{"id":60554,"date":"2026-08-26T01:00:51","date_gmt":"2026-08-25T23:00:51","guid":{"rendered":"https:\/\/convertistoislam.fr\/?page_id=60554"},"modified":"2026-08-26T01:00:51","modified_gmt":"2026-08-25T23:00:51","slug":"califes-bien-guides","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/convertistoislam.fr\/en\/approfondir-ma-foi\/aux-sources-du-savoir-islamique\/califes-bien-guides\/","title":{"rendered":"Dossier 3 \u2014 Les Califes bien guid\u00e9s"},"content":{"rendered":"<div class=\"dossier-savoir\">\n<h2>Les Califes bien guid\u00e9s<\/h2>\n<p><em>Succession, ijtih\u00e2d, pr\u00e9servation des deux r\u00e9v\u00e9lations, justice envers tous<\/em><\/p>\n<p>De la mort du Proph\u00e8te \ufdfa \u00e0 l\u2019ann\u00e9e de la Communaut\u00e9 : comment la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration a transmis le hadith, exerc\u00e9 l\u2019ijtih\u00e2d, r\u00e9uni le Coran, unifi\u00e9 le mushaf \u2014 et comment elle a gouvern\u00e9, avec justice, des millions d\u2019hommes qui n\u2019\u00e9taient pas musulmans.<\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Un mot sur la m\u00e9thode de ce dossier<\/h3>\n<p>Ce dossier raconte une histoire, mais une histoire disput\u00e9e. Sur presque chacun de ses \u00e9pisodes \u2014 la succession du Proph\u00e8te \ufdfa, l\u2019h\u00e9ritage de F\u00e2timah, les guerres d\u2019apostasie, la copie du Coran, les guerres civiles \u2014 des objections existent : celles de la tradition chiite, celles de l\u2019histoire critique moderne, et celles de la pol\u00e9mique hostile \u00e0 l\u2019islam, qui n\u2019a souvent d\u2019autre m\u00e9thode que de transformer une difficult\u00e9 r\u00e9elle en slogan. Pour ne pas alourdir le r\u00e9cit, nous les avons rassembl\u00e9es dans un chapitre final, \u00ab Objections et r\u00e9ponses \u00bb : chaque objection y est formul\u00e9e dans sa version la plus forte, puis la r\u00e9ponse sunnite est donn\u00e9e avec ses preuves \u2014 et avec ses limites. Le lecteur qui voudra v\u00e9rifier un point au fil de sa lecture y trouvera un renvoi pour chaque section concern\u00e9e.<\/p>\n<p>Trois r\u00e8gles nous guident. La premi\u00e8re : distinguer ce qui est \u00e9tabli (un r\u00e9cit des deux <em>Sah\u00eeh<\/em>), ce qui est rapport\u00e9 avec des degr\u00e9s de fiabilit\u00e9 variables (les chroniques d\u2019at-Tabar\u00ee, d\u2019Ibn Sa\u2019d, d\u2019al-Bal\u00e2dhur\u00ee), ce qui est interpr\u00e9tation confessionnelle et ce qui est conviction de foi. \u00ab Allah a pr\u00e9serv\u00e9 Sa religion \u00bb est une certitude du croyant ; \u00ab Zayd rassembla les feuillets \u00bb est un fait rapport\u00e9 par al-Bukh\u00e2r\u00ee. Les deux sont vrais pour nous, mais ils ne se prouvent pas de la m\u00eame mani\u00e8re. La deuxi\u00e8me r\u00e8gle : ne pas projeter sur l\u2019an onze de l\u2019H\u00e9gire des blocs \u00ab sunnite \u00bb et \u00ab chiite \u00bb qui ne se sont constitu\u00e9s que progressivement. Les acteurs de la Saq\u00eefah \u00e9taient des compagnons du Proph\u00e8te \ufdfa, non les repr\u00e9sentants d\u2019\u00e9coles futures. La troisi\u00e8me : r\u00e9pondre \u00e0 un argument, jamais \u00e0 une \u00e9tiquette. Un chercheur sceptique n\u2019est pas un islamophobe, et un lecteur chiite est un fr\u00e8re en religion dont il faut comprendre le raisonnement avant de le discuter.<\/p>\n<p>Nous avons enfin voulu montrer quelque chose que les pol\u00e9miques font oublier : en trente ans, ces quatre hommes ont gouvern\u00e9 un espace qui allait de la Libye \u00e0 l\u2019Iran, peupl\u00e9 en majorit\u00e9 de chr\u00e9tiens, de juifs, de zoroastriens. Ce qu\u2019ils ont fait de ce pouvoir \u2014 pour les faibles, pour les pauvres, pour les gens d\u2019autres religions \u2014 est peut-\u00eatre la meilleure r\u00e9ponse \u00e0 ceux qui les attaquent. Nous lui consacrons une partie enti\u00e8re.<\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Introduction \u2014 Le jour o\u00f9 la R\u00e9v\u00e9lation s\u2019est tue<\/h3>\n<p>Quelques mois avant la mort du Proph\u00e8te \ufdfa, une sourate \u00e9tait descendue que les plus p\u00e9n\u00e9trants des compagnons re\u00e7urent comme un faire-part voil\u00e9. Des ann\u00e9es plus tard, \u2019Umar ibn al-Khatt\u00e2b, devenu calife, admettait le jeune Ibn \u2019Abb\u00e2s dans son conseil aux c\u00f4t\u00e9s des anciens de Badr ; certains s\u2019en \u00e9tonnaient. Un jour, \u2019Umar interrogea l\u2019assembl\u00e9e sur le sens de la sourate <em>An-Nasr<\/em>. Les uns r\u00e9pondirent : Allah nous y ordonne de Le louer et d\u2019implorer Son pardon lorsque viennent Son secours et la victoire. D\u2019autres se turent. Ibn \u2019Abb\u00e2s, lui, r\u00e9pondit : c\u2019est le terme du Messager d\u2019Allah \ufdfa qu\u2019Allah lui a annonc\u00e9 \u2014 quand viendront le secours et la victoire, ce sera le signe de ta fin ; alors c\u00e9l\u00e8bre les louanges de ton Seigneur et implore Son pardon. Et \u2019Umar de conclure : je n\u2019en sais que ce que tu dis (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4294, 4970). Voici cette sourate :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Lorsque, t\u2019apportant Son secours, Allah te fera triompher, et que tu verras les hommes embrasser la religion d\u2019Allah par groupes entiers, c\u00e9l\u00e8bre, par les louanges, la gloire de ton Seigneur et implore Son pardon. Il accepte toujours le repentir de Ses serviteurs d\u00e9vou\u00e9s. \u00bb \u2014 Coran 110, 1-3<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le lundi douze rab\u00ee\u2019 al-awwal de l\u2019an onze \u2014 juin 632 \u2014, l\u2019annonce s\u2019accomplit : le Messager d\u2019Allah \ufdfa rendit l\u2019\u00e2me dans la chambre de \u2019\u00c2\u2019ishah. La secousse fut telle que \u2019Umar lui-m\u00eame, debout dans la mosqu\u00e9e, refusa d\u2019abord l\u2019\u00e9vidence et mena\u00e7a quiconque dirait que le Proph\u00e8te \ufdfa \u00e9tait mort. Ab\u00fb Bakr arriva de sa demeure de Sunh, entra aupr\u00e8s du corps, d\u00e9couvrit le visage b\u00e9ni, l\u2019embrassa en pleurant et dit : tu es bon dans la vie et dans la mort. Puis il sortit vers les hommes :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Que celui qui adorait Mouhammad sache que Mouhammad est mort ; et que celui qui adore Allah sache qu\u2019Allah est Vivant et ne meurt pas. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et il r\u00e9cita le verset de la sourate <em>\u00c2l \u2019Imr\u00e2n<\/em> : <em>\u00ab Mouhammad n\u2019est qu\u2019un messager ; des messagers ont pass\u00e9 avant lui. S\u2019il mourait donc, ou s\u2019il \u00e9tait tu\u00e9, retourneriez-vous sur vos talons ? \u00bb<\/em> (Coran 3, 144). Les t\u00e9moins racontent que les gens se mirent \u00e0 r\u00e9citer ce verset comme s\u2019il venait de descendre, comme s\u2019ils ne l\u2019avaient jamais entendu ; et \u2019Umar dit plus tard : lorsque je l\u2019entendis, mes jambes ne me port\u00e8rent plus, et je compris que le Messager d\u2019Allah \ufdfa \u00e9tait mort (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3667-3668, 4452-4454). En une phrase et un verset, Ab\u00fb Bakr venait d\u2019arrimer la communaut\u00e9 \u00e0 ce qui ne meurt pas : la religion survivrait \u00e0 son Proph\u00e8te \ufdfa, parce qu\u2019elle n\u2019avait jamais repos\u00e9 sur sa personne mais sur Celui qui l\u2019avait envoy\u00e9.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0 s\u2019ouvre l\u2019\u00e2ge de la fid\u00e9lit\u00e9. La R\u00e9v\u00e9lation est close : plus un verset ne descendra, plus une parole proph\u00e9tique ne viendra trancher. Tout ce que la communaut\u00e9 fera d\u00e9sormais \u2014 gouverner, juger, transmettre, comprendre \u2014 devra se faire \u00e0 partir du d\u00e9p\u00f4t re\u00e7u. Or le Proph\u00e8te \ufdfa avait d\u00e9sign\u00e9 d\u2019avance les guides de cette \u00e9poque : <em>\u00ab Tenez-vous \u00e0 ma Sunnah et \u00e0 la sunnah des califes bien guid\u00e9s apr\u00e8s moi : mordez-y \u00e0 pleines dents \u00bb<\/em> (rapport\u00e9 par Ab\u00fb D\u00e2w\u00fbd, n\u00b0 4607, et At-Tirmidh\u00ee, n\u00b0 2676, qui l\u2019a jug\u00e9 authentique). Et il en avait annonc\u00e9 la dur\u00e9e : <em>\u00ab Le califat de la proph\u00e9tie durera trente ans ; puis Allah donnera la royaut\u00e9 \u00e0 qui Il voudra \u00bb<\/em> (rapport\u00e9 par Ab\u00fb D\u00e2w\u00fbd, n\u00b0 4646, et At-Tirmidh\u00ee, n\u00b0 2226 ; jug\u00e9 authentique) \u2014 trente ann\u00e9es qui couvrent exactement, comme nous le verrons, les califats d\u2019Ab\u00fb Bakr, de \u2019Umar, de \u2019Uthm\u00e2n, de \u2019Al\u00ee et les quelques mois d\u2019al-Hasan.<\/p>\n<h2 class=\"section-partie\">Premi\u00e8re partie \u2014 Ab\u00fb Bakr as-Sidd\u00eeq (11-13 H \/ 632-634)<\/h2>\n<h3>1. La Saq\u00eefah : comment la communaut\u00e9 s\u2019est donn\u00e9 un guide<\/h3>\n<p>Le jour m\u00eame de la mort du Proph\u00e8te \ufdfa, avant m\u00eame les fun\u00e9railles, une question vitale se posa : qui conduira la communaut\u00e9 ? Les Ans\u00e2r se r\u00e9unirent sous le pr\u00e9au \u2014 la <em>saq\u00eefah<\/em> \u2014 du clan des Ban\u00fb S\u00e2\u2019idah autour de leur chef Sa\u2019d ibn \u2019Ub\u00e2dah, estimant que le commandement leur revenait, ou du moins qu\u2019il fallait un \u00e9mir d\u2019entre eux et un \u00e9mir d\u2019entre les \u00e9migr\u00e9s. Averti, Ab\u00fb Bakr s\u2019y rendit avec \u2019Umar et Ab\u00fb \u2019Ubaydah ibn al-Jarr\u00e2h. Nous poss\u00e9dons le r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 de cette journ\u00e9e de la bouche m\u00eame de \u2019Umar, dans un long discours prononc\u00e9 \u00e0 la fin de sa vie et consign\u00e9 par al-Bukh\u00e2r\u00ee (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 6830). Ab\u00fb Bakr parla : il reconnut aux Ans\u00e2r tout le m\u00e9rite que la R\u00e9v\u00e9lation leur avait d\u00e9cern\u00e9, puis rappela une donn\u00e9e que nul ne pouvait contester : les tribus arabes ne se soumettraient \u00e0 ce commandement qu\u2019au sein de Quraysh, le clan du Proph\u00e8te \ufdfa \u2014 v\u00e9rit\u00e9 que le Proph\u00e8te \ufdfa avait lui-m\u00eame \u00e9nonc\u00e9e : <em>\u00ab Les gens suivent Quraysh en cette affaire \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3495 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1818). Puis il fit un geste que les sources pr\u00e9sentent comme une volont\u00e9 de ne pas s\u2019imposer : il proposa l\u2019all\u00e9geance \u00e0 l\u2019un des deux hommes qui l\u2019accompagnaient, \u2019Umar ou Ab\u00fb \u2019Ubaydah. \u2019Umar raconte : je saisis sa main et lui pr\u00eatai serment, et les gens lui pr\u00eat\u00e8rent serment apr\u00e8s moi \u2014 car, dira-t-il, il n\u2019\u00e9tait pas concevable de passer devant celui que le Messager d\u2019Allah \ufdfa avait plac\u00e9 devant nous. Le lendemain, \u00e0 la mosqu\u00e9e, l\u2019all\u00e9geance fut confirm\u00e9e publiquement.<\/p>\n<p>Car si le Proph\u00e8te \ufdfa n\u2019avait pas d\u00e9sign\u00e9 nomm\u00e9ment son successeur, il avait multipli\u00e9 les indications. Durant sa derni\u00e8re maladie, il ordonna avec insistance qu\u2019Ab\u00fb Bakr dirige\u00e2t la pri\u00e8re \u00e0 sa place \u2014 la fonction m\u00eame qui symbolise la direction de la communaut\u00e9 ; \u00e0 une femme qui demandait \u00e0 qui s\u2019adresser si elle revenait et ne le trouvait plus, il r\u00e9pondit : <em>\u00ab Si tu ne me trouves pas, va trouver Ab\u00fb Bakr \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3659) ; il d\u00e9clara : <em>\u00ab Si j\u2019avais d\u00fb prendre un ami intime parmi ma communaut\u00e9, j\u2019aurais pris Ab\u00fb Bakr \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3656) ; et il dit, au sujet de la succession : Allah et les croyants refusent qu\u2019il en soit autrement que pour Ab\u00fb Bakr (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2387). Les savants de la Sunnah ont vu dans ce choix de l\u2019indication plut\u00f4t que du d\u00e9cret une sagesse : la communaut\u00e9 exer\u00e7a elle-m\u00eame son discernement, guid\u00e9e par des signes, et son choix rejoignit celui du Messager. \u2019Umar dira plus tard, avec sa franchise habituelle, que la bay\u2019ah d\u2019Ab\u00fb Bakr s\u2019\u00e9tait faite dans la soudainet\u00e9 de l\u2019urgence \u2014 mais qu\u2019Allah en avait pr\u00e9serv\u00e9 tout mal, et qu\u2019il n\u2019\u00e9tait alors personne parmi eux vers qui les cous se tendaient comme vers Ab\u00fb Bakr ; et il interdit qu\u2019on pr\u00eat\u00e2t d\u00e9sormais all\u00e9geance \u00e0 un homme sans consultation des musulmans (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 6830). L\u2019exception se justifiait par le p\u00e9ril de l\u2019heure et par le rang de l\u2019int\u00e9ress\u00e9 ; la r\u00e8gle \u2014 la concertation \u2014 \u00e9tait pos\u00e9e pour l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 \u2019Al\u00ee ibn Ab\u00ee T\u00e2lib et aux Ban\u00fb H\u00e2shim, occup\u00e9s ce jour-l\u00e0 \u00e0 la toilette fun\u00e8bre et \u00e0 l\u2019inhumation du Proph\u00e8te \ufdfa, ils ne particip\u00e8rent pas \u00e0 la Saq\u00eefah. Il faut le dire nettement : la Saq\u00eefah ne fut ni une proc\u00e9dure moderne ni une assembl\u00e9e de toute la communaut\u00e9. Ce fut une d\u00e9cision de crise, prise en quelques heures, dans la crainte d\u2019une fracture entre Aws et Khazraj, entre M\u00e9dinois et \u00c9migr\u00e9s \u2014 puis confirm\u00e9e par une all\u00e9geance publique et par l\u2019adh\u00e9sion progressive de tous. Al-Bukh\u00e2r\u00ee rapporte que \u2019Al\u00ee renouvela publiquement son all\u00e9geance apr\u00e8s la mort de F\u00e2timah, six mois plus tard, une p\u00e9riode assombrie par le chagrin et par le diff\u00e9rend sur l\u2019h\u00e9ritage du Proph\u00e8te \ufdfa dont nous parlerons plus bas (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4240-4241). Ensuite, \u2019Al\u00ee pria derri\u00e8re Ab\u00fb Bakr, le conseilla, pr\u00eata all\u00e9geance \u00e0 \u2019Umar puis \u00e0 \u2019Uthm\u00e2n, si\u00e9gea dans leurs conseils, donna \u00e0 trois de ses fils les noms d\u2019Ab\u00fb Bakr, de \u2019Umar et de \u2019Uthm\u00e2n \u2014 ce que rapportent aussi bien Ibn Sa\u2019d dans ses <em>Tabaq\u00e2t<\/em> que le <em>Kit\u00e2b al-irsh\u00e2d<\/em> du Sheikh al-Muf\u00eed, l\u2019un des plus grands auteurs chiites \u2014 et maria sa fille Umm Kulth\u00fbm \u00e0 \u2019Umar ibn al-Khatt\u00e2b. Et \u00e0 son fils Muhammad ibn al-Hanafiyyah qui lui demandait quel \u00e9tait le meilleur des hommes apr\u00e8s le Proph\u00e8te \ufdfa, il r\u00e9pondit : Ab\u00fb Bakr, puis \u2019Umar (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3671) \u2014 parole qu\u2019il r\u00e9p\u00e9ta publiquement \u00e0 K\u00fbfah, selon ce que rapporte l\u2019imam Ahmad. Au soir le plus dangereux de son histoire, la communaut\u00e9 \u00e9tait rest\u00e9e une.<\/p>\n<h3>2. Le discours d\u2019investiture : un pouvoir sous l\u2019autorit\u00e9 des deux r\u00e9v\u00e9lations<\/h3>\n<p>Le lendemain de la bay\u2019ah g\u00e9n\u00e9rale, Ab\u00fb Bakr monta en chaire et pronon\u00e7a un discours que les historiens de la Ummah \u2014 Ibn Ish\u00e2q, Ibn Hish\u00e2m, at-Tabar\u00ee \u2014 ont transmis, et dont voici la substance :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab \u00d4 gens, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de vous gouverner sans \u00eatre le meilleur d\u2019entre vous. Si j\u2019agis bien, aidez-moi ; si je d\u00e9vie, redressez-moi. La v\u00e9racit\u00e9 est un d\u00e9p\u00f4t de confiance et le mensonge une trahison. Le faible parmi vous est fort aupr\u00e8s de moi jusqu\u2019\u00e0 ce que je lui rende son droit, et le fort parmi vous est faible aupr\u00e8s de moi jusqu\u2019\u00e0 ce que je lui reprenne le droit d\u2019autrui. Ob\u00e9issez-moi tant que j\u2019ob\u00e9is \u00e0 Allah et \u00e0 Son Messager ; si je d\u00e9sob\u00e9is \u00e0 Allah et \u00e0 Son Messager, vous ne me devez aucune ob\u00e9issance. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Il faut peser chaque phrase de ce texte fondateur. Le pouvoir y est d\u00e9fini comme une charge, non comme un privil\u00e8ge ; le gouvern\u00e9 y re\u00e7oit le droit \u2014 et le devoir \u2014 de redresser le gouvernant ; la justice y prot\u00e8ge d\u2019abord le faible ; et surtout, l\u2019ob\u00e9issance y est explicitement conditionn\u00e9e \u00e0 la soumission du chef lui-m\u00eame au Coran et \u00e0 la Sunnah. Le calife n\u2019est pas la source de la Loi : il en est le premier serviteur. Son titre m\u00eame le dit : <em>khal\u00eefatu ras\u00fbli-Ll\u00e2h<\/em>, successeur du Messager d\u2019Allah \u2014 non pas repr\u00e9sentant d\u2019Allah sur terre, mais continuateur d\u2019une mission dont les termes sont fix\u00e9s par la R\u00e9v\u00e9lation. Tout ce que ce dossier va d\u00e9crire \u2014 la collecte du Coran, la v\u00e9rification des hadiths, l\u2019ijtih\u00e2d encadr\u00e9 par la concertation, la protection des non-musulmans \u2014 d\u00e9coule de ce principe pos\u00e9 d\u00e8s le premier jour.<\/p>\n<h3>3. Fadak : un diff\u00e9rend r\u00e9el, un principe appliqu\u00e9<\/h3>\n<p>Peu apr\u00e8s l\u2019investiture, F\u00e2timah, la fille du Proph\u00e8te \ufdfa, demanda \u00e0 Ab\u00fb Bakr sa part de ce que son p\u00e8re avait laiss\u00e9 : les terres de Fadak, une oasis au nord de M\u00e9dine, et sa part de Khaybar. Ab\u00fb Bakr r\u00e9pondit qu\u2019il avait entendu le Messager d\u2019Allah \ufdfa dire : <em>\u00ab Nous n\u2019h\u00e9ritons pas ; ce que nous laissons est aum\u00f4ne \u00bb<\/em>, et que cette aum\u00f4ne continuerait d\u2019\u00eatre d\u00e9pens\u00e9e comme le Proph\u00e8te \ufdfa la d\u00e9pensait de son vivant \u2014 pour sa famille, pour les voyageurs, pour les n\u00e9cessiteux. Il ajouta, selon al-Bukh\u00e2r\u00ee : <em>\u00ab Par Allah, les proches du Messager d\u2019Allah \ufdfa me sont plus chers \u00e0 traiter avec bont\u00e9 que mes propres proches. \u00bb<\/em> F\u00e2timah en fut contrari\u00e9e et, rapporte \u2019\u00c2\u2019ishah, ne lui parla plus jusqu\u2019\u00e0 sa mort, six mois plus tard (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4240-4241 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1759).<\/p>\n<p>Nous ne cacherons rien de ce r\u00e9cit, parce qu\u2019al-Bukh\u00e2r\u00ee ne l\u2019a pas cach\u00e9. Le diff\u00e9rend fut r\u00e9el, et il fit de la peine \u00e0 la fille du Proph\u00e8te \ufdfa. Mais il faut comprendre ce qu\u2019il fut : non une spoliation, mais un d\u00e9saccord sur une r\u00e8gle. Ab\u00fb Bakr ne prit pas Fadak pour lui : ni lui, ni \u2019Umar, ni leurs enfants n\u2019en tir\u00e8rent un dirham. Le bien resta un fonds public g\u00e9r\u00e9 pour les ayants droit, dont les Ban\u00fb H\u00e2shim. Et le hadith qu\u2019il invoquait n\u2019\u00e9tait pas sa seule parole : \u2019Umar, \u2019Uthm\u00e2n, \u2019Al\u00ee, az-Zubayr, Sa\u2019d ibn Ab\u00ee Waqq\u00e2s, al-\u2019Abb\u00e2s en attest\u00e8rent tous, ainsi que \u2019\u00c2\u2019ishah, Ab\u00fb Hurayrah et d\u2019autres (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1757-1761). Certaines sources sunnites rapportent qu\u2019Ab\u00fb Bakr alla ensuite trouver F\u00e2timah, lui parla et qu\u2019elle se montra satisfaite (al-Bayhaq\u00ee, <em>As-Sunan al-kubr\u00e2<\/em>) ; la cha\u00eene en est discut\u00e9e, et nous ne b\u00e2tirons rien dessus.<\/p>\n<h3>4. Les guerres d\u2019apostasie : la fermet\u00e9 et la retenue<\/h3>\n<p>\u00c0 peine le Proph\u00e8te \ufdfa enterr\u00e9, l\u2019Arabie vacilla. Des tribus enti\u00e8res reni\u00e8rent l\u2019islam ; des imposteurs se proclam\u00e8rent proph\u00e8tes \u2014 al-Aswad al-\u2019Ans\u00ee au Y\u00e9men, d\u00e9j\u00e0 abattu du vivant m\u00eame du Proph\u00e8te \ufdfa par Fayr\u00fbz ad-Daylam\u00ee ; Musaylimah le menteur au Yam\u00e2mah, \u00e0 la t\u00eate de dizaines de milliers d\u2019hommes ; Tulayhah chez les Ban\u00fb Asad ; la proph\u00e9tesse Saj\u00e2h chez les Tam\u00eem \u2014 tandis que d\u2019autres tribus, sans renier la pri\u00e8re, refus\u00e8rent de verser la zak\u00e2t au successeur du Proph\u00e8te \ufdfa, la consid\u00e9rant comme un tribut personnel d\u00fb au seul Messager. M\u00e9dine se retrouva presque encercl\u00e9e, ses hommes dispers\u00e9s, l\u2019arm\u00e9e d\u2019Us\u00e2mah \u2014 que le Proph\u00e8te \ufdfa avait ordonn\u00e9e avant sa mort et qu\u2019Ab\u00fb Bakr refusa d\u2019annuler \u2014 partie vers le nord. C\u2019est dans cette heure que se r\u00e9v\u00e9la la stature du premier calife.<\/p>\n<p>Le d\u00e9bat qui s\u2019\u00e9leva alors entre les deux plus grands hommes de la communaut\u00e9 est consign\u00e9 dans les deux <em>Sah\u00eeh<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 7284-7285 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 20). \u2019Umar objecta : comment combattras-tu des gens qui attestent qu\u2019il n\u2019est de divinit\u00e9 qu\u2019Allah, alors que le Messager d\u2019Allah \ufdfa a dit avoir re\u00e7u l\u2019ordre de combattre les hommes jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils prononcent cette attestation, laquelle prot\u00e8ge leurs biens et leurs personnes \u2014 sauf par son droit ? Ab\u00fb Bakr r\u00e9pondit :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Par Allah, je combattrai quiconque s\u00e9pare la pri\u00e8re de la zak\u00e2t, car la zak\u00e2t est le droit d\u00fb sur les biens. Par Allah, s\u2019ils me refusaient une chevrette qu\u2019ils remettaient au Messager d\u2019Allah \ufdfa, je les combattrais pour ce refus. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Et \u2019Umar de conclure : je vis alors qu\u2019Allah avait ouvert la poitrine d\u2019Ab\u00fb Bakr au combat, et je sus que c\u2019\u00e9tait la v\u00e9rit\u00e9. Remarquons la forme m\u00eame du d\u00e9bat : \u2019Umar argumente par un hadith ; Ab\u00fb Bakr r\u00e9pond de l\u2019int\u00e9rieur du m\u00eame hadith \u2014 la r\u00e9serve \u00ab sauf par son droit \u00bb \u2014 et par la jonction que le Coran \u00e9tablit constamment entre la pri\u00e8re et la zak\u00e2t. D\u00e8s la premi\u00e8re crise, le d\u00e9saccord entre compagnons se r\u00e8gle par les textes, et celui qui c\u00e8de n\u2019est pas le plus faible : c\u2019est celui que la preuve a convaincu. Sur le fond, la position d\u2019Ab\u00fb Bakr fixa un principe pour toujours : l\u2019islam ne se d\u00e9coupe pas ; on ne retient pas du d\u00e9p\u00f4t ce qui arrange en rejetant le reste.<\/p>\n<p>Onze corps exp\u00e9ditionnaires furent lev\u00e9s ; Kh\u00e2lid ibn al-Wal\u00eed porta les coups d\u00e9cisifs. La bataille du Yam\u00e2mah contre Musaylimah fut la plus meurtri\u00e8re que les musulmans eussent jamais livr\u00e9e : le jardin fortifi\u00e9 o\u00f9 s\u2019acheva le combat re\u00e7ut le nom de jardin de la mort, et Wahsh\u00ee \u2014 celui-l\u00e0 m\u00eame qui, avant son islam, avait tu\u00e9 Hamzah \u00e0 Uhud \u2014 put dire : j\u2019ai tu\u00e9 le meilleur des hommes et j\u2019ai tu\u00e9 le pire des hommes (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4072). En une ann\u00e9e environ, l\u2019Arabie enti\u00e8re revint \u00e0 l\u2019islam. Les ex\u00e9g\u00e8tes anciens ont lu dans ces \u00e9v\u00e9nements l\u2019accomplissement du verset annon\u00e7ant que si des hommes apostasient, Allah fera venir des hommes qu\u2019Il aime et qui L\u2019aiment (Coran 5, 54) : nombre d\u2019entre eux, \u00e0 la suite d\u2019al-Hasan al-Basr\u00ee et de Qat\u00e2dah, l\u2019ont appliqu\u00e9 \u00e0 Ab\u00fb Bakr et \u00e0 ses compagnons.<\/p>\n<p>Mais la fermet\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas la brutalit\u00e9. Au moment d\u2019envoyer ses arm\u00e9es vers la Syrie, Ab\u00fb Bakr accompagna \u00e0 pied le commandant Yaz\u00eed ibn Ab\u00ee Sufy\u00e2n, qui chevauchait, et lui donna les consignes que M\u00e2lik a consign\u00e9es dans le <em>Muwatta\u2019<\/em> (Livre du jih\u00e2d) et qu\u2019at-Tabar\u00ee a reprises :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Je te recommande dix choses : ne tue ni femme, ni enfant, ni vieillard d\u00e9cr\u00e9pit ; ne coupe pas d\u2019arbre fruitier ; ne d\u00e9vaste pas de lieu habit\u00e9 ; n\u2019\u00e9gorge ni brebis ni chameau, sauf pour vous nourrir ; ne br\u00fble pas de palmiers et ne les inonde pas ; ne d\u00e9tourne rien du butin et ne sois pas l\u00e2che. Vous passerez pr\u00e8s d\u2019hommes qui se sont consacr\u00e9s \u00e0 Dieu dans des ermitages : laissez-les \u00e0 ce \u00e0 quoi ils se sont consacr\u00e9s. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Voil\u00e0, d\u00e8s l\u2019an treize, le droit de la guerre du premier \u00c9tat musulman : protection des non-combattants, des cultures, des moines. Nous y reviendrons, car ces consignes furent appliqu\u00e9es.<\/p>\n<h3>5. L\u2019assemblage du Coran : le chef-d\u2019\u0153uvre du califat d\u2019Ab\u00fb Bakr<\/h3>\n<p>Cette victoire eut un prix qui allait provoquer, par un encha\u00eenement que nul n\u2019avait pr\u00e9vu, l\u2019une des plus grandes d\u00e9cisions de l\u2019histoire de l\u2019islam : au Yam\u00e2mah \u00e9taient tomb\u00e9s en grand nombre les <em>qurr\u00e2\u2019<\/em>, les porteurs du Coran. Le r\u00e9cit de cette d\u00e9cision nous est parvenu de la bouche de son ex\u00e9cutant, Zayd ibn Th\u00e2bit, dans un hadith d\u2019al-Bukh\u00e2r\u00ee qui compte parmi les documents les plus pr\u00e9cieux de l\u2019histoire des textes (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4986). Zayd raconte : Ab\u00fb Bakr me fit appeler apr\u00e8s la tuerie du Yam\u00e2mah ; \u2019Umar \u00e9tait aupr\u00e8s de lui. Ab\u00fb Bakr dit : \u2019Umar est venu me trouver et m\u2019a dit : la mort a frapp\u00e9 durement les r\u00e9citateurs du Coran au jour du Yam\u00e2mah, et je crains qu\u2019elle ne les frappe encore dans d\u2019autres batailles, et qu\u2019une partie du Coran ne vienne \u00e0 se perdre ; je suis d\u2019avis que tu ordonnes la collecte du Coran. Je lui r\u00e9pondis : comment ferais-je une chose que le Messager d\u2019Allah \ufdfa n\u2019a pas faite ? Il me dit : c\u2019est, par Allah, un bien. Et \u2019Umar ne cessa de revenir \u00e0 la charge jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Allah ouvr\u00eet ma poitrine \u00e0 cela, et je vis ce que \u2019Umar voyait. Puis Ab\u00fb Bakr se tourna vers moi : tu es un homme jeune et raisonnable, nous n\u2019avons aucun soup\u00e7on \u00e0 ton \u00e9gard, et tu \u00e9crivais la r\u00e9v\u00e9lation pour le Messager d\u2019Allah \ufdfa : recherche donc le Coran et rassemble-le. Zayd poursuit : par Allah, s\u2019ils m\u2019avaient charg\u00e9 de d\u00e9placer une montagne, cela n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 plus lourd pour moi que l\u2019ordre de rassembler le Coran. J\u2019objectai \u00e0 mon tour : comment ferez-vous une chose que le Messager d\u2019Allah \ufdfa n\u2019a pas faite ? Il r\u00e9pondit : c\u2019est, par Allah, un bien \u2014 et Ab\u00fb Bakr ne cessa de me revenir jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019Allah ouvr\u00eet ma poitrine \u00e0 ce \u00e0 quoi Il avait ouvert la poitrine d\u2019Ab\u00fb Bakr et de \u2019Umar. Je me mis alors \u00e0 rechercher le Coran, le rassemblant depuis les p\u00e9tioles de palmier, les pierres plates et les poitrines des hommes.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode de Zayd fut d\u2019une rigueur que les savants n\u2019ont cess\u00e9 d\u2019admirer. Lui-m\u00eame \u00e9tait un <em>h\u00e2fiz<\/em> accompli, t\u00e9moin de la derni\u00e8re r\u00e9vision du Coran avec Jibr\u00eel ; il aurait pu \u00e9crire le Livre de m\u00e9moire. Il s\u2019y refusa : il n\u2019inscrivit rien qui ne f\u00fbt attest\u00e9 \u00e0 la fois par l\u2019\u00e9crit et par la m\u00e9moire, exigeant \u2014 selon ce que rapportent les voies transmises par Ibn Ab\u00ee D\u00e2w\u00fbd dans son <em>Kit\u00e2b al-mas\u00e2hif<\/em> \u2014 que deux t\u00e9moins attestent de chaque passage \u00e9crit qu\u2019il avait bien \u00e9t\u00e9 consign\u00e9 en pr\u00e9sence du Proph\u00e8te \ufdfa. Ibn Hajar explique dans <em>Fath al-B\u00e2r\u00ee<\/em> le sens de cette exigence : il ne s\u2019agissait pas de v\u00e9rifier si le texte \u00e9tait Coran \u2014 la communaut\u00e9 enti\u00e8re le savait par c\u0153ur \u2014 mais de garantir que chaque fragment \u00e9crit retenu provenait bien de la consignation faite sous le contr\u00f4le proph\u00e9tique. C\u2019est en ce sens qu\u2019il faut comprendre le d\u00e9tail c\u00e9l\u00e8bre du r\u00e9cit de Zayd : les derniers versets de la sourate <em>At-Tawbah<\/em>, il ne les trouva par \u00e9crit qu\u2019aupr\u00e8s d\u2019Ab\u00fb Khuzaymah al-Ans\u00e2r\u00ee \u2014 des versets que Zayd lui-m\u00eame et la masse des compagnons connaissaient par c\u0153ur : c\u2019est l\u2019exemplaire \u00e9crit qui \u00e9tait rare, non le texte qui \u00e9tait douteux.<\/p>\n<p>Arr\u00eatons-nous sur la port\u00e9e de cet \u00e9pisode. D\u2019abord, le scrupule des compagnons : Ab\u00fb Bakr h\u00e9site, Zayd h\u00e9site, et leur objection est \u00e0 chaque fois la m\u00eame \u2014 le Proph\u00e8te \ufdfa ne l\u2019a pas fait. Ces hommes ne touchaient pas \u00e0 la religion d\u2019une main l\u00e9g\u00e8re. Ce qui emporta leur d\u00e9cision n\u2019est pas le go\u00fbt de la nouveaut\u00e9, mais la fid\u00e9lit\u00e9 m\u00eame : la collecte ne cr\u00e9ait rien, n\u2019ajoutait rien, ne retranchait rien ; elle r\u00e9unissait sur un support unique ce que le Proph\u00e8te \ufdfa avait int\u00e9gralement fait \u00e9crire et fait m\u00e9moriser, au service d\u2019un objectif ordonn\u00e9 par Allah lui-m\u00eame : la pr\u00e9servation du Rappel (Coran 15, 9), dont la garantie divine passe par les causes qu\u2019Allah suscite. Ensuite, la m\u00e9thode collective : un compagnon propose, le calife consulte, l\u2019ex\u00e9cutant v\u00e9rifie devant t\u00e9moins, et nul dans la communaut\u00e9 ne conteste \u2014 premi\u00e8re grande manifestation de ce consensus (<em>ijm\u00e2\u2019<\/em>) dont nous ferons plus tard la th\u00e9orie. Enfin, le sort des feuillets : les <em>suhuf<\/em> ainsi constitu\u00e9s demeur\u00e8rent aupr\u00e8s d\u2019Ab\u00fb Bakr jusqu\u2019\u00e0 sa mort, puis aupr\u00e8s de \u2019Umar, puis aupr\u00e8s de Hafsah, fille de \u2019Umar et \u00e9pouse du Proph\u00e8te \ufdfa \u2014 une gardienne qui \u00e9tait \u00e0 la fois m\u00e9morisatrice du Coran et M\u00e8re des croyants.<\/p>\n<h3>6. Ab\u00fb Bakr et le hadith : la prudence fondatrice<\/h3>\n<p>Le m\u00eame esprit de v\u00e9rification pr\u00e9sida, sous Ab\u00fb Bakr, \u00e0 la transmission de la Sunnah. L\u2019exemple le plus instructif est celui de l\u2019h\u00e9ritage de la grand-m\u00e8re, rapport\u00e9 par M\u00e2lik dans le <em>Muwatta\u2019<\/em>, Ab\u00fb D\u00e2w\u00fbd (n\u00b0 2894) et At-Tirmidh\u00ee (n\u00b0 2101) : une grand-m\u00e8re vint r\u00e9clamer sa part de succession. Ab\u00fb Bakr r\u00e9pondit : je ne trouve rien pour toi dans le Livre d\u2019Allah, et je ne sache pas que le Messager d\u2019Allah \ufdfa t\u2019ait attribu\u00e9 quelque chose \u2014 puis il interrogea les gens. Al-Mugh\u00eerah ibn Shu\u2019bah se leva : j\u2019ai vu le Messager d\u2019Allah \ufdfa lui donner le sixi\u00e8me. Ab\u00fb Bakr demanda : quelqu\u2019un d\u2019autre en t\u00e9moigne-t-il avec toi ? Muhammad ibn Maslamah attesta la m\u00eame chose, et Ab\u00fb Bakr appliqua le sixi\u00e8me. Tout est dans ce dialogue. Ab\u00fb Bakr ne soup\u00e7onnait pas al-Mugh\u00eerah ; mais le calife, en charge d\u2019instituer une r\u00e8gle pour toute la communaut\u00e9, voulut fermer d\u2019avance la porte par o\u00f9 s\u2019engouffreraient un jour les menteurs. Ce r\u00e9flexe \u2014 le <em>tathabbut<\/em>, l\u2019assurance prise avant de recevoir \u2014 est la premi\u00e8re pierre de ce qui deviendra la science du hadith ; et il venait du Coran lui-m\u00eame, qui ordonne de v\u00e9rifier la nouvelle apport\u00e9e par un homme dont la probit\u00e9 n\u2019est pas \u00e9tablie (Coran 49, 6).<\/p>\n<p>La m\u00eame droiture gouvernait son rapport \u00e0 l\u2019opinion personnelle. Interrog\u00e9 sur la <em>kal\u00e2lah<\/em> \u2014 la succession du d\u00e9funt qui ne laisse ni ascendant ni descendant \u2014, il r\u00e9pondit, selon ce que rapportent les ex\u00e9g\u00e8tes \u00e0 la suite d\u2019at-Tabar\u00ee : j\u2019en dis mon avis ; s\u2019il est juste, il vient d\u2019Allah ; s\u2019il est erron\u00e9, il vient de moi et du diable, et Allah et Son Messager en sont innocents. Voil\u00e0 l\u2019ijtih\u00e2d selon les compagnons : un effort assum\u00e9, sign\u00e9, jamais confondu avec la R\u00e9v\u00e9lation. Ab\u00fb Bakr mourut en jum\u00e2d\u00e2 al-\u00e2khirah de l\u2019an treize. Sa fortune, consid\u00e9rable avant l\u2019islam, avait fondu au service de la religion ; il avait v\u00e9cu de la modeste pension que la communaut\u00e9 lui allouait, et il ordonna en mourant que ce qui restait de ses biens f\u00fbt rendu au tr\u00e9sor public. Il laissait \u00e0 son successeur une communaut\u00e9 intacte \u2014 et il avait choisi ce successeur avec le m\u00eame soin qu\u2019il avait mis \u00e0 tout le reste.<\/p>\n<h2 class=\"section-partie\">Deuxi\u00e8me partie \u2014 \u2019Umar ibn al-Khatt\u00e2b (13-23 H \/ 634-644)<\/h2>\n<h3>7. L\u2019istikhl\u00e2f : la d\u00e9signation r\u00e9fl\u00e9chie<\/h3>\n<p>Sentant venir sa mort, Ab\u00fb Bakr ne voulut pas laisser la communaut\u00e9 devant le vide qui avait failli l\u2019emporter deux ans plus t\u00f4t. Il consulta un \u00e0 un les grands compagnons sur le nom de \u2019Umar. \u2019Abd ar-Rahm\u00e2n ibn \u2019Awf r\u00e9pondit : il est meilleur encore que l\u2019opinion que tu as de lui, mais il y a en lui de la rudesse. \u2019Uthm\u00e2n r\u00e9pondit : son for int\u00e9rieur est meilleur que son apparence, et il n\u2019y a pas son pareil parmi nous. \u00c0 Talhah qui s\u2019inqui\u00e9tait \u2014 que diras-tu \u00e0 ton Seigneur, toi qui nommes sur nous un homme dur ? \u2014, Ab\u00fb Bakr, mourant, r\u00e9pondit : je Lui dirai que j\u2019ai nomm\u00e9 sur eux le meilleur des Siens. Puis il fit r\u00e9diger l\u2019acte, qui fut lu \u00e0 la communaut\u00e9 rassembl\u00e9e, et celle-ci pr\u00eata all\u00e9geance \u2014 r\u00e9cits qu\u2019at-Tabar\u00ee et Ibn Kath\u00eer dans <em>Al-Bid\u00e2yah wa-n-nih\u00e2yah<\/em> ont consign\u00e9s. Ainsi fut valid\u00e9 par le consensus des compagnons un deuxi\u00e8me mode de d\u00e9volution du pouvoir : la d\u00e9signation par le pr\u00e9d\u00e9cesseur (<em>al-\u2019ahd<\/em>), apr\u00e8s le libre choix des gens de la r\u00e9solution \u00e0 la Saq\u00eefah \u2014 et un troisi\u00e8me mode viendra avec \u2019Uthm\u00e2n, la consultation restreinte. La Charia n\u2019a pas fig\u00e9 une proc\u00e9dure unique : elle a fix\u00e9 des principes \u2014 l\u2019aptitude du candidat, la concertation, l\u2019acceptation de la communaut\u00e9 \u2014 et laiss\u00e9 \u00e0 la sagesse des hommes le soin des modalit\u00e9s. Notons enfin que la rudesse tant redout\u00e9e de \u2019Umar fondit dans la charge : les dix ann\u00e9es qui suivirent furent celles d\u2019un homme s\u00e9v\u00e8re pour les puissants et d\u00e9sarm\u00e9 devant les faibles.<\/p>\n<h3>8. Dix ann\u00e9es qui ont organis\u00e9 le monde musulman<\/h3>\n<p>Le califat de \u2019Umar \u2014 dix ans et demi \u2014 vit l\u2019islam sortir d\u2019Arabie : Yarm\u00fbk ouvrit la Syrie, Q\u00e2disiyyah puis Nah\u00e2wand ouvrirent l\u2019Irak et la Perse, \u2019Amr ibn al-\u2019\u00c2s ouvrit l\u2019\u00c9gypte. Mais l\u2019\u0153uvre int\u00e9rieure de \u2019Umar est peut-\u00eatre plus impressionnante encore que ses conqu\u00eates. Chaque territoire ouvert re\u00e7ut ses enseignants et ses juges ; les villes-garnisons qu\u2019il fonda, K\u00fbfah et Basrah, allaient devenir en une g\u00e9n\u00e9ration des capitales de la science. Il institua les registres (<em>d\u00eew\u00e2ns<\/em>) pour les soldes et les pensions ; il organisa la judicature en la s\u00e9parant du gouvernement des provinces ; il cr\u00e9a un service postal, fit creuser des puits et b\u00e2tir des relais sur la route des p\u00e8lerins ; et c\u2019est lui qui, apr\u00e8s consultation des compagnons \u2014 \u2019Al\u00ee sugg\u00e9ra l\u2019\u00e9v\u00e9nement de r\u00e9f\u00e9rence \u2014, institua le calendrier de la Ummah en prenant pour origine non la naissance du Proph\u00e8te \ufdfa ni le d\u00e9but de la R\u00e9v\u00e9lation, mais l\u2019h\u00e9gire \u2014 le moment o\u00f9 la communaut\u00e9 \u00e9tait n\u00e9e comme communaut\u00e9 (at-Tabar\u00ee ; al-H\u00e2kim). Jusque dans le choix d\u2019une \u00e8re, cette g\u00e9n\u00e9ration pensait religieusement.<\/p>\n<p>Un \u00e9pisode de son califat demande un \u00e9claircissement. Une nuit de Ramadan, \u2019Umar sortit dans la mosqu\u00e9e et vit les gens prier par petits groupes \u00e9pars, chacun pour soi ou derri\u00e8re un r\u00e9citateur. Il dit : si je les r\u00e9unissais derri\u00e8re un seul r\u00e9citateur, ce serait mieux \u2014 et il les r\u00e9unit derri\u00e8re Ubayy ibn Ka\u2019b. Sortant une autre nuit et voyant les rangs unis dans la pri\u00e8re, il dit : quelle bonne nouveaut\u00e9 que celle-ci (<em>ni\u2019mat al-bid\u2019atu h\u00e2dhihi<\/em>) (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 2010). Certains ont voulu faire de ce mot un argument en faveur des innovations religieuses ; c\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 tout le contraire. Le Proph\u00e8te \ufdfa avait lui-m\u00eame pri\u00e9 la nuit en congr\u00e9gation \u00e0 Ramadan plusieurs nuits durant, puis s\u2019\u00e9tait volontairement abstenu d\u2019y para\u00eetre, en expliquant sa raison : la crainte que cette pri\u00e8re ne f\u00fbt rendue obligatoire \u00e0 sa communaut\u00e9 (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 1129 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 761). Avec sa mort, la R\u00e9v\u00e9lation \u00e9tait close et cette crainte n\u2019avait plus d\u2019objet : \u2019Umar ne fit donc que r\u00e9activer une pratique proph\u00e9tique dont l\u2019emp\u00eachement avait disparu. Sa parole emploie le mot <em>bid\u2019ah<\/em> en son sens de langue \u2014 une configuration nouvelle par rapport \u00e0 l\u2019usage des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dentes \u2014 et non au sens religieux d\u2019invention dans la religion, comme l\u2019a expliqu\u00e9 Ibn Rajab dans <em>J\u00e2mi\u2019 al-\u2019ul\u00fbm wa-l-hikam<\/em>.<\/p>\n<p>De son organisation de la justice, un document m\u00e9rite une mention sp\u00e9ciale : l\u2019\u00e9p\u00eetre sur la judicature adress\u00e9e \u00e0 Ab\u00fb M\u00fbs\u00e2 al-Ash\u2019ar\u00ee, transmise par ad-D\u00e2raqutn\u00ee et al-Bayhaq\u00ee, re\u00e7ue par les juristes de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration et longuement comment\u00e9e par Ibn al-Qayyim dans <em>I\u2019l\u00e2m al-muwaqqi\u2019\u00een<\/em>. \u2019Umar y \u00e9crit, en substance :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Le jugement est une obligation pr\u00e9cise et une pratique \u00e0 suivre. Comprends bien ce qui t\u2019est expos\u00e9. Traite les parties \u00e0 \u00e9galit\u00e9 dans ton audience, dans ton visage et dans ta justice, afin que le puissant n\u2019esp\u00e8re pas ta partialit\u00e9 et que le faible ne d\u00e9sesp\u00e8re pas de ton \u00e9quit\u00e9. La preuve incombe au demandeur et le serment \u00e0 celui qui nie. Que nul jugement rendu hier ne t\u2019emp\u00eache, si tu r\u00e9examines et que la v\u00e9rit\u00e9 t\u2019appara\u00eet, d\u2019y revenir : la v\u00e9rit\u00e9 est ancienne, et revenir \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 vaut mieux que pers\u00e9v\u00e9rer dans le faux. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Dans ces quelques lignes dorment, en germe, la proc\u00e9dure judiciaire musulmane, la hi\u00e9rarchie des preuves, l\u2019\u00e9galit\u00e9 devant le juge et jusqu\u2019au raisonnement par analogie que les fondements du droit th\u00e9oriseront deux si\u00e8cles plus tard.<\/p>\n<h3>9. J\u00e9rusalem : le pacte de \u2019Umar et la Ville sainte<\/h3>\n<p>En l\u2019an seize, J\u00e9rusalem \u2014 \u00celiy\u00e2\u2019 dans les sources arabes \u2014 se rendit apr\u00e8s un si\u00e8ge, \u00e0 la condition, pos\u00e9e par le patriarche Sophrone, que le calife v\u00eent en personne recevoir la ville. \u2019Umar vint de M\u00e9dine, v\u00eatu d\u2019une tunique rapi\u00e9c\u00e9e, partageant l\u2019unique monture avec son serviteur, \u00e0 tour de r\u00f4le ; et les chroniqueurs rapportent que c\u2019\u00e9tait au tour du serviteur d\u2019\u00eatre en selle lorsqu\u2019ils arriv\u00e8rent en vue de la ville. Ab\u00fb \u2019Ubaydah lui sugg\u00e9ra de changer de v\u00eatement pour ne pas para\u00eetre humble devant les Byzantins ; \u2019Umar r\u00e9pondit : nous sommes un peuple qu\u2019Allah a honor\u00e9 par l\u2019islam ; si nous cherchons l\u2019honneur ailleurs, Allah nous humiliera (al-H\u00e2kim, <em>Al-Mustadrak<\/em>). Puis il dicta aux habitants le pacte de s\u00fbret\u00e9 qu\u2019at-Tabar\u00ee a conserv\u00e9 dans son <em>T\u00e2r\u00eekh<\/em> (ann\u00e9e 15) :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Ceci est ce qu\u2019accorde le serviteur d\u2019Allah \u2019Umar, \u00c9mir des croyants, aux habitants d\u2019\u00celiy\u00e2\u2019 comme s\u00fbret\u00e9. Il leur accorde la s\u00fbret\u00e9 pour leurs personnes, leurs biens, leurs \u00e9glises et leurs croix, pour le malade comme pour le bien-portant, et pour tous ceux de leur religion. Leurs \u00e9glises ne seront ni habit\u00e9es, ni d\u00e9truites ; on ne retranchera rien d\u2019elles, ni de leur enceinte, ni de leurs croix, ni de leurs biens. Ils ne seront pas contraints dans leur religion, et nul d\u2019entre eux ne subira de tort. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Le patriarche l\u2019invita, dit-on, \u00e0 prier dans l\u2019\u00e9glise de la R\u00e9surrection ; \u2019Umar refusa, et alla prier dehors, sur les marches, en expliquant que s\u2019il priait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, les musulmans, apr\u00e8s lui, revendiqueraient l\u2019\u00e9glise en disant : ici a pri\u00e9 \u2019Umar. Ce r\u00e9cit nous vient d\u2019un historien chr\u00e9tien, Eutychius, patriarche melkite d\u2019Alexandrie au Xe si\u00e8cle (<em>Annales<\/em>) ; on ne le trouve pas dans les <em>Sah\u00eeh<\/em>, et nous le donnons pour ce qu\u2019il est \u2014 le t\u00e9moignage d\u2019une m\u00e9moire chr\u00e9tienne qui, trois si\u00e8cles plus tard, gardait de \u2019Umar cette image. L\u2019\u00e9glise de la R\u00e9surrection est aujourd\u2019hui encore une \u00e9glise, et la petite mosqu\u00e9e de \u2019Umar se dresse \u00e0 quelques pas, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il pria.<\/p>\n<p>Ce que fut ce pacte, un contemporain non musulman le dit mieux qu\u2019aucun apologiste. Vers l\u2019an 650, le patriarche de l\u2019\u00c9glise d\u2019Orient Isho\u2019yahb III, qui vivait sous le nouveau pouvoir, \u00e9crivait \u00e0 un \u00e9v\u00eaque :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Ces Arabes \u00e0 qui Dieu a donn\u00e9 en ce temps la domination du monde, vous savez comme ils se comportent envers nous. Non seulement ils ne combattent pas la religion chr\u00e9tienne, mais ils recommandent notre foi, honorent les pr\u00eatres et les saints du Seigneur, et font des bienfaits aux \u00e9glises et aux monast\u00e8res. \u00bb (Isho\u2019yahb III, Lettres, \u00e9d. R. Duval)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un autre t\u00e9moignage vient d\u2019al-Bal\u00e2dhur\u00ee (<em>Fut\u00fbh al-buld\u00e2n<\/em>). Lorsque, avant la bataille du Yarm\u00fbk, l\u2019arm\u00e9e byzantine se concentra et qu\u2019Ab\u00fb \u2019Ubaydah dut \u00e9vacuer Homs, il fit rendre aux habitants chr\u00e9tiens la <em>jizyah<\/em> qu\u2019ils avaient vers\u00e9e, en leur disant : nous vous avions pris cet argent en \u00e9change de votre protection ; nous ne pouvons plus vous prot\u00e9ger, il vous revient. Et les habitants, rapporte al-Bal\u00e2dhur\u00ee, lui r\u00e9pondirent : votre gouvernement et votre justice nous sont plus chers que l\u2019oppression et la tyrannie dans lesquelles nous vivions \u2014 et ils ferm\u00e8rent leurs portes aux Byzantins.<\/p>\n<h3>10. Les gens du Livre sous \u2019Umar : quatre sc\u00e8nes<\/h3>\n<p>La conduite de \u2019Umar envers les non-musulmans n\u2019\u00e9tait pas une politique : c\u2019\u00e9tait l\u2019application d\u2019un enseignement. Le Proph\u00e8te \ufdfa avait dit : <em>\u00ab Quiconque tue un homme li\u00e9 par un pacte ne sentira pas le parfum du Paradis \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3166) ; et : <em>\u00ab Quiconque fait tort \u00e0 un homme li\u00e9 par un pacte, le diminue, le charge au-del\u00e0 de ses forces ou lui prend quelque chose sans son consentement, je serai son adversaire au Jour de la R\u00e9surrection \u00bb<\/em> (Ab\u00fb D\u00e2w\u00fbd, n\u00b0 3052). Quatre sc\u00e8nes montrent comment \u2019Umar entendait ces paroles.<\/p>\n<p><strong>Le vieux juif.<\/strong> Ab\u00fb Y\u00fbsuf, le disciple d\u2019Ab\u00fb Han\u00eefah, rapporte dans son <em>Kit\u00e2b al-khar\u00e2j<\/em> \u2014 r\u00e9dig\u00e9 pour le calife H\u00e2r\u00fbn ar-Rash\u00eed \u2014 que \u2019Umar passa un jour devant la porte de quelques gens o\u00f9 mendiait un vieillard aveugle. Il lui toucha le bras : de quelle communaut\u00e9 es-tu ? \u2014 Je suis juif. \u2014 Qu\u2019est-ce qui t\u2019a r\u00e9duit \u00e0 ce que je vois ? \u2014 La jizyah, le besoin et l\u2019\u00e2ge. \u2019Umar le prit par la main, le conduisit chez lui, lui donna de quoi vivre, puis fit dire au tr\u00e9sorier du tr\u00e9sor public :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Occupe-toi de cet homme et de ses semblables. Par Allah, nous ne serions pas justes envers lui si nous avions consomm\u00e9 sa jeunesse et que nous l\u2019abandonnions dans sa vieillesse. Les aum\u00f4nes sont pour les pauvres et les indigents (Coran 9, 60) ; les pauvres sont les musulmans, et celui-ci est un indigent parmi les gens du Livre. \u00bb Et il exempta de la jizyah cet homme et ses pareils.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><strong>Le Copte et le fils du gouverneur.<\/strong> Les historiens de l\u2019\u00c9gypte \u2014 Ibn \u2019Abd al-Hakam dans <em>Fut\u00fbh Misr<\/em>, puis les compilateurs post\u00e9rieurs \u2014 rapportent qu\u2019un fils de \u2019Amr ibn al-\u2019\u00c2s, gouverneur d\u2019\u00c9gypte, frappa un Copte qui l\u2019avait battu \u00e0 la course, en criant : je suis le fils des nobles ! Le Copte alla se plaindre \u00e0 M\u00e9dine. \u2019Umar convoqua le gouverneur et son fils, remit le fouet au Copte et lui dit : frappe le fils des nobles. Puis il se tourna vers \u2019Amr :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Depuis quand asservissez-vous les hommes, alors que leurs m\u00e8res les ont enfant\u00e9s libres ? \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>La cha\u00eene de ce r\u00e9cit n\u2019est pas de la qualit\u00e9 des deux <em>Sah\u00eeh<\/em>, et nous le disons. Mais il est ancien, il est coh\u00e9rent avec tout ce que les sources s\u00fbres disent de \u2019Umar, et la Ummah enti\u00e8re l\u2019a re\u00e7u comme le portrait fid\u00e8le de son deuxi\u00e8me calife.<\/p>\n<p><strong>Le roi de Ghass\u00e2n.<\/strong> Les chroniques rapportent que Jabalah ibn al-Ayham, le dernier roi arabe chr\u00e9tien de Ghass\u00e2n, s\u2019\u00e9tait converti \u00e0 l\u2019islam et vint en p\u00e8lerinage ; un homme du peuple lui marcha sur le manteau, Jabalah le gifla et lui cassa le nez. L\u2019homme se plaignit \u00e0 \u2019Umar, qui dit au roi : il te rendra la pareille, ou tu le satisferas. \u2014 Moi, un roi, et lui un homme du commun ? \u2014 L\u2019islam vous a rendus \u00e9gaux. Jabalah pr\u00e9f\u00e9ra s\u2019enfuir chez les Byzantins plut\u00f4t que de subir la loi du talion d\u2019un simple p\u00e8lerin. Le r\u00e9cit est de ceux dont les historiens discutent les d\u00e9tails ; l\u2019id\u00e9e qu\u2019il porte \u2014 nul n\u2019est au-dessus de la loi \u2014 est celle que toutes les sources pr\u00eatent \u00e0 \u2019Umar.<\/p>\n<p><strong>Le testament.<\/strong> Le r\u00e9cit le plus s\u00fbr est aussi le plus \u00e9mouvant. \u2019Umar, poignard\u00e9 en pleine pri\u00e8re de l\u2019aube par Ab\u00fb Lu\u2019lu\u2019ah, esclave persan et mazd\u00e9en, dicta ses derni\u00e8res volont\u00e9s \u00e0 son fils. Al-Bukh\u00e2r\u00ee les a conserv\u00e9es (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3700). Il y recommande au calife qui viendra apr\u00e8s lui les \u00c9migr\u00e9s, les Ans\u00e2r, les B\u00e9douins \u2014 et :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Je lui recommande les gens plac\u00e9s sous la protection d\u2019Allah et de Son Messager : qu\u2019il respecte le pacte conclu avec eux, qu\u2019il combatte pour les d\u00e9fendre, et qu\u2019on ne leur impose rien au-del\u00e0 de leurs forces. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Un homme frapp\u00e9 \u00e0 mort par un non-musulman, dont la premi\u00e8re pens\u00e9e est de prot\u00e9ger les non-musulmans contre ses propres successeurs : voil\u00e0 \u2019Umar. Cette m\u00eame nuit, il fit aussi demander \u00e0 \u2019\u00c2\u2019ishah la permission d\u2019\u00eatre enterr\u00e9 aupr\u00e8s du Proph\u00e8te \ufdfa et d\u2019Ab\u00fb Bakr, en pr\u00e9cisant : si elle refuse, enterrez-moi au cimeti\u00e8re des musulmans.<\/p>\n<h3>11. \u2019Umar et les faibles : le calife de la famine<\/h3>\n<p>Ce qui frappe le plus, chez le ma\u00eetre d\u2019un empire allant de la Libye \u00e0 la Perse, c\u2019est sa mani\u00e8re de vivre. Il portait des v\u00eatements rapi\u00e9c\u00e9s, mangeait du pain et de l\u2019huile, dormait parfois \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un mur de la mosqu\u00e9e. Une nuit, faisant sa ronde dans les environs de M\u00e9dine, il entendit des enfants pleurer dans une tente ; la m\u00e8re faisait bouillir une marmite d\u2019eau pour les tromper jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils s\u2019endorment, car elle n\u2019avait rien. \u2019Umar revint au d\u00e9p\u00f4t des vivres, chargea lui-m\u00eame un sac de farine et une outre de graisse, et refusa que son serviteur Aslam le port\u00e2t : <em>\u00ab Porteras-tu mes p\u00e9ch\u00e9s pour moi au Jour de la R\u00e9surrection ? \u00bb<\/em> Il fit cuire lui-m\u00eame le repas des enfants et ne partit que lorsqu\u2019il les vit rire (Ibn Sa\u2019d, <em>At-Tabaq\u00e2t<\/em> ; Ibn al-Jawz\u00ee, <em>Man\u00e2qib \u2019Umar<\/em>).<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e dix-huit, la s\u00e9cheresse frappa l\u2019Arabie \u2014 l\u2019ann\u00e9e des cendres, <em>\u2019\u00e2m ar-ram\u00e2dah<\/em>. \u2019Umar jura de ne toucher ni viande, ni graisse, ni lait tant que les gens n\u2019en auraient pas ; il maigrit au point que sa peau noircit et que ses proches craignirent pour lui. Il \u00e9crivit aux gouverneurs de Syrie, d\u2019Irak et d\u2019\u00c9gypte : au secours de l\u2019Arabie ! Des caravanes de vivres arriv\u00e8rent de partout ; \u2019Amr ibn al-\u2019\u00c2s envoya des convois d\u2019\u00c9gypte par mer jusqu\u2019au port de M\u00e9dine, et c\u2019est \u00e0 cette occasion que \u2019Umar fit rouvrir l\u2019antique canal reliant le Nil \u00e0 la mer Rouge \u2014 le canal de l\u2019\u00c9mir des croyants \u2014 pour que le bl\u00e9 d\u2019\u00c9gypte nourr\u00eet le Hedjaz (Ibn \u2019Abd al-Hakam, <em>Fut\u00fbh Misr<\/em>). Il installa les r\u00e9fugi\u00e9s b\u00e9douins dans des campements pr\u00e8s de M\u00e9dine, avec des cuisines communes, et en fit compter chaque soir les morts pour ajuster les rations. Puis il sortit avec les gens pour la pri\u00e8re de la pluie, avec al-\u2019Abb\u00e2s, l\u2019oncle du Proph\u00e8te \ufdfa, et dit : \u00f4 Allah, nous implorions autrefois Ton Proph\u00e8te et Tu nous donnais la pluie ; nous T\u2019implorons aujourd\u2019hui par l\u2019oncle de Ton Proph\u00e8te (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 1010).<\/p>\n<p>Sa politique sociale n\u2019attendit pas les famines. Les registres de pensions qu\u2019il institua versaient une allocation \u00e0 chaque musulman selon son anciennet\u00e9 dans l\u2019islam et ses besoins, et une allocation \u00e0 chaque nouveau-n\u00e9. Le premier r\u00e8glement ne la versait qu\u2019apr\u00e8s le sevrage ; une nuit de ronde, \u2019Umar entendit un enfant pleurer sans cesse, et la m\u00e8re lui expliqua qu\u2019elle le sevrait de force pour toucher l\u2019allocation. \u2019Umar changea la r\u00e8gle sur-le-champ, et fit proclamer : ne h\u00e2tez pas le sevrage de vos enfants, l\u2019allocation est due d\u00e8s la naissance (Ibn Sa\u2019d ; Ibn al-Jawz\u00ee). On lui rapporte enfin cette parole, transmise par Ab\u00fb Nu\u2019aym dans <em>Hilyat al-awliy\u00e2\u2019<\/em> :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab Si une mule tr\u00e9buchait en Irak, je craindrais qu\u2019Allah m\u2019en demande compte : pourquoi ne lui as-tu pas aplani la route, \u00f4 \u2019Umar ? \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<h3>12. \u2019Umar et le hadith : v\u00e9rifier sans soup\u00e7onner<\/h3>\n<p>La politique d\u2019Ab\u00fb Bakr \u2014 v\u00e9rifier avant de recevoir \u2014 devint sous \u2019Umar une v\u00e9ritable discipline publique. L\u2019\u00e9pisode le plus c\u00e9l\u00e8bre est celui d\u2019Ab\u00fb M\u00fbs\u00e2 al-Ash\u2019ar\u00ee (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 6245 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2153) : \u00e9tant venu demander audience \u00e0 \u2019Umar, il salua trois fois \u00e0 la porte ; n\u2019obtenant pas de r\u00e9ponse, il s\u2019en retourna, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019enseignement proph\u00e9tique. \u2019Umar le fit rattraper : qu\u2019est-ce qui t\u2019a fait repartir ? \u2014 J\u2019ai entendu le Messager d\u2019Allah \ufdfa dire : lorsque l\u2019un de vous a demand\u00e9 la permission trois fois sans qu\u2019on la lui accorde, qu\u2019il s\u2019en retourne. \u2014 Tu m\u2019apporteras une preuve de cela. Ab\u00fb M\u00fbs\u00e2 s\u2019en fut trouver une assembl\u00e9e de compagnons qui lui dirent : le plus jeune d\u2019entre nous suffira \u00e0 t\u00e9moigner \u2014 et Ab\u00fb Sa\u2019\u00eed al-Khudr\u00ee se leva et attesta. \u2019Umar dit alors : je ne te soup\u00e7onnais pas, mais j\u2019ai craint que les gens ne se mettent \u00e0 parler \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re au nom du Messager d\u2019Allah \ufdfa. Dans la version de Muslim, Ubayy ibn Ka\u2019b lui adressa m\u00eame ce reproche : \u00f4 Ibn al-Khatt\u00e2b, ne sois pas un tourment pour les compagnons du Messager d\u2019Allah \ufdfa \u2014 preuve que la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de \u2019Umar \u00e9tait discut\u00e9e entre eux, et assum\u00e9e par lui comme une pr\u00e9caution.<\/p>\n<p>Car \u2019Umar n\u2019\u00e9tait pas un sceptique : il \u00e9tait un v\u00e9rificateur. La preuve en fut donn\u00e9e \u00e0 Sargh, aux portes de la Syrie, en l\u2019an dix-huit. La peste s\u2019\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9e \u00e0 \u2019Amw\u00e2s ; fallait-il poursuivre la route ou rebrousser chemin ? \u2019Umar organisa une consultation en r\u00e8gle \u2014 les \u00c9migr\u00e9s d\u2019abord, puis les Ans\u00e2r, puis les anciens de la conqu\u00eate de La Mecque \u2014 et les avis diverg\u00e8rent. Il trancha pour le retour. Ab\u00fb \u2019Ubaydah lui lan\u00e7a : fuis-tu le d\u00e9cret d\u2019Allah ? \u2014 Oui, r\u00e9pondit \u2019Umar : nous fuyons le d\u00e9cret d\u2019Allah vers le d\u00e9cret d\u2019Allah. Survint alors \u2019Abd ar-Rahm\u00e2n ibn \u2019Awf, absent jusque-l\u00e0, qui d\u00e9clara : je d\u00e9tiens sur cette question une science \u2014 j\u2019ai entendu le Messager d\u2019Allah \ufdfa dire : <em>\u00ab Si vous entendez qu\u2019elle s\u00e9vit dans une terre, ne vous y rendez pas ; et si elle se d\u00e9clare dans une terre o\u00f9 vous \u00eates, n\u2019en sortez pas pour la fuir. \u00bb<\/em> \u2019Umar loua Allah et reprit la route de M\u00e9dine (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 5729 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2219). Tout \u2019Umar est dans cette sc\u00e8ne : la concertation la plus large, l\u2019ijtih\u00e2d assum\u00e9 en l\u2019absence de texte, la r\u00e9ponse fulgurante \u00e0 l\u2019objection fataliste \u2014 et, d\u00e8s qu\u2019un hadith authentique est produit par un homme fiable, la soumission imm\u00e9diate et joyeuse.<\/p>\n<p>Sa vigilance s\u2019exer\u00e7ait aussi sur le contenu des rapports. Lorsqu\u2019on lui rapporta le hadith de F\u00e2timah bint Qays, selon laquelle le Proph\u00e8te \ufdfa ne lui avait accord\u00e9 ni logement ni pension apr\u00e8s sa r\u00e9pudiation d\u00e9finitive, \u2019Umar refusa d\u2019en faire une r\u00e8gle contre l\u2019apparence du verset de la sourate <em>At-Tal\u00e2q<\/em> : nous ne d\u00e9laisserons pas le Livre de notre Seigneur et la Sunnah de notre Proph\u00e8te \ufdfa pour la parole d\u2019une femme dont nous ne savons si elle a retenu ou oubli\u00e9 (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1480). Les \u00e9coles ont diverg\u00e9 ensuite sur le fond ; mais la m\u00e9thode fit \u00e9cole : confronter le rapport isol\u00e9 aux textes \u00e9tablis, examiner non seulement la cha\u00eene mais l\u2019\u00e9nonc\u00e9 \u2014 ce que la science du hadith appellera la critique du <em>matn<\/em>. C\u2019est \u2019Umar aussi qui donna \u2019Abdull\u00e2h ibn Mas\u2019\u00fbd aux gens de K\u00fbfah, en leur \u00e9crivant qu\u2019il les avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s \u00e0 lui-m\u00eame en se privant de lui : l\u2019\u00e9cole enti\u00e8re de K\u00fbfah, d\u2019o\u00f9 sortira le fiqh de l\u2019Irak, est n\u00e9e de ce choix.<\/p>\n<h3>13. L\u2019ijtih\u00e2d de \u2019Umar : la sh\u00fbr\u00e2 au service des textes<\/h3>\n<p>L\u2019\u00e9poque des Califes est celle o\u00f9 l\u2019ijtih\u00e2d \u2014 l\u2019effort d\u2019interpr\u00e9tation d\u00e9ploy\u00e9 par le savant qualifi\u00e9 pour d\u00e9gager la r\u00e8gle divine l\u00e0 o\u00f9 le texte ne l\u2019\u00e9nonce pas express\u00e9ment \u2014 devient une n\u00e9cessit\u00e9 quotidienne : les conqu\u00eates posent des questions que l\u2019Arabie n\u2019avait jamais connues. Sa l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9tait \u00e9tablie par le Proph\u00e8te \ufdfa lui-m\u00eame : <em>\u00ab Lorsque le juge exerce son effort d\u2019interpr\u00e9tation et voit juste, il a deux r\u00e9compenses ; s\u2019il exerce son effort et se trompe, il a une r\u00e9compense \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 7352 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1716). \u2019Umar fit de cet effort une \u0153uvre collective : il institutionnalisa la consultation, r\u00e9unissant les anciens de Badr pour les affaires graves, y adjoignant le jeune Ibn \u2019Abb\u00e2s, \u00e9crivant \u00e0 ses juges et \u00e0 ses gouverneurs pour recueillir et confronter les avis.<\/p>\n<p>Ses grandes d\u00e9cisions montrent l\u2019ijtih\u00e2d dans son exercice le plus haut : non pas au-dessus des textes, mais au c\u0153ur des textes. Le cas d\u2019\u00e9cole est celui des terres du Saw\u00e2d, les riches campagnes d\u2019Irak conquises par les armes. Nombre de compagnons \u2014 Bil\u00e2l en t\u00eate \u2014 r\u00e9clamaient leur partage entre les combattants, comme un butin. \u2019Umar refusa : partager, c\u2019\u00e9tait cr\u00e9er une aristocratie fonci\u00e8re d\u2019un jour et laisser sans ressources les fronti\u00e8res, les garnisons et les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir. Il chercha \u2014 ce sont ses mots rapport\u00e9s par Ab\u00fb \u2019Ubayd dans le <em>Kit\u00e2b al-amw\u00e2l<\/em> \u2014 et trouva l\u2019argument dans le Livre d\u2019Allah : les versets du butin de la sourate <em>Al-Hashr<\/em>, qui attribuent le <em>fay\u2019<\/em> aux pauvres \u00e9migr\u00e9s, puis aux Ans\u00e2r, puis <em>\u00ab \u00e0 ceux qui viendront apr\u00e8s eux \u00bb<\/em> (Coran 59, 8-10). Le texte lui-m\u00eame inscrivait les g\u00e9n\u00e9rations futures parmi les ayants droit : il maintint donc les terres entre les mains de leurs cultivateurs \u2014 des paysans chr\u00e9tiens et zoroastriens, qui rest\u00e8rent chez eux \u2014 moyennant le <em>khar\u00e2j<\/em>, au profit perp\u00e9tuel de la Ummah. De m\u00eame, l\u2019ann\u00e9e des cendres, il suspendit l\u2019application de la peine du vol : non qu\u2019il abroge\u00e2t un texte, mais parce que la faim g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e cr\u00e9ait ce doute et cette contrainte qui, de l\u2019aveu de tous les juristes, \u00e9cartent la peine l\u00e9gale \u2014 les conditions du <em>hadd<\/em> n\u2019\u00e9taient plus r\u00e9unies, et le Proph\u00e8te \ufdfa avait dit : <em>\u00ab \u00c9cartez les peines l\u00e9gales par les doutes. \u00bb<\/em> Jamais \u2019Umar ne s\u2019estima autoris\u00e9 \u00e0 contredire un texte \u00e9tabli : nous venons de le voir plier avec joie devant un hadith rapport\u00e9 par un seul homme.<\/p>\n<p>Allah avait d\u2019ailleurs honor\u00e9 ce serviteur d\u2019une mani\u00e8re singuli\u00e8re : \u00e0 plusieurs reprises, la R\u00e9v\u00e9lation descendit conforme \u00e0 son avis \u2014 la station d\u2019Ibr\u00e2h\u00eem comme lieu de pri\u00e8re, le voilement des M\u00e8res des croyants, le verset sur les \u00e9pouses du Proph\u00e8te \ufdfa (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 402), les captifs de Badr (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2399). Le Proph\u00e8te \ufdfa avait dit : <em>\u00ab Il y eut dans les communaut\u00e9s avant vous des hommes inspir\u00e9s ; s\u2019il doit y en avoir un dans ma communaut\u00e9, c\u2019est \u2019Umar \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3689). Mais l\u2019inspir\u00e9 resta jusqu\u2019au bout l\u2019homme du texte. Il tomba en dh\u00fb-l-hijjah de l\u2019an vingt-trois, refusa de d\u00e9signer son fils \u2014 il suffit \u00e0 la famille d\u2019al-Khatt\u00e2b qu\u2019un seul des siens en r\u00e9ponde \u2014, et laissa, pour la succession, la proc\u00e9dure nouvelle dont nous allons parler. Hudhayfah ibn al-Yam\u00e2n, le confident du Proph\u00e8te \ufdfa pour les \u00e9preuves \u00e0 venir, avait un jour parl\u00e9 devant lui de la fitnah qui d\u00e9ferlerait sur la communaut\u00e9 comme les vagues de la mer ; \u2019Umar demanda : y a-t-il entre elle et nous une porte ? \u2014 Oui, une porte ferm\u00e9e. \u2014 Sera-t-elle ouverte ou bris\u00e9e ? \u2014 Bris\u00e9e. \u2014 Alors elle ne sera jamais referm\u00e9e, dit \u2019Umar. Et Hudhayfah confia plus tard que la porte, c\u2019\u00e9tait \u2019Umar lui-m\u00eame (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 525 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 144).<\/p>\n<h2 class=\"section-partie\">Troisi\u00e8me partie \u2014 \u2019Uthm\u00e2n ibn \u2019Aff\u00e2n (23-35 H \/ 644-656)<\/h2>\n<h3>14. La sh\u00fbr\u00e2 des six : le troisi\u00e8me mode de d\u00e9volution<\/h3>\n<p>Sur son lit de mort, \u2019Umar refusa aussi bien de d\u00e9signer un successeur unique \u2014 comme l\u2019avait fait Ab\u00fb Bakr \u2014 que de laisser la communaut\u00e9 sans proc\u00e9dure \u2014 comme au jour de la Saq\u00eefah. Il remit l\u2019affaire \u00e0 un coll\u00e8ge de six hommes, tous promis au Paradis du vivant du Proph\u00e8te \ufdfa : \u2019Uthm\u00e2n, \u2019Al\u00ee, Talhah, az-Zubayr, Sa\u2019d ibn Ab\u00ee Waqq\u00e2s et \u2019Abd ar-Rahm\u00e2n ibn \u2019Awf, avec trois jours pour trancher. \u2019Abd ar-Rahm\u00e2n ibn \u2019Awf fit alors ce geste rare : il retira sa propre candidature pour se faire l\u2019arbitre des autres. Le r\u00e9cit d\u2019al-Miswar ibn Makhramah (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 7207) nous le montre passant ces nuits sans presque dormir, consultant les compagnons un \u00e0 un, les chefs des arm\u00e9es et des d\u00e9l\u00e9gations pr\u00e9sents \u00e0 M\u00e9dine, et jusqu\u2019aux femmes dans leurs demeures, si bien qu\u2019il put dire n\u2019avoir trouv\u00e9 personne qui d\u00e9tourn\u00e2t son choix de \u2019Uthm\u00e2n. La derni\u00e8re nuit, il vint trouver \u2019Al\u00ee puis \u2019Uthm\u00e2n, recueillit de chacun l\u2019engagement d\u2019agir selon le Livre d\u2019Allah, la Sunnah de Son Proph\u00e8te \ufdfa et la conduite des deux califes pr\u00e9c\u00e9dents ; \u00e0 la pri\u00e8re de l\u2019aube, il pr\u00eata all\u00e9geance \u00e0 \u2019Uthm\u00e2n, et \u2019Al\u00ee lui pr\u00eata all\u00e9geance avec l\u2019ensemble des musulmans. Ainsi fut inaugur\u00e9 un troisi\u00e8me mode l\u00e9gitime de d\u00e9volution du pouvoir : la consultation restreinte entre gens de m\u00e9rite, adoss\u00e9e \u00e0 un sondage de la communaut\u00e9. Ceux qui lisent cette \u00e9lection comme une man\u0153uvre contre \u2019Al\u00ee doivent expliquer pourquoi \u2019Al\u00ee pr\u00eata serment, si\u00e9gea au conseil de \u2019Uthm\u00e2n et jugea sous son califat \u2014 et pourquoi il ne le contesta jamais, m\u00eame au plus fort de la crise.<\/p>\n<h3>15. La copie unique du mushaf : rattraper la communaut\u00e9 avant qu\u2019elle ne diverge<\/h3>\n<p>Le califat de \u2019Uthm\u00e2n \u2014 douze ans, le plus long de l\u2019\u00e9poque \u2014 poursuivit les conqu\u00eates jusqu\u2019en Arm\u00e9nie, au Khur\u00e2s\u00e2n et en Ifr\u00eeqiyah, et vit la premi\u00e8re flotte musulmane prendre la mer vers Chypre. Mais c\u2019est sur un autre front que \u2019Uthm\u00e2n gagna son titre \u00e9ternel. Vers l\u2019an vingt-cinq, Hudhayfah ibn al-Yam\u00e2n, revenant des campagnes d\u2019Arm\u00e9nie et d\u2019Azerba\u00efdjan o\u00f9 combattaient c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te les gens de Syrie et les gens d\u2019Irak, fut \u00e9pouvant\u00e9 par ce qu\u2019il avait vu : les soldats des deux provinces divergeaient dans leurs lectures du Coran, chacun tenant la sienne de ma\u00eetres diff\u00e9rents, et l\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019accuser. Il se pr\u00e9senta devant le calife avant m\u00eame de rentrer chez lui : <em>\u00ab \u00d4 \u00c9mir des croyants, rattrape cette communaut\u00e9 avant qu\u2019elle ne diverge au sujet du Livre comme ont diverg\u00e9 les juifs et les chr\u00e9tiens \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4987).<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de \u2019Uthm\u00e2n fut imm\u00e9diate et m\u00e9thodique, et le m\u00eame hadith d\u2019al-Bukh\u00e2r\u00ee en d\u00e9taille chaque \u00e9tape. Il fit demander \u00e0 Hafsah les feuillets d\u2019Ab\u00fb Bakr afin d\u2019en \u00e9tablir des copies, avec promesse de les lui rendre. Il constitua une commission : Zayd ibn Th\u00e2bit, l\u2019homme de la premi\u00e8re collecte, assist\u00e9 de trois Qurayshites \u2014 \u2019Abdull\u00e2h ibn az-Zubayr, Sa\u2019\u00eed ibn al-\u2019\u00c2s et \u2019Abd ar-Rahm\u00e2n ibn al-H\u00e2rith ibn Hish\u00e2m \u2014 avec cette consigne en cas de d\u00e9saccord de graphie : \u00e9crivez selon la langue de Quraysh, car c\u2019est dans leur langue qu\u2019il est descendu. Les copies achev\u00e9es, il en exp\u00e9dia une dans chaque grande province \u2014 M\u00e9dine, La Mecque, K\u00fbfah, Basrah, Damas, et selon certains r\u00e9cits le Y\u00e9men et Bahre\u00efn \u2014 accompagn\u00e9es de lecteurs charg\u00e9s d\u2019en enseigner la r\u00e9citation, et il ordonna de d\u00e9truire tout autre feuillet ou recueil coranique, afin que nulle copie priv\u00e9e, partielle ou annot\u00e9e ne p\u00fbt plus concurrencer le texte de r\u00e9f\u00e9rence. Puis les feuillets d\u2019Ab\u00fb Bakr furent rendus \u00e0 Hafsah, comme promis.<\/p>\n<p>Il faut mesurer exactement ce que fut \u2014 et ce que ne fut pas \u2014 cette op\u00e9ration. Elle ne fut pas une fabrication du texte : le texte existait, m\u00e9moris\u00e9 par des milliers de t\u00e9moins vivants et consign\u00e9 dans le corpus d\u2019Ab\u00fb Bakr, dont les copies furent tir\u00e9es sous le contr\u00f4le de ces m\u00eames t\u00e9moins. Elle ne fut pas une cr\u00e9ation d\u2019un Coran nouveau : elle fut la normalisation d\u2019un texte d\u00e9j\u00e0 transmis \u2014 un seul texte de r\u00e9f\u00e9rence, un seul ordre des sourates, une graphie unique, ce <em>rasm<\/em> \u2019uthm\u00e2nien dont la souplesse, sans points ni voyelles, continue d\u2019accueillir les lectures authentiques que la science des <em>qir\u00e2\u2019\u00e2t<\/em> codifiera plus tard. Elle impliqua des choix de copie, de graphie et de diffusion, et c\u2019est un acte d\u2019autorit\u00e9 : il faut le reconna\u00eetre, et distinguer la pr\u00e9servation du contenu r\u00e9v\u00e9l\u00e9, qui ne d\u00e9pendait pas de \u2019Uthm\u00e2n, de l\u2019uniformisation mat\u00e9rielle des exemplaires, qui fut son \u0153uvre. Et la r\u00e9ception fut celle d\u2019un consensus : Mus\u2019ab ibn Sa\u2019d rapporte que nul ne d\u00e9sapprouva ; \u2019Al\u00ee d\u00e9clara \u2014 selon la voie consign\u00e9e par Ibn Ab\u00ee D\u00e2w\u00fbd dans le <em>Kit\u00e2b al-mas\u00e2hif<\/em> \u2014 :<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>\u00ab \u00d4 gens, ne dites au sujet de \u2019Uthm\u00e2n que du bien, car il n\u2019a agi dans l\u2019affaire des mas\u00e2hif qu\u2019avec notre concertation \u00e0 tous. Si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 \u00e0 sa place, j\u2019aurais fait la m\u00eame chose. \u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Ibn Mas\u2019\u00fbd, \u00e0 K\u00fbfah, exprima d\u2019abord son d\u00e9pit \u2014 lui qui tenait sa lecture de la bouche m\u00eame du Proph\u00e8te \ufdfa souffrit que la copie f\u00fbt confi\u00e9e au jeune Zayd \u2014 et nous ne le cachons pas ; mais les savants rapportent qu\u2019il se rangea ensuite \u00e0 l\u2019avis commun, et sa r\u00e9ticence m\u00eame t\u00e9moigne : elle portait sur le choix de l\u2019homme, jamais sur l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du texte. Son fruit est sous les yeux du monde : d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la terre et depuis quatorze si\u00e8cles, la Ummah r\u00e9cite un texte unique. La Ummah appelle \u2019Uthm\u00e2n <em>J\u00e2mi\u2019 al-Qur\u2019\u00e2n<\/em> \u2014 celui qui a rassembl\u00e9 les musulmans sur le Coran.<\/p>\n<h3>16. Le calife g\u00e9n\u00e9reux, les griefs et le martyre<\/h3>\n<p>\u2019Uthm\u00e2n fut aussi un transmetteur : c\u2019est de lui que nous tenons, par son affranchi Humr\u00e2n, la description compl\u00e8te des ablutions du Proph\u00e8te \ufdfa, qu\u2019il ex\u00e9cuta un jour devant les gens membre apr\u00e8s membre (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 159 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 226). L\u2019homme \u00e9tait d\u2019une pudeur telle que le Proph\u00e8te \ufdfa dit de lui : n\u2019aurais-je pas pudeur devant un homme devant qui les anges ont pudeur ? (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2401) ; et d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 rest\u00e9e proverbiale. Assi\u00e9g\u00e9 dans sa maison, il rappela lui-m\u00eame aux insurg\u00e9s, en prenant \u00e0 t\u00e9moin les compagnons pr\u00e9sents, ce qu\u2019il avait fait pour la communaut\u00e9 : <em>\u00ab Ne savez-vous pas que le Messager d\u2019Allah \ufdfa a dit : qui ach\u00e8tera le puits de R\u00fbmah et le mettra \u00e0 la disposition des musulmans, aura le Paradis \u2014 et que je l\u2019ai achet\u00e9 de mes propres deniers ? Ne savez-vous pas qu\u2019il a dit : qui \u00e9quipera l\u2019arm\u00e9e de la d\u00e9tresse aura le Paradis \u2014 et que je l\u2019ai \u00e9quip\u00e9e ? \u00bb<\/em> Et les compagnons attest\u00e8rent (rapport\u00e9 par At-Tirmidh\u00ee, n\u00b0 3703, et An-Nas\u00e2\u2019\u00ee ; jug\u00e9 bon). Marchand fortun\u00e9 avant l\u2019islam et apr\u00e8s, il ne prit jamais de salaire du tr\u00e9sor public et distribua sa fortune \u2014 mais sa fortune, non celle de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>Les six derni\u00e8res ann\u00e9es de son califat virent pourtant monter l\u2019orage. Des provinces \u2014 \u00c9gypte, K\u00fbfah, Basrah \u2014 partirent des griefs contre certains gouverneurs, tous de sa parent\u00e9 omeyyade : Mu\u2019\u00e2wiyah en Syrie, \u2019Abdull\u00e2h ibn Ab\u00ee Sarh en \u00c9gypte, al-Wal\u00eed ibn \u2019Uqbah puis Sa\u2019\u00eed ibn al-\u2019\u00c2s \u00e0 K\u00fbfah, \u2019Abdull\u00e2h ibn \u2019\u00c2mir \u00e0 Basrah, et le secr\u00e9taire Marw\u00e2n ibn al-Hakam. Ces griefs furent amplifi\u00e9s par des agitateurs dont les historiens d\u00e9crivent le travail de sape \u2014 plusieurs d\u2019entre eux \u00e9voquant le r\u00f4le d\u2019un certain \u2019Abdull\u00e2h ibn Saba\u2019 dans la diffusion des calomnies. Des colonnes de r\u00e9volt\u00e9s march\u00e8rent sur M\u00e9dine et assi\u00e9g\u00e8rent la maison du calife. \u2019Uthm\u00e2n, qui disposait de partisans pr\u00eats \u00e0 le d\u00e9fendre \u2014 al-Hasan, al-Husayn, Ibn az-Zubayr et d\u2019autres fils de compagnons montaient la garde \u00e0 sa porte \u2014, leur ordonna de rengainer : il refusa d\u2019\u00eatre le premier successeur du Proph\u00e8te \ufdfa \u00e0 faire couler le sang de la communaut\u00e9 pour sauver sa personne. Il savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir : le Proph\u00e8te \ufdfa lui avait dit un jour : <em>\u00ab \u00d4 \u2019Uthm\u00e2n, il se peut qu\u2019Allah te rev\u00eate une chemise ; si les hypocrites veulent te la faire \u00f4ter, ne l\u2019\u00f4te pas \u00bb<\/em> (rapport\u00e9 par At-Tirmidh\u00ee, n\u00b0 3705, et Ibn M\u00e2jah ; jug\u00e9 authentique) ; et sur le mont Uhud qui trembla sous leurs pas, il avait annonc\u00e9 : un proph\u00e8te, un v\u00e9ridique et deux martyrs (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3675). Le vendredi dix-huit dh\u00fb-l-hijjah de l\u2019an trente-cinq, les \u00e9meutiers forc\u00e8rent la maison et le tu\u00e8rent, le mushaf ouvert devant lui selon les r\u00e9cits.<\/p>\n<h2 class=\"section-partie\">Quatri\u00e8me partie \u2014 \u2019Al\u00ee ibn Ab\u00ee T\u00e2lib (35-40 H \/ 656-661)<\/h2>\n<h3>17. Le calife dans la temp\u00eate<\/h3>\n<p>Dans le chaos qui suivit le meurtre, les compagnons pr\u00e9sents \u00e0 M\u00e9dine se tourn\u00e8rent vers le plus digne d\u2019entre eux : \u2019Al\u00ee ibn Ab\u00ee T\u00e2lib, cousin du Proph\u00e8te \ufdfa et son gendre, \u00e9lev\u00e9 dans sa maison, premier adolescent \u00e0 embrasser l\u2019islam, porteur de l\u2019\u00e9tendard \u00e0 Khaybar \u2014 jour o\u00f9 le Proph\u00e8te \ufdfa avait dit : je donnerai demain l\u2019\u00e9tendard \u00e0 un homme qui aime Allah et Son Messager, et qu\u2019Allah et Son Messager aiment (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3702 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2405). Il re\u00e7ut l\u2019all\u00e9geance dans les conditions les plus difficiles qu\u2019un calife ait connues : la capitale occup\u00e9e par les \u00e9meutiers, le sang du calife pr\u00e9c\u00e9dent non veng\u00e9, l\u2019empire fr\u00e9missant.<\/p>\n<p>Son califat \u2014 quatre ans et neuf mois \u2014 fut happ\u00e9 par la fitnah, et nous ne la pr\u00e9senterons pas comme une simple parenth\u00e8se. \u00c0 la journ\u00e9e du Chameau (36 H), Talhah, az-Zubayr et \u2019\u00c2\u2019ishah, M\u00e8re des croyants, ne contestaient pas la l\u00e9gitimit\u00e9 de \u2019Al\u00ee : ils exigeaient le ch\u00e2timent imm\u00e9diat des meurtriers de \u2019Uthm\u00e2n, quand \u2019Al\u00ee jugeait qu\u2019il fallait d\u2019abord r\u00e9tablir l\u2019ordre avant de pouvoir juger qui que ce soit. Deux ijtih\u00e2ds sinc\u00e8res, entre gens de bien ; et les sources rapportent qu\u2019un accord \u00e9tait en vue lorsque, dans la nuit, les provocations des insurg\u00e9s infiltr\u00e9s dans les deux camps firent tourner la rencontre en bataille. Apr\u00e8s le combat, \u2019Al\u00ee pleura sur le corps de Talhah, reconduisit \u2019\u00c2\u2019ishah \u00e0 M\u00e9dine avec les plus grands honneurs, escort\u00e9e par son propre fils al-Hasan, et interdit de la bl\u00e2mer. \u00c0 Siff\u00een (37 H), Mu\u2019\u00e2wiyah, gouverneur de Syrie et cousin de \u2019Uthm\u00e2n, refusa l\u2019all\u00e9geance tant que le sang du calife assassin\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas veng\u00e9 ; les deux arm\u00e9es se firent face pendant des mois, et le carnage ne s\u2019arr\u00eata que par la proposition d\u2019un arbitrage sur la base du Coran. La voie de la Sunnah est de retenir sa langue sur ces diff\u00e9rends, tout en sachant que \u2019Al\u00ee \u00e9tait, des deux camps, le plus proche de la v\u00e9rit\u00e9, comme l\u2019atteste la parole du Proph\u00e8te \ufdfa \u00e0 \u2019Amm\u00e2r : <em>\u00ab Le groupe rebelle te tuera \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 2916) \u2014 et \u2019Amm\u00e2r tomba \u00e0 Siff\u00een, dans l\u2019arm\u00e9e de \u2019Al\u00ee.<\/p>\n<p>C\u2019est de la conduite de \u2019Al\u00ee dans ces guerres que les juristes ont tir\u00e9 tout le droit des combats entre musulmans. Il interdit d\u2019achever les bless\u00e9s, de poursuivre les fuyards, de faire des captifs, de prendre les biens des vaincus, et il pria sur les morts des deux camps \u2014 r\u00e8gles rapport\u00e9es par al-Bayhaq\u00ee et devenues, dans le fiqh, le statut des <em>bugh\u00e2t<\/em>. Quant aux Khaw\u00e2rij \u2014 cette faction de sa propre arm\u00e9e qui rejeta l\u2019arbitrage au cri de \u00ab Le jugement n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 Allah \u00bb, et d\u00e9clara m\u00e9cr\u00e9ants \u2019Al\u00ee, Mu\u2019\u00e2wiyah et tous ceux qui ne pensaient pas comme eux \u2014, \u2019Al\u00ee leur r\u00e9pondit par la phrase rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre : <em>\u00ab Une parole de v\u00e9rit\u00e9 par laquelle on vise le faux. \u00bb<\/em> Il leur fit envoyer Ibn \u2019Abb\u00e2s pour d\u00e9battre, et des milliers revinrent. \u00c0 ceux qui persist\u00e8rent, il d\u00e9clara : <em>\u00ab Vous avez sur nous trois droits : nous ne vous interdirons pas les mosqu\u00e9es d\u2019Allah, nous ne vous priverons pas de votre part du fay\u2019 tant que vos mains sont avec les n\u00f4tres, et nous ne vous combattrons pas tant que vous ne nous combattez pas \u00bb<\/em> (\u2019Abd ar-Razz\u00e2q, <em>Al-Musannaf<\/em> ; al-Bayhaq\u00ee). Ce n\u2019est que lorsqu\u2019ils eurent \u00e9gorg\u00e9 \u2019Abdull\u00e2h ibn Khabb\u00e2b, fils d\u2019un compagnon, et \u00e9ventr\u00e9 sa femme enceinte, qu\u2019il les combattit \u00e0 Nahraw\u00e2n (38 H). Le Proph\u00e8te \ufdfa avait d\u00e9crit ce groupe : ils r\u00e9citeront le Coran sans qu\u2019il d\u00e9passe leur gorge, et sortiront de la religion comme la fl\u00e8che sort du gibier (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 3611 ; <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1066). Le premier takf\u00eer de l\u2019histoire fut lanc\u00e9 contre le meilleur musulman vivant : la le\u00e7on n\u2019a pas vieilli.<\/p>\n<h3>18. Le juge, le savant<\/h3>\n<p>Car \u2019Al\u00ee \u00e9tait, de l\u2019aveu de tous, l\u2019un des tout premiers savants de la communaut\u00e9. \u2019Umar disait : le meilleur lecteur d\u2019entre nous est Ubayy, et le meilleur juge d\u2019entre nous est \u2019Al\u00ee (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 4481) \u2014 et l\u2019on sait combien \u2019Umar le consultait, au point que les r\u00e9cits le montrent redoutant les questions \u00e9pineuses quand Ab\u00fb-l-Hasan n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0.<\/p>\n<p>Une sc\u00e8ne de son califat est rest\u00e9e dans la m\u00e9moire de tous les juristes. \u2019Al\u00ee, devenu calife, retrouva sa cotte de mailles, perdue lors de la journ\u00e9e du Chameau, entre les mains d\u2019un chr\u00e9tien \u2014 juif selon d\u2019autres versions \u2014 qui la tenait pour sienne. Il le cita devant le juge Shurayh, \u00e0 K\u00fbfah, et dit : cette cotte est \u00e0 moi, je ne l\u2019ai ni vendue ni donn\u00e9e. \u2014 Et toi ? demanda le juge. \u2014 La cotte est \u00e0 moi, et l\u2019\u00c9mir des croyants n\u2019est pas un menteur. Shurayh se tourna vers \u2019Al\u00ee : as-tu une preuve ? \u2019Al\u00ee pr\u00e9senta ses t\u00e9moins : son affranchi Qanbar et son fils al-Hasan. Shurayh accepta le premier et \u00e9carta le second : le t\u00e9moignage d\u2019un fils en faveur de son p\u00e8re n\u2019est pas recevable. Et il rendit la cotte au chr\u00e9tien. Celui-ci fit quelques pas, puis se retourna : <em>\u00ab Je t\u00e9moigne que ces jugements sont ceux des proph\u00e8tes. L\u2019\u00c9mir des croyants me conduit devant son propre juge, et son juge tranche contre lui ! \u00bb<\/em> Il embrassa l\u2019islam et rendit la cotte, que \u2019Al\u00ee lui offrit (al-Bayhaq\u00ee, <em>As-Sunan al-kubr\u00e2<\/em> ; Ibn Kath\u00eer, <em>Al-Bid\u00e2yah wa-n-nih\u00e2yah<\/em> ; la cha\u00eene en est discut\u00e9e, mais le r\u00e9cit est re\u00e7u par les juristes de toutes les \u00e9coles). Un calife qui perd un proc\u00e8s contre un de ses sujets non musulmans, devant un juge qu\u2019il a lui-m\u00eame nomm\u00e9 : voil\u00e0 ce que l\u2019islam appelle la justice.<\/p>\n<p>Sa m\u00e9thode de r\u00e9ception du hadith nous a \u00e9t\u00e9 transmise par lui-m\u00eame : <em>\u00ab Lorsque j\u2019entendais du Messager d\u2019Allah \ufdfa un hadith, Allah m\u2019en faisait tirer le profit qu\u2019Il voulait ; et lorsqu\u2019un autre me le rapportait, je lui faisais pr\u00eater serment : s\u2019il jurait, je le croyais. Or Ab\u00fb Bakr m\u2019a rapport\u00e9 \u2014 et Ab\u00fb Bakr a dit vrai&#8230; \u00bb<\/em> \u2014 suit le hadith de la pri\u00e8re du repentir (rapport\u00e9 par Ab\u00fb D\u00e2w\u00fbd, n\u00b0 1521, et At-Tirmidh\u00ee, n\u00b0 406 ; jug\u00e9 bon). Le serment comme instrument de v\u00e9rification : encore une pierre \u00e0 l\u2019\u00e9difice du <em>tathabbut<\/em> \u2014 et, au passage, ce t\u00e9moignage : <em>sadaqa Ab\u00fb Bakr<\/em>, Ab\u00fb Bakr a dit vrai, dans la bouche de celui qu\u2019on pr\u00e9tendra brouill\u00e9 avec lui. Ajoutons son legs \u00e0 la langue : les historiens des sciences rapportent que c\u2019est sur son ordre qu\u2019Ab\u00fb-l-Aswad ad-Du\u2019al\u00ee posa les premiers fondements de la grammaire arabe (<em>nahw<\/em>), lorsque les fautes de langue commenc\u00e8rent \u00e0 menacer la r\u00e9citation du Coran dans les provinces m\u00eal\u00e9es : prot\u00e9ger la langue du Coran, c\u2019\u00e9tait prot\u00e9ger le Coran. Et K\u00fbfah, sa capitale, re\u00e7ut de sa pr\u00e9sence et de son enseignement une impulsion qui s\u2019ajouta \u00e0 celle d\u2019Ibn Mas\u2019\u00fbd : la future \u00e9cole d\u2019Irak a deux p\u00e8res parmi les compagnons.<\/p>\n<h3>19. L\u2019ann\u00e9e de la Communaut\u00e9<\/h3>\n<p>Au matin du dix-sept Ramadan de l\u2019an quarante, le kharijite \u2019Abd ar-Rahm\u00e2n ibn Muljam le frappa d\u2019une lame empoisonn\u00e9e alors qu\u2019il sortait appeler \u00e0 la pri\u00e8re de l\u2019aube. Mourant, \u2019Al\u00ee donna ses derni\u00e8res consignes : nourrissez mon meurtrier de ce que je mange, abreuvez-le de ce que je bois ; si je meurs, appliquez-lui le talion, un coup pour un coup, et ne le mutilez pas \u2014 car j\u2019ai entendu le Messager d\u2019Allah \ufdfa interdire la mutilation, f\u00fbt-ce d\u2019un chien enrag\u00e9 (at-Tabar\u00ee ; Ibn Sa\u2019d). Il mourut deux jours plus tard, quatri\u00e8me et dernier calife de la proph\u00e9tie. Son fils al-Hasan re\u00e7ut l\u2019all\u00e9geance, puis renon\u00e7a quelques mois plus tard en faveur de Mu\u2019\u00e2wiyah pour \u00e9pargner le sang des musulmans \u2014 accomplissant mot pour mot la parole proph\u00e9tique : <em>\u00ab Ce fils qui est le mien est un sayyid, et il se peut qu\u2019Allah r\u00e9concilie par lui deux groupes immenses de musulmans \u00bb<\/em> (<em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em>, n\u00b0 2704). L\u2019an quarante et un fut appel\u00e9 l\u2019ann\u00e9e de la Communaut\u00e9, <em>\u2019\u00e2m al-jam\u00e2\u2019ah<\/em>. Et avec elle s\u2019achevaient, \u00e0 quelques mois pr\u00e8s, les trente ann\u00e9es annonc\u00e9es du califat de la proph\u00e9tie.<\/p>\n<h2 class=\"section-partie\">Cinqui\u00e8me partie \u2014 Ce qu\u2019ils ont fait du pouvoir<\/h2>\n<h3>20. Gouverner la moiti\u00e9 du monde connu<\/h3>\n<p>Il faut prendre la mesure de ce dont il s\u2019agit. En l\u2019an onze, la communaut\u00e9 musulmane tenait l\u2019Arabie. En l\u2019an quarante, elle gouvernait la Syrie, la Palestine, l\u2019\u00c9gypte, la Libye, l\u2019Irak, la Perse, l\u2019Arm\u00e9nie et une partie du Khur\u00e2s\u00e2n \u2014 un espace peupl\u00e9 de millions de chr\u00e9tiens, de juifs, de zoroastriens, de sab\u00e9ens, o\u00f9 les musulmans \u00e9taient une infime minorit\u00e9, r\u00e9partis dans des villes-garnisons. Aucun empire de l\u2019histoire n\u2019avait grandi si vite. Et aucun n\u2019avait \u00e9t\u00e9 gouvern\u00e9, dans sa capitale, par des hommes vivant de pain et d\u2019huile, dans des maisons de terre, sans garde personnelle. Ce que ces hommes ont fait de leur pouvoir se r\u00e9sume en quelques principes, que les sc\u00e8nes racont\u00e9es dans ce dossier ont illustr\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>Les non-musulmans gard\u00e8rent leur religion, leurs lieux de culte, leurs biens et leurs juges.<\/strong> Le pacte de J\u00e9rusalem en est l\u2019acte le plus c\u00e9l\u00e8bre, mais il ne fut pas isol\u00e9 : les capitulations de Damas, de Homs, d\u2019Alexandrie et des villes d\u2019Irak, conserv\u00e9es par al-Bal\u00e2dhur\u00ee et at-Tabar\u00ee, r\u00e9p\u00e8tent les m\u00eames clauses \u2014 s\u00fbret\u00e9 des personnes, des biens, des \u00e9glises ; libert\u00e9 de culte ; justice interne rendue par les autorit\u00e9s religieuses de chaque communaut\u00e9. En \u00c9gypte, \u2019Amr ibn al-\u2019\u00c2s fit revenir d\u2019exil le patriarche copte Benjamin, que les Byzantins avaient chass\u00e9 pour h\u00e9r\u00e9sie, et lui rendit ses \u00e9glises : la chronique copte de l\u2019<em>Histoire des patriarches d\u2019Alexandrie<\/em> l\u2019a consign\u00e9 avec gratitude. Les Juifs, chass\u00e9s de J\u00e9rusalem par les Byzantins depuis des si\u00e8cles, purent y revenir. Les Zoroastriens de Perse furent trait\u00e9s comme gens du Livre, sur la base d\u2019un pr\u00e9c\u00e9dent proph\u00e9tique (<em>Muwatta\u2019<\/em>, Livre de la zak\u00e2t).<\/p>\n<p><strong>La jizyah \u00e9tait le prix de la protection, non un tribut d\u2019humiliation.<\/strong> Elle ne pesait que sur les hommes adultes en \u00e9tat de combattre, \u00e0 l\u2019exclusion des femmes, des enfants, des vieillards, des moines et des pauvres ; elle dispensait du service militaire ; et l\u2019on a vu Ab\u00fb \u2019Ubaydah la rembourser lorsqu\u2019il ne pouvait plus assurer la protection promise, et \u2019Umar en exempter un vieillard indigent et l\u2019inscrire au tr\u00e9sor public. Les Ban\u00fb Taghlib, tribu arabe chr\u00e9tienne qui r\u00e9pugnait au mot m\u00eame de jizyah, obtinrent de \u2019Umar de verser \u00e0 la place une zak\u00e2t doubl\u00e9e \u2014 la chose sans le nom (Ab\u00fb Y\u00fbsuf, <em>Kit\u00e2b al-khar\u00e2j<\/em>).<\/p>\n<p><strong>Le calife n\u2019\u00e9tait pas au-dessus de la loi.<\/strong> Ab\u00fb Bakr fut d\u00e8s son premier discours redressable par ses sujets ; \u2019Umar imposa le talion au roi de Ghass\u00e2n et fit fouetter le fils d\u2019un gouverneur par un paysan copte ; \u2019Al\u00ee perdit un proc\u00e8s contre un chr\u00e9tien devant son propre juge. Les juges \u00e9taient nomm\u00e9s par le calife mais jugeaient contre lui.<\/p>\n<p><strong>La guerre avait des lois.<\/strong> Pas de femmes, pas d\u2019enfants, pas de vieillards, pas de moines, pas d\u2019arbres fruitiers, pas de b\u00e9tail inutilement \u00e9gorg\u00e9 : les dix consignes d\u2019Ab\u00fb Bakr, transmises par M\u00e2lik, furent la charte des arm\u00e9es. \u00c0 Siff\u00een et au Chameau, \u2019Al\u00ee y ajouta le droit des combats entre musulmans : pas de bless\u00e9s achev\u00e9s, pas de fuyards poursuivis, pas de captifs, pas de pillage.<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00c9tat servait les pauvres.<\/strong> Les pensions du <em>d\u00eew\u00e2n<\/em> de \u2019Umar, l\u2019allocation d\u00e8s la naissance, les cuisines communes de l\u2019ann\u00e9e des cendres, le canal du Nil \u00e0 la mer Rouge creus\u00e9 pour nourrir le Hedjaz, la maison des vivres (<em>d\u00e2r ad-daq\u00eeq<\/em>) ouverte aux voyageurs \u2014 et cette phrase de \u2019Umar, qui vaut un programme : si une mule tr\u00e9buchait en Irak, je craindrais qu\u2019Allah m\u2019en demande compte.<\/p>\n<p><strong>Le savoir passait avant les conqu\u00eates.<\/strong> Le Coran collect\u00e9 puis unifi\u00e9 ; la Sunnah v\u00e9rifi\u00e9e ; des ma\u00eetres envoy\u00e9s dans chaque province \u2014 Ibn Mas\u2019\u00fbd \u00e0 K\u00fbfah, Ab\u00fb M\u00fbs\u00e2 \u00e0 Basrah, Mu\u2019\u00e2dh et Ab\u00fb-d-Dard\u00e2\u2019 en Syrie, \u2019Abdull\u00e2h ibn \u2019Amr en \u00c9gypte ; la grammaire arabe fond\u00e9e pour prot\u00e9ger la r\u00e9citation. Dans les villes qu\u2019ils fond\u00e8rent, K\u00fbfah et Basrah, na\u00eetront en une g\u00e9n\u00e9ration les \u00e9coles juridiques dont notre s\u00e9rie racontera l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de peindre un \u00e2ge d\u2019or sans ombre : le dossier a dit les erreurs de gouvernance de \u2019Uthm\u00e2n, les tensions autour de Fadak, la violence des guerres civiles. Mais un lecteur honn\u00eate, musulman ou non, comparera la conduite de ces hommes \u00e0 celle de leurs contemporains \u2014 H\u00e9raclius, Khosro\u00e8s, les rois wisigoths \u2014 et \u00e0 celle des empires qui ont gouvern\u00e9 des minorit\u00e9s religieuses dans les si\u00e8cles suivants, en Europe comme ailleurs. La comparaison est la meilleure r\u00e9ponse.<\/p>\n<h3>21. Tableau r\u00e9capitulatif<\/h3>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014- <strong>Calife<\/strong> <strong>Dur\u00e9e<\/strong> <strong>Mode <\/strong>\u0152uvre <strong>Ce qu\u2019on lui d\u2019\u00e9lection<\/strong> majeure<strong> reproche \u2014 et ce qu\u2019on peut r\u00e9pondre<\/strong> \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014- \u2014\u2014\u2014&#8211; \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014- \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014&#8211; <strong>Ab\u00fb Bakr 11-13 H (2 Choix des gens Sauvegarde de Saq\u00eefah \u00ab as-Sidd\u00eeq<\/strong> ans 3 mois) de la l\u2019unit\u00e9 du pr\u00e9cipit\u00e9e \u00bb : r\u00e9solution \u00e0 la culte (Riddah) ; vrai, mais Saq\u00eefah, puis premi\u00e8re confirm\u00e9e par all\u00e9geance collecte du tous, \u2019Al\u00ee g\u00e9n\u00e9rale Coran ; r\u00e8gles compris. Fadak : de la guerre un diff\u00e9rend r\u00e9el sur une r\u00e8gle, non une spoliation ; \u2019Al\u00ee calife maintint le statut.<\/p>\n<p><strong>\u2019Umar 13-23 H (10 D\u00e9signation par D\u00eew\u00e2ns, \u00ab Lecture libre al-F\u00e2r\u00fbq<\/strong> ans 6 mois) Ab\u00fb Bakr apr\u00e8s judicature, des textes \u00bb : consultation, calendrier, ses ijtih\u00e2ds valid\u00e9e par la pacte de appliquent les communaut\u00e9 J\u00e9rusalem, textes avec leurs pensions conditions ; il sociales, s\u2019incline devant formation des un seul hadith provinces authentique.<\/p>\n<p><strong>\u2019Uthm\u00e2n 23-35 H (12 Sh\u00fbr\u00e2 de six Mushaf unique N\u00e9potisme : Dh\u00fb-n-N\u00fbrayn<\/strong> ans) compagnons, diffus\u00e9 dans partiellement adoss\u00e9e \u00e0 une tout l\u2019empire ; fond\u00e9, reconnu consultation de flotte ; par la tradition M\u00e9dine g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ; mais ch\u00e2timent personnelle des gouverneurs fautifs, fortune personnelle et non publique, meurtre injustifiable.<\/p>\n<p><strong>\u2019Al\u00ee 35-40 H (4 All\u00e9geance des Droit des \u00ab \u00c9chec du Ab\u00fb-l-Hasan<\/strong> ans 9 mois) compagnons de combats entre califat \u00bb : les M\u00e9dine dans la musulmans, institutions ont crise r\u00e9futation du surv\u00e9cu \u00e0 la takf\u00eer, justice guerre civile ; exemplaire, le plus proche de grammaire arabe la v\u00e9rit\u00e9, selon la parole proph\u00e9tique sur \u2019Amm\u00e2r. \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014-<\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Conclusion \u2014 Trente ann\u00e9es qui ont verrouill\u00e9 le d\u00e9p\u00f4t<\/h3>\n<p>Dressons le bilan. En trente ans, la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration a r\u00e9gl\u00e9 la succession du Proph\u00e8te \ufdfa par trois voies successives \u2014 le choix des gens de la r\u00e9solution, la d\u00e9signation par le pr\u00e9d\u00e9cesseur, la consultation restreinte \u2014, toutes valid\u00e9es par le consensus et toutes soumises au principe pos\u00e9 par Ab\u00fb Bakr d\u00e8s le premier jour : ob\u00e9issance au gouvernant tant qu\u2019il ob\u00e9it \u00e0 Allah et \u00e0 Son Messager. Elle a sauv\u00e9 la religion de l\u2019apostasie par la fermet\u00e9 d\u2019un seul homme que la preuve a rejoint. Elle a accompli les deux plus grandes op\u00e9rations de l\u2019histoire du texte coranique : la collecte sous Ab\u00fb Bakr, puis la copie unique sous \u2019Uthm\u00e2n \u2014 si bien que la fitnah, lorsqu\u2019elle \u00e9clata, trouva le Livre hors de sa port\u00e9e. Elle a transmis la Sunnah avec une exigence d\u00e9j\u00e0 m\u00e9thodique \u2014 le t\u00e9moin exig\u00e9 par Ab\u00fb Bakr, la preuve demand\u00e9e par \u2019Umar, le serment requis par \u2019Al\u00ee \u2014 sans jamais verser dans le soup\u00e7on. Elle a fond\u00e9 l\u2019ijtih\u00e2d et l\u2019a disciplin\u00e9 par la sh\u00fbr\u00e2. Et elle a gouvern\u00e9 des millions d\u2019hommes d\u2019autres religions en leur laissant leur foi, leurs \u00e9glises, leurs juges et, quand ils \u00e9taient dans le besoin, une part du tr\u00e9sor public.<\/p>\n<p>Les controverses qui entourent cette \u00e9poque n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 escamot\u00e9es. Un lecteur chiite contestera la Saq\u00eefah et lira Ghad\u00eer Khumm autrement ; il relira Fadak comme une blessure faite \u00e0 F\u00e2timah. Un historien mettra en doute la datation de tel r\u00e9cit. Un pol\u00e9miste transformera chaque difficult\u00e9 en slogan. Nous avons voulu leur r\u00e9pondre par les sources, en distinguant ce qui est \u00e9tabli de ce qui est reconstruit, et les divergences r\u00e9elles des caricatures. Aucune de ces objections, prise au s\u00e9rieux, ne d\u00e9montre une falsification du Coran ni une conspiration contre \u2019Al\u00ee. La th\u00e8se sunnite demeure : les compagnons ont travers\u00e9 la crise politique la plus grave qui se puisse imaginer sans que le d\u00e9p\u00f4t r\u00e9v\u00e9l\u00e9 f\u00fbt abandonn\u00e9 \u2014 et c\u2019est leur m\u00e9thode, v\u00e9rification, consultation, transmission, qui en est la preuve historique centrale.<\/p>\n<p>Mais la porte est bris\u00e9e, et par la br\u00e8che sont entr\u00e9es les questions qui vont occuper notre prochain dossier. Qui est croyant, qui ne l\u2019est plus ? \u2014 demanderont les Khaw\u00e2rij en levant le sabre sur les p\u00e9cheurs. \u00c0 qui revenait le pouvoir, et que faut-il croire des compagnons ? \u2014 demanderont ceux qui b\u00e2tiront le chiisme. Et bient\u00f4t d\u2019autres demanderont ce qu\u2019il faut croire des attributs de notre Seigneur. Face \u00e0 la fitnah des sabres et \u00e0 celle des id\u00e9es, la communaut\u00e9 va inventer ses anticorps \u2014 et le premier d\u2019entre eux tient en une phrase du t\u00e2bi\u2019\u00ee Muhammad ibn S\u00eer\u00een : ils ne demandaient pas l\u2019isn\u00e2d ; quand survint la fitnah, ils dirent : nommez-nous vos hommes. C\u2019est cette histoire \u2014 les divergences dogmatiques et la r\u00e9ponse de la Sunnah \u2014 que racontera le prochain dossier, si Allah le veut.<\/p>\n<blockquote class=\"verset-encadre\">\n<p>Qu\u2019Allah agr\u00e9e Ab\u00fb Bakr, \u2019Umar, \u2019Uthm\u00e2n et \u2019Al\u00ee, et l\u2019ensemble des compagnons ; et qu\u2019Il couvre d\u2019\u00e9loges et de paix Son serviteur et Messager Mouhammad, sa famille, ses compagnons, et quiconque suit leur voie avec excellence jusqu\u2019au Jour de la r\u00e9tribution.<\/p>\n<\/blockquote>\n<h3 class=\"section-special\">Objections et r\u00e9ponses<\/h3>\n<p>Ce chapitre rassemble les objections les plus fr\u00e9quentes sur l\u2019\u00e9poque des Califes \u2014 celles de la tradition chiite, celles de l\u2019histoire critique et celles de la pol\u00e9mique hostile \u00e0 l\u2019islam. Chacune est formul\u00e9e dans sa version la plus forte, puis la r\u00e9ponse sunnite est donn\u00e9e avec ses preuves et ses limites. Le num\u00e9ro de section renvoie au passage du dossier qui raconte les faits.<\/p>\n<p><strong>1. Ghad\u00eer Khumm : \u2019Al\u00ee avait-il \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 ?<\/strong> <em>(section 1)<\/em><\/p>\n<p><strong>Objection \u2014 \u00ab Le Proph\u00e8te \ufdfa avait d\u00e9sign\u00e9 \u2019Al\u00ee \u00e0 Ghad\u00eer Khumm ; la Saq\u00eefah a viol\u00e9 cette d\u00e9signation. \u00bb<\/strong> C\u2019est l\u2019argument central de la tradition chiite. De retour du p\u00e8lerinage d\u2019Adieu, \u00e0 la halte de Ghad\u00eer Khumm, le Proph\u00e8te \ufdfa a dit : <em>\u00ab Celui dont je suis le mawl\u00e2, \u2019Al\u00ee est son mawl\u00e2 \u00bb<\/em> (rapport\u00e9 par At-Tirmidh\u00ee, n\u00b0 3713, et Ahmad ; hadith reconnu authentique par les savants sunnites). Pour la lecture chiite, <em>mawl\u00e2<\/em> signifie ici \u00ab d\u00e9tenteur de l\u2019autorit\u00e9 \u00bb : \u2019Al\u00ee aurait donc \u00e9t\u00e9 investi devant des milliers de p\u00e8lerins, et la Saq\u00eefah serait une confiscation.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Le hadith est authentique ; le d\u00e9saccord porte sur son sens. Le mot <em>mawl\u00e2<\/em> a en arabe une large gamme de significations : alli\u00e9, proche, bien-aim\u00e9, protecteur, affranchi, soutien \u2014 et, parmi d\u2019autres, ma\u00eetre. Le Coran lui-m\u00eame l\u2019emploie au sens de \u00ab protecteur \u00bb et d\u2019\u00ab ami \u00bb (Coran 47, 11 ; 44, 41). Les savants sunnites \u2014 Ibn Kath\u00eer dans <em>Al-Bid\u00e2yah wa-n-nih\u00e2yah<\/em>, Ibn Taymiyyah dans <em>Minh\u00e2j as-sunnah<\/em> \u2014 rappellent le contexte : au retour de l\u2019exp\u00e9dition du Y\u00e9men, des soldats s\u2019\u00e9taient plaints de \u2019Al\u00ee, et le Proph\u00e8te \ufdfa voulut publiquement affirmer son rang et l\u2019amour qui lui \u00e9tait d\u00fb, comme le confirme la suite de la parole : <em>\u00ab \u00d4 Allah, sois l\u2019ami de qui est son ami, et l\u2019ennemi de qui est son ennemi. \u00bb<\/em> C\u2019est une proclamation de m\u00e9rite, non une investiture politique : le mot <em>khal\u00eefah<\/em> ou <em>im\u00e2m<\/em> n\u2019y figure pas, alors que le Proph\u00e8te \ufdfa savait \u00eatre explicite quand il le voulait.<\/p>\n<p>Deux faits p\u00e8sent lourd dans la balance. D\u2019abord, les compagnons pr\u00e9sents \u00e0 Ghad\u00eer \u2014 dont beaucoup \u00e9taient les amis les plus proches de \u2019Al\u00ee \u2014 ne se sont pas comport\u00e9s, quelques semaines plus tard, comme des hommes qui viendraient de recevoir un ordre explicite de nomination. Ensuite, \u2019Al\u00ee lui-m\u00eame n\u2019a jamais invoqu\u00e9 Ghad\u00eer comme un titre \u00e0 la Saq\u00eefah ni pendant vingt-cinq ans ; et lorsque le pouvoir lui revint, il ne fit pas de son califat la restauration d\u2019un droit divin bafou\u00e9, mais un califat comme les trois pr\u00e9c\u00e9dents. Le lecteur chiite r\u00e9pondra que \u2019Al\u00ee s\u2019est tu par patience, pour pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9. C\u2019est une hypoth\u00e8se possible ; mais une hypoth\u00e8se sur un silence ne peut pas avoir plus de poids que vingt-cinq ann\u00e9es d\u2019actes publics : all\u00e9geance, pri\u00e8re, conseil, mariage, noms donn\u00e9s \u00e0 ses fils. Voil\u00e0 pourquoi la tradition sunnite retient la lecture qu\u2019elle retient \u2014 sans nier que la question soit, depuis treize si\u00e8cles, l\u2019un des grands points de s\u00e9paration entre les deux traditions.<\/p>\n<p><strong>2. La Saq\u00eefah : un coup de force ?<\/strong> <em>(section 1)<\/em><\/p>\n<p><strong>Objection \u2014 \u00ab La Saq\u00eefah fut un coup de force d\u2019un triumvirat qurayshite contre les M\u00e9dinois \u00bb<\/strong> \u2014 lecture de certains orientalistes (Lammens, Caetani) et de la pol\u00e9mique moderne.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Il n\u2019y avait pas d\u2019arm\u00e9e \u00e0 la Saq\u00eefah. Ab\u00fb Bakr y vint \u00e0 trois, dans une r\u00e9union tenue par les Ans\u00e2r et chez eux ; c\u2019est par la parole qu\u2019il convainquit, et les premiers \u00e0 lui pr\u00eater serment furent des M\u00e9dinois. L\u2019argument de Quraysh n\u2019\u00e9tait pas un privil\u00e8ge de caste mais une donn\u00e9e de r\u00e9alisme : les Ans\u00e2r eux-m\u00eames \u00e9taient divis\u00e9s entre Aws et Khazraj, que vingt ans plus t\u00f4t la guerre de Bu\u2019\u00e2th avait oppos\u00e9s, et toute tribu d\u2019Arabie aurait contest\u00e9 l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un chef m\u00e9dinois. Seul le clan du Proph\u00e8te \ufdfa offrait une autorit\u00e9 reconnue par tous. Enfin, ce pr\u00e9tendu \u00ab putsch \u00bb a install\u00e9 un homme qui v\u00e9cut dans une maison de terre, mourut sans fortune et laissa la charge \u00e0 un successeur choisi apr\u00e8s consultation. On a vu des putschistes plus int\u00e9ress\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>3. Fadak : Ab\u00fb Bakr a-t-il l\u00e9s\u00e9 F\u00e2timah ?<\/strong> <em>(section 3)<\/em><\/p>\n<p><strong>Objection \u2014 \u00ab Le hadith de l\u2019absence d\u2019h\u00e9ritage contredit le Coran, qui dit que Salomon h\u00e9rita de David et que Zacharie demanda un h\u00e9ritier \u00bb<\/strong> (Coran 27, 16 ; 19, 5-6). Les juristes chiites rejettent donc ce hadith, et voient dans Fadak une injustice faite \u00e0 F\u00e2timah.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> L\u2019h\u00e9ritage de David par Salomon est celui de la proph\u00e9tie, du royaume et de la sagesse \u2014 c\u2019est ce que le Coran pr\u00e9cise aussit\u00f4t : <em>\u00ab \u00d4 gens, on nous a appris le langage des oiseaux \u00bb<\/em> (27, 16). Salomon avait d\u2019autres fr\u00e8res ; s\u2019il s\u2019\u00e9tait agi de biens, ils y auraient eu part. De m\u00eame Zacharie ne craignait pas que des cousins prennent ses meubles, mais que la proph\u00e9tie ne trouv\u00e2t pas de continuateur. Cette lecture n\u2019est pas une \u00e9chappatoire : elle est celle des ex\u00e9g\u00e8tes classiques, et elle seule rend le verset coh\u00e9rent. Quant au hadith, il n\u2019est pas isol\u00e9 : plus de dix compagnons l\u2019ont rapport\u00e9, et il est de ceux dont l\u2019authenticit\u00e9 fait consensus.<\/p>\n<p>Une objection plus profonde est celle-ci : \u00ab Ab\u00fb Bakr aurait pu accorder Fadak par bont\u00e9, m\u00eame sans y \u00eatre oblig\u00e9. \u00bb Il l\u2019aurait fait s\u2019il n\u2019avait pas pens\u00e9 \u00eatre li\u00e9 par un texte. Toute sa conduite le montre : il tenait un ordre proph\u00e9tique pour sup\u00e9rieur \u00e0 son affection, et son affection pour la famille du Proph\u00e8te \ufdfa \u00e9tait r\u00e9elle. Enfin, l\u2019argument d\u00e9cisif appartient \u00e0 \u2019Al\u00ee lui-m\u00eame : lorsqu\u2019il devint calife, ma\u00eetre absolu de Fadak, il n\u2019en fit pas la propri\u00e9t\u00e9 des enfants de F\u00e2timah. Il conserva exactement le statut fix\u00e9 par Ab\u00fb Bakr. Si ce statut avait \u00e9t\u00e9 une injustice, \u2019Al\u00ee \u2014 le plus juste des hommes de son temps \u2014 avait cinq ans pour la r\u00e9parer. Il ne l\u2019a pas fait.<\/p>\n<p><strong>4. Les guerres d\u2019apostasie : une conqu\u00eate fiscale ?<\/strong> <em>(section 4)<\/em><\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Objection \u2014 \u00ab Les guerres de la Riddah n\u2019\u00e9taient pas des guerres religieuses mais une op\u00e9ration de centralisation politique pour maintenir des tribus libres sous la coupe de M\u00e9dine et leur imposer un imp\u00f4t. \u00bb<\/h3>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Cette objection a raison sur un point : dans l\u2019Arabie du VIIe si\u00e8cle, le religieux et le politique n\u2019\u00e9taient pas s\u00e9par\u00e9s comme dans un \u00c9tat moderne, et la zak\u00e2t \u00e9tait \u00e0 la fois un pilier de la foi et le lien concret qui faisait de tribus dispers\u00e9es une seule communaut\u00e9. Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui donne raison \u00e0 Ab\u00fb Bakr. La zak\u00e2t n\u2019est pas un imp\u00f4t invent\u00e9 par M\u00e9dine : elle est ordonn\u00e9e par le Coran dans des dizaines de versets, toujours jointe \u00e0 la pri\u00e8re. Un homme qui refuse de la verser \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 qui la redistribue aux pauvres ne \u00ab proteste \u00bb pas contre un \u00c9tat : il retire de la religion l\u2019un de ses cinq piliers et prive les pauvres de leur droit. Accepter l\u2019exception, c\u2019\u00e9tait admettre que chaque tribu d\u00e9coupe l\u2019islam \u00e0 sa convenance \u2014 et il ne serait rien rest\u00e9 de l\u2019islam ni de la communaut\u00e9 un an plus tard.<\/p>\n<p>Il faut aussi rappeler que les trois cat\u00e9gories de r\u00e9volt\u00e9s n\u2019\u00e9taient pas de m\u00eame nature : les tribus qui suivaient Musaylimah ou Tulayhah combattaient sous la banni\u00e8re d\u2019un faux proph\u00e8te ; d\u2019autres \u00e9taient retourn\u00e9es au paganisme ; les r\u00e9fractaires \u00e0 la zak\u00e2t gardaient la pri\u00e8re. Les savants ont d\u2019ailleurs discut\u00e9 du statut de cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie \u2014 Ab\u00fb Bakr les a combattus pour le refus obstin\u00e9 du pilier, non pour leur m\u00e9cr\u00e9ance de c\u0153ur, et beaucoup furent r\u00e9int\u00e9gr\u00e9s sans autre forme de proc\u00e8s d\u00e8s qu\u2019ils se soumirent. Enfin, les consignes donn\u00e9es aux arm\u00e9es \u2014 que l\u2019on vient de lire \u2014 sont incompatibles avec l\u2019id\u00e9e d\u2019une guerre de rapine.<\/p>\n<p><strong>5. La collecte du Coran : un texte en danger ?<\/strong> <em>(section 5)<\/em><\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Objection \u2014 \u00ab Si l\u2019on a d\u00fb \u00ab\u00a0collecter\u00a0\u00bb le Coran apr\u00e8s la mort de tant de r\u00e9citateurs, c\u2019est que le texte \u00e9tait en danger, donc mal pr\u00e9serv\u00e9 \u2014 et la version finale est une reconstruction. \u00bb<\/h3>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Le r\u00e9cit de Zayd dit le contraire de ce qu\u2019on lui fait dire. Le risque \u00e9voqu\u00e9 par \u2019Umar n\u2019est pas que le texte manque \u2014 les milliers de m\u00e9morisateurs restants le r\u00e9citaient chaque nuit \u2014 mais que la disparition progressive des t\u00e9moins, si l\u2019on attendait une g\u00e9n\u00e9ration, rende plus difficile une v\u00e9rification crois\u00e9e. La collecte intervient deux ans apr\u00e8s la mort du Proph\u00e8te \ufdfa, alors que ses scribes, ses \u00e9pouses, ses compagnons de Badr sont tous vivants ; elle ne cr\u00e9e aucun texte, elle r\u00e9unit des supports \u00e9crits d\u00e9j\u00e0 existants et les confronte \u00e0 la m\u00e9moire collective. Nous n\u2019affirmerons pas pour autant qu\u2019\u00ab aucune divergence n\u2019a jamais exist\u00e9 \u00bb : les sources anciennes attestent des lectures diff\u00e9rentes, des copies priv\u00e9es, des graphies variables \u2014 c\u2019est exactement ce que la recension de \u2019Uthm\u00e2n, vingt ans plus tard, viendra ordonner. La th\u00e8se sunnite n\u2019est pas l\u2019absence de toute variation mat\u00e9rielle ; c\u2019est que le contenu r\u00e9v\u00e9l\u00e9 fut pr\u00e9serv\u00e9, int\u00e9gralement, par la m\u00e9moire, par l\u2019\u00e9crit et par le contr\u00f4le communautaire, et que personne n\u2019a jamais pu produire un verset \u00ab perdu \u00bb.<\/p>\n<p><strong>6. L\u2019ijtih\u00e2d de \u2019Umar : une lecture \u00ab libre \u00bb des textes ?<\/strong> <em>(section 13)<\/em><\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Objection \u2014 \u00ab \u2019Umar est le mod\u00e8le d\u2019une lecture \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb qui fait passer l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral avant la lettre du Coran ; les r\u00e9formateurs modernes peuvent donc, comme lui, suspendre les textes. \u00bb<\/h3>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> L\u2019argument repose sur une lecture superficielle de trois cas. Les terres du Saw\u00e2d : \u2019Umar n\u2019a pas suspendu le verset du butin, il a appliqu\u00e9 le verset du <em>fay\u2019<\/em> qui nomme les g\u00e9n\u00e9rations futures. La peine du vol pendant la famine : il n\u2019a rien abrog\u00e9, il a constat\u00e9 que les conditions d\u2019application d\u2019une peine \u2014 l\u2019absence de n\u00e9cessit\u00e9 et de doute \u2014 n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9unies, ce que tout juge musulman ferait aujourd\u2019hui encore. La part du butin \u00ab pour ceux dont les c\u0153urs sont \u00e0 gagner \u00bb : il ne l\u2019a pas supprim\u00e9e, il a jug\u00e9 que tel notable n\u2019en relevait plus, la cause de cette part \u2014 la faiblesse de l\u2019islam \u2014 ayant cess\u00e9 dans son cas. Dans les trois cas, la r\u00e8gle suit sa cause, le doute \u00e9carte la peine, le texte se lit avec ses conditions : ce sont des principes que le droit musulman a th\u00e9oris\u00e9s ensuite, non des exceptions \u00e0 ce droit. Celui qui veut invoquer \u2019Umar pour s\u2019affranchir des textes doit d\u2019abord expliquer pourquoi \u2019Umar lui-m\u00eame s\u2019est inclin\u00e9, \u00e0 Sargh, devant un seul hadith.<\/p>\n<p><strong>7. Le mushaf de \u2019Uthm\u00e2n : \u00ab plusieurs Corans \u00bb br\u00fbl\u00e9s ?<\/strong> <em>(section 15)<\/em><\/p>\n<p><strong>Objection \u2014 \u00ab Il y avait plusieurs Corans ; \u2019Uthm\u00e2n en a choisi un et a br\u00fbl\u00e9 les autres pour d\u00e9truire les preuves g\u00eanantes. \u00bb<\/strong> Version pol\u00e9mique d\u2019une objection historique.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> L\u2019objection confond quatre choses : des copies personnelles incompl\u00e8tes, des lectures dialectales, une orthographe encore flottante \u2014 et des livres au contenu diff\u00e9rent. Les trois premi\u00e8res ont exist\u00e9 ; c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la raison donn\u00e9e par Hudhayfah pour intervenir. La quatri\u00e8me n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e : personne, ni parmi les compagnons de \u2019Al\u00ee, ni parmi les partisans d\u2019Ibn Mas\u2019\u00fbd, ni dans les provinces, n\u2019a jamais produit un verset que le mushaf de \u2019Uthm\u00e2n aurait supprim\u00e9, ni conserv\u00e9 un \u00ab autre Coran \u00bb. Ce que l\u2019on d\u00e9truisit, ce sont des supports d\u2019\u00e9tude o\u00f9 tel compagnon avait not\u00e9 en marge une explication \u2014 \u2019\u00c2\u2019ishah, Ibn \u2019Abb\u00e2s et d\u2019autres avaient de telles gloses, qu\u2019ils n\u2019ont jamais confondues avec le texte \u2014 et des lectures isol\u00e9es que la derni\u00e8re r\u00e9vision du Coran avec Jibr\u00eel n\u2019avait pas retenues. Que cette op\u00e9ration ait \u00e9t\u00e9 un acte d\u2019autorit\u00e9, oui ; qu\u2019elle ait \u00e9t\u00e9 publique, coll\u00e9giale, faite sous les yeux des t\u00e9moins directs de la R\u00e9v\u00e9lation et accept\u00e9e par \u2019Al\u00ee, oui \u00e9galement. Les manuscrits les plus anciens conserv\u00e9s \u2014 les feuillets de Sanaa, ceux de Birmingham ou de T\u00fcbingen, dat\u00e9s par le carbone 14 du premier si\u00e8cle de l\u2019H\u00e9gire \u2014 pr\u00e9sentent le m\u00eame texte que celui que nous r\u00e9citons, avec des variantes de graphie et non de contenu.<\/p>\n<p><strong>8. Des versets supprim\u00e9s sur \u2019Al\u00ee et les Ahl al-Bayt ?<\/strong> <em>(section 15)<\/em><\/p>\n<p><strong>Objection \u2014 \u00ab \u2019Uthm\u00e2n aurait supprim\u00e9 des versets mentionnant \u2019Al\u00ee et les Ahl al-Bayt \u00bb<\/strong> \u2014 th\u00e8se pr\u00e9sente dans certains ouvrages chiites anciens, comme le <em>Kit\u00e2b al-qir\u00e2\u2019\u00e2t<\/em> d\u2019as-Sayy\u00e2r\u00ee (IIIe si\u00e8cle).<\/p>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Il faut d\u2019abord ne pas caricaturer : le chiisme duod\u00e9cimain majoritaire contemporain r\u00e9cite le m\u00eame Coran que nous et affirme son int\u00e9grit\u00e9, et ses grands savants ont r\u00e9fut\u00e9 la th\u00e8se de la falsification. Cette th\u00e8se ancienne bute sur un fait simple : \u2019Al\u00ee, calife pendant cinq ans, ma\u00eetre de l\u2019Irak et de K\u00fbfah, n\u2019a pas chang\u00e9 une lettre au mushaf de \u2019Uthm\u00e2n, ne l\u2019a jamais accus\u00e9 et a dit publiquement le contraire. Si des versets concernant sa propre famille avaient \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9s, son devoir religieux le plus \u00e9l\u00e9mentaire e\u00fbt \u00e9t\u00e9 de les restaurer. Il ne l\u2019a pas fait ; ses fils al-Hasan et al-Husayn ne l\u2019ont pas fait ; aucun imam de sa descendance ne l\u2019a fait. L\u2019accusation exige une preuve \u2014 un texte, un t\u00e9moin \u2014 qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 produite.<\/p>\n<p><strong>9. \u2019Uthm\u00e2n : un dirigeant injuste ?<\/strong> <em>(section 16)<\/em><\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Objection \u2014 \u00ab \u2019Uthm\u00e2n \u00e9tait un dirigeant injuste : il a nomm\u00e9 sa famille partout et distribu\u00e9 le tr\u00e9sor public \u00e0 ses proches ; les r\u00e9volt\u00e9s avaient raison. \u00bb<\/h3>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Disons d\u2019abord ce qui est vrai. Les nominations de parents furent nombreuses, et des compagnons de premier rang \u2014 \u2019Al\u00ee, \u2019Amm\u00e2r, Ab\u00fb Dharr \u2014 firent des remontrances au calife, qui les \u00e9couta parfois et parfois non. La tradition sunnite ne pr\u00e9tend pas que toutes ses d\u00e9cisions administratives furent irr\u00e9prochables : le respect d\u00fb \u00e0 un compagnon n\u2019est pas une d\u00e9claration d\u2019infaillibilit\u00e9, et \u2019Uthm\u00e2n lui-m\u00eame, dans son dernier discours, reconnut avoir eu des torts et promit de les r\u00e9parer. Mais l\u2019accusation, dans sa forme brute, est fausse sur trois points. Mu\u2019\u00e2wiyah avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 en Syrie par \u2019Umar, non par \u2019Uthm\u00e2n. Quand un gouverneur fautait, \u2019Uthm\u00e2n le ch\u00e2tiait : al-Wal\u00eed ibn \u2019Uqbah, convaincu d\u2019avoir bu du vin, re\u00e7ut la peine l\u00e9gale des mains de \u2019Al\u00ee lui-m\u00eame, sur l\u2019ordre du calife, et fut r\u00e9voqu\u00e9 (<em>Sah\u00eeh Muslim<\/em>, n\u00b0 1707). Et ce que \u2019Uthm\u00e2n donnait \u00e0 ses proches venait de sa fortune personnelle \u2014 il \u00e9tait l\u2019un des hommes les plus riches d\u2019Arabie avant m\u00eame l\u2019islam \u2014 non du tr\u00e9sor, dont il ne tira jamais un salaire. Enfin, quelles que fussent les erreurs de gouvernance, rien n\u2019autorisait \u00e0 assassiner un calife de quatre-vingts ans, l\u2019un des dix promis au Paradis, qui avait interdit qu\u2019on vers\u00e2t une goutte de sang pour le d\u00e9fendre. Les meilleurs des compagnons \u2014 \u2019Al\u00ee le premier \u2014 ont jug\u00e9 son meurtre comme un crime, et c\u2019est de ce crime que sont sorties toutes les fitnahs qui suivirent.<\/p>\n<p><strong>10. Les guerres civiles : l\u2019\u00e9chec du califat ?<\/strong> <em>(section 17)<\/em><\/p>\n<h3 class=\"section-special\">Objection \u2014 \u00ab Les guerres civiles \u2014 le Chameau, Siff\u00een, le meurtre de \u2019Al\u00ee \u2014 montrent que le mod\u00e8le des \u00ab\u00a0califes bien guid\u00e9s\u00a0\u00bb a \u00e9chou\u00e9 et n\u2019\u00e9tait pas moralement sup\u00e9rieur aux autres r\u00e9gimes. \u00bb<\/h3>\n<p><strong>R\u00e9ponse \u2014<\/strong> Le titre de \u00ab bien guid\u00e9s \u00bb ne signifie pas \u00ab infaillibles \u00bb. Il d\u00e9signe des hommes form\u00e9s par le Proph\u00e8te \ufdfa, attach\u00e9s \u00e0 la R\u00e9v\u00e9lation, qui ont gouvern\u00e9 sans palais, sans fortune, sans dynastie, et dont trois sur quatre sont morts assassin\u00e9s parce qu\u2019ils refusaient de faire couler le sang des musulmans pour se prot\u00e9ger. La fitnah fut une trag\u00e9die r\u00e9elle, entre hommes de bien, et nous ne l\u2019habillons pas. Mais elle d\u00e9montre le contraire de ce qu\u2019on lui fait dire : lorsque les sabres se crois\u00e8rent, le Coran \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 copi\u00e9 et diffus\u00e9 dans toutes les provinces, la Sunnah \u00e9tait port\u00e9e par des milliers de t\u00e9moins form\u00e9s \u00e0 v\u00e9rifier, la justice avait ses juges, le tr\u00e9sor ses registres, les non-musulmans leurs pactes. Les institutions ont surv\u00e9cu \u00e0 la guerre civile \u2014 ce qui est pr\u00e9cis\u00e9ment la marque d\u2019un mod\u00e8le qui a r\u00e9ussi. Et la conduite des vaincus comme des vainqueurs \u2014 \u2019Al\u00ee pleurant Talhah, al-Hasan renon\u00e7ant au pouvoir pour \u00e9pargner le sang \u2014 n\u2019a pas d\u2019\u00e9quivalent dans les guerres civiles de Rome ou de Byzance.<\/p>\n<h2>Rep\u00e8res bibliographiques<\/h2>\n<p><strong>Sources classiques.<\/strong> <em>Sah\u00eeh al-Bukh\u00e2r\u00ee<\/em> et <em>Sah\u00eeh Muslim<\/em> (num\u00e9rotation des \u00e9ditions courantes) ; <em>Sunan<\/em> d\u2019Ab\u00fb D\u00e2w\u00fbd, At-Tirmidh\u00ee, An-Nas\u00e2\u2019\u00ee, Ibn M\u00e2jah ; <em>Muwatta\u2019<\/em> de M\u00e2lik (Livre du jih\u00e2d) ; Ibn Ab\u00ee D\u00e2w\u00fbd, <em>Kit\u00e2b al-mas\u00e2hif<\/em> ; Ab\u00fb \u2019Ubayd, <em>Kit\u00e2b al-amw\u00e2l<\/em> ; Ab\u00fb Y\u00fbsuf, <em>Kit\u00e2b al-khar\u00e2j<\/em> ; Ibn Sa\u2019d, <em>At-Tabaq\u00e2t al-kubr\u00e2<\/em> ; at-Tabar\u00ee, <em>T\u00e2r\u00eekh ar-rusul wa-l-mul\u00fbk<\/em> ; al-Bal\u00e2dhur\u00ee, <em>Fut\u00fbh al-buld\u00e2n<\/em> ; Ibn \u2019Abd al-Hakam, <em>Fut\u00fbh Misr<\/em> ; al-Bayhaq\u00ee, <em>As-Sunan al-kubr\u00e2<\/em> ; Ibn al-Jawz\u00ee, <em>Man\u00e2qib am\u00eer al-mu\u2019min\u00een \u2019Umar ibn al-Khatt\u00e2b<\/em> ; Ibn Taymiyyah, <em>Minh\u00e2j as-sunnah an-nabawiyyah<\/em> ; Ibn Kath\u00eer, <em>Al-Bid\u00e2yah wa-n-nih\u00e2yah<\/em> ; Ibn Hajar, <em>Fath al-B\u00e2r\u00ee<\/em> ; Ibn al-Qayyim, <em>I\u2019l\u00e2m al-muwaqqi\u2019\u00een<\/em> ; Ibn Rajab, <em>J\u00e2mi\u2019 al-\u2019ul\u00fbm wa-l-hikam<\/em>.<\/p>\n<p><strong>T\u00e9moignages non musulmans du VIIe-Xe si\u00e8cle.<\/strong> Isho\u2019yahb III, <em>Liber epistularum<\/em> (\u00e9d. R. Duval, CSCO) ; Eutychius d\u2019Alexandrie (Sa\u2019\u00eed ibn al-Bitr\u00eeq), <em>Annales<\/em> ; <em>Histoire des patriarches d\u2019Alexandrie<\/em> (recension copte-arabe).<\/p>\n<p><strong>Travaux modernes<\/strong> (\u00e0 lire avec discernement, pour conna\u00eetre l\u2019\u00e9tat des d\u00e9bats) : Wilferd Madelung, <em>The Succession to Muhammad<\/em>, Cambridge University Press ; Hossein Modarressi, sur les d\u00e9bats anciens relatifs \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 du texte coranique ; Seyfeddin Kara, <em>In Search of Ali Ibn Abi Talib\u2019s Codex<\/em>, Gerlach Press, 2018.<\/p>\n<p class=\"dossier-nav\">\u2192 Suite : <a href=\"\/en\/approfondir-ma-foi\/aux-sources-du-savoir-islamique\/divergences-dogmatiques\/\">Dossier 4 \u2014 Les premi\u00e8res divergences dogmatiques<\/a><\/p>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les Califes bien guid\u00e9s Succession, ijtih\u00e2d, pr\u00e9servation des deux r\u00e9v\u00e9lations, justice envers tous De la mort du Proph\u00e8te \ufdfa \u00e0 l\u2019ann\u00e9e de la Communaut\u00e9 : comment la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration a transmis le hadith, exerc\u00e9 l\u2019ijtih\u00e2d, r\u00e9uni le Coran, unifi\u00e9 le mushaf \u2014 et comment elle a gouvern\u00e9, avec justice, des millions d\u2019hommes qui n\u2019\u00e9taient pas&#8230;<\/p>","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":60552,"menu_order":3,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-60554","page","type-page","status-publish","hentry"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.5 - 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