Figures de l’islam · Les savants
Chaînes de transmission et objections
Cent un savants de l’islam — Annexes
Les chaînes de la transmission
Les cent notices qui précèdent forment un réseau. Voici quelques lignées qu’un lecteur peut suivre d’une notice à l’autre ; chaque flèche signifie « a été le maître de ».
La lignée de Koufa, du Prophète au hanafisme. Le Prophète → Ibn Mas’ûd → ’Alqama → Ibrâhîm al-Nakha’î → Hammâd ibn Abî Sulaymân → Abû Hanîfa → Abû Yûsuf et Muhammad al-Shaybânî → (par les livres) al-Tahâwî, al-Mâturîdî, al-Sarakhsî. L’école hanafite peut ainsi présenter, pour chacune de ses solutions, une chaîne d’hommes remontant à un Compagnon.
La lignée de Médine, du Prophète au malikisme. Le Prophète → Ibn ‘Umar → Nâfi’ → Mâlik → Ibn al-Qâsim → Sahnûn → (l’école de Kairouan) → Ibn Abî Zayd → (l’école andalouse) → Ibn ‘Abd al-Barr → Abû Bakr ibn al-’Arabî → al-Qâdî ’Iyâd → (en Égypte) al-Qurtubî, al-Qarâfî → (à Grenade) al-Shâtibî. La « chaîne d’or » Mâlik–Nâfi’–Ibn ’Umar est tenue pour la plus sûre de toutes.
La lignée d‘****al-Shâfi****’î. Mâlik et Muhammad al-Shaybânî → al-Shâfi’î → al-Muzanî, al-Buwaytî, Abû Thawr, Ahmad ibn Hanbal → Ibn Khuzayma, Ibn al-Mundhir, al-Tahâwî (neveu d’al-Muzanî, passé au hanafisme) → (au Khorasan) al-Juwaynî → al-Ghazâlî → (en Syrie) Ibn al-Salâh → al-Nawawî → al-Mizzî → Ibn Kathîr ; et en Égypte al-’Izz ibn ’Abd al-Salâm → Ibn Daqîq al-’Îd → (deux siècles plus tard) al-’Irâqî → Ibn Hajar → al-Sakhâwî et al-Suyûtî.
La lignée du hadith. Shu’ba et Sufyân al-Thawrî → Yahyâ al-Qattân et ’Abd al-Rahmân ibn Mahdî → Ahmad ibn Hanbal, Yahyâ ibn Ma’în, ’Alî ibn al-Madînî, Ishâq ibn Râhawayh → al-Bukhârî → Muslim, al-Tirmidhî, al-Nasâ’î, Ibn Khuzayma → Ibn Hibbân, al-Tabarânî → al-Dâraqutnî → al-Hâkim → al-Bayhaqî et al-Khatîb al-Baghdâdî → (la méthode passe aux livres) Ibn al-Salâh → al-Nawawî → al-Dhahabî → Ibn Hajar → al-Suyûtî.
La lignée hanbalite. Ahmad ibn Hanbal → ses fils et al-Khallâl → (l’école de Bagdad) → ’Abd al-Qâdir al-Jîlânî et Ibn al-Jawzî → Ibn Qudâma → la famille des Maqdisî de Damas → Ibn Taymiyya → Ibn al-Qayyim, al-Dhahabî, Ibn Kathîr → Ibn Rajab.
La lignée de l’exégèse. Le Prophète → Ibn ’Abbâs → Mujâhid, Sa’îd ibn Jubayr, ’Ikrima → Qatâda, al-A’mash → (par écrit) al-Tabarî → al-Baghawî, Ibn al-Jawzî → al-Râzî et al-Qurtubî → Ibn Kathîr → al-Suyûtî.
La lignée de la théologie sunnite. Ahmad ibn Hanbal et le credo des Anciens → al-Tahâwî (credo hanafite), al-Ash’arî (qui se réclame d’Ahmad), al-Mâturîdî → al-Bâqillânî → al-Juwaynî → al-Ghazâlî → al-Râzî → al-’Izz, al-Nawawî, Ibn Hajar (ash’arites modérés), tandis qu’Ibn Qudâma et Ibn Taymiyya tiennent la méthode sans kalâm.
Ce que montrent ces chaînes : aucune école n’est née de rien, aucun grand savant n’a été autodidacte, et les écoles se sont mutuellement fécondées. Al-Shâfi’î est élève de Mâlik et d’un hanafite ; Ahmad est élève d’al-Shâfi’î et d’Abû Yûsuf ; al-Tahâwî est neveu du shâfi’ite al-Muzanî ; al-Dhahabî, shâfi’ite, est élève d’Ibn Taymiyya, hanbalite.
Questions fréquentes et objections
Cette partie rassemble les questions que posent le plus souvent les lecteurs, musulmans ou non, lorsqu’ils découvrent les biographies des savants. Les réponses s’appuient sur les notices qui précèdent.
« Pourquoi n’y a-t-il aucun savant contemporain dans cette liste ? »
Parce que le critère retenu est la reconnaissance unanime, et que celle-ci demande du temps. Un savant n’entre dans les tabaqât qu’après que plusieurs générations, de toutes les écoles, ont vérifié sa science, sa piété et l’utilité durable de ses livres. Al-Suyûtî, le dernier de cette liste, a été jugé par al-Shawkânî deux siècles après sa mort. Les savants des XIIe–XVe siècles de l’hégire, quels que soient leurs mérites, n’ont pas encore traversé cette épreuve. Ce dossier ne porte donc aucun jugement sur eux : il s’arrête là où le consensus s’arrête.
« Ces savants se sont contredits ; comment pouvez-vous les présenter ensemble ? »
Ils se sont contredits sur des questions de droit, de méthode et parfois de théologie, mais jamais sur les fondements : l’unicité de Dieu, la prophétie de Muhammad, l’intégrité du Coran, l’autorité de la Sunna, la Résurrection. Leurs divergences relèvent de l’interprétation, non de la foi. Les notices montrent d’ailleurs qu’ils se reconnaissaient mutuellement : Mâlik loue Abû Hanîfa, al-Shâfi’î apprend chez un hanafite, Ahmad appelle al-Shâfi’î le soleil du monde, al-Dhahabî loue al-Ghazâlî tout en le critiquant, Ibn Taymiyya loue ’Abd al-Qâdir al-Jîlânî. La tradition sunnite a une formule : « La divergence des savants est une miséricorde », c’est-à-dire un espace de liberté pour la communauté, à condition qu’elle reste fondée sur les textes et le respect.
« Ibn Taymiyya et al-Ghazâlî, al-Ash’arî et Ahmad ibn Hanbal, dans le même dossier ? »
Oui, parce que la tradition elle-même les y met. Al-Ash’arî se réclame explicitement d’Ahmad ibn Hanbal dans l’Ibâna ; Ibn Taymiyya cite al-Ghazâlî des centaines de fois, le loue pour son Ihyâ’ et le critique sur la philosophie ; Ibn Hajar, ash’arite, écrit qu’il est « bien difficile de trouver un homme qui égale » Ibn Taymiyya ; al-Dhahabî, élève d’Ibn Taymiyya, corrige son maître. Les partisans de chaque courant, aujourd’hui, ont parfois tendance à effacer les autres ; les sources classiques ne le font pas. Un dossier honnête présente les uns et les autres avec leurs mérites, leurs limites, et les jugements que leurs pairs ont portés sur eux.
« Beaucoup de ces anecdotes sont-elles vraies ? »
Toutes ne sont pas également certaines, et le dossier le dit à chaque fois que la tradition hésite. Les biographes classiques eux-mêmes distinguent : al-Dhahabî, par exemple, rapporte les quarante années de prière nocturne d’Abû Hanîfa, puis ajoute qu’il n’y croit pas. Le lecteur doit distinguer trois niveaux : les faits attestés par des chaînes de témoins (la mihna d’Ahmad, la prison d’Ibn Taymiyya, les livres eux-mêmes) ; les anecdotes rapportées par des contemporains (la plupart de celles du dossier) ; et les récits édifiants tardifs (la tête de Sa’îd ibn Jubayr, les visions d’al-Suyûtî), signalés comme tels. Cette prudence est celle des savants eux-mêmes ; elle n’affaiblit pas le dossier, elle en fait la force.
« Pourquoi si peu de femmes ? »
Parce que la liste retient les fondateurs d’écoles et les auteurs de livres, deux fonctions que les femmes ont rarement exercées dans les sociétés prémodernes, musulmanes ou non. Mais le lecteur remarquera que la seule femme retenue, ’Â’isha, est présentée comme la plus grande savante des Compagnons, qu’elle corrigeait les hommes et que l’on a écrit des livres sur ses rectifications. Il remarquera aussi, dans les notices, les mères : celle de Sufyân al-Thawrî qui le nourrit de son fuseau, celle de Rabî’a qui dépense trente mille dinars pour son éducation, celle de Mâlik qui l’envoie apprendre le savoir-vivre avant la science, celle d’al-Bukhârî, celle de ’Abd al-Qâdir. Et il faut savoir que des milliers de femmes ont transmis le hadith : Ibn Hajar a eu plus de cinquante maîtresses femmes, et al-Sakhâwî consacre un volume entier de son dictionnaire aux savantes du IXe siècle. Un dossier sur elles reste à écrire.
« Ces savants étaient-ils tous arabes ? »
Non, et c’est l’un des enseignements du dossier. Abû Hanîfa, al-Layth, al-Zuhrî (arabe), al-Bukhârî, Muslim, al-Tirmidhî, al-Nasâ’î, al-Tabarî, al-Mâturîdî, al-Ghazâlî, al-Juwaynî, al-Sarakhsî, al-Râzî sont persans ou d’Asie centrale ; Ibn Sîrîn, ‘Atâ’, Mujâhid, Ibn Jurayj sont des affranchis d’origine persane, nubienne ou byzantine ; Ibn Hazm descend d’un chrétien converti ; al-Qarâfî est berbère ; Ibn al-Salâh est kurde ; al-Dhahabî est turkmène ; al-Suyûtî se dit persan ou circassien. Le Prophète a dit : « Il n’y a pas de mérite de l’Arabe sur le non-Arabe, sinon par la piété », et l’histoire de la science musulmane le vérifie. Les califes omeyyades, arabes, se sont inclinés devant ‘Atâ’, esclave noir affranchi.
« Les musulmans ont persécuté leurs propres savants ? »
Oui, et le dossier ne le cache pas : Sa’îd ibn al-Musayyib fouetté, Sa’îd ibn Jubayr exécuté, Abû Hanîfa mort en prison, Mâlik fouetté, Ahmad flagellé, al-Bukhârî exilé, al-Nasâ’î battu à mort, Ibn Hazm brûlé en ses livres, al-Sarakhsî au fond d’un puits, Ibn Taymiyya mort en cellule. Ce que cela montre, c’est précisément que la science islamique n’est pas une création des princes : elle s’est construite contre eux, ou malgré eux, par des hommes qui refusaient leurs charges et leur argent. La tradition en a tiré une règle : le savant qui fréquente les portes des princes se discrédite. Il faut ajouter que les mêmes princes ont fondé des madrasas et pensionné des savants ; l’histoire n’est pas d’un seul bloc.
« Pourquoi Ja’far al-Sâdiq figure-t-il ici ? N’est-il pas un imam chiite ? »
Il figure ici parce qu’il est un imam sunnite au sens propre : un savant de Médine, maître de Mâlik, d’Abû Hanîfa, de Sufyân al-Thawrî et d’Ibn ’Uyayna, transmetteur dans le Sahîh de Muslim. Les chiites le vénèrent aussi, mais lui attribuent une doctrine (l’imamat infaillible, la désignation divine des imams) qu’il n’a jamais professée et que les sources sunnites lui font expressément rejeter. Il descend d’Abû Bakr par sa mère et s’en honorait. Le sunnisme n’a jamais abandonné la famille du Prophète : il refuse seulement d’en faire une religion.
« ’Abd al-Qâdir al-Jîlânî et al-Ghazâlî sont des soufis ; le soufisme est-il sunnite ? »
Le mot recouvre des réalités différentes. ‘Abd al-Qâdir est un juriste hanbalite et un prédicateur, dont le livre principal, la Ghunya, enseigne le fiqh et le credo des Anciens ; al-Ghazâlî est un juriste shâfi’ite dont l’Ihyâ’ est un livre de fiqh du cœur. Ce soufisme-là, celui de l’ascèse, de la sincérité et de la purification des intentions, est celui d’al-Hasan al-Basrî, d’al-Fudayl, d’Ibn al-Mubârak, et tous les savants de ce dossier l’ont pratiqué. Ce que les savants ont condamné, ce sont les excès postérieurs : le culte des tombes, les paroles d’union avec Dieu, les rituels inventés. Ibn Taymiyya lui-même loue al-Jîlânî et distingue les soufis « de la Sunna » des autres. Le dossier n’inclut aucun théoricien de l’unité de l’être ni aucun fondateur de rituel : il s’en tient aux hommes que toutes les écoles reconnaissent.
« Pourquoi Dâwûd al-Zâhirî et Ibn Hazm, si leur école a disparu ? »
Parce que la valeur d’un savant ne se mesure pas à la survie de son école. Le zâhirisme est né d’une question légitime : jusqu’où peut-on étendre les textes par l’analogie ? Sa réponse, « nulle part », a été rejetée par la majorité, mais elle a obligé les autres écoles à préciser leurs méthodes. Ibn Hazm est cité par al-Ghazâlî, Ibn Taymiyya, al-’Izz, al-Nawawî, Ibn Hajar. Ses jugements sur les hommes de chaîne sont utilisés par tous. Il en va de même pour al-Awzâ’î, al-Thawrî, al-Layth, Abû Thawr et al-Tabarî : leurs écoles ont disparu, mais leurs avis sont encore pesés dans chaque traité de droit comparé.
« L’ijtihad est-il fermé ? Ne peut-on plus être moujtahid ? »
Ibn al-Salâh a écrit que l’ijtihad absolu avait cessé après les imams, et cette opinion a été répétée. Mais elle n’a jamais fait consensus : al-Suyûtî a écrit un livre pour la réfuter, Ibn Daqîq al-’Îd et Ibn Taymiyya sont reconnus moujtahids au VIIe et VIIIe siècle, Ibn Hajar range l’ijtihad parmi les obligations collectives. Ce que la tradition affirme, c’est que l’ijtihad exige des conditions (maîtrise de l’arabe, du Coran, du hadith, du consensus, des principes) que peu réunissent, et que le non-spécialiste doit suivre un savant compétent. Le taqlîd n’est pas une abdication de la raison : c’est ce que fait tout patient devant un médecin.
« Le hadith est-il fiable ? Comment sait-on qu’un récit n’a pas été inventé ? »
Le dossier répond par les biographies de Shu’ba, Yahyâ al-Qattân, Ibn Mahdî, Ibn Ma’în, Ibn al-Madînî, al-Bukhârî, Muslim, al-Dâraqutnî. Ces hommes ont passé leur vie à établir, pour chaque transmetteur de chaque chaîne, sa date de naissance et de mort, ses voyages, ses maîtres, sa mémoire, sa probité, et à comparer les versions d’un même récit pour en détecter les altérations. Shu’ba dit lui-même que « neuf dixièmes du hadith sont mensonge », précisément parce qu’il a trié. Les Six Livres ne conservent que quelques milliers de récits sur des centaines de milliers examinés. Aucune littérature antique n’a subi une critique comparable. Cela ne signifie pas que tout hadith cité aujourd’hui est authentique ; cela signifie que l’outil existe pour le vérifier, et que la faiblesse d’un hadith est presque toujours déjà documentée par les Anciens.
« Comment un musulman d’aujourd’hui doit-il se situer par rapport aux écoles ? »
Comme les savants de ce dossier : en suivant une école pour la pratique quotidienne, sans fanatisme, en respectant les autres, et en revenant aux textes lorsque la preuve est claire. Mâlik disait que tout homme peut être suivi en partie et contredit en partie, sauf le Prophète ; Abû Hanîfa, que nul ne doit suivre son avis sans en connaître la source ; al-Shâfi’î, que la Sunna prime sur son livre ; Ahmad, de ne pas l’imiter mais de prendre là où il a pris. Le fanatisme d’école est, selon Ibn ’Abd al-Barr, une innovation ; le rejet des écoles est, selon al-Dhahabî, une présomption. Entre les deux, la voie classique : apprendre chez les maîtres vivants, lire les Anciens, et craindre Dieu.
« À quoi bon connaître ces vies ? »
Parce que la science, en islam, est inséparable de la conduite. Un lecteur peut apprendre le droit dans un manuel ; il n’apprendra qu’ici que celui qui a écrit ce manuel dormait sur une natte, refusait l’argent du prince et pleurait en donnant une fatwa. C’est cela qui donne autorité au manuel. Et pour le non-musulman, ces vies répondent à une question fréquente : comment une religion a-t-elle pu produire, sur mille ans et de Cordoue à Samarcande, une continuité intellectuelle aussi rigoureuse ? La réponse est dans ces cent hommes et cette femme : ils se sont tenus pour responsables devant Dieu de chaque mot transmis.
« Al-Ghazâlî a-t-il tué la science en islam ? »
C’est l’objection la plus répandue chez les lecteurs non musulmans, et elle repose sur un contresens. Le Tahâfut al-Falâsifa ne réfute pas la science : il réfute vingt thèses métaphysiques des philosophes (éternité du monde, négation de la résurrection des corps, connaissance divine limitée aux universaux), dont il déclare trois contraires à la foi. Dans le même livre et dans al-Munqidh, al-Ghazâlî défend explicitement les mathématiques, l’astronomie, la médecine et la logique, et va jusqu’à dire que celui qui nie ces sciences au nom de la religion nuit à la religion. Les grands savants postérieurs ont continué à pratiquer ces sciences : al-Qarâfî construisait des automates, al-Râzî enseignait la médecine, Ibn al-Nafîs découvrait la circulation pulmonaire au VIIe siècle, et l’observatoire de Marâgha fut fondé un siècle et demi après la mort d’al-Ghazâlî. Le déclin scientifique du monde musulman a des causes politiques et économiques (invasions mongoles, fragmentation, déplacement des routes commerciales) et n’est pas daté du Tahâfut.
« Ibn Taymiyya est-il un extrémiste ? »
Ibn Taymiyya est cité aujourd’hui par des groupes violents, ce qui a fait de lui, pour beaucoup, le père de l’extrémisme. Sa vie et ses livres disent autre chose : il a combattu des envahisseurs mongols qui se disaient musulmans, non des civils ; il a protégé et fait libérer des prisonniers chrétiens ; il a écrit que Dieu soutient l’État juste même mécréant et abandonne l’État injuste même musulman ; il a pardonné publiquement à ceux qui l’avaient fait emprisonner ; et sa fatwa sur les Mongols, la plus citée par les extrémistes, concerne une armée en campagne, non une société. Ses positions théologiques sur les attributs divins et sur les tombes ont été et restent contestées par une partie des savants sunnites, ce qui est un débat interne légitime. Al-Dhahabî, son élève critique, et Ibn Hajar, qui ne partageait pas ses vues, l’ont reconnu comme l’un des plus grands savants de l’islam. Tenir un homme responsable de ceux qui le citent hors contexte sept siècles après sa mort n’est pas une méthode historique.
« Al-Bukhârî est-il infaillible ? Son livre n’a-t-il jamais été critiqué ? »
Non, et le sunnisme ne l’a jamais prétendu. Al-Dâraqutnî, au IVe siècle, a critiqué environ deux cents chaînes des deux Sahîh ; Ibn Hajar a répondu à chaque objection dans l’introduction du Fath al-Bârî, en concédant certains points de détail. D’autres savants ont discuté quelques hadiths isolés. Le consensus porte sur ceci : les hadiths des deux Sahîh sont authentiques dans leur ensemble, la critique n’a jamais atteint le texte d’un hadith mais seulement la voie de transmission de quelques-uns, et aucun livre humain n’a été soumis à un examen plus rigoureux pendant plus longtemps. C’est cet examen, non la vénération, qui fonde l’autorité du Sahîh. Un musulman peut donc dire à la fois qu’al-Bukhârî est le livre le plus authentique après le Coran et qu’al-Bukhârî n’est pas le Coran.
« Comment vérifier une parole attribuée à un savant ? »
En trois étapes. D’abord, chercher la parole dans les ouvrages biographiques classiques (les Siyar d’al-Dhahabî pour tous les noms de ce dossier jusqu’au VIIIe siècle, la Hilya d’Abû Nu’aym pour les premières générations, les Tabaqât d’al-Subkî pour les shâfi’ites, Tartîb al-Madârik pour les malikites, le Dhayl d’Ibn Rajab pour les hanbalites). Ensuite, vérifier que la parole est rapportée avec une chaîne, ou du moins par un auteur proche de l’époque : une sentence attribuée à al-Hasan al-Basrî et citée pour la première fois au Xe siècle de l’hégire est suspecte. Enfin, comparer les variantes : une même parole prêtée à trois savants différents est souvent une maxime anonyme rattachée à un nom célèbre. Ce dossier signale les paroles dont l’attribution hésite ; les paroles des auteurs tardifs (Ibn Taymiyya, Ibn al-Qayyim, Ibn Rajab) se vérifient directement dans leurs livres, qui sont conservés.
« Pourquoi cent un noms, et pas cent ? »
Parce que deux savants portent le nom d’al-Shâtibî, et que retirer l’un ou l’autre aurait été une perte. Le premier, al-Qâsim ibn Firruh, est l’homme des lectures coraniques ; son poème est mémorisé par tous les récitateurs du monde. Le second, Abû Ishâq, est l’homme des finalités de la loi ; son traité est lu par tous les juristes qui pensent le droit d’aujourd’hui. L’un garde la lettre du Coran, l’autre son esprit. Ils sont nés à deux siècles d’intervalle dans deux villes d’Andalousie distantes de trois cents kilomètres, et ils figurent tous deux ici. Le titre de « cent savants » reste, comme la « Centaine » des poètes arabes, une manière de dire « les plus grands » plutôt qu’un décompte.
Conclusion — Ce que ces cent parcours enseignent
Ces vies, lues d’un trait, font apparaître quelques constantes qui valent plus que n’importe quel résumé de doctrine.
La science est une chaîne. Aucun savant de ce dossier n’est autodidacte. Chacun a passé des années auprès d’un maître, souvent plusieurs, souvent dans plusieurs pays, avant d’enseigner. Le savoir religieux en islam n’est pas un texte que l’on interprète seul, mais une transmission que l’on reçoit et que l’on vérifie. C’est pourquoi la première question posée à un savant n’est pas « que penses-tu ? » mais « de qui tiens-tu cela ? ».
La science est vérifiée. Ibn Sîrîn exige les noms, Shu’ba enquête, Yahyâ al-Qattân regarde la chaîne avant le texte, Ibn Ma’în écrit un million de hadiths, al-Bukhârî en écarte six cent mille, al-Dâraqutnî critique al-Bukhârî, Ibn Hajar répond à al-Dâraqutnî. Aucune autre tradition religieuse n’a soumis sa propre mémoire à un tel contrôle, et ce contrôle continue.
La science est indépendante. Sa’îd ibn al-Musayyib est fouetté, Abû Hanîfa meurt en prison, Mâlik a l’épaule déboîtée, Ahmad est flagellé, al-Bukhârî est exilé, al-Sarakhsî dicte du fond d’un puits, Ibn Taymiyya meurt dans une citadelle, al-Nawawî est chassé de Damas. Presque tous ont refusé la judicature, les pensions et les cadeaux. L’autorité du savant sunnite ne lui vient pas de l’État ; elle lui vient de la reconnaissance de ses pairs et de la confiance du peuple, et c’est ce qui la rend crédible.
La science est piété. Ces hommes jeûnent, prient la nuit, pleurent, donnent, refusent. Leurs biographes accordent autant de place à leurs larmes qu’à leurs livres, parce que le savoir sans crainte de Dieu est, selon eux, un fardeau et non une lumière. Un lecteur moderne peut être tenté de ne retenir que les œuvres ; la tradition, elle, a retenu les hommes.
La science est ouverte. Persans, Turcs, Berbères, Kurdes, Africains, Andalous d’origine chrétienne, anciens esclaves, une femme : la science islamique n’a jamais été le privilège d’une race, d’une classe ou d’une cour. Un ancien esclave noir et boiteux donnait seul les fatwas du pèlerinage, et les califes s’asseyaient devant lui. Un chef de brigands est devenu le maître de la sincérité. Un orphelin élevé par un marchand est devenu le sceau des hâfiz.
La science est plurielle sans être relative. Quatre écoles vivantes, plusieurs disparues, deux théologies, des débats parfois vifs ; mais un seul Coran, une seule Sunna, un seul dogme fondamental, et un consensus sur ce qui est établi. Les divergences qu’on lira ici sont celles de gens qui cherchaient la même vérité par des voies différentes, et qui le savaient.
Le dossier s’arrête à al-Suyûtî, mais la chaîne ne s’arrête pas. Les savants des cinq siècles suivants ont commenté, abrégé, enseigné et transmis ce que ces cent-là avaient établi, et les maîtres vivants d’aujourd’hui remontent, par leurs chaînes d’enseignement, jusqu’à chacun d’eux. Connaître ces vies, c’est savoir de qui l’on tient ce que l’on croit.
Sources et méthode de vérification
Les répertoires biographiques classiques. Tabaqât al-Kubrâ d’Ibn Sa’d (m. 230 H), pour les Compagnons et les Successeurs. Hilyat al-Awliyâ’ d’Abû Nu’aym al-Isbahânî (m. 430 H), pour les paroles d’ascèse des premières générations. Târîkh Baghdâd d’al-Khatîb al-Baghdâdî (m. 463 H), Târîkh Dimashq d’Ibn ‘Asâkir (m. 571 H). Tartîb al-Madârik d’al-Qâdî ’Iyâd (m. 544 H), pour les malikites. Wafayât al-A’yân d’Ibn Khallikân (m. 681 H). Tahdhîb al-Kamâl d’al-Mizzî (m. 742 H), pour les transmetteurs des Six Livres. Siyar A’lâm al-Nubalâ’, Tadhkirat al-Huffâz et Târîkh al-Islâm d’al-Dhahabî (m. 748 H) : la source la plus complète pour tous les noms jusqu’au VIIIe siècle. Tabaqât al-Shâfi’iyya al-Kubrâ de Tâj al-Dîn al-Subkî (m. 771 H). Tabaqât al-Hanâbila d’Ibn Abî Ya’lâ (m. 526 H) et son Dhayl par Ibn Rajab (m. 795 H). Al-Bidâya wa-l-Nihâya d’Ibn Kathîr (m. 774 H). Al-Dîbâj al-Mudhhab d’Ibn Farhûn (m. 799 H), pour les malikites. Al-Durar al-Kâmina d’Ibn Hajar (m. 852 H), pour le VIIIe siècle. Al-Daw’ al-Lâmi’ d’al-Sakhâwî (m. 902 H), pour le IXe siècle. Al-Jawâhir wa-l-Durar du même, biographie d’Ibn Hajar. Shadharât al-Dhahab d’Ibn al-’Imâd (m. 1089 H), pour une vue d’ensemble.
Pour les paroles rapportées. Les recueils de sagesse (Hilya, Sifat al-Safwa d’Ibn al-Jawzî, Kitâb al-Zuhd d’Ahmad et d’Ibn al-Mubârak, Jâmi’ Bayân al-‘Ilm d’Ibn ’Abd al-Barr, al-Jâmi’ li-Akhlâq al-Râwî d’al-Khatîb) ; pour les savants tardifs, leurs propres livres (l’Ihyâ’, les Majmû’ al-Fatâwâ, Madârij al-Sâlikîn, Jâmi’ al-’Ulûm wa-l-Hikam, Fath al-Bârî).
Méthode de vérification recommandée. Pour chaque notice, ouvrir d’abord les Siyar d’al-Dhahabî à l’entrée du savant (elles sont éditées en vingt-cinq volumes avec index, et disponibles en ligne sur les grandes bibliothèques numériques arabes) ; y vérifier les dates, les maîtres, les élèves et les témoignages. Pour une parole précise, chercher dans la Hilya ou dans le Jâmi’ d’Ibn ’Abd al-Barr, ou dans les éditions critiques des œuvres. Pour un hadith prophétique cité, vérifier son degré dans les commentaires de référence (Fath al-Bârî, Sharh Muslim d’al-Nawawî) ou dans les ouvrages spécialisés modernes.
Avertissement final. Ce texte n’a pas été composé avec les ouvrages ouverts sous les yeux : les dates de naissance des premières générations sont approximatives, certaines paroles ont pu être déplacées d’un savant à un autre par la tradition ou reformulées ici de mémoire, et quelques récits (les circonstances de la mort d’al-Qâdî ’Iyâd, la cause de la mort de Muslim, les propos d’al-Juwaynî sur le kalâm, le testament d’al-Râzî, les chiffres des funérailles d’Ahmad et d’Ibn Taymiyya) doivent être présentés avec la prudence des historiens. Avant toute publication, chaque citation doit être retrouvée dans sa source.
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