Réponses › Ex-musulmans · Cheikh Ali · volet 1/6
Préambule, naissance, révélation, voyage nocturne, mort : ce que disent Ibn Isḥāq et Ibn Kathīr quand on ne coupe pas leurs notes.
I. Préambule et « L’Islam en quelques mots »
« Le bouche-à-oreille du désert » contre la génétique et la vidéo
L’auteur oppose « la génétique, les enregistrements vidéo, les sources historiques et archéologiques » au « bouche-à-oreille ». Il faudrait lui rappeler que l’histoire de Socrate, de César, de Charlemagne et de Vercingétorix est du bouche-à-oreille mis par écrit — souvent bien plus tard, par bien moins de témoins, avec bien moins de contrôle. Le corpus islamique est, à l’échelle de l’Antiquité tardive, le mieux documenté de tous : chaînes nominatives, biographies des transmetteurs, dates, croisements. On peut contester la méthode ; on ne peut pas prétendre qu’il n’y en a pas.
Quant à la « génétique » et à la « vidéo », nous attendons avec intérêt la version filmée de la bataille d’Alésia.
« Les savants ne sont pas des savants »
L’auteur exige qu’un savant islamique satisfasse à la définition d’un physicien. Par le même raisonnement, un professeur de droit, un historien, un philologue ou un théologien catholique ne sont pas des savants. Le mot ʿālim désigne celui qui possède une science (ʿilm) — ici celle des textes, de leur transmission et de leur interprétation. C’est une discipline documentaire, pas une discipline expérimentale, et elle ne prétend pas en être une.
« Tout homme naît musulman… certains un peu plus »
Le hadith de la fiṭra (Bukhārī 1358) dit que tout enfant naît dans la disposition naturelle, et que ce sont ses parents qui le font juif, chrétien ou mazdéen. L’auteur en fait « certains naissent plus musulmans que d’autres ». Le sens est exactement inverse : la naissance ne donne aucun privilège, seul le choix adulte compte. L’islam ne connaît ni péché originel ni élection par le sang.
« Si l’enfant manque de discernement dans le choix de ses ancêtres, il sera châtié en Enfer »
Faux, et pas d’une nuance. La règle coranique est « Nul ne sera châtié avant que Nous ayons envoyé un messager » (17:15). Les enfants morts avant la majorité ne sont pas châtiés (position dominante des écoles, retenue par al-Nawawī dans son commentaire de Muslim). Le non-musulman qui n’a jamais reçu le message de façon intelligible (ahl al-fatra) est, chez al-Ghazālī, Ibn Taymiyya et bien d’autres, éprouvé au Jour du jugement et non condamné d’office. Le livre ne connaît qu’un islam : celui des prêcheurs qu’il a dû entendre enfant.
Le Paradis, ses houris et « leurs os qu’on voit sous la peau »
L’auteur recopie la Bible du sarcasme anti-islamique : « seins lourds » (78:33, kawāʿib, « aux formes épanouies »), « mamelons juteux » (nulle part), « si maigres que les os se verront » — contresens sur le hadith de Bukhārī 3245, qui dit qu’on verrait la moelle de leurs jambes à travers la chair, image de transparence et de lumière, pas de maigreur. « Recousues par Allah après chaque rapport » : un rapport isolé de faible autorité, non un texte de foi. Quant aux croyants qui « rient » des mécréants (83:34), le verset répond au 83:29 : « ceux qui ont commis des crimes riaient de ceux qui ont cru ». C’est la loi du talion appliquée au rire.
Remarquons enfin que le livre ne trouve rien à dire sur les descriptions du Paradis qui structurent réellement la spiritualité musulmane : la contemplation de Dieu (75:22-23), la paix (« salām », 10:10), l’absence de rancune entre les hôtes (15:47), le pardon. Il n’a lu que les pages qui l’intéressaient.
Excision : « Aïsha (6 ans) était elle-même excisée »
Deux erreurs et une omission en trois lignes.
Première erreur : aucune source ne dit qu’ʿĀʾisha était excisée. L’auteur confond avec le hadith « quand les deux parties circoncises se rencontrent, le bain est obligatoire » (Muslim 349), qu’ʿĀʾisha transmet. L’arabe emploie ici le duel par taghlīb (le masculin l’emporte), comme on dit « les deux lunes » pour le soleil et la lune. C’est une règle d’ablution, pas une biographie.
Deuxième erreur : le hadith d’Abū Dāwūd 5271 (« ne coupe pas trop ») est explicitement jugé faible par Abū Dāwūd lui-même : « Ce hadith n’est pas solide ; son transmetteur est inconnu. » Ibn al-Mundhir écrit qu’« il n’existe sur la circoncision féminine aucun rapport auquel on puisse se référer ». L’auteur cite le numéro et coupe la note du compilateur, encore une fois.
L’omission : oui, la ʿUmdat al-sālik (e4.3), manuel shāfiʿite du XIVe siècle, rend obligatoire une incision minime du prépuce clitoridien (khifāḍ), et le mālikisme la tient pour un simple « honneur » facultatif. Un musulman honnête ne le cache pas. Mais il ajoute que ce n’est pas un pilier, que le Coran n’en dit mot, que la pratique est étrangère à la majorité du monde musulman (Maghreb, Turquie, Iran, Asie centrale, sous-continent, Balkans), qu’elle est d’origine nilotique et préislamique, et qu’al-Azhar (2006-2007) puis le Conseil suprême égyptien l’ont interdite au nom même du principe « pas de nuisance » (lā ḍarar). Rien de tout cela dans le livre.
« Il n’y a aucune contrainte en religion : celui qui choisit de ne pas être musulman en paiera simplement le prix »
C’est l’un des rares passages où l’auteur touche une question réelle : le sort de l’apostat en droit classique. Il ne l’aborde jamais de front, préférant la ricaner ici en passant. Nous renvoyons le lecteur au dossier consacré à l’apostasie sur ce site, où l’on trouvera les textes, la distinction classique entre apostasie privée et trahison politique (ridda comme sédition), les avis d’Ibrāhīm al-Nakhaʿī et de Sufyān al-Thawrī, et le verset 2:256 lu par ses exégètes — pas par sa caricature.
II. « Mohamed, le meilleur des hommes » — la biographie
Le vœu d’ʿAbd al-Muṭṭalib et « la voyante »
Le récit du vœu (dix fils, le dixième sacrifié, rachat par cent chameaux) est chez Ibn Isḥāq. Il n’est pas un article de foi et Ibn Kathīr le rapporte comme il rapporte les traditions mecquoises : avec son grade. La scène de la femme qui propose ses faveurs à ʿAbdallāh est du même tonneau, et elle sert dans la sīra à illustrer une idée théologique (la lumière prophétique), pas une leçon d’hygiène. L’auteur passe une page à en tirer des blagues sur le « transfert génétique de soixante-douze heures ». Nous laissons le lecteur juge de la hauteur du débat.
Notons que l’auteur, qui exige des « sources historiques », consacre cinq pages à ridiculiser des récits dont il sait qu’ils sont folklore mecquois transmis par un seul historien, et qu’aucun théologien ne considère comme normatifs. C’est réfuter Homère pour prouver que la Grèce n’a pas existé.
« Amina accouchera quatre ans après »
Invention pure. Ibn Isḥāq rapporte que ʿAbdallāh mourut avant la naissance ; Ibn Saʿd donne des variantes (deux mois, sept mois, vingt-huit mois après). Personne ne parle de quatre ans. Le chiffre vient de la lecture, par l’auteur, des discussions juridiques sur la durée maximale d’une grossesse, qu’il greffe sur Āmina pour produire son gag sur la « spermathèque ».
Sur ces discussions, deux mots honnêtes. Oui, les écoles classiques ont admis des durées maximales de deux (Abū Ḥanīfa), quatre (al-Shāfiʿī, Aḥmad) ou cinq ans (Mālik) — Ibn Rushd les récapitule dans la Bidāyat al-mujtahid. Mais l’auteur oublie de dire pourquoi : il ne s’agit pas de biologie, il s’agit de présomption de légitimité. Dans un monde sans embryologie ni test ADN, le juge devait trancher : l’enfant né tardivement après l’absence du mari est-il légitime, ou la mère est-elle adultère ? Les juristes ont retenu la durée la plus longue jamais alléguée pour que la présomption joue en faveur de la femme et de l’enfant. C’est une règle de protection, pas un traité d’anatomie. Ibn Ḥazm, déjà, la refusait au profit des neuf mois ; les codes modernes mālikites (Maroc, Tunisie) ont fixé un an. Une école qui se corrige n’est pas une école « figée » — et le livre nous avait promis des savants qui « criminalisent l’innovation ».
Shiq et Saṭīḥ, Baḥīrā, la lumière de Bosra, l’enfant né circoncis
Tout cela est la littérature des signes de la prophétie (dalāʾil), dont les auteurs eux-mêmes signalent le caractère hétérogène. L’auteur s’amuse à noter qu’on y trouve des contradictions (il ne fut jamais vu nu / il s’écroula nu en portant des pierres). Certes. C’est précisément pour cela que ces récits ne sont pas des dogmes, et qu’aucun manuel de croyance (ʿaqīda) ne les contient. Le livre réfute un catéchisme qui n’existe pas.
« Il tenta d’avoir des relations sexuelles hors mariage »
Le récit d’Ibn Isḥāq (le jeune Muḥammad ﷺ, parti assister à une noce mecquoise, s’endort avant d’y arriver) est raconté par le Prophète lui-même comme un exemple de préservation divine. L’auteur y met « faire ce que les gens font avec les femmes ». La formule arabe est « ce dont les jeunes gens parlent » (veillées, chants, divertissements). L’ajout sexuel est de l’auteur.
La révélation : « les deux pieds seuls », « I can’t breathe »
Le livre décrit Gabriel « exposant depuis les cieux ses deux pieds seuls ». Ibn Isḥāq écrit : « Je vis Gabriel sous la forme d’un homme, les pieds posés sur l’horizon du ciel » — c’est-à-dire un être immense, debout, qui remplit l’horizon (cf. Bukhārī 4 : « je vis l’ange qui était venu à moi assis sur un trône entre ciel et terre »). L’auteur a gardé les pieds et coupé l’homme.
« Gabriel l’étrangla » : le verbe est ghaṭṭanī, « il me serra, m’enveloppa avec force » (Bukhārī 3). Ibn Ḥajar y voit une préparation du récepteur à la charge de la révélation, comme on presse un athlète avant l’épreuve. Le rapprochement avec « I can’t breathe » — le dernier mot d’un homme mort sous un genou de policier — est le genre de trait d’esprit qui renseigne sur son auteur.
« Khadija (64 ans) » : elle avait quarante ans selon la tradition majoritaire, moins selon d’autres, jamais soixante-quatre. Le chiffre est là pour faire couple avec « Aïsha (6 ans) » — l’auteur écrit un âge entre parenthèses à chaque mention d’ʿĀʾisha, une vingtaine de fois dans le livre, et l’âge à chaque fois. C’est de la persuasion par matraquage ; on y reviendra.
Le test de Khadīja (l’ange disparaît quand elle se dévoile) est chez Ibn Isḥāq avec une chaîne interrompue. Ce n’est pas une preuve théologique, c’est le geste d’une femme qui cherche à rassurer son mari avec les moyens de son temps. L’auteur le présente comme « la méthode scientifique la plus rigoureuse » de l’islam. Personne ne l’a jamais présenté ainsi.
Le voyage nocturne : « attaché à la mosquée al-Aqsa construite en 637 »
L’argument est répété trois fois en deux pages, en gras mental. Il repose sur une confusion entre un lieu et un bâtiment. « Al-masjid al-aqṣā » (17:1), « le lieu de prosternation le plus éloigné », désigne dans le Coran et chez tous les exégètes le sanctuaire de Jérusalem, Bayt al-Maqdis, l’esplanade du Temple — comme al-masjid al-ḥarām désigne l’enceinte de la Kaaba et non une salle de prière. L’édifice umayyade appelé aujourd’hui al-Aqṣā date de 705, pas de 637 (637 est la date de la conquête de Jérusalem par ʿUmar, qui y pria en plein air). Le Prophète ﷺ « attacha sa monture à l’anneau où les prophètes attachaient la leur » (Muslim 162) : l’anneau, pas le minaret. L’auteur réfute ici une phrase qu’aucun texte ne contient.
Sur le Burāq, le vol d’eau à la caravane, l’échelle « à mains nues », les 144 millions d’anges et le « marchand de tapis » : le récit de Bukhārī et Muslim est un récit de vision et d’ascension ; les détails pittoresques viennent d’Ibn Isḥāq, qui les donne comme tels. Que le Prophète ait demandé l’allègement des cinquante prières sur le conseil de Moïse est dans les deux Ṣaḥīḥ — et la tradition y lit exactement ce que l’auteur refuse d’y lire : que Dieu voulait cet échange, pour enseigner que la loi est allègement et non fardeau (2:185), et que « cinq compteront pour cinquante ». L’auteur y voit un Dieu qui « fait dix-sept concessions ». Le hadith d’Abū Dāwūd 247 sur les sept bains et sept lavages, dont il tire ses « dix-sept allers-retours », est faible (chaîne passant par Ayyūb ibn Jābir) ; sunnah.com l’indique. Encore une note coupée.
Abū Bakr « le crédule » : son surnom est al-Ṣiddīq, « celui qui confirme la vérité ». Son raisonnement (« je le crois pour la révélation, je le crois pour moins que cela ») n’est pas bayésien, il est simplement cohérent : celui qui accepte qu’un homme reçoive la parole de Dieu n’a pas de raison de lui refuser un voyage. On peut refuser les deux ; on ne peut pas accepter l’un et rire de l’autre.
La mort : « une chèvre a mangé la parole d’Allah » ; « Aïsha lui cracha dessus » ; « il urina et devint flasque »
Trois affirmations, trois manipulations.
La chèvre. Le rapport d’Ibn Mājah 1944 (« le verset de la lapidation et de l’allaitement de l’adulte était sous mon lit, une bête domestique le mangea ») est jugé faible : sa chaîne passe par Muḥammad ibn Isḥāq en mode ʿanʿana (transmission indirecte, suspecte chez un narrateur connu pour la tadlīs), et son contenu contredit les rapports authentiques. Car les textes solides disent autre chose : le verset de la lapidation a été abrogé dans sa récitation du vivant du Prophète ﷺ, et non perdu — ʿUmar le rappelle en chaire devant les compagnons (Bukhārī 6829) ; l’allaitement de l’adulte a été abrogé (Muslim 1452). La chèvre, à supposer qu’elle ait existé, a mangé une feuille portant un texte déjà retiré du Coran par Celui qui l’y avait mis. Le Coran, lui, était mémorisé par des centaines de récitants et consigné sur d’autres supports. Quand Zayd ibn Thābit le compila, il ne cherchait pas sous le lit d’ʿĀʾisha.
Le crachat d’ʿĀʾisha. Le hadith réel (Bukhārī 5016) : « Quand le Prophète tomba malade, il récitait sur lui-même les sourates protectrices et soufflait légèrement (yanfuthu) ; quand il devint trop faible, je le faisais pour lui et je passais sa propre main sur son corps pour sa bénédiction. » Nafatha, souffler avec les lèvres humides, comme on souffle sur une brûlure. « Elle lui cracha dessus à plusieurs reprises » et « dans un geste de désespoir jouissif » relèvent de l’imagination de l’auteur, et d’une imagination qu’on n’aimerait pas fréquenter.
« Il demanda une bassine, urina dedans, devint flasque et expira. » Le rapport de Nasāʾī dit que le Prophète demanda une bassine, y fit ses besoins, puis mourut peu après. Un mourant qui a encore le contrôle de ses fonctions demande un récipient : c’est ce que fait toute personne soignée à domicile. Le livre en tire « le sens des priorités ». Les récits parallèles d’ʿĀʾisha (Bukhārī 4437-4440) racontent le siwāk qu’elle mâcha pour lui, sa main dans l’eau qu’il passait sur son visage, et ses derniers mots : « Allāhumma, al-rafīq al-aʿlā » — « Mon Dieu, la Compagnie suprême ». L’auteur avait le choix entre la bassine et la prière. Il a choisi la bassine.
« Il donna l’ordre d’expulser les Juifs, les Chrétiens et les polythéistes de la péninsule. » Le hadith (Bukhārī 3053) parle des polythéistes de « la péninsule des Arabes », que la majorité des juristes restreint au Ḥijāz. ʿUmar l’appliqua aux Juifs de Khaybar et aux chrétiens de Najrān, en rachetant leurs terres. Les Juifs restèrent au Yémen jusqu’en 1949, les chrétiens à Najrān bien après ʿUmar, les uns et les autres dans tout l’Orient musulman. On peut discuter la mesure ; on ne peut pas en faire un décret d’expulsion des non-musulmans de tout le monde arabe.