Figures de l’islam · Les savants
L’âge d’or du hadith et de la codification
Cent un savants de l’islam — Quatrième partie (IIIe siècle)
Le IIIe siècle est celui de la moisson. Les voyageurs du hadith (al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, al-Nasâ‘î) parcourent le monde musulman de Boukhara à l’Égypte pour recueillir, comparer et trier des centaines de milliers de récits ; ils en retiennent quelques milliers. Leur méthode, fondée sur la rencontre effective entre transmetteurs, leur mémoire et leur probité, a fait des Six Livres la référence de l‘islam sunnite. Au même moment, l’État abbasside tente d‘imposer une doctrine par la force : c’est la mihna, où Ahmad ibn Hanbal, fouetté devant le calife, refuse de dire que le Coran est créé, et devient le symbole de l‘indépendance de la science face au pouvoir. La fin du siècle et le début du suivant voient naître la théologie sunnite systématique (al-Ash’arî, al-Mâturîdî, al-Tahâwî) : non par goût de la spéculation, mais parce que les sectes rationalistes obligeaient à répondre avec leurs propres armes. Al-Tabarî, enfin, invente le genre de l‘exégèse encyclopédique et de l’histoire universelle. Le lecteur notera l‘origine de ces hommes : al-Bukhârî, Muslim, al-Tirmidhî, al-Nasâ’î, Ibn Mâjah, al-Tabarî sont tous nés en Perse ou en Asie centrale.
46. Abû ’Ubayd al-Qâsim ibn Sallâm (157 – 224 H / 774 – 838)
Origine et naissance : Né à Hérat, fils d’un esclave byzantin affranchi. Il se forma à Koufa, Bassora et Bagdad, fut précepteur puis juge de Tarse pendant dix-huit ans.
Formation : Élève d’Abû Yûsuf, de Muhammad al-Shaybânî, d’Ibn ’Uyayna, de Yahyâ al-Qattân, d’Ibn Mahdî, d’al-Kisâ’î, d’al-Asma’î, d’Abû Zayd al-Ansârî.
Spécialité : Fiqh, lectures coraniques, hadith, langue arabe. Auteur du Kitâb al-Amwâl (finances publiques), de Gharîb al-Hadîth, de Fadâ’il al-Qur’ân, du Kitâb al-Îmân. Al-Shîrâzî le compte parmi les moujtahidûn indépendants.
Mérites : Il fut le premier à composer un ouvrage sur les mots rares du hadith avec un tel soin qu’Ahmad ibn Hanbal s’écria : « Que Dieu récompense Abû ’Ubayd ! » Il travailla quarante ans à Gharîb al-Hadîth.
Faits marquants : Il vécut à La Mecque ses dernières années, refusant de retourner en Irak par amour du sanctuaire. Chaque livre qu’il composait, il le présentait au prince ’Abdullâh ibn Tâhir, qui lui donnait dix mille dirhams. Il partageait sa nuit : un tiers pour dormir, un tiers pour prier, un tiers pour écrire. Il déclara : « Je n’ai jamais composé un livre sans y avoir lu le Coran deux fois. »
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Abû ’Ubayd est un maître, chaque jour il progresse. » Ishâq ibn Râhawayh : « Dieu aime la vérité ; Abû ’Ubayd est plus savant que moi, qu’Ahmad ibn Hanbal et qu’al-Shâfi’î. ». Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz, l’océan de science. » Ibn Ma’în : « Digne de confiance. »
Élèves : Al-Dârimî, Abû Bakr ibn Abî al-Dunyâ, ’Alî ibn ’Abd al-’Azîz al-Baghawî, Ahmad ibn Yûsuf al-Taghlibî.
Héritage et portée : Abû ’Ubayd a fondé deux disciplines : le lexique du hadith (Gharîb al-Hadîth), sans lequel les textes anciens seraient inintelligibles, et le droit fiscal (Kitâb al-Amwâl), le traité le plus complet de l’islam classique sur l’impôt, la propriété et les finances publiques. Son Kitâb al-Îmân est l’un des premiers exposés du dogme sunnite sur la foi. Reconnu moujtahid indépendant, il montre que la langue, le droit et le hadith formaient au IIIe siècle une seule science.
Paroles rapportées :
« Celui qui suit la Sunna est comme celui qui tient une braise ; elle lui est aujourd‘hui plus précieuse que de frapper de l’épée dans la voie de Dieu. »
« Le meilleur de la science est celui que l’homme peut mettre en pratique. »
À retenir : Le juge de Tarse devenu le savant des mots rares et des finances publiques ; le savoir au service de la communauté.
47. Yahyâ ibn Ma’în (158 – 233 H / 775 – 848)
Origine et naissance : Né à Niqyâ, près d’al-Anbâr, en Irak, d’origine persane ; son père, secrétaire des impôts, lui laissa un million de dirhams, qu’il dépensa entièrement pour le hadith, « au point de ne plus avoir de sandales ».
Formation : Élève d’Ibn al-Mubârak, d’Ibn ‘Uyayna, de Yahyâ al-Qattân, d’Ibn Mahdî, de Wakî’, de Hushaym, d’Ismâ’îl ibn ’Ulayya, de ’Abd al-Razzâq (au Yémen).
Spécialité : Critique des transmetteurs (jarh wa ta’dîl). Il est, avec Ahmad, Ibn al-Madînî et Abû Khaythama, l’un des quatre grands hâfiz de Bagdad, et le plus grand connaisseur des hommes.
Mérites : Il écrivit de sa main un million de hadiths, dit-il ; ses jugements sur les hommes, recueillis par ses élèves, forment plusieurs livres.
Faits marquants : Ahmad ibn Hanbal disait : « Tout hadith qu’Ibn Ma’în ignore n’est pas un hadith. » Se rendant chez ’Abd al-Razzâq au Yémen, il vérifia auprès de lui les hadiths d’Ibn Jurayj mot à mot. Il vérifiait ses propres écrits jusqu’à user ses papiers. Il mourut à Médine en route vers le pèlerinage ; on le lava sur la planche où l’on avait lavé le Prophète, et l’on cria devant son cercueil : « Voici celui qui écartait le mensonge du hadith du Messager de Dieu. » Lorsqu’il condamnait un transmetteur, il le disait sans détour : « Menteur. » Il fut en désaccord avec Ahmad sur al-Shâfi’î, qu’il tarda à estimer.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Ici est un homme que Dieu a créé pour cette affaire (le hadith), pour dévoiler le mensonge des menteurs. » ’Alî ibn al-Madînî : « Je ne connais personne qui ait écrit ce qu’il a écrit. » Al-Nasâ’î : « Un des imams du hadith. » Ibn Hibbân : « Il fut le maître de l’ensemble en cette science. »
Élèves : Al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, Ahmad ibn Hanbal (il rapportait de lui), ’Abbâs al-Dûrî, Ibn Abî Khaythama, Abû Zur’a, Abû Hâtim.
Héritage et portée : Ibn Ma’în est le juge des transmetteurs : ses verdicts, notés par ses élèves, décident encore aujourd’hui de l’acceptation de milliers de hadiths. Sa fortune entièrement dépensée pour la science et son million de hadiths écrits ont fait de lui le modèle de la vérification exhaustive. Sa réserve initiale envers al-Shâfi’î, puis son ralliement, et son mot sur « les hommes déjà au Paradis depuis deux cents ans » que l’on critique néanmoins, disent la liberté et l’humilité du critique.
Paroles rapportées :
« Nous critiquons des hommes qui sont peut-être déjà au Paradis depuis deux cents ans. »
« Celui qui n’écrit pas le hadith de cinquante manières ne le connaît pas. »
« Le scrupule, c’est de ne rien avancer sur un homme dont tu ne sais rien. »
À retenir : L’homme qui dépensa un million de dirhams pour le hadith et démasqua les menteurs ; « nous critiquons des hommes qui sont peut-être au Paradis ».
48. Sahnûn (’Abd al-Salâm ibn Sa’îd al-Tanûkhî) (160 – 240 H / 777 – 854)
Origine et naissance : Né à Kairouan (Ifrîqiya), d’une famille arabe de Homs (Tanûkh) venue avec l’armée. Surnommé « Sahnûn », nom d’un oiseau vif, pour sa perspicacité.
Formation : Élève de ‘Alî ibn Ziyâd, d’Ibn Ashras, puis en Orient (voyage de 188 H) d’Ibn al-Qâsim, d’Ibn Wahb, d’Ashhab, d’Ibn ’Uyayna, de Wakî’.
Spécialité : Fiqh malikite. Auteur de la Mudawwana, recueil des réponses de Mâlik d’après Ibn al-Qâsim, texte fondateur de l’école en Occident. Juge de Kairouan sous les Aghlabides.
Mérites : Sa Mudawwana supplanta tous les autres recueils en Ifrîqiya et en Andalousie ; on disait « la Mudawwana est pour le fiqh ce que le Muwatta’ est pour le hadith ». Il fonda une véritable école qui donna sept cents savants.
Faits marquants : Nommé juge à soixante-quatorze ans, il n’accepta qu’à condition que le prince ne s’oppose à aucun de ses jugements ; il fit fouetter des notables et emprisonner des ministres. Il dit à sa fille : « Aujourd’hui ton père est égorgé sans couteau. » Il avait fait vœu de ne pas manger la viande des marchés pendant vingt ans, par scrupule. Il vivait de sa terre et refusa tout salaire. Il mourut en jugeant, ses derniers mots portant sur une affaire d’héritage.
Témoignages : Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî : « Sahnûn est le pivot de l’école. » Al-Qâdî ’Iyâd : « Le maître de tous les Maghrébins en science ; il réunit science et scrupule. » Abû al-’Arab : « Digne de confiance, savant, pieux, rude pour la vérité. »
Élèves : Son fils Muhammad ibn Sahnûn, Yahyâ ibn ’Umar, ’Îsâ ibn Miskîn, Ibn al-Haddâd, Muhammad ibn Wadâh (Andalousie).
Héritage et portée : Sahnûn est l’homme du malikisme africain : la Mudawwana qu’il a composée est le texte fondateur de l’école de Kairouan, mère de tout l’islam maghrébin et ouest-africain. Sa judicature intransigeante contre les ministres, ses conditions posées au prince et sa parole « aujourd’hui ton père est égorgé sans couteau » sont le modèle du juge musulman. Sept cents savants sont sortis de son école, ce qui explique la profondeur de la tradition maghrébine.
Paroles rapportées :
« Le plus audacieux des hommes en matière de fatwa est le moins savant. »
« Un homme n‘est pas heureux avec la science tant qu’il n‘a pas été traité d’imbécile par les ignorants. »
À retenir : L’auteur de la Mudawwana et le juge intransigeant de Kairouan ; « le plus audacieux dans la fatwa est le moins savant ».
49. Ishâq ibn Râhawayh (161 – 238 H / 778 – 853)
Origine et naissance : Né à Marw (Khorasan), de la tribu des Hanzala (Tamîm). Son père fut surnommé « Râhawayh » (« né sur la route ») ; il s’installe à Nishapur.
Formation : Élève d’Ibn al-Mubârak, d’Ibn ‘Uyayna, de Wakî’, de Jarîr, de Yahyâ al-Qattân, d’Ibn Mahdî, d’Ibn ’Ulayya, d’al-Fudayl ibn ’Iyâd.
Spécialité : Hadith, fiqh, exégèse. Auteur d’un Musnad et d’un tafsîr perdu. Al-Shîrâzî et al-Dhahabî le comptent parmi les moujtahidûn absolus. Il est le maître d’al-Bukhârî, de Muslim, d’al-Tirmidhî et d’al-Nasâ’î.
Mérites : Il dicta soixante-dix mille hadiths de mémoire. Il fut l’ami d’Ahmad ibn Hanbal, qui le pleura à sa mort : « Je ne connais personne au Khorasan de comparable à Ishâq, même s’il nous contredit sur certaines choses. »
Faits marquants : C’est en écoutant Ishâq dire « si quelqu’un compilait les hadiths authentiques dans un abrégé… » qu’al-Bukhârî conçut son Sahîh. Il dit de lui-même : « Je n’ai jamais rien entendu que je n’aie retenu, et je n’ai jamais rien retenu que j’aie oublié. » Il mémorisait les livres au cours d’une seule lecture et transmettait les hadiths avec leurs dates. Il vivait dans la sobriété et refusa les faveurs du gouverneur Tâhir. Il jeûnait un jour sur deux et se levait la nuit.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Ishâq est pour nous un imam parmi les imams des musulmans. » Al-Nasâ’î : « Un des imams, digne de confiance, sûr. » Al-Khatîb : « Il réunit le fiqh, le hadith, la mémoire et la piété. » Al-Dârimî : « Ishâq a régné sur les Irakiens, les Hijâziens et les Khorasaniens. »
Élèves : Al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, al-Tirmidhî, al-Nasâ’î, Ahmad (rapporte de lui), Ibn Khuzayma, Ishâq al-Kawsaj.
Héritage et portée : Ishâq est l’inspirateur direct du Sahîh d’al-Bukhârî : c’est en l’entendant souhaiter un recueil des seuls hadiths authentiques que son élève s’est mis à l’œuvre. Moujtahid indépendant, ami d’Ahmad, il transmet la science du Khorasan aux six auteurs des Six Livres. Sa formule sur le taqlîd comme « repos des paresseux » et sa mémoire prodigieuse illustrent l’idéal du IIIe siècle : tout retenir pour tout vérifier.
Paroles rapportées :
« L’imitation aveugle (taqlîd) est le repos des paresseux. »
« Le meilleur guide pour l‘étudiant est le hadith, et son pire obstacle est l’orgueil. »
À retenir : Le moujtahid du Khorasan, inspirateur du Sahîh d’al-Bukhârî et ami d’Ahmad ; « l’imitation est le repos des paresseux ».
50. ’Alî ibn al-Madînî (161 – 234 H / 778 – 849)
Origine et naissance : Né à Bassora, de la famille des Sa’d ibn Bakr, affranchis ; son père ’Abdullâh était lui-même transmetteur (faible).
Formation : Élève de Hammâd ibn Zayd, d’Ibn ’Uyayna (dont il fut le disciple le plus proche), de Yahyâ al-Qattân, d’Ibn Mahdî, de Bishr ibn al-Mufaddal, de Ghundar.
Spécialité : Critique du hadith, défauts cachés (’ilal). Il est le maître d’al-Bukhârî, qui a dit : « Je ne me suis jamais senti petit devant personne, sauf devant ’Alî ibn al-Madînî. » Auteur de deux cents ouvrages.
Mérites : Il connaissait les hommes de chaîne au point qu’on disait : « Le plus savant en hadith de son temps. » Ses jugements sur les ’ilal sont la base de tout ce qui suivit.
Faits marquants : Pendant la mihna (épreuve de la création du Coran), il céda sous la contrainte, ce qu’Ahmad lui reprocha ; il se repentit, et al-Bukhârî n’en fit pas cas. Lorsqu’il arrivait dans une ville, on venait le voir plus que le prince. Il disait d’Ibn ’Uyayna : « Il m’a fait bénéficier de son savoir plus que je ne l’ai servi. » Il dictait ses hadiths les yeux fermés, tant sa mémoire était sûre. Il eut le chagrin de voir son père jugé faible par ses propres critères.
Témoignages : Al-Bukhârî : « Je ne me suis jamais senti petit qu’en présence d’Ibn al-Madînî. » Al-Nasâ’î : « C’est comme si Dieu l’avait créé pour le hadith. » Ibn ’Uyayna : « Vous me reprochez d’aimer ’Alî ; par Dieu, j’apprends de lui plus qu’il n’apprend de moi. » Ibn Ma’în : « Le plus savant en ’ilal. »
Élèves : Al-Bukhârî, Abû Dâwûd, Abû Hâtim, Abû Zur’a, Ibn Abî al-Dunyâ, al-Fasawî, Muhammad ibn Yahyâ al-Dhuhlî.
Héritage et portée : Ibn al-Madînî est le maître d’al-Bukhârî et le plus grand spécialiste des défauts cachés ; ses ouvrages sur les ’ilal, en partie conservés, sont le fondement de la discipline. Sa parole selon laquelle la compréhension du sens et la connaissance des hommes forment les deux moitiés de la science est une définition complète du hadith. Sa faiblesse pendant la mihna, puis son repentir accepté par ses pairs, montrent que le sunnisme distingue la défaillance humaine de la trahison doctrinale.
Paroles rapportées :
« Comprendre le sens des hadiths est la moitié de la science ; connaître les hommes de chaîne est l’autre moitié. »
« L‘hommage à un savant, c’est la connaissance de ses erreurs. »
À retenir : Le maître d’al-Bukhârî en critique du hadith ; « connaître les hommes de chaîne est la moitié de la science ».
51. Ahmad ibn Hanbal (164 – 241 H / 780 – 855)
Origine et naissance : Né à Bagdad (sa mère enceinte y arriva de Marw), Arabe pur de la tribu de Shaybân, descendant de Dhû al-Thudayya. Orphelin de père à trois ans.
Formation : Il commence le hadith à quinze ans chez Hushaym, puis voyage à Koufa, Bassora, La Mecque, au Yémen (chez ‘Abd al-Razzâq), en Syrie. Élève de Yahyâ al-Qattân, d’Ibn Mahdî, d’Ibn ’Uyayna, de Wakî’, d’Abû Yûsuf, de Muhammad al-Shaybânî, de Yazîd ibn Hârûn, d’al-Shâfi’î (qu’il vénérait). Il portait ses livres à quarante ans.
Spécialité : Hadith, fiqh, ascèse, défense du dogme sunnite. Auteur du Musnad (environ trente mille hadiths, trié pour l’islam), du Kitâb al-Zuhd, d’al-Radd ’alâ al-Zanâdiqa. Fondateur de l’école hanbalite, il refusa cependant qu’on note ses opinions personnelles.
Mérites : Il est « l’Imam d’Ahl al-Sunna » pour sa résistance durant la mihna. Il fit cinq pèlerinages, dont trois à pied. Il priait trois cents rak’a par jour et, après les coups reçus, cent cinquante. Il refusa jusqu’à sa mort tout cadeau des califes et fit de son fils Sâlih un renonçant.
Faits marquants : Sous al-Ma’mûn, al-Mu’tasim et al-Wâthiq, il refusa de professer que le Coran est créé ; il fut enchaîné, emprisonné vingt-huit mois, fouetté jusqu’à l’évanouissement devant le calife. Un bourreau disait avoir frappé de quoi tuer un éléphant. Sa parole à la question de comment endurer : « Ce n’est pas un grand mal, si l’on me fouette pour la vérité. » Le calife al-Mutawakkil lui rendit ensuite honneur et Ahmad refusa toutes ses faveurs, allant jusqu’à jeûner par crainte de manger de la nourriture provenant du Trésor. À sa mort, les sources parlent de centaines de milliers de participants à ses funérailles (les chiffres varient d’un biographe à l’autre et ne sont pas à prendre au pied de la lettre) ; on rapporte aussi des conversions nombreuses ce jour-là. Un voleur emprisonné avec lui, lui dit : « Je suis fouetté pour le vol et je tiens ; toi, tu es fouetté pour Dieu. » Ahmad y trouva du réconfort. Il raccommodait lui-même ses vêtements et vivait de la location d’une petite maison héritée.
Témoignages : Al-Shâfi’î : « Je suis sorti de Bagdad sans y laisser d’homme plus savant, plus pieux, plus scrupuleux et plus versé en fiqh qu’Ahmad. » Ibn Ma’în : « Les hommes veulent que nous soyons comme Ahmad ; par Dieu, nous ne pourrons jamais l’être. » Ishâq : « Ahmad est un argument entre Dieu et Ses serviteurs. » Ibn al-Madînî : « Dieu a fortifié la religion par deux hommes : Abû Bakr le jour de l’apostasie, et Ahmad le jour de la mihna. » Qutayba : « Sans Ahmad, l’innovation aurait triomphé. »
Élèves : Al-Bukhârî, Muslim, Abû Dâwûd, ses fils Sâlih et ’Abdullâh, Abû Zur’a, Abû Hâtim, al-Athram, al-Marrûdhî, Ibn Hânî, Ishâq al-Kawsaj, Abû Bakr al-Khallâl (recueilleur).
Héritage et portée : Ahmad a sauvé le dogme sunnite : sans sa résistance pendant la mihna, le mu’tazilisme imposé par l’État aurait pu devenir l’islam officiel. Son Musnad reste l’un des plus grands recueils de hadith. Son école, minoritaire pendant mille ans, est aujourd’hui celle de l’Arabie et a marqué tous les mouvements de retour aux textes. Ses paroles (« ne m’imite pas, prends là où j’ai pris », « entre nous et les hérétiques il y a les funérailles ») et son refus des cadeaux du calife qui l’avait réhabilité ont fixé pour toujours la figure de l’imam indépendant. Les chiffres de ses funérailles, même amplifiés, disent que Bagdad entière avait compris ce qu’il avait défendu.
Paroles rapportées :
« Entre nous et les hérétiques, il y a les funérailles. » (le peuple juge à qui il fait cortège).
« La science n’est pas dans la quantité des récits ; la science est un don de Dieu accordé à qui Il veut. »
« Ne m‘imite pas ; n’imite ni Mâlik, ni al-Shâfi‘î, ni al-Awzâ’î, ni al-Thawrî, mais prends là où ils ont pris. »
« La fondation de la Sunna pour nous est de s’attacher à ce sur quoi étaient les Compagnons du Messager de Dieu. »
« Quiconque prétend que le Coran est créé est un hérétique. »
« Dis à tes compagnons de faire preuve d‘humilité et de laisser la dispute : de la dispute naît l’égarement. »
À retenir : L’imam de la Sunna, fouetté par le calife et vainqueur de la mihna ; l’indépendance de la science face à l’État.
52. Abû Thawr (Ibrâhîm ibn Khâlid al-Kalbî) (170 – 240 H / 786 – 854)
Origine et naissance : Né à Bagdad, de la tribu de Kalb (Arabes yéménites).
Formation : D’abord partisan de l’opinion (ra’y) irakienne, il devint disciple d’al-Shâfi’î à son arrivée à Bagdad et abandonna le raisonnement pur pour le hadith. Élève de Sufyân ibn ‘Uyayna, de Wakî’, d’Ibn ’Ulayya, de Yazîd ibn Hârûn, d’Abû Mu’âwiya.
Spécialité : Fiqh, hadith. Fondateur d’une école qui prévalut en Azerbaïdjan et Arménie jusqu’au IVe siècle. Compté par tous les biographes parmi les moujtahidûn absolus.
Mérites : Ahmad ibn Hanbal disait : « Abû Thawr est pour moi au rang de Sufyân al-Thawrî. » Il fut le premier à rédiger les livres de fiqh d’al-Shâfi’î à Bagdad.
Faits marquants : Il passa des écoles de Koufa à celle d’al-Shâfi’î après un débat célèbre où il dit : « Sans al-Shâfi’î, je n’aurais jamais compris le Coran. » Il refusa la judicature. Il combattit les innovations à Bagdad et donna des fatwas indépendantes d’al-Shâfi’î sur de nombreuses questions ; al-Nawawî et Ibn Qudâma les citent en permanence comme avis d’un imam à part entière.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Je le connais depuis cinquante ans, comme un homme de Sunna. » Ibn Hibbân : « Un des imams de ce monde en fiqh, science, scrupule et vertu. » Al-Nasâ’î : « Digne de confiance. » Al-Dhahabî : « Le juriste indépendant, le moujtahid. »
Élèves : Abû Dâwûd, Ibn Mâjah, Abû Hâtim, al-Qâsim ibn Zakariyyâ, Abû Bakr al-Marrûdhî.
Héritage et portée : Abû Thawr est l’exemple du juriste qui change de méthode par conviction : formé dans l’opinion irakienne, il passe au hadith à l’écoute d’al-Shâfi’î, puis devient un imam indépendant dont les avis sont cités dans le Majmû’ d’al-Nawawî et le Mughnî d’Ibn Qudâma au même titre que ceux des quatre. Son école a régné en Azerbaïdjan et en Arménie : l’islam du Caucase a d’abord été « thawrite ». Il rappelle que l’unanimité des quatre écoles est le résultat d’une histoire, non d’un décret.
Paroles rapportées :
« Sans le hadith, nous serions restés dans le raisonnement nu, comme des aveugles. »
« Le meilleur des juristes est celui qui rapporte les preuves, non celui qui rapporte les opinions. »
À retenir : Le juriste passé de l’opinion au hadith, fondateur d’une école disparue ; l’exemple d’un savant qui change d’avis devant la preuve.
53. Al-Muzanî (Ismâ’îl ibn Yahyâ) (175 – 264 H / 791 – 878)
Origine et naissance : Né en Égypte, de la tribu de Muzayna. Élève favori d’al-Shâfi’î, qui dit de lui : « Al-Muzanî est le défenseur de mon école. »
Formation : Élève d’al-Shâfi’î, de Nu’aym ibn Hammâd, d’Ibn Wahb.
Spécialité : Fiqh shâfi’ite, dialectique, ascèse. Auteur du Mukhtasar, l’abrégé sur lequel s’est construite toute l’école shâfi’ite (« aucune jeune fille n’apporte en dot autre chose qu’une copie du Mukhtasar », disait-on en Égypte).
Mérites : Il réunit science, scrupule et dévotion. Il lavait les morts pour se rappeler la mort, et lava al-Shâfi’î. Il se privait de manger pour donner et récitait le Coran par pauvreté de cœur.
Faits marquants : Il ne rapporta que rarement, par crainte de l’erreur, et réviser un chapitre du Mukhtasar lui prenait des mois. Il aurait rédigé son abrégé en changeant vingt fois ses conclusions. Lorsqu’il manquait un mot dans une prière, il la recommençait. Al-Shâfi’î disait de lui : « S’il débattait avec Satan, il l’emporterait. » Il fut le maître de la génération suivante d’Égypte, jusqu’aux Ibn Surayj et aux Khorasaniens.
Témoignages : Al-Shâfi’î : « Al-Muzanî, le défenseur de mon école. » Al-Dhahabî : « L’imam, le savant, l’ascète, le juriste de l’Égypte. » Abû Ishâq al-Shîrâzî : « Il fut un ascète, un savant, un moujtahid, un argumentateur puissant. » Abû Zur’a : « Digne de confiance. »
Élèves : Ibn Khuzayma, al-Tahâwî (son neveu), Zakariyyâ al-Sâjî, Ibn Abî Hâtim, Abû Ja’far al-Tirmidhî, Ibn Surayj (par la lecture de ses livres).
Héritage et portée : Le Mukhtasar d’al-Muzanî est le livre sur lequel toute l’école shâfi’ite s’est construite : les grands traités (al-Hâwî d’al-Mâwardî, Nihâyat al-Matlab d’al-Juwaynî) en sont des commentaires, et la formule « pas de dot sans un Mukhtasar » dit sa diffusion. Son indépendance, qui le fit contredire al-Shâfi’î sur bien des points, montre qu’un disciple fidèle n’est pas un imitateur. Son ascèse (laver les morts, jeûner, réciter) unit chez lui le juriste et l’homme de Dieu.
Paroles rapportées :
« Je lis la Risâla d‘al-Shâfi’î depuis cinquante ans, et je n’y suis jamais entré sans en tirer un bénéfice nouveau. »
« Il n‘y a pas d’excuse pour le paresseux avec une jambe saine et un livre à portée. »
« L‘humilité est le sommet de la science ; le savant orgueilleux est un ignorant qui l’ignore. »
À retenir : Le défenseur de l’école shâfi’ite et l’auteur de son abrégé fondateur ; « il n’y a pas d’excuse pour le paresseux avec un livre à portée ».
54. Muhammad ibn Ismâ’îl al-Bukhârî (194 – 256 H / 810 – 870)
Origine et naissance : Né à Boukhara (Transoxiane), d’une famille persane dont l’aïeul Bardizbah était mazdéen. Orphelin de père, aveugle enfant puis guéri après un rêve de sa mère, il commence à mémoriser le hadith à dix ans.
Formation : À seize ans, il part en pèlerinage avec sa mère et son frère et reste au Hijâz ; il étudie à Bassora, Koufa, Bagdad, en Syrie, en Égypte, au Khorasan, chez plus de mille maîtres : Ibn al-Madînî, Ahmad, Ibn Ma’în, Ishâq, Ibn Râhawayh, Ibn Abî Shayba, Qutayba, Makkî ibn Ibrâhîm, al-Humaydî.
Spécialité : Hadith, sa critique, fiqh. Auteur d’al-Jâmi’ al-Sahîh (le livre le plus authentique après le Coran), d’al-Adab al-Mufrad, des trois Târîkh, de Khalq Af’âl al-’Ibâd. Il fit en outre le fiqh de sa collection par ses titres de chapitres.
Mérites : Il choisit ses 7 275 hadiths (2 602 sans répétition) parmi six cent mille, en travaillant seize ans, ne posant un hadith qu’après un bain, deux rak’a et l’invocation. Il composa les titres de son livre entre la tombe du Prophète et le minbar.
Faits marquants : À Bagdad, les maîtres tentèrent de le tromper : dix hommes lui récitèrent cent hadiths aux chaînes intentionnellement mélangées ; il répéta les cent hadiths dans l’ordre, chacun avec sa bonne chaîne, ce qui stupéfia l’assemblée. Il passait ses nuits à la lumière d’une lampe qu’il rallumait jusqu’à vingt fois pour noter ce qui lui venait. Il fut chassé de Nishapur par la jalousie de Muhammad ibn Yahyâ al-Dhuhlî, à propos de sa formule « ma prononciation du Coran est créée », puis expulsé de Boukhara par le gouverneur, à qui il avait refusé d’enseigner ses enfants en privé (« la science ne va pas aux portes des princes »). Exilé à Khartank, village près de Samarcande, il invoqua : « Ô Dieu, la terre est devenue étroite pour moi malgré son étendue ; reprends-moi », et mourut la nuit de la fête de la rupture du jeûne. Il dit n’avoir jamais fait de médisance depuis qu’il avait su qu’elle était interdite.
Témoignages : Ahmad ibn Hanbal : « Le Khorasan n’a produit personne comme Muhammad ibn Ismâ’îl. » Ibn Khuzayma : « Sous la voûte du ciel, personne n’est plus savant en hadith qu’al-Bukhârî. » Muslim, lui baisant le front : « Laisse-moi baiser tes pieds, ô maître des maîtres, seigneur des hommes du hadith, médecin des hadiths dans leurs défauts. » Al-Tirmidhî : « Je n’ai vu ni en Irak ni au Khorasan personne de plus savant en ’ilal, en histoire et en chaînes que Muhammad ibn Ismâ’îl. »
Élèves : Muslim, al-Tirmidhî, al-Nasâ’î, Ibn Khuzayma, Abû Zur’a, Abû Hâtim, al-Firabrî (transmetteur du Sahîh), Ibn Abî al-Dunyâ, al-Dârimî.
Héritage et portée : Le Sahîh d’al-Bukhârî est, par consensus des sunnites, le livre le plus authentique après le Coran : seize ans de travail, six cent mille hadiths examinés, sept mille retenus, chacun pesé après une prière. Ses titres de chapitres forment un traité de fiqh ; ses trois Târîkh sont la base de toute la biographie des transmetteurs. L’épreuve de Bagdad (cent hadiths aux chaînes mélangées, restitués dans l’ordre) est l’exemple le plus célèbre de mémoire savante. Son exil et sa mort près de Samarcande, pour avoir refusé d’enseigner en privé aux enfants du gouverneur, illustrent l’égalité de tous devant la science. Les critiques de deux cents chaînes par al-Dâraqutnî, et les réponses point par point d’Ibn Hajar, prouvent que ce livre est entré dans la tradition par l’examen, non par la vénération.
Paroles rapportées :
« J‘espère rencontrer Dieu sans qu’Il me demande compte d’une médisance contre quiconque. »
« Je n‘ai mis dans mon livre que ce qui est authentique, et j’ai laissé beaucoup d’authentique de peur de trop allonger. »
« Rien n‘est plus profitable pour le hadith que la mémoire, l’ablution et la sincérité de l’intention. »
À retenir : L’auteur du livre le plus authentique après le Coran, chassé de sa ville pour avoir refusé d’aller aux portes du prince.
55. Dâwûd al-Zâhirî (Dâwûd ibn ’Alî al-Isbahânî) (201 – 270 H / 817 – 884)
Origine et naissance : Né à Koufa (ou Kachan) d’une famille d’Ispahan, il grandit à Bagdad.
Formation : D’abord shâfi’ite fervent, il étudia auprès d’Ishâq ibn Râhawayh (qui déclencha son admiration pour la preuve textuelle), d’Abû Thawr, de Sulaymân ibn Harb, de Qa’nabî, de Musaddad.
Spécialité : Fiqh du sens apparent (zâhir) des textes, refus de l’analogie et du taqlîd. Fondateur de l’école zâhirite, qui eut des juges et des savants à Bagdad et, plus tard, en Andalousie avec Ibn Hazm.
Mérites : Il fut le premier à composer un livre sur les mérites d’al-Shâfi’î, puis rompit avec les shâfi’ites sur la question de l’analogie. Son cercle à Bagdad rassemblait quatre cents étudiants « en manteaux verts ».
Faits marquants : Il fut le premier, à Bagdad, à professer publiquement « pas d’analogie en religion ». Ahmad ibn Hanbal refusa de le recevoir parce qu’on lui avait rapporté qu’il disait « le Coran est chose nouvelle », propos qu’il niait. Il vivait pauvre et refusait les honneurs ; ses écrits (dont un immense Kitâb al-Ijmâ’) sont perdus. Sa fatwa la plus connue : il donnait la preuve textuelle de chaque avis en ne quittant jamais la lettre du texte, au point de tenir pour obligatoire l’ablution en toute circonstance mentionnée par un hadith apparent.
Témoignages : Abû Ishâq al-Shîrâzî le range parmi les moujtahidûn. Al-Dhahabî : « Un imam, ascète, très savant, mais on lui reproche une école exagérée dans la lettre. » Ibn Hazm : « Il connaissait plus de hadiths que quiconque. » Al-Khatîb : « Il fut un imam de fiqh, pieux, scrupuleux. »
Élèves : Son fils Muhammad ibn Dâwûd, Zakariyyâ al-Sâjî, Ibn al-Mughallis, Ruwaym, Niftawayh.
Héritage et portée : Dâwûd a fondé la seule école qui ait refusé l’analogie au nom du texte : la question qu’il posait (de quel droit étendre un jugement au-delà de ce que Dieu a dit ?) a obligé toutes les autres écoles à justifier leurs méthodes. Son école a eu des juges à Bagdad, puis s’est épanouie en Andalousie avec Ibn Hazm, avant de disparaître ; ses avis restent cités dans le droit comparé. Il illustre aussi la liberté du IIIe siècle : ancien admirateur d’al-Shâfi’î, il fonda un cercle de quatre cents étudiants sans être condamné par personne.
Paroles rapportées :
« Nul ne connaît la science tant qu‘il ne l’a pas prise du Livre et de la Sunna, sans se dire : untel a dit. »
« L‘imitation n’est permise qu’à celui qui ne peut comprendre ; et comprendre est possible à tout musulman de bonne volonté. »
À retenir : Le fondateur du zâhirisme, refus de l’analogie et de l’imitation ; une école minoritaire mais reconnue.
56. Abû Dâwûd al-Sijistânî (202 – 275 H / 817 – 889)
Origine et naissance : Né à Sijistân (Sistan, entre l’Iran et l’Afghanistan), de la tribu des Azd. Il s’établit à Bassora, à l’appel du prince al-Muwaffaq, pour la faire renaître par la science.
Formation : Voyages en Irak, en Syrie, en Égypte, au Hijâz, au Khorasan ; élève d’Ahmad ibn Hanbal (dont il fut proche), de Yahyâ ibn Ma’în, d’Ibn al-Madînî, de Qutayba, d’Abû al-Walîd al-Tayâlisî, de Musaddad.
Spécialité : Hadith, fiqh du hadith. Auteur du Sunan (4 800 hadiths triés parmi cinq cent mille), livre que les juristes tinrent pour leur bréviaire. Il indiqua les faiblesses de chaque hadith sans dissimulation.
Mérites : On disait qu’à ses seuls Sunan et au Coran, un juriste pouvait suffire. Il présenta son livre à Ahmad ibn Hanbal, qui l’approuva. Il portait une manche large et une manche étroite : la large pour ses livres, l’étroite parce qu’il n’avait pas besoin de plus, expliquait-il.
Faits marquants : Le prince al-Muwaffaq vint le voir et lui demanda trois choses : s’installer à Bassora, enseigner à ses fils, et tenir pour eux un cercle particulier. Abû Dâwûd accepta les deux premières et refusa la troisième : « Les hommes sont égaux devant la science. » Il disait avoir écrit cinq cent mille hadiths du Prophète et n’en avoir retenu que ce que contient son livre, y ajoutant quatre hadiths « qui suffisent à la religion » : celui sur les actes selon l’intention, celui sur la perfection de l’islam qui consiste à délaisser ce qui ne nous regarde pas, celui sur la foi qui n’est complète que si l’on aime pour son frère ce qu’on aime pour soi, et celui sur le licite et l’illicite évidents.
Témoignages : Mûsâ ibn Hârûn : « Abû Dâwûd a été créé en ce monde pour le hadith, et dans l’autre pour le Paradis. » Al-Hâkim : « Le maître des gens du hadith de son temps, sans conteste. » Abû Bakr al-Khallâl : « L’imam de son temps ; il s’est distingué par une science que personne ne partageait. » Al-Khattâbî : « Nul livre de science comparable au Sunan. »
Élèves : Al-Tirmidhî, al-Nasâ’î, son fils Abû Bakr ibn Abî Dâwûd, Abû ’Awâna, al-Lu’lu’î, Ibn Dâsa (transmetteurs du Sunan), Abû Bishr al-Dûlâbî.
Héritage et portée : Les Sunan d’Abû Dâwûd sont le livre du juriste : chaque hadith y répond à une question de droit, et l’auteur y indique honnêtement les faiblesses. Sa lettre aux Mecquois décrivant sa méthode est le premier exposé d’une politique éditoriale du hadith. Ses « quatre hadiths qui suffisent à la religion » sont encore enseignés comme résumé de l’éthique musulmane. Son refus de réserver un cours aux fils du prince (« les hommes sont égaux devant la science ») est un principe qui distingue la madrasa islamique des écoles de cour.
Paroles rapportées :
« Il suffit à l’homme, pour sa religion, de quatre hadiths. »
« Le meilleur du hadith, c‘est ce qui est le plus proche de la lettre du Prophète, même s’il paraît difficile. »
À retenir : L’auteur du Sunan qui suffit au juriste ; « quatre hadiths suffisent à l’homme pour sa religion ».
57. Muslim ibn al-Hajjâj al-Naysâbûrî (204 – 261 H / 820 – 875)
Origine et naissance : Né à Nishapur, de la tribu arabe de Qushayr, dans une famille aisée de marchands de tissus.
Formation : Il commence le hadith à quatorze ans. Voyages au Hijâz (à dix-huit ans), en Irak, en Égypte, en Syrie ; élève d’Ahmad ibn Hanbal, d’Ishâq ibn Râhawayh, d’Ibn Ma’în, de Qutayba, d’Abû Bakr ibn Abî Shayba, d’Ibn al-Madînî, et surtout d’al-Bukhârî.
Spécialité : Hadith et sa critique. Auteur du Sahîh (environ 4 000 hadiths sans répétition, sur trois cent mille), remarquable par l’ordonnancement de ses chaînes et ses introductions théoriques. Auteur aussi du Kitâb al-Tamyîz, d’al-Kunâ, de Tabaqât.
Mérites : Il classa son Sahîh en quinze ans, ne le publia qu’après l’avoir soumis à Abû Zur’a al-Râzî pour éliminer tout hadith sur lequel celui-ci exprimait un doute. Il ne quitta jamais al-Bukhârî durant la crise de Nishapur.
Faits marquants : Quand al-Dhuhlî interdit à ses auditeurs d’assister aux cours d’al-Bukhârî, Muslim se leva et lui renvoya tous les feuillets qu’il avait écrits de lui, par fidélité à son maître. Sa mort a une cause curieuse, rapportée par al-Hâkim : un homme lui demanda un hadith qu’il ne parvenait pas à retrouver ; il rentra chercher dans ses livres, avec devant lui un panier de dattes qu’il mangeait sans y prendre garde, une à une, jusqu’à en être malade et mourir. Il fréquentait toutes les factions de Nishapur sans se compromettre.
Témoignages : Ishâq ibn Râhawayh : « Quel homme sera Muslim ! » Ibn Abî Hâtim : « Digne de confiance, un hâfiz. » Al-Hâkim : « Muslim a fait pour le hadith ce que personne n’a fait à Nishapur. » Abû ’Alî al-Naysâbûrî : « Sous la voûte du ciel, il n’y a pas de livre plus authentique que celui de Muslim. »
Élèves : Al-Tirmidhî, Ibn Khuzayma, Abû ’Awâna, Ibrâhîm ibn Muhammad ibn Sufyân (transmetteur du Sahîh), Abû Hâtim al-Râzî, Makkî ibn ’Abdân, Ibn Abî Hâtim.
Héritage et portée : Le Sahîh de Muslim est le second pilier du hadith sunnite : plus rigoureux qu’al-Bukhârî dans la présentation des chaînes, il regroupe toutes les versions d’un hadith au même endroit, ce qui en fait l’outil préféré des chercheurs. Son introduction est le premier texte méthodologique sur la critique du hadith. Sa fidélité à al-Bukhârî, quand tous l’abandonnaient, et sa mort en cherchant un hadith parmi des dattes sont deux images de l’attachement total à la science. Al-Nawawî en a fait le commentaire de référence.
Paroles rapportées :
« Je n‘ai mis dans ce livre que ce qui a obtenu le consensus. » (au sens : les critères d’authenticité admis par tous).
« Il faut être un chirurgien de la chaîne : distinguer le sûr du malade et mettre chaque hadith à sa place. »
À retenir : Le compilateur du second Sahîh, fidèle à al-Bukhârî jusqu’à la disgrâce ; la méthode et l’ordonnancement des chaînes.
58. Ibn Mâjah (Muhammad ibn Yazîd al-Qazwînî) (209 – 273 H / 824 – 887)
Origine et naissance : Né à Qazwîn (Iran), affranchi des Rabî’a. Le nom Mâjah serait celui de sa mère.
Formation : Voyages à Rayy, Bassora, Koufa, Bagdad, en Syrie, en Égypte, au Hijâz ; élève d’Abû Bakr ibn Abî Shayba, de Muhammad ibn ’Abdillâh ibn Numayr, de Jubâra, d’Ibrâhîm ibn al-Mundhir, de Hishâm ibn ’Ammâr.
Spécialité : Hadith, exégèse, histoire. Auteur du Sunan (4 341 hadiths), sixième des « Six Livres », d’un tafsîr et d’une histoire de Qazwîn perdus.
Mérites : Son Sunan contient des hadiths inconnus des cinq autres livres, y compris des textes faibles qu’il a délibérément inclus ; les savants ont admiré son ordonnancement, que certains comme al-Dhahabî tenaient pour le meilleur des Six Livres.
Faits marquants : Il présenta son Sunan à Abû Zur’a al-Râzî, qui le loua mais releva une trentaine de hadiths faibles, ce qui n’entrava pas sa diffusion. Le livre ne fut compté parmi les Six qu’au VIe siècle, sur décision d’Ibn Tâhir al-Maqdisî et d’Ibn al-Qaysarânî, qui le préférèrent au Muwatta’ pour ses hadiths supplémentaires. Ibn Mâjah demeurait modeste, disant : « Je n’ai voulu qu’aider les juristes. »
Témoignages : Al-Khalîlî : « Un homme digne de confiance, grand, apprécié de tous, un argument, connaissant le hadith. » Abû Ya’lâ al-Khalîlî : « Il avait une bonne connaissance et une bonne mémoire. » Al-Dhahabî : « Le hâfiz, l’exégète, l’auteur du Sunan et du Târîkh. »
Élèves : ’Alî ibn Sa’îd al-’Askarî, Ibrâhîm ibn Dînâr al-Jarshî, Abû al-Hasan al-Qattân (transmetteur du Sunan), Ahmad ibn Ibrâhîm al-Qazwînî.
Héritage et portée : Ibn Mâjah a complété le corpus : ses Sunan contiennent près de mille cinq cents hadiths absents des cinq autres livres. Son admission tardive parmi les Six, décidée au VIe siècle, montre que la liste des livres canoniques s’est formée par usage et non par décret. Les savants ont signalé ses hadiths faibles sans pour autant l’écarter : le sunnisme n’a jamais prétendu que ses recueils étaient infaillibles, il les a annotés.
Paroles rapportées :
« Que vaut le savant qui ne suit pas ce qu‘il rapporte ? Ce livre est un argument contre moi-même avant de l’être contre les autres. »
« Dieu est témoin que je n‘ai mis dans ce recueil que ce que j’ai entendu. »
À retenir : L’auteur du sixième des Six Livres, modeste et utile aux juristes.
59. Al-Tirmidhî (Muhammad ibn ’Îsâ) (209 – 279 H / 824 – 892)
Origine et naissance : Né à Tirmidh (sur l’Amou-Daria, Ouzbékistan actuel), de la tribu arabe de Sulaym ; il devint aveugle à la fin de sa vie, dit-on à force de pleurer.
Formation : Élève d’al-Bukhârî (dont il fut le disciple le plus attaché), de Muslim, d’Abû Dâwûd, de Qutayba, d’Ishâq, d’Ibn Abî ’Umar, d’Abû Mus’ab, de Muhammad ibn Bashshâr.
Spécialité : Hadith, sa critique, fiqh comparé. Auteur du Jâmi’ (Sunan al-Tirmidhî, 3 956 hadiths), qui présente pour chaque hadith les opinions des juristes et un jugement d’authenticité, ainsi que du Kitâb al-’Ilal et des Shamâ’il (description du Prophète).
Mérites : Il inventa la catégorie « hasan » (bon), intermédiaire entre authentique et faible, et est le premier à avoir noté systématiquement le degré de chaque hadith. Il disait : « Celui qui a mon livre dans sa maison, c’est comme si un prophète y parlait. »
Faits marquants : Sa mémoire fut éprouvée : il demanda à un maître de lui réciter des hadiths qu’il avait perdus, et lui répéta en retour tout d’un trait ; le maître refusa de le croire et lui en récita quarante nouveaux qu’al-Tirmidhî répéta aussitôt. Al-Bukhârî lui dit : « J’ai profité de toi plus que tu n’as profité de moi. » Il pleurait au point de devenir aveugle, à cause de la crainte de Dieu et par affliction de la mort d’al-Bukhârî. Le Jâmi’ fut présenté aux savants du Hijâz, de l’Irak et du Khorasan, qui l’approuvèrent tous.
Témoignages : Al-Bukhârî : « J’ai profité de toi plus que tu n’as profité de moi. » Al-Hâkim : « Après la mort d’al-Bukhârî, personne au Khorasan ne fut comme Abû ’Îsâ en science, en mémoire, en scrupule et en ascèse. » Ibn Hibbân : « Il faisait partie de ceux qui ont rassemblé, composé, mémorisé et dialogué. » Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz. »
Élèves : Abû Bakr Ahmad ibn Ismâ’îl al-Samarqandî, Makhûl ibn al-Fadl, Muhammad ibn Mahbûb al-Marwazî, Abû al-‘Abbâs al-Mahbûbî (transmetteur du Jâmi’).
Héritage et portée : Al-Tirmidhî a inventé la catégorie du hadith « bon » (hasan), qui permet de graduer la fiabilité au lieu de tout diviser en authentique et faible ; il est le premier à juger chaque hadith explicitement et à rapporter les avis des juristes pour chacun. Son Jâmi’ est donc à la fois recueil de hadith et manuel de droit comparé. Ses Shamâ’il, description physique et morale du Prophète, sont le livre le plus lu sur ce sujet. Sa cécité, attribuée à ses larmes, en fait aussi une figure de dévotion.
Paroles rapportées :
« Ce livre est un argument, celui qui l‘a chez lui est comme s’il avait chez lui un prophète qui parle. »
« J‘ai composé ce Jâmi’ et je l‘ai présenté aux savants du Hijâz, de l’Irak et du Khorasan : ils l’ont approuvé. »
À retenir : L’inventeur du degré « hasan » et de la présentation des avis des juristes pour chaque hadith.
60. Al-Nasâ’î (Ahmad ibn Shu’ayb) (215 – 303 H / 830 – 915)
Origine et naissance : Né à Nasâ (Khorasan, Turkménistan actuel). Il partit à quinze ans pour Qutayba ibn Sa’îd à Balkh et y resta un an.
Formation : Voyages au Hijâz, en Irak, en Syrie, en Égypte (où il s’installe à Fustât), en Mésopotamie ; élève de Qutayba, d’Ishâq ibn Râhawayh, de Hishâm ibn ’Ammâr, d’Abû Dâwûd, de Muhammad ibn Bashshâr, de ’Alî ibn Hujr.
Spécialité : Hadith et critique des transmetteurs, dans laquelle il est le plus rigoureux des auteurs des Six Livres (plus exigeant que Muslim dans le choix des hommes, disent les savants). Auteur des Sunan al-Kubrâ et du Mujtabâ (Sunan al-Sughrâ, 5 761 hadiths), du Kitâb al-Du’afâ’ (transmetteurs faibles), et des Khasâ’is ’Alî.
Mérites : Il jeûnait un jour sur deux (jeûne de Dâwûd), portait des vêtements soignés, participa aux campagnes en Égypte avec le gouverneur, et prit soin de ne pas fréquenter le pouvoir malgré ses relations. Il eut quatre épouses et des concubines et disait manger du poulet et boire de l’eau pour garder sa vigueur, sans rien de plus.
Faits marquants : Vieux, il se rendit à Damas, où il constata l’aversion pour ’Alî ; il rédigea ses Khasâ’is ’Alî pour guider les gens. On lui demanda : « Que dis-tu des mérites de Mu’âwiya ? » Il répondit : « Je ne connais rien en sa faveur, sinon : « que Dieu ne rassasie pas son ventre » », ce qui déclencha une émeute ; on le frappa, le piétina et il fut traîné hors de la mosquée. Il se fit transporter à La Mecque (ou à Ramla selon d’autres) et y mourut de ses blessures. Il est considéré comme mort martyr.
Témoignages : Al-Dâraqutnî : « Abû ’Abd al-Rahmân est préféré à tous ceux qui sont mentionnés en cette science de son temps. » Al-Hâkim : « Sa parole sur la critique des hommes vaut plus que celle de tous. » Ibn Yûnus : « Un imam en hadith, digne de confiance, sûr, hâfiz. » Al-Dhahabî : « Il fut plus rigoureux que Muslim sur les hommes. »
Élèves : Al-Tabarânî, Abû Bakr ibn al-Sunnî (transmetteur du Mujtabâ), Ibn al-Ahmar, al-Hasan ibn al-Khidr al-Asyûtî, Abû ’Alî al-Naysâbûrî, Hamza al-Kinânî.
Héritage et portée : Al-Nasâ’î est le plus exigeant des auteurs des Six Livres sur les transmetteurs, et ses jugements sont tenus pour supérieurs à ceux de Muslim. Ses Khasâ’is ‘Alî, composés pour guérir Damas de sa haine du quatrième calife, et sa mort sous les coups de la foule, font de lui un martyr de l’équité entre les Compagnons. Son Kitâb al-Du’afâ’ est un instrument de travail toujours utilisé. Sa vigueur (quatre épouses, campagnes militaires, jeûne de David) rappelle que l’ascèse sunnite n’est pas la mortification.
Paroles rapportées :
« Lorsque les gens s’accordent à abandonner un transmetteur, il est abandonné, même si je ne vois pas pourquoi. »
« Quand je suis venu à Damas, ceux qui s‘écartaient de’Alî étaient nombreux ; j’ai composé le livre de ses mérites pour que Dieu les guide. »
À retenir : Le plus rigoureux des Six sur les hommes de chaîne, mort de coups pour avoir refusé d’inventer des mérites à Mu’âwiya.
61. Ibn Khuzayma (Muhammad ibn Ishâq al-Naysâbûrî) (223 – 311 H / 838 – 924)
Origine et naissance : Né à Nishapur, de la tribu arabe de Sulaym. Enfant, il apprit le Coran puis demanda à son père la permission de voyager ; celui-ci exigea d’abord qu’il achève sa lecture entière, ce qu’il fit.
Formation : Élève d’Ishâq ibn Râhawayh, de Muhammad ibn Humayd, d’al-Muzanî (en Égypte, pour le fiqh shâfi’ite), de Bundâr, d’Ibn Abî ‘Umar, d’al-Rabî’ al-Murâdî ; il fréquenta al-Bukhârî et Muslim.
Spécialité : Hadith, fiqh shâfi’ite, dogme. Auteur du Sahîh Ibn Khuzayma (le premier « Sahîh » après ceux d’al-Bukhârî et de Muslim) et du Kitâb al-Tawhîd. Surnommé « l’Imam des imams ».
Mérites : Il fut le moujtahid le plus complet de Nishapur ; ses disciples, dont Ibn Hibbân, le placent au-dessus de tous. Il ne rapportait jamais un hadith sans en vérifier lui-même la chaîne, et déclara : « Je n’ai jamais imité personne. »
Faits marquants : Sa mémoire lui permettait de retrouver la place d’un hadith dans ses livres sans les ouvrir. Il disait ne pas comprendre le fiqh en dehors du hadith, et ne rendit jamais de fatwa sans preuve. Il eut une célèbre querelle avec ses disciples influencés par Ibn Kullâb sur la question de la parole divine, et se brouilla avec quelques-uns. Ibn Hibbân raconte que ses jugements en science se prononçaient devant le sultan sans crainte, et qu’il refusa d’inscrire sa science dans les registres du pouvoir.
Témoignages : Al-Dâraqutnî : « Ibn Khuzayma était un imam sûr, sans égal. » Abû ’Alî al-Naysâbûrî : « Je n’ai pas vu de semblable à Ibn Khuzayma ; il déduisait les jugements du hadith comme d’une source jaillissante. » Ibn Hibbân : « Je n’ai vu personne sur la surface de la terre qui connaisse le fiqh de la Sunna et retienne ses expressions comme Muhammad ibn Ishâq ibn Khuzayma. » Al-Dhahabî : « Le hâfiz, l’imam des imams, le maître de l’islam. »
Élèves : Al-Bukhârî et Muslim (qui rapportent de lui dans leurs recueils hors Sahîh), Ibn Hibbân, Abû ’Alî al-Naysâbûrî, Abû Ahmad ibn ’Adî, Abû Bakr al-Ismâ’îlî, Abû Hâmid ibn al-Sharqî.
Héritage et portée : Ibn Khuzayma est le troisième « Sahîh » de la tradition, et le juriste qui déduisait le droit directement du hadith sans imiter personne. Son Kitâb al-Tawhîd est un exposé des attributs divins selon la méthode des Anciens, cité par tous les théologiens ; ses réserves envers l’influence du kalâm sur ses propres élèves annoncent le débat qui traversera les siècles suivants. Il montre que le sunnisme du IVe siècle unissait la rigueur du hadith et l’indépendance du fiqh.
Paroles rapportées :
« Je n’ai jamais imité personne ; je prends de la Sunna ce que je puis en vérifier. »
« Je suis sûr de tout ce que je rapporte, comme je suis sûr de ma propre naissance. »
À retenir : L’Imam des imams, qui n’imita jamais personne ; le fiqh déduit du hadith.
62. Muhammad ibn Jarîr al-Tabarî (224 – 310 H / 839 – 923)
Origine et naissance : Né à Âmul (Tabaristan, au sud de la Caspienne), de famille persane aisée. Il mémorisa le Coran à sept ans, dirigea la prière à huit, écrivit le hadith à neuf. Son père, à la suite d’un rêve, décida de le consacrer à la science et lui envoya jusqu’à sa mort une pension qui ne lui manqua jamais.
Formation : À douze ans, il quitte Âmul pour Rayy, Bagdad (il manque Ahmad ibn Hanbal de peu), Bassora, Koufa, la Syrie, l’Égypte (chez les disciples de Mâlik et d’al-Shâfi’î, al-Rabî’ al-Murâdî et Ibn ‘Abd al-Hakam), puis retour à Bagdad ; élève d’Ibn Humayd, d’Ahmad ibn Manî’, d’Ishâq ibn Abî Isrâ’îl.
Spécialité : Exégèse, histoire, fiqh, lectures coraniques, usûl. Auteur de Jâmi’ al-Bayân (le plus grand tafsîr classique), du Târîkh al-Rusul wa-l-Mulûk (histoire universelle), de Tahdhîb al-Âthâr, d’Ikhtilâf al-Fuqahâ’. Fondateur de l’école jarîriyya, disparue au Ve siècle.
Mérites : On calcule qu’il écrivit quarante feuillets par jour pendant quarante ans. Il annonça à ses élèves un tafsîr de trente mille pages ; devant leur découragement, il le réduisit à trois mille en disant : « Les ambitions sont mortes. » Il refusa la judicature et l’office de vizir, ainsi que toute rétribution.
Faits marquants : Il s’attira la haine des hanbalites de Bagdad pour ne pas avoir compté Ahmad parmi les juristes dans son Ikhtilâf ; on lui jeta des pierres et l’on empêcha ses cours ; il fut enterré de nuit dans sa maison par crainte des émeutes. Il refusa de recevoir du vizir un cadeau de dix mille dirhams, et vivait de la vente de sa terre. Il refusa de manger chez les puissants, mais accepta les invitations des pauvres. Une anecdote : au retour d’Égypte, il fit une partie de sa route sans argent et vendit les manches de sa chemise pour manger.
Témoignages : Al-Khatîb al-Baghdâdî : « Il a réuni les sciences comme personne de son temps ; il était hâfiz du Coran, savant en lectures, en sens, en jugements, en Sunna, en histoire. » Ibn Khuzayma, ayant lu son tafsîr : « Je ne connais personne sur la face de la terre de plus savant qu’Ibn Jarîr. » Al-Nawawî : « Personne n’a composé un tafsîr comme le sien. » Ibn Taymiyya : « Le plus authentique des tafsîrs. » Al-Suyûtî : « Le plus grand des exégètes. »
Élèves : Al-Tabarânî, Ibn Abî Hâtim, Abû al-Qâsim al-Tabarânî, Ahmad ibn Kâmil (juge et biographe), Abû Bakr ibn al-Anbârî (élève en lectures), al-Mu’âfâ ibn Zakariyyâ (continuateur).
Héritage et portée : Al-Tabarî est le premier historien universel de l’islam et l’auteur du plus grand tafsîr : son Jâmi’ al-Bayân rapporte pour chaque verset toutes les explications des Anciens avec leurs chaînes, puis tranche ; Ibn Taymiyya et al-Suyûtî le tiennent pour le plus sûr. Son Târîkh est la source de toute l’histoire des trois premiers siècles. Son école juridique, indépendante, a disparu ; sa persécution par les hanbalites de Bagdad et son enterrement nocturne montrent que la rigueur d’un savant pouvait heurter la ferveur d’une foule. Ses quarante feuillets quotidiens pendant quarante ans restent le record de la production savante.
Paroles rapportées :
« La science ne se donne pas à qui ne se donne pas entièrement à elle. »
« Je m‘étonne de ceux qui lisent le Coran sans en comprendre l’interprétation : quel plaisir trouvent-ils à le lire ? »
Devant les trente mille feuillets : « Dieu est grand, les ambitions sont mortes ! »
À retenir : L’auteur de la plus grande exégèse et de la première histoire universelle ; quarante feuillets par jour pendant quarante ans.
63. Abû Mansûr al-Mâturîdî (v. 238 – 333 H / v. 853 – 944)
Origine et naissance : Né à Mâturîd, quartier de Samarcande, d’origine persane ou turque ; descendant d’Abû Ayyûb al-Ansârî selon une tradition familiale.
Formation : Élève d’Abû Bakr al-Jûzjânî, d’Abû Nasr al-’Iyâdî, de Nusayr ibn Yahyâ al-Balkhî, transmettant le kalâm hanafite d’Abû Hanîfa (dont il rattache sa chaîne à Abû Yûsuf et Muhammad).
Spécialité : Théologie sunnite (kalâm), exégèse, usûl. Auteur du Kitâb al-Tawhîd et de Ta’wîlât Ahl al-Sunna (tafsîr). Fondateur de l’école mâturîdite, qui devint la théologie officielle du hanafisme (Transoxiane, Turquie, Inde).
Mérites : Surnommé « l’Imam de la Guidée » (Imâm al-Hudâ) et « Chef des sunnites », il réfuta les mu’tazilites, les Karramites, les batinites, les dualistes, le tout en s’appuyant sur les principes d’Abû Hanîfa (foi comme assentiment, capacité rationnelle de connaître Dieu, sagesse divine des actes).
Faits marquants : Sa vie est peu documentée, ce qui contraste avec l’influence immense de sa doctrine ; il vécut retiré dans l’étude à Samarcande, refusant les postes. On rapporte que ses élèves le tenaient pour un miracle de rigueur, et qu’il composa ses réfutations contre les mu’tazilites d’Abû al-Qâsim al-Ka’bî, son contemporain de Balkh. Sa tombe à Samarcande, restaurée récemment, fut un lieu de visite. Il aurait dit qu’un homme qui accepte la raison sans la révélation est aveugle, et la révélation sans la raison est muet.
Témoignages : Abû al-Mu’în al-Nasafî : « Il a réuni les sciences des principes et des branches ; il est le porte-drapeau de la Sunna et de la communauté. » Al-Bayâdî : « Le maître des théologiens de la Transoxiane. » Al-Zabîdî : « Quand on dit Ahl al-Sunna wa-l-Jamâ’a, on entend les ash’arites et les mâturîdites. »
Élèves : Al-Hakîm al-Samarqandî, Abû al-Layth al-Bukhârî, Abû Muhammad al-Pazdawî, Abû Ahmad al-’Iyâdî.
Héritage et portée : Al-Mâturîdî a donné aux hanafites leur théologie : en Turquie, dans les Balkans, en Asie centrale et dans le sous-continent indien, le credo enseigné est le sien. Son Kitâb al-Tawhîd défend le dogme par la raison sans réduire la foi à la raison, et son tafsîr est l’un des premiers commentaires théologiques. Ses divergences avec al-Ash’arî, minimes (une dizaine de points de vocabulaire), ont été recensées par les savants pour montrer que les deux écoles ne sont qu’une seule orthodoxie à deux expressions.
Paroles rapportées :
« L‘homme n’a été créé que pour connaître Dieu par la raison et Lui rendre grâce par l’obéissance. »
« La foi est l’assentiment du cœur ; la prononciation de la langue est son expression, et les œuvres sont sa perfection. »
À retenir : Le théologien des hanafites, l’Imam de la Guidée ; foi, raison et révélation en équilibre.
64. Abû Ja’far al-Tahâwî (239 – 321 H / 853 – 933)
Origine et naissance : Né à Tahâ, village de Haute-Égypte, dans une famille arabe (Azd) de savants ; neveu d’al-Muzanî par sa mère.
Formation : Élevé dans le shâfi’isme chez son oncle al-Muzanî, il passa au hanafisme après avoir lu les livres de Muhammad al-Shaybânî, auprès d’Ahmad ibn Abî ’Imrân, juge hanafite d’Égypte. Élève aussi d’al-Nasâ’î, de Yûnus ibn ’Abd al-A’lâ, de Bakkâr ibn Qutayba, d’Ibn ’Abd al-Hakam.
Spécialité : Hadith, fiqh hanafite, dogme. Auteur de la ’Aqîda Tahâwiyya (résumé du dogme sunnite selon Abû Hanîfa, Abû Yûsuf et Muhammad, accepté par toutes les écoles), de Sharh Ma’ânî al-Âthâr, de Sharh Mushkil al-Âthâr, de Mukhtasar al-Tahâwî, d’un traité des contrats notariés (Shurût).
Mérites : Sa ’Aqîda est le credo sunnite le plus universellement enseigné, des Indes au Maghreb, sans distinction d’école. Il fut aussi le plus grand connaisseur du hadith parmi les hanafites.
Faits marquants : On raconte que son oncle al-Muzanî lui dit un jour, agacé : « Par Dieu, tu n’arriveras jamais à rien », ce qui le poussa à quitter l’école shâfi’ite ; il jura d’écrire un abrégé qui surpasserait celui de son oncle. Il fut le secrétaire du juge Bakkâr ibn Qutayba, refusa lui-même la judicature et vécut de notariat. Ses ouvrages sur le hadith prouvaient que le hanafisme repose sur les textes, contre ceux qui l’accusaient de n’être qu’opinion.
Témoignages : Ibn Yûnus : « Digne de confiance, sûr, juriste, intelligent ; nul comme lui ne lui succéda. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le hâfiz, le grand muhaddith et juriste de l’Égypte. » Ibn Kathîr : « Un des hâfiz dignes de confiance, un des maîtres du hadith. » Al-Kawtharî : « La colonne de l’islam en Égypte. »
Élèves : Al-Tabarânî, Abû al-Qâsim ibn Zâ’ida, Ibn al-Muqri’, al-Dâraqutnî (par ses livres), ’Abd al-’Azîz ibn Muhammad al-Jawharî.
Héritage et portée : La ’Aqîda Tahâwiyya est le credo commun des sunnites : rédigée par un hanafite d’après Abû Hanîfa, commentée par un hanbalite (Ibn Abî al-’Izz) et enseignée par les ash’arites, elle est le seul texte de dogme accepté par toutes les tendances. Ses formules sur la non-excommunication pour péché et sur la transcendance sans assimilation sont apprises par cœur du Maroc à l’Indonésie. Ses ouvrages de hadith ont prouvé que le hanafisme repose sur des textes, réfutant l’accusation de « droit par opinion ». Sa rupture avec son oncle shâfi’ite montre que le choix d’une école est aussi une histoire personnelle.
Paroles rapportées :
« Nous disons sur l‘unicité de Dieu, en croyant fermement par la grâce de Dieu : Dieu est un, sans associé… » (ouverture de la’Aqîda).
« Nous ne déclarons mécréant aucun des gens de la Qibla pour un péché, tant qu’il ne le juge pas licite. »
« Celui qui ne se garde pas de nier et d‘assimiler (Dieu à ses créatures) a glissé et n’a pas atteint la vraie transcendance. »
À retenir : L’auteur du credo accepté par toutes les écoles et le plus grand muhaddith des hanafites.
65. Ibn al-Mundhir (Muhammad ibn Ibrâhîm al-Naysâbûrî) (242 – 318 H / 856 – 930)
Origine et naissance : Né à Nishapur ; il s’installa à La Mecque, où il enseigna et mourut.
Formation : Élève de Muhammad ibn Maymûn, d’al-Rabî’ al-Murâdî et de Muhammad ibn ’Abdillâh ibn ’Abd al-Hakam (pour le fiqh shâfi’ite et malikite), d’Ishâq al-Kawsaj (le questionneur d’Ahmad), d’Abû Hâtim al-Râzî.
Spécialité : Fiqh comparé, consensus (ijmâ’), divergences des juristes. Auteur d’al-Awsat, d’al-Ishrâf ‘alâ Madhâhib al-’Ulamâ’, du Kitâb al-Ijmâ’ (recensement de sept cent soixante-cinq points de consensus), et d’un tafsîr. Formellement shâfi’ite, il est reconnu comme moujtahid absolu.
Mérites : Al-Dhahabî a dit : « Il fut dans le rang de l’ijtihad, n’imitant personne. » Al-Nawawî cite ses opinions comme celles d’un imam indépendant dans le Majmû’, et Ibn Qudâma dans le Mughnî.
Faits marquants : Il vécut à La Mecque dans une retraite pauvre, refusant les fonctions. Ses livres présentent les avis des Compagnons, des Tâbi’în et des quatre imams avec une neutralité rare, et il choisissait l’avis qu’il jugeait le plus conforme au hadith, s’écartant souvent d’al-Shâfi’î. Il est la principale source de tous les traités postérieurs sur le consensus ; Ibn Taymiyya disait de son Awsat : « Un livre sans pareil pour la connaissance du consensus et du désaccord. »
Témoignages : Al-Nawawî : « Il a atteint le rang de moujtahid absolu ; il n’imitait personne. » Al-Dhahabî : « Le juriste, le hâfiz, l’imam moujtahid, l’auteur des livres qu’aucun de ses contemporains n’a égalés. » Ibn ’Abd al-Barr : « Un imam en fiqh, digne de confiance. »
Élèves : Muhammad ibn Yahyâ ibn ‘Ammâr al-Dimyâtî, Abû Bakr ibn al-Muqri’, Muhammad ibn ’Abdillâh al-Shâfi’î.
Héritage et portée : Ibn al-Mundhir est le père du droit comparé : ses livres exposent les avis de tous les Compagnons, Successeurs et imams sur chaque question, puis choisissent selon la preuve. Son Kitâb al-Ijmâ’ est encore la référence pour savoir ce qui fait consensus. Sans lui, al-Nawawî et Ibn Qudâma n’auraient pas pu écrire leurs sommes. Sa reconnaissance comme moujtahid absolu au IVe siècle réfute l’idée que la porte de l’ijtihad se serait fermée après les quatre imams.
Paroles rapportées :
« Je ne prends que ce sur quoi ont convergé les gens de science, et pour le reste je pèse les preuves. »
« Le consensus est une preuve ; là où il n’y en a pas, retournez au Livre et à la Sunna. »
À retenir : Le moujtahid absolu du consensus ; ses livres sont la source de toutes les discussions sur l’accord des savants.
66. Abû al-Hasan al-Ash’arî (’Alî ibn Ismâ’îl) (260 – 324 H / 874 – 936)
Origine et naissance : Né à Bassora, descendant du Compagnon Abû Mûsâ al-Ash’arî. Orphelin de père, élevé par son beau-père Abû ’Alî al-Jubbâ’î, chef des mu’tazilites de Bassora.
Formation : Formé quarante ans dans le mu’tazilisme par al-Jubbâ’î, jusqu’à en devenir le porte-parole ; parallèlement, il étudie le hadith et le fiqh shâfi’ite auprès de Zakariyyâ al-Sâjî et d’autres.
Spécialité : Théologie sunnite (kalâm), réfutation des sectes. Auteur d’al-Ibâna ‘an Usûl al-Diyâna, de Maqâlât al-Islâmiyyîn (première histoire des sectes), du Kitâb al-Luma’, de Risâlat Istihsân al-Khawd fî ’Ilm al-Kalâm. Fondateur de l’école ash’arite, adoptée par les shâfi’ites, les malikites et une partie des hanbalites.
Mérites : Sa rupture avec le mu’tazilisme est l’un des tournants de l’histoire intellectuelle de l’islam ; il fonda un rationalisme au service de la doctrine sunnite, et se réclama dans l’Ibâna d’Ahmad ibn Hanbal.
Faits marquants : Le récit de sa conversion : il posa à al-Jubbâ’î la question des trois frères (un pieux, un mécréant, un mort enfant), montrant l’impossibilité pour le mu’tazilisme d’expliquer la justice divine ; al-Jubbâ’î resta muet. Il se retira quinze jours, puis monta en chaire un vendredi à la mosquée de Bassora et déclara : « Ceux qui me connaissent me connaissent ; ceux qui ne me connaissent pas, je suis Untel ; je professais la création du Coran, la non-vision de Dieu ; je m’en repens et me consacre à réfuter les mu’tazilites. » Puis il jeta son manteau en disant : « Je me dépouille de ma doctrine comme de ce vêtement. » Il vécut avec dix-sept dirhams par an d’un legs familial. Mourant à Bagdad, il chuchotait : « Que Dieu maudisse les mu’tazilites : ils ont brouillé et menti. »
Témoignages : Al-Khatîb al-Baghdâdî : « Le théologien, auteur des livres sur les sectes et la défense de la Sunna. » Ibn ’Asâkir lui consacra un livre entier (Tabyîn Kadhib al-Muftarî). Al-Bayhaqî : « Il a défendu la Sunna avec les armes de la raison. » Al-Dhahabî : « Le grand théologien, celui qui a réfuté le mu’tazilisme et suivi Ahmad ibn Hanbal. »
Élèves : Abû al-Hasan al-Bâhilî, Abû ’Abdillâh ibn Mujâhid, Bundâr ibn al-Husayn, Abû Sahl al-Su’lûkî, Abû Zayd al-Marwazî, Abû Bakr al-Qaffâl.
Héritage et portée : Al-Ash’arî a donné au sunnisme une théologie capable de répondre aux rationalistes avec leurs propres armes : l’école qui porte son nom est celle de la majorité des savants sunnites depuis mille ans (al-Bâqillânî, al-Juwaynî, al-Ghazâlî, al-Nawawî, Ibn Hajar). Sa conversion publique, sur le minbar de Bassora, est le récit fondateur du rejet du mu’tazilisme. Son Ibâna, où il se réclame d’Ahmad ibn Hanbal, montre que l’ash’arisme se voulait fidèle aux Anciens ; les débats entre ash’arites et hanbalites, réels, portent sur la méthode de défense du dogme et non sur le dogme lui-même.
Paroles rapportées :
« Notre parole que nous professons est de tenir au Livre de Dieu, à la Sunna de Son Prophète et à ce que rapportent les Compagnons, les Tâbi’în et les imams du hadith ; nous suivons ce que professait Ahmad ibn Hanbal, que Dieu illumine son visage. » (Ibâna)
« Dieu est établi sur Son Trône comme Il l’a dit ; nous ne disons ni comment ni pourquoi. »
« Dieu prend à témoin que je n’ai jamais rendu mécréant aucun de ceux qui prient vers la Qibla. » (parole rapportée au moment de sa mort)
À retenir : Le mu’tazilite repenti qui fonda la théologie sunnite en se réclamant d’Ahmad ibn Hanbal.
67. Abû al-Qâsim al-Tabarânî (Sulaymân ibn Ahmad) (260 – 360 H / 873 – 971)
Origine et naissance : Né à Tibériade (Palestine), de la tribu de Lakhm. Il commence le hadith à treize ans.
Formation : Trente-trois ans de voyages (Syrie, Égypte, Hijâz, Yémen, Irak, Perse, Jazîra) auprès de mille maîtres : Abû Zur’a al-Dimashqî, Ishâq al-Dabarî (transmetteur de ’Abd al-Razzâq), al-Nasâ’î, ’Alî ibn ’Abd al-’Azîz al-Baghawî, Bishr ibn Mûsâ. Il s’installe à Ispahan, où il enseigne soixante ans.
Spécialité : Hadith. Auteur des trois Mu’jam (al-Kabîr, classé par Compagnons, plus de soixante mille hadiths ; al-Awsat, classé par maîtres ; al-Saghîr), de la Du’â’, du Kitâb al-Sunna. Le plus grand collecteur de la seconde génération après les Six Livres.
Mérites : Il vécut jusqu’à cent ans, sa vue et sa mémoire intactes, et transmit plus que quiconque de son temps. Le prince d’Ispahan Ibn Rustam lui accorda une pension, ce qu’il accepta pour continuer sa collecte, tout en vivant pauvrement.
Faits marquants : À Ispahan, il fut la cible d’un jeune savant orgueilleux, Ibn Marduwayh (ou Abû Bakr al-Ji’âbî selon les versions), qui se vanta : « Je rapporte d’un maître ce que personne n’a. » Al-Tabarânî répondit : « Un tel m’a rapporté… » avec une chaîne plus haute, réduisant le jeune homme au silence. Interrogé sur son abondance, il disait : « Trente ans j’ai dormi sur des nattes. » Il aurait retrouvé dans la Mu’jam al-Awsat « l’âme de son âme », et disait : « Ce livre est mon âme. »
Témoignages : Abû Nu’aym al-Isbahânî : « Il fut l’un des hâfiz de la communauté, ayant réuni ce que personne n’a réuni. » Ibn Manda : « Un des hâfiz, digne de confiance. » Al-Dhahabî : « L’imam, le hâfiz, la sûreté, le muhaddith de l’islam, le porte-drapeau des voyageurs. »
Élèves : Abû Nu’aym al-Isbahânî, Ibn Manda, Ibn ’Uqda (contemporain), Abû Bakr ibn Marduwayh, Ibn Rîdha (transmetteur du Mu’jam al-Kabîr), Abû al-Husayn ibn Fâdhshâh.
Héritage et portée : Al-Tabarânî a sauvé des milliers de hadiths qui n’auraient pas survécu sans ses trois Mu’jam, et son Mu’jam al-Kabîr, classé par Compagnons, est un outil indispensable. Sa vie (trente ans sur une natte, cent ans de vie, soixante ans d’enseignement à Ispahan) illustre la persévérance de la collecte. Les savants signalent que ses recueils contiennent aussi du faible, ce qui n’est pas un défaut mais une fonction : ils ont tout conservé pour que les critiques puissent trier.
Paroles rapportées :
« Le hadith est une science qu’on ne trouve que dans les sacs des voyageurs. »
« Je n’ai dormi durant trente ans que sur une natte, pour le hadith. »
À retenir : Le collecteur centenaire des trois Mu’jam ; trente ans à dormir sur des nattes pour le hadith.
68. Ibn Hibbân al-Bustî (Muhammad ibn Hibbân) (v. 270 – 354 H / v. 884 – 965)
Origine et naissance : Né à Bust, dans le Sijistân (Afghanistan actuel), de la tribu arabe des Tamîm.
Formation : Voyages depuis Bust jusqu’en Égypte, en Syrie, en Irak, au Hijâz, en Perse ; élève d’al-Nasâ’î, d’Ibn Khuzayma (qu’il tint pour son plus grand maître), d’al-Hasan ibn Sufyân, d’Abû Ya’lâ al-Mawsilî, d’Abû Khalîfa al-Jumahî.
Spécialité : Hadith, critique des hommes, fiqh shâfi’ite, médecine, astronomie. Auteur du Sahîh (« al-Taqâsîm wa-l-Anwâ’ », classé selon une division originale), de Kitâb al-Thiqât (transmetteurs sûrs), d’al-Majrûhîn (transmetteurs affaiblis), de Rawdat al-‘Uqalâ’ (sagesse pratique), de Mashâhîr ‘Ulamâ’ al-Amsâr. Juge de Samarcande puis de Nasâ.
Mérites : Al-Hâkim a dit : « Il fut un des récipients de la science en langue, en fiqh, en hadith, en prédication, un des hommes intelligents de son temps. » Il légua sa maison et sa bibliothèque de Bust comme fondation pour les étudiants pauvres.
Faits marquants : Il fut chassé de Samarcande puis accusé d’hérésie par les hanbalites pour avoir dit que « la prophétie est science et action » (formule jugée imprudente), et faillit être exécuté à Nishapur ; il se réfugia à Bust. Ses jugements de critique sont parfois durs, et les savants disent de lui qu’il est « sévère dans la faiblesse » (mutashaddid). Il incluait dans son Sahîh des transmetteurs inconnus s’ils n’étaient pas critiqués, position originale qu’on lui reprocha. Sa division du Sahîh en cinq parties (ordres, interdictions, informations, permissions, actes du Prophète) était si complexe qu’Ibn Balbân la réordonna en chapitres classiques.
Témoignages : Al-Hâkim : « L’un des juristes de la religion, des hâfiz des traditions, savant en médecine, en astronomie et en sciences. » Al-Khatîb : « Digne de confiance, noble, savant. » Al-Dhahabî : « L’imam, l’allâma, le hâfiz, l’auteur de nombreux livres ; sa science était vaste. » Ibn al-Salâh : « Il tomba dans une exagération dans ses jugements sur les hommes. »
Élèves : Al-Hâkim al-Naysâbûrî, Abû ’Abdillâh ibn Manda, Abû al-Hasan al-Zawzanî, Mansûr ibn ’Abdillâh al-Khâlidî.
Héritage et portée : Ibn Hibbân a composé un Sahîh, deux dictionnaires de transmetteurs (fiables et faibles) et un livre de sagesse pratique, Rawdat al-‘Uqalâ’, encore lu pour ses conseils sur la parole, l’amitié et la colère. Sa sévérité excessive envers certains transmetteurs, et sa réputation de juger hérétiques trop vite, ont été notées : sa notice montre que même un grand critique est critiqué. Sa fondation d’une bibliothèque pour les étudiants pauvres est l’un des premiers exemples de waqf savant.
Paroles rapportées :
« Le sage doit tenir sa langue pour ne pas dire ce qui ne le concerne pas, et se taire tant qu‘il ne trouve pas l’occasion d’une parole utile. »
« Rien ne mène l‘homme au Paradis comme la bonne compagnie et l’abandon de la mauvaise. »
« Le plus grand des voleurs est celui qui vole sa propre prière. »
À retenir : L’auteur du Sahîh et des Thiqât, savant en médecine et en astronomie, sévère dans ses jugements.