. » ’Amr ibn Abî al-Miqdâm : « Quand je regardais Ja’far, je savais qu’il était de la descendance des prophètes. » Al-Dhahabî : « Un des grands, savant et pieux. »
Élèves : Mâlik, Abû Hanîfa, Sufyân al-Thawrî, Ibn ’Uyayna, Shu’ba, Yahyâ al-Qattân, son fils Mûsâ al-Kâzim.
Héritage et portée : Pour les sunnites, Ja’far est un imam de Médine parmi les plus grands, maître de Mâlik et d’Abû Hanîfa, transmetteur dans le Sahîh de Muslim. Sa présence dans ce dossier répond à une confusion fréquente : les chiites en font leur sixième imam infaillible, mais l’homme lui-même refusait toute exagération et se réclamait d’Abû Bakr, son aïeul maternel. Sa vie illustre l’unité de la famille du Prophète et des grands Compagnons, avant que la polémique ne les sépare. Les ouvrages d’alchimie, d’astrologie ou de prédiction qu’on lui attribue sont des apocryphes tardifs.
Paroles rapportées :
« La croyance sans science ne se tient pas ; la science sans œuvre ne profite pas. »
« Quatre choses ne sont jamais achevées : un savant qui ne cesse d‘apprendre, un généreux qui ne cesse de donner, un homme d’honneur et le cœur du croyant. » (formule attribuée).
« Si tu apprends que ton frère t‘a fait du mal, cherche-lui jusqu’à soixante-dix excuses. »
À retenir : Le descendant du Prophète, maître de Mâlik et d’Abû Hanîfa, vénéré par les sunnites comme imam de science et refusant toute exagération.
30. Shu’ba ibn al-Hajjâj (82 – 160 H / 701 – 776)
Origine et naissance : Né à Wâsit, affranchi des Azd ; bègue, myope, maigre, de vêtements grossiers ; installé à Bassora.
Formation : Élève d’Anas (qu’il vit), de Qatâda, d’al-A’mash, de ’Amr ibn Dînâr, d’Ayyûb, de Mansûr, d’Abû Ishâq, d’al-Hakam. Il tenait ses hadiths de quatre cents maîtres.
Spécialité : Critique du hadith. Il est le fondateur de la science du jarh wa ta’dîl (évaluation des transmetteurs) et le premier à avoir examiné les hommes de chaîne en Irak.
Mérites : Il est surnommé « le Commandeur des croyants en hadith ». Il ne rapportait d’un transmetteur qu’après l’avoir entendu plusieurs fois et vérifié qu’il n’était pas un menteur.
Faits marquants : Il pleura, vieux et pauvre, en disant : « Je n’ai pas gardé de mon père un seul dinar, j’ai tout dépensé en hadith. » Sa générosité était telle qu’il ne rentrait jamais chez lui avec une pièce. Il montait sur son âne pour aller vérifier chez un transmetteur s’il avait bien entendu tel maître, et déclara : « Si un homme rapporte un hadith que j’ignore, je ne le crois pas tant que je n’ai pas vérifié. » Sa passion faisait dire à Sufyân al-Thawrî qu’il aurait suivi les traces d’un hadith jusqu’au bout du monde. Il déclara : « Neuf dixièmes du hadith sont mensonge. »
Témoignages : Al-Thawrî : « Shu’ba est le Commandeur des croyants en hadith. » Al-Shâfi’î : « Sans Shu’ba, le hadith ne serait pas connu en Irak. » Ahmad ibn Hanbal : « Personne ne l’égalait de son temps ; il fut une nation à lui seul en cette science. » Ibn al-Mubârak : « J’ai entendu Shu’ba dire : tout hadith où il n’y a pas « il nous a rapporté » ou « il m’a rapporté » n’a pas de valeur. »
Élèves : Sufyân al-Thawrî, Yahyâ al-Qattân, Ibn Mahdî, Ibn al-Mubârak, Wakî’, Ghundar, Abû Dâwûd al-Tayâlisî.
Héritage et portée : Shu’ba est le fondateur de la critique du hadith : avant lui, on transmettait ; après lui, on vérifie l’homme qui transmet. Sa règle (« tout hadith sans « il m’a rapporté » ne vaut rien ») a éliminé des milliers de récits douteux. Sa pauvreté volontaire, ayant dépensé son héritage pour le hadith, et son affirmation que « neuf dixièmes du hadith sont mensonge » (c’est-à-dire de ce qui circulait alors, non de ce qui fut retenu) montrent que la science du hadith est née du soupçon méthodique, non de la crédulité.
Paroles rapportées :
« Quiconque recherche le hadith finit dans la pauvreté. »
« Le hadith vous détourne du rappel de Dieu et de la prière : ne le prenez pas comme un butin, mais comme une adoration. »
« Un homme qui écrit d’un seul maître ne devient pas savant ; il faut voyager. »
À retenir : Le fondateur de la critique des transmetteurs : « neuf dixièmes du hadith sont mensonge », d’où la nécessité de trier.
31. Al-Awzâ’î (’Abd al-Rahmân ibn ’Amr) (88 – 157 H / 707 – 774)
Origine et naissance : Né à Baalbek, orphelin, élevé pauvre par sa mère ; installé au quartier d’al-Awzâ’ à Damas, puis à Beyrouth où il vécut en ribât et où se trouve son tombeau.
Formation : Élève de ‘Atâ’, d’al-Zuhrî, de Yahyâ ibn Abî Kathîr (au Yémen), de Makhûl, de Qatâda, d’Ibn Sîrîn. Il partit au Yémen pour se former puis revint en Syrie.
Spécialité : Fiqh (spécialement droit de la guerre et des relations internationales), hadith, transmission vivante de la pratique des Compagnons de Syrie. Son école domina la Syrie pendant deux siècles et l’Andalousie jusqu’à l’arrivée du malikisme.
Mérites : Il répondit à soixante-dix mille questions de fiqh, et sa méthode consistait à suivre la « pratique continue » (al-’amal al-mutawârath) des musulmans depuis le Prophète.
Faits marquants : Après la chute des Omeyyades, le général abbasside ’Abdullâh ibn ’Alî, le sabre nu, lui demanda ce qu’il pensait des sangs versés et de la mise à mort des princes. Al-Awzâ’î raconta trembler intérieurement mais répondit sans faiblir en citant le hadith sur l’interdiction de tuer un musulman, puis quitta la salle vivant. Il obtint la libération de nombreux prisonniers et refusa toute rétribution. Il intercéda auprès de gouverneurs pour les chrétiens du mont Liban injustement déplacés, rédigeant une lettre où il rappelait leurs droits de protégés. Il pria la nuit tellement que son lit ne portait pas la trace de son corps, disait sa femme.
Témoignages : Mâlik : « Al-Awzâ’î est un imam à suivre. » Al-Thawrî : « Nul ne dépasse al-Awzâ’î en science de la Sunna. » Ibn al-Mubârak : « Si l’on me disait : choisis pour la communauté, je choisirais al-Awzâ’î et al-Thawrî. » Al-Walîd ibn Muslim : « Je n’ai pas vu de plus grand adorateur. »
Élèves : Al-Walîd ibn Muslim, Ibn al-Mubârak, Shu’ba, al-Thawrî, Mâlik, Baqiyya, ’Abdullâh ibn al-Mubârak, Yahyâ al-Qattân.
Héritage et portée : Al-Awzâ’î a été l’imam de la Syrie et de l’Andalousie pendant deux siècles, avant que le malikisme ne le remplace ; son droit de la guerre, débattu avec Abû Yûsuf, est la première élaboration d’un droit international islamique. Sa réponse au général abbasside le sabre à la main, et sa lettre en faveur des chrétiens déplacés du Liban, sont deux textes majeurs sur le courage du savant et la protection des minorités. Sa méthode (suivre la pratique continue des musulmans depuis le Prophète) rappelle que la Sunna est aussi un héritage vécu.
Paroles rapportées :
« La science est ce qui nous vient des Compagnons de Muhammad ; ce qui ne vient pas d‘eux n’est pas science. »
« Suis les traces des Anciens même si les gens te rejettent, et garde-toi des opinions des hommes même si on te les pare de beaux mots. »
« Lorsque Dieu veut du mal pour un peuple, Il lui ouvre la porte de la dispute et lui ferme celle de l’action. »
À retenir : L’imam de la Syrie, courageux devant les sabres abbassides et défenseur des chrétiens du Liban ; son école a duré deux siècles.
32. Hammâd ibn Salama (v. 91 – 167 H / v. 710 – 784)
Origine et naissance : Né à Bassora, affranchi des Tamîm, neveu du grand transmetteur Humayd al-Tawîl ; marchand de tissus.
Formation : Élève de Thâbit al-Bunânî (dont il fut le meilleur transmetteur), d’Anas (par intermédiaire), de Qatâda, de Humayd, d’Ayyûb, d’Ibn Abî Mulayka, de ’Alî ibn Zayd.
Spécialité : Hadith, fiqh, langue arabe (il fut le maître de Sîbawayh, qui commença l’étude de la grammaire après avoir été repris par lui pour une faute). Il est le premier à composer un ouvrage classé par chapitres à Bassora, avec Ibn Abî ’Arûba.
Mérites : Adorateur infatigable, il fut réputé pour la vigueur de sa foi sunnite face aux innovations. Il mourut en prière, dans la mosquée.
Faits marquants : Chaque jour, il pratiquait une vaste série d’actes de dévotion (lecture du Coran, dhikr, prières surérogatoires) au point qu’on disait : « Si l’on annonçait à Hammâd qu’il mourrait demain, il ne pourrait rien ajouter à ses œuvres. » Il fut si sévère contre les innovateurs qu’un homme ayant fait sa conversion du mu’tazilisme dut se justifier devant lui. Sa mémoire s’affaiblit à la fin de sa vie, ce que les critiques ont noté avec respect. Il refusait tout gain du sultan et disait qu’un savant qui accepte une charge trahit.
Témoignages : Ibn al-Mubârak : « Je suis allé à Bassora sans y trouver d’homme plus attaché à la Sunna que Hammâd ibn Salama. » Ahmad ibn Hanbal : « Le plus savant des hommes sur Thâbit ; quand tu vois un homme critiquer Hammâd, soupçonne son islam. » Ibn Ma’în : « Digne de confiance. » Shu’ba : « Hammâd ibn Salama est un imam. »
Élèves : Ibn al-Mubârak, Ibn Mahdî, Yazîd ibn Hârûn, ’Affân, Ibn ’Uyayna, Abû Nu’aym, Sîbawayh (grammaire).
Héritage et portée : Hammâd est la source de la majorité des hadiths de Thâbit al-Bunânî et donc d’Anas ibn Mâlik ; sa fermeté contre le mu’tazilisme naissant à Bassora a fait de lui un rempart du dogme, au point qu’Ahmad ibn Hanbal disait : « Quand tu vois un homme critiquer Hammâd, soupçonne son islam. » L’anecdote de Sîbawayh, qui devint grammairien après une faute relevée par Hammâd, rappelle que la grammaire arabe elle-même est née du hadith. Son déclin de mémoire à la fin de sa vie, noté avec respect, montre l’honnêteté des critiques.
Paroles rapportées :
« Celui qui recherche le hadith autrement que pour Dieu subira une ruse. »
« Le hadith est mon père et ma mère : je ne peux m’en passer. »
À retenir : Le pilier de la Sunna à Bassora et le maître de Sîbawayh ; l’adoration comme œuvre de chaque instant.
33. Mâlik ibn Anas (93 – 179 H / 711 – 795)
Origine et naissance : Né à Médine, d’une famille yéménite (Asbah, Himyar) dont l’aïeul Abû ’Âmir fut Compagnon. Sa mère l’envoya chez Rabî’a en lui disant : « Apprends de son savoir-vivre avant sa science. »
Formation : Élève de Nâfi’ (l’affranchi d’Ibn ‘Umar, « chaîne d’or » : Mâlik d’après Nâfi’ d’après Ibn ’Umar), de Rabî’a, d’Ibn Shihâb al-Zuhrî, de Ja’far al-Sâdiq, de Yahyâ ibn Sa’îd al-Ansârî, d’Abû al-Zinâd, d’Ibn Hurmuz (treize ans).
Spécialité : Fiqh, hadith. Auteur du Muwatta’, premier recueil composé de hadith et de fiqh, qu’al-Shâfi’î appelait « le livre le plus authentique après le Coran ». Sa méthode s’appuie sur la pratique de Médine (’amal ahl al-Madîna).
Mérites : Il ne donna de fatwa qu’après le témoignage de soixante-dix savants. Sur les quarante-huit questions qu’un homme lui posa, il répondit « je ne sais pas » à trente-deux. Il ne rapportait un hadith qu’après ablution, parfumé et assis avec gravité, et refusait de monter à cheval dans Médine « où repose le Prophète ».
Faits marquants : Il fut fouetté, l’épaule déboîtée, sous le gouverneur Ja’far ibn Sulaymân pour avoir enseigné que le divorce sous contrainte est nul (ce qui invalidait le serment d’allégeance contraint). Il disait ensuite : « Je ne pardonne pas à celui qui m’a frappé, je le laisse à Dieu. » Le calife al-Mansûr voulut faire du Muwatta’ la loi de l’empire ; Mâlik refusa : « Les Compagnons se sont dispersés dans les provinces ; chaque peuple a une science. » Hârûn al-Rashîd le pria de venir à lui ; Mâlik répondit : « La science se visite, elle ne visite pas. » Lorsqu’il annonça son intention d’enseigner, il alla consulter les savants qui approuvèrent.
Témoignages : Al-Shâfi’î : « Quand on mentionne les savants, Mâlik est l’étoile. » Ibn ‘Uyayna : « Mâlik était le savant de son temps. » Ahmad ibn Hanbal : « Mâlik est le maître des maîtres en hadith. » Al-Bukhârî : « La chaîne la plus authentique est Mâlik d’après Nâfi’ d’après Ibn ’Umar. » Ibn ’Uyayna appliqua à Mâlik le hadith : « Les gens frapperont les flancs des chameaux pour chercher la science, et ne trouveront personne de plus savant que le savant de Médine. »
Élèves : Al-Shâfi’î, Ibn al-Qâsim, Ibn Wahb, Ashhab, Ibn al-Mâjishûn, Ibn al-Mubârak, Yahyâ ibn Yahyâ al-Laythî, Ma’n ibn ’Îsâ, Abû Yûsuf.
Héritage et portée : Mâlik est l’imam de Médine, et son Muwatta’ est le premier livre de droit de l’islam encore lu aujourd’hui ; son école règne sur tout le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest, et le droit malikite est encore appliqué dans les tribunaux de plusieurs pays. Son refus que le calife impose son livre à tout l’empire a préservé la pluralité des écoles ; sa flagellation pour une fatwa a fixé le principe de l’indépendance de la fatwa. Sa parole « les derniers de cette communauté ne seront réformés que par ce qui a réformé les premiers » est la devise de tout réformisme sunnite ; sa règle « ce qui est conforme au Livre et à la Sunna, prenez-le ; sinon laissez-le » est celle de tout anti-fanatisme.
Paroles rapportées :
« Rien de ce qui n‘était pas religion du temps du Prophète ne sera religion aujourd’hui. Les derniers de cette communauté ne seront réformés que par ce qui a réformé les premiers. »
« Tout homme peut être suivi en partie et contredit en partie, sauf le maître de cette tombe (le Prophète). »
« Quiconque introduit une innovation en islam qu’il juge bonne prétend que Muhammad a trahi sa mission. »
« Le savoir n‘est pas l’abondance des récits ; c’est une lumière que Dieu place dans le cœur. »
« Je ne suis qu‘un homme : je me trompe et je vise juste. Examinez mon opinion : ce qui est conforme au Livre et à la Sunna, prenez-le ; ce qui ne l’est pas, laissez-le. »
À retenir : L’imam de Médine et l’auteur du Muwatta’ ; le savant qui disait « je ne sais pas » à trente-deux questions sur quarante-huit.
34. Al-Layth ibn Sa’d (94 – 175 H / 713 – 791)
Origine et naissance : Né à Qalqashanda, en Égypte, d’origine persane (d’Ispahan), affranchi des Fahm. D’une immense richesse (quatre-vingt mille dinars de revenus annuels), il n’a jamais dû payer la zakât, car il donnait tout avant le terme.
Formation : Élève de ‘Atâ’, de Nâfi’, d’al-Zuhrî, d’Ibn Abî Mulayka, de Yazîd ibn Abî Habîb (le juriste d’Égypte), de Sa’îd al-Maqburî. Il fit le pèlerinage en 113 H où il rencontra les grands du Hijâz.
Spécialité : Fiqh, hadith. Imam de l’Égypte pendant un demi-siècle, fondateur d’une école qui disparut faute de disciples pour la consigner.
Mérites : Al-Shâfi’î a dit : « Al-Layth était plus versé en fiqh que Mâlik, mais ses disciples l’ont perdu. » Chaque jour, il nourrissait trois cents pauvres et distribuait de généreux dons aux savants : il envoyait chaque année cent dinars à Mâlik et lui offrit une fois mille dinars.
Faits marquants : Il tenait quatre séances quotidiennes : une pour le gouverneur, une pour le hadith, une pour les demandeurs et une pour ses affaires. Une femme lui demanda un peu de miel pour son enfant malade ; il lui fit donner une outre entière : « Elle a demandé selon ses besoins, nous donnons selon nos moyens. » Il envoya à Mâlik une lettre célèbre défendant son opposition à l’argument de la pratique de Médine. Le calife al-Mansûr voulut le nommer gouverneur d’Égypte ; il refusa : « Je suis un affranchi, et Dieu élève par la science, non par le pouvoir. » Quand Hârûn al-Rashîd le consulta, il lui répondit avec une liberté que peu osaient.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Al-Layth, digne de confiance, science abondante, sûre. » Ibn Bukayr : « Je n’ai vu personne de plus complet que lui, ni de plus généreux. » Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz, le maître de l’Égypte en science, en piété, en générosité. » Yahyâ ibn Bukayr : « Al-Layth a été le savant de l’Égypte et son juriste, généreux au point d’atteindre ce qu’atteignent les rois. »
Élèves : Ibn Wahb, Ibn al-Mubârak, Qutayba ibn Sa’îd, ’Abdullâh ibn Sâlih (son secrétaire), Shu’ayb (son fils), Yahyâ ibn Bukayr, Ibn Lahî’a.
Héritage et portée : Al-Layth est l’exemple du grand moujtahid dont l’école s’est perdue : al-Shâfi’î le jugeait plus juriste que Mâlik. Sa lettre à Mâlik sur la pratique de Médine est le premier grand débat de méthodologie juridique conservé, et ses arguments (les Compagnons se sont dispersés, Médine n’a pas le monopole) ont été repris par al-Shâfi’î. Sa générosité (nourrir trois cents pauvres par jour, financer les savants) montre le rôle du mécénat privé dans la science islamique. Il est aussi l’ancêtre du fiqh égyptien, qui fut ensuite malikite puis shâfi’ite.
Paroles rapportées :
« Nul n‘obtient de la science autant qu’en obtient celui qui la sert. »
« Ne consomme pas par le savoir ce que tu ne consommerais pas par la force. »
« Si je voyais un homme de raisonnement (ra‘y) marcher sur l’eau, je ne le suivrais pas. »
À retenir : L’imam de l’Égypte, plus riche que les rois et plus généreux qu’eux ; son école a disparu faute de disciples, non de valeur.
35. Sufyân al-Thawrî (97 – 161 H / 716 – 778)
Origine et naissance : Né à Koufa, de la tribu arabe de Thawr (Mudar). Son père Sa’îd ibn Masrûq était transmetteur de hadith. Sa mère lui dit : « Va apprendre, je te nourrirai de mon fuseau. »
Formation : Élève de six cents maîtres, dont al-A’mash, Abû Ishâq, Mansûr, Habîb ibn Abî Thâbit, ’Amr ibn Dînâr, Ayyûb, Hammâd, Ibn Jurayj.
Spécialité : Hadith, fiqh, ascèse. Fondateur d’une école qui survécut jusqu’au Ve siècle ; surnommé lui aussi « Commandeur des croyants en hadith ».
Mérites : Il refusa la judicature et la fréquentation des princes. Recherché par al-Mahdî, il vécut caché à Bassora et mourut chez ’Abd al-Rahmân ibn Mahdî. Il jeûnait, priait la nuit et vivait de commerce modeste.
Faits marquants : Le calife al-Mahdî lui offrit la judicature de Koufa ; il jeta l’acte de nomination dans le Tigre et disparut. Un jour, à La Mecque, il pria si intensément qu’il tomba évanoui. Il refusait les dons : « Si je prenais, ils me diraient : ne fais pas cela. » Il ne dormait presque pas, lisant à la lampe. Il disait à ses compagnons : « Si vous me voyez fréquenter les portes des princes, sachez que je suis un brigand. » Mourant, il pleura et dit : « Je n’ai pas peur des péchés, j’ai peur d’avoir été privé de la foi. » Son testament était de « ne rien rapporter de lui sans le vérifier ».
Témoignages : Al-Awzâ’î : « Il n’est resté personne qui préfère plus le bien pour la communauté que Sufyân. » Ibn al-Mubârak : « J’ai écrit auprès de mille maîtres ; je n’ai vu personne de meilleur que Sufyân. » Shu’ba, Ibn ’Uyayna, Abû ’Âsim, Ibn Ma’în : « Sufyân est le Commandeur des croyants en hadith. » Yahyâ al-Qattân : « Je n’ai jamais vu personne de meilleur que lui ; ni Mâlik ni personne. »
Élèves : Ibn al-Mubârak, Yahyâ al-Qattân, ‘Abd al-Rahmân ibn Mahdî, Wakî’, Abû Nu’aym al-Fadl, Abû Usâma, Ibn ’Uyayna, Shu’ba.
Héritage et portée : Al-Thawrî est le modèle du savant qui refuse tout : la judicature, les dons, la cour, jusqu’à vivre caché. Son école a survécu jusqu’au Ve siècle et ses avis sont partout dans le droit comparé ; son tafsîr, en partie conservé, est l’un des plus anciens. Ses paroles sur le médecin qui attire la maladie (le savant qui accepte les dirhams) et sur le brigandage du savant qui fréquente les princes sont les textes fondateurs de l’éthique du savant sunnite. Il fut aussi, avec Shu’ba, le premier « Commandeur des croyants en hadith ».
Paroles rapportées :
« Le scrupule le plus lourd est celui de la langue. »
« Le savant est le médecin de la religion, et les dirhams sont la maladie de la religion ; quand le médecin attire la maladie vers lui-même, quand donc guérira-t-il les autres ? »
« Ce bas monde, tu ne le posséderas jamais autant que tu voudras ; quand tu comprends qu‘il te suffit d’un peu, tu es riche. »
« Le renoncement au monde, c‘est la brièveté de l’espoir, non manger du grossier ni porter du grossier. »
À retenir : Le Commandeur des croyants en hadith, l’ascète caché du pouvoir ; « le scrupule le plus lourd est celui de la langue ».
36. Al-Fudayl ibn ’Iyâd (v. 107 – 187 H / v. 725 – 803)
Origine et naissance : Né à Samarcande (ou Abîward, au Khorasan), de la tribu des Tamîm. Il fut d’abord chef de brigands entre Abîward et Sarakhs.
Formation : Après sa conversion, il étudie le hadith à Koufa auprès de Mansûr, al-A’mash, Sulaymân al-Taymî, puis s’installe à La Mecque.
Spécialité : Hadith (digne de confiance, cité par al-Bukhârî et Muslim), ascétisme, prédication. Il est l’archétype du pieux austère de la première époque.
Mérites : Tous les traités d’ascèse citent ses paroles. Sa piété impressionna le calife Hârûn al-Rashîd au point de le faire pleurer.
Faits marquants : Amoureux d’une jeune fille, il escaladait un mur pour la rejoindre lorsqu’il entendit un homme réciter : « N’est-il pas temps pour les croyants que leurs cœurs s’humilient au rappel de Dieu ? » (Coran 57, 16). Il dit : « Si, mon Seigneur, il est temps », et se repentit. La nuit suivante, il entendit une caravane dire : « Restons ici, Fudayl coupe la route. » Il jura de vivre désormais près de la Maison sacrée. Reçu par Hârûn al-Rashîd, il lui dit : « Ô Commandeur des croyants, ton visage est beau ; il est dommage qu’il soit brûlé par le feu. Sois pour ta communauté ce que ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz fut pour la sienne. » Le calife pleura ; Fudayl refusa ses mille dinars. Lorsque son fils ’Alî, ascète comme lui, mourut, il rit, et dit : « Dieu a fait ce qu’Il aime. »
Témoignages : Ibn al-Mubârak : « Après Fudayl, il n’est resté personne de plus dévot. » Ibn ’Uyayna : « Un homme de confiance, digne, l’un des savants de La Mecque. » Al-Nasâ’î : « Digne de confiance, sûr, vertueux. » Al-Dhahabî : « L’imam, le modèle, le maître de l’islam. »
Élèves : Ibn al-Mubârak, Ibn ’Uyayna, al-Shâfi’î, Yahyâ al-Qattân, Ibn Mahdî, Bishr al-Hâfî, Ishâq ibn Râhawayh.
Héritage et portée : Fudayl est la conversion type : un chef de brigands transformé par un verset entendu la nuit. Sa définition de la sincérité (agir pour les hommes est associationnisme, s’abstenir à cause d’eux est ostentation) est la plus citée de toute la littérature spirituelle. Son face-à-face avec Hârûn al-Rashîd, qu’il fit pleurer, est le modèle du sermon au prince. Al-Bukhârî et Muslim rapportent de lui : le sunnisme n’a jamais séparé la sainteté de la transmission rigoureuse.
Paroles rapportées :
« L‘action pour les gens est de l’associationnisme ; abandonner l‘action à cause des gens est de l’ostentation ; la sincérité, c‘est que Dieu t’en délivre de l‘un comme de l’autre. »
« Si on te disait de choisir entre deux : mentir et vivre ou dire vrai et mourir, choisis de dire vrai et mourir. »
« Rien ne m‘a été plus profitable que d’avoir été rejeté par les gens. »
« Je préférerais que ma nuit soit courte et que je meure en voulant faire du bien, plutôt que longue à l’ombre de mes péchés. »
À retenir : Le brigand devenu saint ; sa parole au calife Hârûn al-Rashîd et sa définition de la sincérité restent des références.
37. Sufyân ibn ’Uyayna (107 – 198 H / 725 – 814)
Origine et naissance : Né à Koufa, affranchi des Banû Hilâl, fils d’un fonctionnaire fiscal ; il s’installe à La Mecque après la disgrâce de son père.
Formation : Il commence à écouter le hadith à quinze ans auprès d’al-Zuhrî (à quatorze ans, selon lui-même), puis de ’Amr ibn Dînâr, d’Ibn Abî Najîh, d’Ayyûb, de Ja’far al-Sâdiq, d’al-A’mash, d’Ibn Jurayj.
Spécialité : Hadith, exégèse, fiqh. Maître de La Mecque pendant soixante ans, il transmet la science des Tâbi’în aux imams du IIIe siècle. Il fit soixante-dix pèlerinages.
Mérites : Al-Shâfi’î a dit : « Sans Mâlik et Ibn ’Uyayna, la science du Hijâz aurait péri. » Il est le seul maître dont on dise qu’al-Shâfi’î et Ahmad l’ont tous deux fréquenté et loué sans réserve.
Faits marquants : Il rapporta un hadith d’al-Zuhrî et, jeune homme, se fit gronder par lui ; al-Zuhrî lui dit : « Toi, tu deviendras savant. » On rapporte qu’il fit pèlerinage sur pèlerinage en disant : « Ô Dieu, ne me fais pas revenir ici si Tu ne m’aimes pas. » Il refusa de s’associer aux cercles du pouvoir et enseignait dans la mosquée sacrée. Ses réflexions sur le tafsîr allaient parfois jusqu’à l’analyse de chaque mot. Il vieillit très âgé, gardant une mémoire intacte, mais Yahyâ ibn Ma’în note qu’il « se mit à confondre » les deux dernières années, ce que les critiques ont signalé sans le déclasser.
Témoignages : Al-Shâfi’î : « J’ai rencontré Ibn ’Uyayna et je ne connais personne qui ait plus d’outils de science que lui. » Ahmad : « Je n’ai vu personne de plus savant en Sunna que Sufyân ibn ’Uyayna. » ’Abd al-Rahmân ibn Mahdî : « Le plus savant en hadith du Hijâz. »
Élèves : Al-Shâfi’î, Ahmad ibn Hanbal, Ibn al-Madînî, Ibn Ma’în, Ishâq ibn Râhawayh, al-Humaydî, Qutayba, Abû Bakr ibn Abî Shayba, Ibn al-Mubârak.
Héritage et portée : Ibn ’Uyayna est le trait d’union entre la génération des Successeurs et celle des imams : élève d’al-Zuhrî et de ’Amr ibn Dînâr, maître d’al-Shâfi’î, d’Ahmad, d’Ibn Ma’în et d’Ibn al-Madînî. Pendant soixante ans, La Mecque fut son école, et tout pèlerin lettré venait l’écouter. Ses commentaires du Coran, précis jusqu’au mot, ont nourri l’exégèse. Les réserves sur ses deux dernières années montrent que même un maître de ce rang était soumis à la critique, ce qui fait la force du système.
Paroles rapportées :
« Ceux qui vous ont précédés avaient trois qualités que vous n‘avez plus : ils travaillaient, ils ne parlaient que de ce qu’ils savaient, et ils se taisaient sur ce qu’ils ignoraient. »
« Le savant n‘est pas celui qui connaît le bien du mal, mais celui qui connaît le bien et le suit, le mal et l’évite. »
« Le début de la science est l’écoute, puis la mémorisation, puis la mise en pratique, puis la diffusion. »
À retenir : Le maître de La Mecque pendant soixante ans, pont entre les Successeurs et les imams du IIIe siècle.
38. Abû Yûsuf (Ya’qûb ibn Ibrâhîm al-Ansârî) (113 – 182 H / 731 – 798)
Origine et naissance : Né à Koufa, d’une famille arabe pauvre des Ansâr (Bujayla), descendant d’un Compagnon. Sa mère voulait qu’il gagne sa vie chez un teinturier.
Formation : Élève d’Abû Hanîfa (dix-sept ans), qui subvint à ses besoins et à ceux de sa famille, ainsi que d’Ibn Abî Laylâ (neuf ans), d’al-A’mash, de Hishâm ibn ’Urwa, de Yahyâ ibn Sa’îd, d’Abû Ishâq al-Shaybânî.
Spécialité : Fiqh, hadith, droit fiscal et public. Premier « grand juge » (qâdî al-qudât) de l’histoire islamique, sous Hârûn al-Rashîd. Auteur du Kitâb al-Kharâj (traité de finances publiques écrit à la demande du calife) et du Kitâb al-Âthâr. Il diffusa l’école hanafite dans tout l’empire par les juges qu’il nomma.
Mérites : Il est le premier à avoir composé des livres selon les principes d’Abû Hanîfa et à les avoir répandus dans le monde entier, dit Ibn ’Abd al-Barr. Il s’écarta de son maître sur bien des questions au nom du hadith.
Faits marquants : Un jour, sa mère vint le tirer du cercle d’Abû Hanîfa pour le forcer à travailler ; Abû Hanîfa lui dit : « Laisse-le, il apprend à manger du falûdhaj (mets luxueux) à l’huile de pistache. » Devenu juge de l’empire, il fit servir ce plat à Hârûn et raconta l’anecdote. Il s’excusa auprès du calife d’un jugement qu’il avait rendu contre lui et maintint sa sentence. Devant mourir, il pleura : « J’ai peur pour tout jugement que j’ai rendu, sauf un : j’ai jugé entre le calife et son adversaire en faveur de l’adversaire. » Il réclamait en plus que le calife fasse assister ses proches au tribunal comme les autres plaideurs.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Le premier qui ait composé selon l’école d’Abû Hanîfa ; plus proche du hadith et de la Sunna que ses compagnons. » Ibn Ma’în : « Digne de confiance ; il n’y a pas parmi les gens d’opinion de plus grand transmetteur ni de plus sûr. » Ibn al-Mubârak : « Il fut un imam. » Al-Muzanî : « Le plus attaché au hadith parmi les hanafites. »
Élèves : Muhammad al-Shaybânî, Ahmad ibn Hanbal, Yahyâ ibn Ma’în, Bishr ibn al-Walîd, ’Alî ibn al-Ja’d, Hilâl al-Ra’y.
Héritage et portée : Abû Yûsuf a fait passer le hanafisme d’un cercle de Koufa à une école d’empire : nommé grand juge, il plaça des hanafites dans tous les tribunaux, ce qui explique l’extension de l’école jusqu’en Inde. Son Kitâb al-Kharâj est le premier traité de finances publiques islamiques, et ses conseils au calife sur l’impôt, la propriété et les minorités sont encore lus par les historiens de l’économie. Son repentir sur ses jugements, à l’heure de la mort, et sa condamnation des rois par le calife lui-même, sont les deux faces du juge musulman.
Paroles rapportées :
« La science est chose noble : si tu lui donnes tout de toi, elle te donne une partie d’elle. »
« Quiconque cherche la science par le kalâm (théologie spéculative) devient hérétique ; quiconque cherche l‘argent par l’alchimie se ruine ; quiconque cherche les hadiths rares finit par mentir. »
« Ce n‘est pas la fatwa que je crains, c’est le jour où l’on me demandera compte de chacune. »
À retenir : Le premier grand juge de l’empire, qui jugea contre le calife ; le hanafisme doit sa diffusion à ses nominations.
39. ’Abdullâh ibn al-Mubârak (118 – 181 H / 736 – 797)
Origine et naissance : Né à Marw (Khorasan), fils d’un père turc affranchi et d’une mère khwarezmienne, famille de commerçants. Son père était célèbre pour un scrupule qui lui valut d’épouser la fille de son maître.
Formation : Il entreprend à vingt ans le voyage vers tous les grands maîtres : al-Thawrî, Mâlik, al-Awzâ’î, Ibn Jurayj, Ma’mar, Shu’ba, Abû Hanîfa, al-Layth, Ibn ’Uyayna, Hammâd ibn Zayd. Il rassembla quatre mille maîtres.
Spécialité : Hadith, fiqh, ascèse, poésie, combat aux frontières. Auteur du Kitâb al-Zuhd et du Kitâb al-Jihâd. Il réunit toutes les sciences ; al-Dhahabî le nomme « le maître de l’islam ».
Mérites : Marchand riche, il dépensait chaque année cent mille dirhams pour les savants et les pauvres, finançait le pèlerinage des pauvres de Marw, et partageait sa vie entre commerce, ribât à Tarse et pèlerinage : « Une année pour le pèlerinage, une pour la guerre, une pour le commerce. »
Faits marquants : Il rachetait les dettes des savants sans se faire connaître. Un jour, sur la route du pèlerinage, il vit une femme prendre un oiseau mort sur un tas d’ordures ; apprenant que sa famille mourait de faim, il annula son pèlerinage et lui donna la somme prévue. À Tarse, il combattit en duel un cavalier ennemi, tua trois adversaires, puis se dissimula le visage pour ne pas être reconnu. Il écrivit à al-Fudayl ibn ’Iyâd, qui lui reprochait de se battre plutôt que d’adorer à La Mecque : « Ô adorateur des deux sanctuaires, si tu nous voyais, tu saurais que ton adoration est un jeu. » Il refusa la rétribution du sultan, expliquant que le gain du commerce le protégeait de dépendre des princes. Il pleura la mort d’un de ses maîtres : « Sans lui, je ne saurais pas ce qu’est un homme. »
Témoignages : Ibn ’Uyayna : « J’ai examiné les Compagnons et Ibn al-Mubârak, et je n’ai vu de supériorité chez eux que d’avoir fréquenté le Prophète et combattu avec lui. » Al-Fudayl : « Par le Seigneur de cette Maison, je n’ai vu de mes yeux personne comme Ibn al-Mubârak. » Ahmad ibn Hanbal : « Personne de son temps n’était plus ardent que lui à rechercher la science. » Al-Awzâ’î, lui-même immense : « Il n’y a pas eu d’égal à Ibn al-Mubârak. »
Élèves : Ibn Ma’în, Abû Bakr ibn Abî Shayba, Ahmad ibn Hanbal (par correspondance), Ishâq ibn Râhawayh, al-Husayn ibn al-Hasan al-Marwazî, ’Abdân, Nu’aym ibn Hammâd.
Héritage et portée : Ibn al-Mubârak est l’homme complet du sunnisme : marchand, ascète, combattant, poète, hâfiz, juriste. Son Kitâb al-Zuhd est le premier grand livre de spiritualité fondé sur le hadith ; son Kitâb al-Jihâd, le premier sur la guerre. Sa parole « la chaîne fait partie de la religion » est la définition même de la méthode islamique. Sa lettre à al-Fudayl sur le ribât, ses aumônes secrètes et son financement des savants ont fait de lui le modèle que les biographes placent au-dessus de tous, et il est peut-être le seul homme de ce dossier à n’avoir jamais été critiqué par personne.
Paroles rapportées :
« Nous avons besoin d’un peu de savoir-vivre plus que de beaucoup de science. »
« La chaîne de transmission fait partie de la religion ; sans elle, chacun dirait ce qu’il veut. »
« Le début de la science est l‘intention, puis l’écoute, puis la compréhension, puis la mémorisation, puis l’action, puis la diffusion. »
« Il se peut qu‘une petite œuvre soit rendue grande par l’intention, et qu‘une grande œuvre soit rendue petite par l’intention. »
« Combien de fois j‘ai vu un homme ruiner sa religion pour ce bas monde, et perdre ce bas monde qu’il cherchait. »
À retenir : Le savant complet : marchand, combattant, ascète, poète, mécène ; « nous avons besoin de savoir-vivre plus que de science ».
40. Yahyâ ibn Sa’îd al-Qattân (120 – 198 H / 738 – 813)
Origine et naissance : Né à Bassora, affranchi des Tamîm, marchand de coton (qattân).
Formation : Élève de Shu’ba (dont il est le disciple le plus rigoureux), de Sufyân al-Thawrî, de Mâlik, d’Ibn Jurayj, d’Ibn Abî ’Arûba, de Hishâm ibn ’Urwa, de ’Ubaydullâh ibn ’Umar.
Spécialité : Critique du hadith. Avec Ibn Mahdî, il est le fondateur de la science des « défauts cachés » (’ilal) du hadith et l’autorité de référence de toute la génération suivante.
Mérites : Il ne manqua pas pendant vingt ans la prière de l’après-midi à la mosquée, et pria l’aube avec l’ablution de la nuit vingt années durant. Il lisait chaque nuit le Coran entier. Il refusa d’être juge.
Faits marquants : Dans le cercle de hadith, il ne parlait à personne ni ne bougeait ; il ne se tournait que pour entendre. Il disait : « Je n’ai jamais vu un homme de hadith mentir, sauf ceux qui mentaient pour le hadith. » Il refusa de rapporter d’Abû Hanîfa (qu’il vénérait pourtant en fiqh) par rigueur, puis reconnut : « Nous ne mentons pas devant Dieu : nous n’avons rien entendu de meilleur que l’opinion d’Abû Hanîfa. » Il s’abstenait de rapporter de nombreux hommes qu’il jugeait faibles, ce qui poussa les chercheurs à interroger ses jugements.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Je n’ai jamais vu de mes yeux un homme comme Yahyâ ibn Sa’îd. » Ibn Ma’în : « Il est resté chez moi sept ans, je ne l’ai jamais vu rapporter un hadith de mémoire deux fois de manière différente. » ’Alî ibn al-Madînî : « Je n’ai vu personne de plus savant sur les hommes de chaîne. » Ibn Mahdî : « Je n’ai vu personne de meilleur que lui. »
Élèves : Ahmad ibn Hanbal, Ibn Ma’în, Ibn al-Madînî, Musaddad, ’Alî ibn al-Ja’d, Ibn Abî Shayba, Ishâq ibn Râhawayh, Bundâr.
Héritage et portée : Al-Qattân est, avec Ibn Mahdî, le fondateur de la science des défauts cachés ; ses jugements sur les transmetteurs forment le noyau de toute la critique postérieure, jusqu’à Ibn Hajar. Sa règle « regarde la chaîne, non le texte » et sa remarque sur les pieux qui rapportent sans vérifier montrent que la science du hadith n’est ni naïve ni sentimentale. Son hommage à Abû Hanîfa, malgré sa réserve de transmetteur, est un exemple de justice envers un homme d’une autre école.
Paroles rapportées :
« Les hommes pieux sont ceux dont on ment le plus sur le hadith. » (car ils ne se soucient pas de vérifier ce qu’ils rapportent).
« Ne regarde pas le hadith, regarde la chaîne : si la chaîne est bonne, sinon ne te laisse pas séduire par le hadith. »
« Toute science qui n‘est pas mise en pratique, c’est un fardeau. »
À retenir : Le critique du hadith dont la rigueur fonde la science des défauts cachés ; vingt ans sans manquer une prière.
41. Wakî’ ibn al-Jarrâh (129 – 197 H / 746 – 812)
Origine et naissance : Né à Koufa, de la tribu de Ru’âs (Kilâb) ; son père était directeur du Trésor de Koufa, mais Wakî’ vécut dans l’austérité.
Formation : Élève d’al-A’mash, de Hishâm ibn ’Urwa, d’al-Thawrî (son maître préféré, auquel il se rattachait en fiqh), d’Ibn Jurayj, de Shu’ba, de Mâlik, d’Abû Hanîfa (dont il transmit le fiqh), de Hammâd ibn Salama.
Spécialité : Hadith (mémoire prodigieuse), fiqh (il donnait ses fatwas selon l’opinion d’Abû Hanîfa), ascétisme. Auteur du Kitâb al-Zuhd. Maître d’Ahmad ibn Hanbal, qui le plaçait au-dessus de tous.
Mérites : Il refusa la judicature que lui offrait Hârûn al-Rashîd. Il jeûnait et récitait le Coran chaque nuit ; on rapporte qu’il n’eut jamais de livre dans la main pour enseigner, tout venant de sa mémoire.
Faits marquants : Al-Shâfi’î le rencontra et se plaignit à lui de sa mémoire ; Wakî’ lui conseilla d’abandonner les péchés en lui disant que la science est une lumière que Dieu ne donne pas au pécheur (les vers que composa al-Shâfi’î à ce propos sont célèbres). Accusé d’avoir rapporté un hadith sur le Prophète après sa mort, il faillit être exécuté à La Mecque ; le gouverneur envoya chercher le bourreau, mais Ibn ’Uyayna intervint. Il mangeait beaucoup, ce qui étonnait vu son ascèse ; quand on l’interrogeait, il répondait qu’il jeûnait. Il buvait de la nabîdh de Koufa comme les gens du ra’y de sa ville, ce qu’Ahmad excusait.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Je n’ai vu personne de plus savant, de plus haute mémoire, et d’un accord plus complet entre science et action que Wakî’. » Ibn Ma’în : « Je n’ai vu de meilleur que lui. » Ibn al-Madînî : « Il y a chez Wakî’ un savoir qu’on ne trouve chez personne. »
Élèves : Ahmad ibn Hanbal, Ibn Ma’în, Ibn al-Madînî, al-Shâfi’î, Ishâq ibn Râhawayh, Ibn Abî Shayba, ’Abd al-Rahmân ibn Mahdî, Ibrâhîm ibn Sa’îd al-Jawharî.
Héritage et portée : Wakî’ est le maître préféré d’Ahmad ibn Hanbal, et le transmetteur de milliers de hadiths de mémoire ; son Kitâb al-Zuhd est une source de la spiritualité ancienne. Son conseil à al-Shâfi’î (abandonner les péchés pour retrouver la mémoire), immortalisé par les vers de ce dernier, est cité dans toutes les écoles coraniques. Sa fidélité au fiqh d’Abû Hanîfa, tout en étant un homme de hadith, prouve qu’au IIe siècle les « gens du hadith » et les « gens de l’opinion » n’étaient pas des camps fermés.
Paroles rapportées :
« Nous cherchons l‘aide de la mémoire dans l’abandon des péchés. »
« Le scrupule : que l’homme ne prenne du monde que le nécessaire. »
« Celui qui recherche le hadith tel qu‘il lui vient (sans le vérifier) est un adepte du hadith ; celui qui le recherche pour le fiqh est de ceux qui l’ont compris. »
À retenir : Le maître d’Ahmad ibn Hanbal, qui refusait tout livre en enseignant ; « nous cherchons l’aide de la mémoire dans l’abandon des péchés ».
42. Muhammad ibn al-Hasan al-Shaybânî (132 – 189 H / 749 – 805)
Origine et naissance : Né à Wâsit, fils d’un soldat syrien de Harastâ affranchi des Shaybân ; élevé à Koufa dans l’aisance (son père lui laissa trente mille dirhams, qu’il dépensa pour moitié en grammaire et poésie, pour moitié en hadith et fiqh).
Formation : Élève d’Abû Hanîfa (quatre ans), puis d’Abû Yûsuf, de Mâlik (trois ans, qui lui dicta le Muwatta’), d’al-Awzâ’î, d’al-Thawrî, d’Ibn Jurayj, de Mis’ar.
Spécialité : Fiqh hanafite, droit international (al-Siyar al-Kabîr), langue arabe. Rédacteur des « ouvrages de l’apparence » (Zâhir al-riwâya), fondement de l’école hanafite. Maître direct d’al-Shâfi’î.
Mérites : Al-Shâfi’î a dit : « J’ai emporté de chez Muhammad ibn al-Hasan la charge d’un chameau de livres. » Il fut juge de Raqqa et mourut à Rayy le même jour que le grammairien al-Kisâ’î ; Hârûn al-Rashîd dit : « J’ai enterré aujourd’hui le fiqh et la langue arabe. »
Faits marquants : Encore enfant, il présenta une question au cercle d’Abû Hanîfa ; celui-ci se leva pour le saluer en voyant sa précocité. Il enseigna à al-Shâfi’î, qui l’admirait, débattait avec lui et le loua dans son Kitâb al-Umm tout en le contredisant. Sa richesse lui permettait de vêtir ses élèves ; il consacrait la nuit à l’étude, disant : « Je dors la moitié de la nuit, comment abandonnerais-je la science ? » Il réunissait à Bagdad huit cents auditeurs. Il fut le premier hanafite à inclure une réfutation du fiqh de Médine (Kitâb al-Hujja ’alâ ahl al-Madîna).
Témoignages : Al-Shâfi’î : « Je n’ai jamais vu un homme gros (de corps) plus léger d’esprit que Muhammad ibn al-Hasan, ni d’homme dont la parole fût plus proche de l’expression du Coran. » Ahmad ibn Hanbal, interrogé sur l’origine de sa finesse : « Des livres de Muhammad ibn al-Hasan. » Al-Kisâ’î : « Je lui dois ma langue et ma raison. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le juriste de l’Irak. »
Élèves : Al-Shâfi’î, Ahmad ibn Hanbal (qui rapporte de lui), Abû ’Ubayd, Hishâm ibn ’Ubaydillâh al-Râzî, Muhammad ibn Samâ’a, Abû Sulaymân al-Jûzajânî, ’Alî ibn Muslim.
Héritage et portée : Al-Shaybânî est le rédacteur de l’école hanafite : sans ses livres (al-Mabsût, al-Jâmi’ al-Kabîr, al-Siyar al-Kabîr), les avis d’Abû Hanîfa n’auraient pas survécu. Son Siyar al-Kabîr est le premier grand traité de droit international, comparé par les juristes modernes à Grotius. Sa transmission du Muwatta’ de Mâlik, avec ses propres remarques, est un modèle de dialogue entre écoles. Sa formation d’al-Shâfi’î, qui emporta de chez lui « une charge de chameau » de livres, a fait passer la rigueur de Koufa dans la méthodologie shâfi’ite.
Paroles rapportées :
« Le fiqh, c‘est la santé de l’esprit : quiconque le possède ne succombe pas aux ruses de son âme. »
« Je n‘ai jamais vu un homme heureux de dormir ; ceux qui dorment beaucoup n’obtiennent rien. »
« Le hadith ne suffit pas sans fiqh, et le fiqh ne suffit pas sans hadith. »
À retenir : Le rédacteur du hanafisme et le maître d’al-Shâfi’î ; le hadith sans le fiqh est aveugle, le fiqh sans le hadith est vide.
43. Ibn al-Qâsim (’Abd al-Rahmân ibn al-Qâsim al-’Utaqî) (132 – 191 H / 749 – 806)
Origine et naissance : Né en Égypte, affranchi de Zubayd ibn al-Hârith al-’Utaqî ; issu d’une famille de propriétaires terriens.
Formation : Élève de Mâlik pendant vingt ans (dix-sept selon d’autres), qu’il retrouvait chaque année au pèlerinage ; élève aussi d’al-Layth, d’Ibn Lahî’a, de Bakr ibn Mudar.
Spécialité : Fiqh malikite. Il est la source principale de la Mudawwana, recueil des réponses de Mâlik consigné par Sahnûn d’après lui. L’école malikite de l’Occident repose sur ses transmissions.
Mérites : Il fit environ soixante voyages à Médine pour consulter Mâlik, en dépensant sa fortune. Après la mort de Mâlik, il devint la référence de l’Égypte pour le fiqh.
Faits marquants : Il apparut à Mâlik alors qu’il dormait, disait-il, et Mâlik, qui l’aimait, le préféra à tous. Il vivait dans une austérité extrême, refusant les cadeaux du gouverneur, et ne se rendait aux séances que voilé de simplicité. Sahnûn le rencontra en Égypte, lui posa ses questions sur le fiqh d’après les réponses de Mâlik et de ses disciples, et en tira la Mudawwana (« la mise par écrit ») en soixante mille questions. Ibn al-Qâsim répondait souvent : « Mâlik m’a dit… » et, en cas de doute, ajoutait : « Voici ce que je pense. » Il pleurait en récitant le Coran et priait la nuit.
Témoignages : Al-Nasâ’î : « Digne de confiance, un homme de mérite. » Ibn Wahb : « Si tu veux la science de Mâlik, prends Ibn al-Qâsim ; il est le seul survivant à l’avoir eue avec sûreté. » Al-Dhahabî : « L’imam, le juriste, l’ascète. » Abû Zur’a : « Digne de confiance, un homme de bien. »
Élèves : Sahnûn, Asbagh ibn al-Faraj, Muhammad ibn ’Abdillâh ibn ’Abd al-Hakam, ’Îsâ ibn Dînâr (Andalousie), Yahyâ ibn Yahyâ al-Laythî.
Héritage et portée : Ibn al-Qâsim est la source la plus sûre du fiqh de Mâlik : la Mudawwana, recueil de ses réponses, est le livre par lequel le malikisme s’est fixé en Afrique du Nord et en Andalousie. Sa manière de distinguer ce qu’il a entendu de Mâlik de ce qu’il pense lui-même (« voici ce que je pense ») est un modèle d’honnêteté de transmetteur. Ses soixante voyages à Médine et sa fortune dépensée montrent le prix humain d’une école juridique.
Paroles rapportées :
Rapportant Mâlik : « Il n‘est permis à personne de transmettre de la science tant qu’il ne l’a pas mise en pratique. »
« Le meilleur de la science est celui que l‘on apprend pour être suivi par les actes ; sinon c’est un argument contre soi. »
À retenir : Le disciple de vingt ans de Mâlik, source de la Mudawwana ; le malikisme de l’Occident repose sur sa fidélité.
44. ’Abd al-Rahmân ibn Mahdî (135 – 198 H / 752 – 814)
Origine et naissance : Né à Bassora, affranchi des Azd, fils d’un homme de Lu’lu’a ; il fut d’abord un lecteur du Coran et un « qadarite » repenti selon certains, avant de devenir le rempart de la Sunna.
Formation : Élève de Shu’ba (dont il fut le compagnon le plus proche), d’al-Thawrî (qui mourut chez lui), de Mâlik, de Hammâd ibn Salama, de Hammâd ibn Zayd, d’Ibn ’Uyayna.
Spécialité : Critique du hadith (’ilal, jarh wa ta’dîl), fiqh. Avec Yahyâ al-Qattân, il est la référence absolue en matière de transmetteurs : « Si Yahyâ et Ibn Mahdî s’accordent sur un homme, c’est réglé. »
Mérites : Ibn al-Madînî disait : « Si je jurais entre le Rukn et le Maqâm que je n’ai jamais vu de plus savant que lui, je ne mentirais pas. » Il faisait de ses nuits une longue prière et du jour son service aux hadiths.
Faits marquants : Il refusa d’être juge et écrivit à Hârûn al-Rashîd pour se faire dispenser. Son cercle refusait les innovateurs. Il disait : « Le hadith rare (gharîb) n’est pas bon, et ce qui est bon est le hadith commun. » Quand un homme voulut lui rapporter un hadith d’un maître douteux, il se leva et partit. Il ne laissait personne parler dans son assemblée, et quand un jeune rit, il l’exclut. Il enterra son maître al-Thawrî lui-même. Il avait une prière nocturne si longue qu’il déclara : « Si je manque une nuit, je m’en rends compte dans ma science. »
Témoignages : Al-Shâfi’î : « Je ne connais pas dans le monde entier son pareil. » Ibn al-Madînî : « La science se résume à quatre : Ibn al-Mubârak, Ibn Mahdî, Yahyâ al-Qattân et Ibn ’Uyayna. » Ahmad ibn Hanbal : « Quand tu vois un homme critiquer Ibn Mahdî, doute de sa religion. » Ibn Ma’în : « Un imam. »
Élèves : Ahmad, Ibn Ma’în, Ibn al-Madînî, Ishâq, al-Bukhârî (par intermédiaires), Bundâr, Abû Bakr ibn Abî Shayba, ’Amr ibn ’Alî al-Fallâs.
Héritage et portée : Ibn Mahdî a donné à la critique du hadith sa définition : « le vrai hâfiz est celui qui connaît les défauts cachés ». Ses jugements, réunis avec ceux d’al-Qattân, sont la référence de tous les biographes, et al-Shâfi’î composa la Risâla à sa demande : la méthodologie juridique de l’islam est née d’une lettre adressée à un critique du hadith. Sa parole sur l’inspiration nécessaire au critique explique pourquoi cette science n’est pas réductible à une mécanique.
Paroles rapportées :
« Un homme n‘est imam en hadith qu’à condition de connaître ce qui est authentique de ce qui est faux, d‘être versé dans le fiqh et d’être scrupuleux. »
« La connaissance du hadith exige l‘inspiration : si un homme dit à un savant d’où vient ta science, celui-ci ne saurait répondre qu‘en disant : c’est un don. »
« Le vrai hâfiz, c‘est celui qui connaît les défauts cachés ; ce n’est pas celui qui a beaucoup de récits. »
À retenir : Le juge suprême des transmetteurs avec Yahyâ al-Qattân ; « le vrai hâfiz connaît les défauts cachés ».
45. Muhammad ibn Idrîs al-Shâfi’î (150 – 204 H / 767 – 820)
Origine et naissance : Né à Gaza (ou Ascalon), en Palestine, de Quraysh (Banû Muttalib, cousins des Hâshim), l’année même de la mort d’Abû Hanîfa. Orphelin de père, sa mère yéménite (des Azd) l’emmène à La Mecque à deux ans, dans la pauvreté.
Formation : Il mémorise le Coran à sept ans, le Muwatta’ à dix ans, apprend la langue et la poésie chez les Hudhayl pendant dix ans dans le désert, puis étudie à La Mecque avec Muslim ibn Khâlid al-Zanjî (qui l’autorise à donner des fatwas à quinze ans), Ibn ’Uyayna, puis à Médine chez Mâlik (jusqu’à sa mort), puis à Bagdad chez Muhammad al-Shaybânî.
Spécialité : Fiqh, usûl al-fiqh (dont il est le fondateur avec la Risâla), hadith, langue arabe, poésie, tir à l’arc. Auteur du Kitâb al-Umm, d’Ikhtilâf al-Hadîth, d’al-Risâla. Surnommé « le Défenseur du hadith » (Nâsir al-hadîth) pour avoir concilié Sunna et raisonnement.
Mérites : Ahmad ibn Hanbal voyait en lui le renovateur (mujaddid) du IIe siècle : « Dieu suscite à chaque siècle un homme qui enseigne la Sunna ; au premier, ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz ; au second, al-Shâfi’î. » Il aurait divisé sa nuit en trois : une pour l’écriture, une pour la prière, une pour le sommeil. Il récitait le Coran soixante fois pendant le Ramadan, chaque fois en prière.
Faits marquants : Accusé de sympathies alides au Yémen, il fut conduit enchaîné à Bagdad devant Hârûn al-Rashîd ; Muhammad al-Shaybânî se porta garant de lui, et le calife le libéra, ébloui par son éloquence. Il refusa la judicature. Il changea plusieurs de ses avis en Égypte (« l’ancienne » et « la nouvelle » doctrine). Sa générosité était telle qu’arrivant à Médine avec dix mille dinars, il campa hors de la ville et distribua tout avant d’entrer. Il mourut en Égypte, après une nuit où son élève al-Muzanî lui demanda comment il se sentait : « Je pars de ce monde, je me sépare de mes frères, je bois la coupe de la mort, je vais vers Dieu, et je ne sais si mon âme va au Paradis pour l’en féliciter ou au Feu pour la pleurer. » Al-Rabî’ rapporte qu’il fut blessé mortellement par un coup d’une clé de fer donné par un fanatique malikite, Fityân, ce qui aggrava ses hémorroïdes.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Al-Shâfi’î était pour les hommes comme le soleil pour le monde et la santé pour le corps. » Yahyâ ibn Ma’în, pourtant réservé : « Si le mensonge lui avait été permis, sa noblesse l’en aurait empêché. » Abû Thawr : « Je n’ai jamais vu son pareil, et il ne s’est jamais vu son pareil. » Ishâq ibn Râhawayh : « Rien de plus juste que ce qu’il disait sur le hadith. » Al-Muzanî : « Je lis sa Risâla depuis cinquante ans, et à chaque lecture j’y découvre quelque chose. »
Élèves : Ahmad ibn Hanbal, al-Muzanî, al-Buwaytî, al-Rabî’ al-Murâdî, Abû Thawr, Ishâq, Ibn ’Abd al-Hakam, Harmala, al-Za’farânî, al-Karâbîsî.
Héritage et portée : Al-Shâfi’î a inventé la méthodologie du droit : la Risâla est le premier livre au monde à théoriser les rapports entre texte, langue, raisonnement et consensus, un siècle avant tout équivalent dans d’autres traditions. Son école, la plus répandue avec le hanafisme, domine l’Égypte, la Syrie, le Yémen, l’Afrique de l’Est et l’Asie du Sud-Est. Ses paroles sur le débat (« je désire que la vérité apparaisse par la bouche de mon adversaire ») et sur la priorité de la Sunna sur ses propres livres sont les textes fondateurs de l’éthique intellectuelle sunnite. Sa distinction entre doctrine ancienne et nouvelle montre qu’un imam peut changer d’avis sans perdre son autorité.
Paroles rapportées :
« Si vous trouvez dans mon livre une chose contraire à la Sunna du Messager de Dieu, suivez la Sunna et laissez ce que j’ai dit. »
« Je n’ai jamais débattu avec personne sans désirer que Dieu fasse apparaître la vérité par sa bouche plutôt que par la mienne. »
« Le savoir n‘est pas ce que l’on a mémorisé, mais ce qui profite. »
« Dites la vérité même contre vous-mêmes ; et ne vous faites pas d’illusion sur les hommes : ils changent avec la fortune. »
« Celui qui apprend le Coran acquiert de la valeur, le fiqh de la noblesse, le hadith de la force d’argument, la langue de la finesse, le calcul de la rigueur ; et celui qui ne préserve pas son âme, sa science ne lui sert à rien. »
Vers célèbres : « Je me suis plaint à Wakî’ de ma mauvaise mémoire ; il m‘a conseillé d’abandonner les péchés ; car la science est une lumière de Dieu, et la lumière de Dieu n’est pas accordée au désobéissant. »
À retenir : Le fondateur des usûl al-fiqh, conciliateur du hadith et de la raison ; « si vous trouvez dans mon livre une chose contraire à la Sunna, suivez la Sunna ».