Les dix promis au Paradis

Figures de l’islam · Les compagnons · Série 1

Les dix promis au Paradis

Les 100 compagnons du Prophète ﷺ — Série 1 (al-’Ashara al-Mubashshara)

Sommaire

Partie I — Cadre général 1. Avant-propos · 2. Qu’est-ce qu’un compagnon ? · 3. Les rangs des compagnons · 4. Sources et méthode · 5. Repères chronologiques · 6. La promesse du Paradis : contexte et signification · 7. Sommaire général des cent compagnons

Partie II — Les dix biographies 1. Abu Bakr al-Siddiq · 2. ’Umar ibn al-Khattab · 3. ’Uthman ibn ’Affan · 4. ’Ali ibn Abi Talib · 5. Talha ibn ’Ubaydillah · 6. Al-Zubayr ibn al-’Awwam · 7. ’Abd al-Rahman ibn ’Awf · 8. Sa’d ibn Abi Waqqas · 9. Sa’id ibn Zayd · 10. Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah

Chaque biographie suit le même plan : fiche d’identité · A. Origine, famille et personnalité · B. Entrée en islam · C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui · D. Rôle dans l’histoire · E. Anecdotes et détails marquants · F. Sa mort · G. Ce que l’on retient.

Partie III — Synthèse et annexes 1. Tableau récapitulatif · 2. Ordre chronologique des décès · 3. Ce que ces dix vies enseignent · 4. Glossaire · 5. Bibliographie classique · 6. Note de vérification · 7. Liste des cent compagnons · 8. La suite de la série

PARTIE I — CADRE GÉNÉRAL

1. Avant-propos

Ce dossier ouvre une série de cent portraits consacrés aux compagnons du Prophète Muhammad ﷺ. Il s’adresse à deux publics à la fois :

  • au lecteur non musulman, qui découvre ces noms pour la première fois et a besoin de repères clairs : qui sont ces hommes et ces femmes, d’où viennent-ils, pourquoi comptent-ils tant pour un milliard et demi de musulmans ;

  • au lecteur musulman, qui connaît souvent ces figures de nom mais rarement dans le détail, et qui trouvera ici les récits sourcés, les paroles prophétiques exactes et les anecdotes qui font vivre ces biographies.

Le parti pris est simple : raconter des vies réelles, avec leurs épreuves, leurs choix et leurs contradictions, en s’appuyant sur les sources classiques reconnues, sans embellissement ni apologétique. Les compagnons n’ont pas besoin qu’on les idéalise : leur grandeur tient précisément à ce qu’ils étaient des êtres humains, et que la foi a fait d’eux ce qu’ils sont devenus.

Cette première série est consacrée aux dix compagnons auxquels le Prophète ﷺ a annoncé le Paradis dans une même parole. On y trouve les quatre premiers califes, des marchands, des guerriers, un administrateur, un archer, un homme de l’ombre. Ensemble, ils forment le noyau de la première génération musulmane.

2. Qu’est-ce qu’un compagnon ?

La définition retenue par les savants

Le mot arabe sahabi (pluriel : sahaba) désigne un « compagnon ». La définition la plus précise est celle du hafidh Ibn Hajar al-’Asqalani (m. 852 H / 1449) dans l’introduction de son al-Isaba fi tamyiz al-sahaba :

« Le compagnon est toute personne qui a rencontré le Prophète ﷺ en croyant en lui, et qui est morte dans l’islam — que sa compagnie ait été longue ou brève, qu’elle ait rapporté de lui ou non, qu’elle ait combattu à ses côtés ou non, qu’elle l’ait vu sans s’asseoir avec lui, ou même qu’elle ne l’ait pas vu à cause d’une cécité. »

Trois conditions, donc : la rencontre, la foi au moment de la rencontre, et la mort dans l’islam. Cette définition large explique le nombre considérable de compagnons : Abu Zur’a al-Razi (m. 264 H) estimait qu’au pèlerinage d’adieu, en l’an 10 de l’Hégire, plus de cent mille personnes avaient vu et entendu le Prophète ﷺ. Les grands dictionnaires biographiques — al-Isti’ab d’Ibn ’Abd al-Barr, Usd al-Ghaba d’Ibn al-Athir, al-Isaba d’Ibn Hajar — en recensent entre huit et douze mille par leur nom.

Ceux qui ne sont pas comptés comme compagnons

Les savants distinguent les compagnons des mukhadramun : ceux qui ont vécu à l’époque du Prophète ﷺ, ont embrassé l’islam de son vivant, mais ne l’ont jamais rencontré. C’est le cas d’Uways al-Qarani, le pieux yéménite dont le Prophète ﷺ parla à ’Umar sans qu’il l’ait jamais vu, ou du Négus d’Abyssinie, sur lequel le Prophète ﷺ fit la prière funéraire à distance. Ils appartiennent techniquement à la génération suivante, celle des tabi’un (« successeurs »).

Pourquoi les compagnons ont-ils un statut particulier ?

Le Coran lui-même en fait l’éloge à plusieurs reprises :

« Les tout premiers, parmi les Émigrés et les Auxiliaires, et ceux qui les ont suivis dans le bien : Allah les agrée et ils L’agréent. Il a préparé pour eux des Jardins sous lesquels coulent les rivières. » (Coran 9:100)

« Allah a été satisfait des croyants quand ils t’ont prêté serment sous l’arbre. » (Coran 48:18)

Le Prophète ﷺ a dit : « N’insultez pas mes compagnons. Si l’un de vous dépensait l’équivalent du mont Uhud en or, il n’atteindrait pas le mudd [une double poignée] de l’un d’eux, ni même sa moitié » (Bukhari 3673, Muslim 2541). Et : « Les meilleures générations sont la mienne, puis celle qui la suit, puis celle qui la suit » (Bukhari 2652).

De ces textes, les savants sunnites ont tiré le principe de la probité collective des compagnons (’adalat al-sahaba) : ils sont tenus pour dignes de confiance dans la transmission de la religion. Cela ne signifie pas qu’ils étaient infaillibles — le Coran lui-même mentionne leurs erreurs, à Uhud ou à Hunayn — mais qu’on ne suspecte pas leur sincérité. L’imam al-Tahawi (m. 321 H) résume la position orthodoxe dans sa profession de foi : « Nous aimons les compagnons du Messager d’Allah, sans exagérer dans l’amour de l’un d’eux ni désavouer aucun d’eux. Nous détestons qui les déteste et qui en parle autrement qu’en bien. Nous ne les mentionnons qu’en bien. »

3. Les rangs des compagnons

Tous les compagnons n’ont pas le même rang. Le Coran distingue explicitement « ceux qui ont dépensé et combattu avant la conquête » de ceux qui l’ont fait après (57:10). Les savants, à la suite d’Ibn Sa’d et d’al-Hakim al-Naysaburi, ont établi une hiérarchie en « couches » (tabaqat) qui aide à situer chaque personnage :

Rang Catégorie Repères
1 Les quatre califes bien guidés Abu Bakr, ’Umar, ’Uthman, ’Ali — dans cet ordre selon la majorité des savants sunnites
2 Les autres promis au Paradis Talha, al-Zubayr, ’Abd al-Rahman ibn ’Awf, Sa’d, Sa’id, Abu ’Ubayda
3 Les premiers convertis (al-sabiqun al-awwalun) Ceux entrés en islam avant la maison d’al-Arqam, puis ceux d’avant l’Hégire
4 Les combattants de Badr (2 H) 313 hommes ; le Prophète ﷺ a dit : « Peut-être Allah a-t-Il regardé les gens de Badr et leur a dit : faites ce que vous voulez, Je vous ai pardonné » (Bukhari 3007)
5 Les combattants d’Uhud (3 H) Environ 700 hommes
6 Les gens du serment de l’Arbre (Hudaybiyya, 6 H) Environ 1 400 ; « Aucun de ceux qui ont prêté serment sous l’arbre n’entrera au Feu » (Muslim 2496)
7 Les convertis d’avant la conquête de La Mecque Entre 6 et 8 H
8 Les convertis à la conquête et après (al-tulaqa’, « les libérés ») Abu Sufyan, Mu’awiya, ’Ikrima, Safwan…

Une seconde distinction traverse toutes ces catégories : celle entre les Émigrés (Muhajirun), Mecquois qui ont tout quitté pour suivre le Prophète ﷺ, et les Auxiliaires (Ansar), Médinois qui les ont accueillis. Les dix compagnons de cette première série sont tous des Émigrés de Quraysh.

4. Sources et méthode

Les ouvrages utilisés

Toutes les informations de ce dossier proviennent des sources classiques suivantes :

  • Sahih al-Bukhari (m. 256 H / 870) et Sahih Muslim (m. 261 H / 875) : les deux recueils de hadiths dont l’authenticité fait consensus. Quand un fait y figure, il est tenu pour établi.

  • Jami’ al-Tirmidhi (m. 279 H) et Sunan Abi Dawud (m. 275 H) : recueils de hadiths contenant des traditions authentiques, bonnes ou faibles ; al-Tirmidhi précise généralement le degré de chaque hadith.

  • Musnad Ahmad ibn Hanbal (m. 241 H) : le plus grand recueil de hadiths classé par compagnon.

  • al-Sira al-Nabawiyya d’Ibn Hisham (m. 218 H), d’après Ibn Ishaq (m. 151 H) : la biographie de référence du Prophète ﷺ, riche en récits mais dont toutes les chaînes ne sont pas au niveau du hadith.

  • al-Tabaqat al-Kubra d’Ibn Sa’d (m. 230 H) : le premier grand dictionnaire biographique des compagnons, très détaillé sur les familles, les dates et les circonstances de la mort.

  • al-Isti’ab fi ma’rifat al-ashab d’Ibn ’Abd al-Barr (m. 463 H), Usd al-Ghaba d’Ibn al-Athir (m. 630 H) et al-Isaba fi tamyiz al-sahaba d’Ibn Hajar (m. 852 H) : les trois grandes encyclopédies des compagnons, qui compilent et critiquent les sources antérieures.

  • Siyar A’lam al-Nubala’ d’al-Dhahabi (m. 748 H) : histoire des grandes figures de l’islam, avec un regard critique sur la fiabilité des récits.

Trois niveaux de preuve

Tous les récits ne se valent pas, et ce dossier le signale à chaque fois :

  1. Le hadith authentique (Bukhari, Muslim, ou jugé sahih ou hasan par les spécialistes) : c’est le socle. Les paroles du Prophète ﷺ citées entre guillemets viennent de ce niveau, sauf mention contraire.

  2. Le récit biographique (Ibn Ishaq, Ibn Sa’d, al-Waqidi) : largement accepté par les historiens musulmans pour la reconstitution des événements, mais qui n’a pas la rigueur de transmission du hadith. Les détails de dates, de chiffres et de circonstances viennent le plus souvent de ce niveau.

  3. Le récit à la chaîne faible ou discutée : conservé par les biographes classiques parce qu’il est célèbre, mais dont l’authenticité n’est pas établie. Quand un tel récit est cité, il est explicitement signalé (« chaîne faible », « rapport discuté »).

Numérotation des hadiths

Les numéros renvoient aux éditions de référence : Fath al-Bari pour al-Bukhari, édition Muhammad Fu’ad ’Abd al-Baqi pour Muslim, éditions courantes pour al-Tirmidhi et Abu Dawud. Ils sont donnés à titre indicatif et doivent être contrôlés dans l’édition utilisée avant toute publication.

Comprendre les noms arabes

Un nom arabe classique se compose de plusieurs éléments, ce qui explique qu’un même homme puisse être désigné de trois ou quatre façons :

  • l’ism, le prénom : ’Abdullah, ’Umar, Talha ;

  • la kunya, le surnom de paternité : Abu Bakr (« père de Bakr »), Abu Hafs, Umm Salama (« mère de Salama »). Elle sert souvent de nom d’usage, et peut être honorifique sans correspondre à un enfant réel ;

  • le nasab, la filiation : ibn (« fils de »), bint (« fille de ») ;

  • la nisba, l’appartenance à un clan, une tribu ou une ville : al-Taymi, al-Zuhri, al-Ansari ;

  • le laqab, le titre ou sobriquet : al-Siddiq (« le véridique »), al-Faruq (« celui qui distingue le vrai du faux »), Dhu al-Nurayn (« l’homme aux deux lumières »).

Ainsi, « Abu Bakr ’Abdullah ibn Abi Quhafa al-Taymi al-Siddiq » se lit : Abu Bakr [kunya], ’Abdullah [prénom], fils d’Abu Quhafa [filiation], du clan de Taym [nisba], le Véridique [titre].

Dates et calendrier

Les dates sont données selon l’Hégire (H), point de départ du calendrier musulman fixé à l’émigration vers Médine en 622, avec leur équivalent grégorien approximatif. Les dates antérieures à l’Hégire sont souvent calculées « en années avant l’Hégire » ou par rapport à « l’année de l’Éléphant » (vers 570, année de naissance du Prophète ﷺ). Elles restent approximatives : les Arabes de l’époque ne tenaient pas de registres d’état civil et les biographes divergent fréquemment de quelques années.

5. Repères chronologiques

Année Événement
~570 Naissance du Prophète ﷺ à La Mecque (année de l’Éléphant)
~595 Mariage avec Khadija
610 Début de la Révélation ; premières conversions (Khadija, Abu Bakr, ’Ali, Zayd)
613-615 Prédication publique ; persécutions ; première émigration en Abyssinie
616 Conversions de Hamza et de ’Umar
616-619 Boycott des Banu Hashim dans le ravin d’Abu Talib
619 « Année de la tristesse » : morts de Khadija et d’Abu Talib
621-622 Serments d’al-’Aqaba avec les Médinois
622 Hégire : émigration à Médine (an 1 H)
624 Bataille de Badr (2 H)
625 Bataille d’Uhud (3 H)
627 Bataille du Fossé (5 H)
628 Traité de Hudaybiyya et serment de Ridwan (6 H) ; conquête de Khaybar (7 H)
630 Conquête de La Mecque ; bataille de Hunayn (8 H) ; expédition de Tabuk (9 H)
632 Pèlerinage d’adieu ; mort du Prophète ﷺ (11 H) ; califat d’Abu Bakr
632-634 Guerres d’apostasie ; première compilation du Coran
634-644 Califat de ’Umar : conquêtes de la Syrie, de l’Irak, de la Perse, de l’Égypte
644-656 Califat de ’Uthman : mushaf officiel ; premières révoltes
656-661 Califat de ’Ali : bataille du Chameau (36 H), Siffin (37 H), Nahrawan (38 H)
661 Assassinat de ’Ali ; Mu’awiya reconnu calife (« année de l’union », 41 H)

6. La promesse du Paradis : contexte et signification

Le hadith fondateur

Le hadith qui donne son nom à cette série est rapporté par deux des dix eux-mêmes, Sa’id ibn Zayd et ’Abd al-Rahman ibn ’Awf, par des chaînes distinctes :

Le Messager d’Allah ﷺ a dit : « Abu Bakr est au Paradis, ’Umar est au Paradis, ’Uthman est au Paradis, ’Ali est au Paradis, Talha est au Paradis, al-Zubayr est au Paradis, ’Abd al-Rahman ibn ’Awf est au Paradis, Sa’d ibn Abi Waqqas est au Paradis, Sa’id ibn Zayd est au Paradis, et Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah est au Paradis. »

(Tirmidhi 3747 et 3748, Abu Dawud 4649, Musnad Ahmad 1631 — jugé authentique)

Dans la version de Sa’id ibn Zayd, un détail touchant : il énumère neuf noms et se tait. « Et le dixième ? » lui demande-t-on. Il répond après un silence : « Sa’id ibn Zayd », c’est-à-dire lui-même — et il ajoute : « Par Allah, avoir été présent une seule journée avec le Messager d’Allah, le visage couvert de poussière, vaut mieux que toutes les œuvres de l’un de vous, vécût-il l’âge de Noé » (Abu Dawud 4650).

Ils ne sont pas les seuls

Le Prophète ﷺ a annoncé le Paradis à d’autres personnes, individuellement : à Khadija (« une maison au Paradis »), à Fatima, à al-Hasan et al-Husayn (« les deux seigneurs des jeunes du Paradis »), à Bilal (« j’ai entendu tes pas devant moi au Paradis »), à ’Ukkasha ibn Mihsan, à Thabit ibn Qays, à ’Abdullah ibn Salam, à Ja’far ibn Abi Talib, et collectivement aux combattants de Badr et aux gens du serment de l’Arbre. L’expression « les dix promis au Paradis » désigne donc uniquement le groupe nommé ensemble dans ce hadith précis, non la liste exhaustive de ceux qui ont reçu cette bonne nouvelle.

Ce qui les unit

Ces dix hommes partagent plusieurs traits :

  1. Tous sont de Quraysh, la tribu du Prophète ﷺ, et de clans différents (Taym, ’Adi, Umayya, Hashim, Asad, Zuhra, Fihr) — comme si chaque branche de la tribu avait donné l’un des siens.

  2. Tous sont des premiers convertis : neuf sur dix ont embrassé l’islam dans les premières années à La Mecque, souvent avant même que la prédication ne devienne publique ; ’Umar est le dernier, en 616.

  3. Tous ont émigré à Médine, abandonnant biens, maisons et parfois famille.

  4. Tous ont combattu aux côtés du Prophète ﷺ, et tous sauf trois (Talha, Sa’id et ’Uthman, absents pour des raisons précises) étaient à Badr.

  5. Six d’entre eux formèrent le conseil (shura) désigné par ’Umar mourant pour choisir son successeur : ’Uthman, ’Ali, Talha, al-Zubayr, ’Abd al-Rahman et Sa’d — Sa’id ibn Zayd étant écarté par ’Umar de peur qu’on l’accuse de favoriser son propre clan, et Abu ’Ubayda étant déjà mort.

  6. Quatre sont morts assassinés (’Umar, ’Uthman, ’Ali, al-Zubayr) et un tué au combat (Talha) : la promesse du Paradis ne les a pas préservés de l’épreuve, elle l’a précédée.

Ce qui les distingue

Le plus frappant, à la lecture des dix biographies, est la diversité des tempéraments : la douceur d’Abu Bakr et la rudesse de ’Umar ; la pudeur de ’Uthman et la fougue de ’Ali ; la munificence de Talha et la discrétion de Sa’id ; l’audace guerrière d’al-Zubayr et le génie commercial de ’Abd al-Rahman ; la fermeté de Sa’d et l’effacement d’Abu ’Ubayda. La tradition ne propose pas un modèle unique de piété, mais dix chemins vers la même fin.

Comment lire les divergences entre eux ?

Trois de ces dix hommes — ’Ali d’un côté, Talha et al-Zubayr de l’autre — se sont retrouvés dans des camps opposés à la bataille du Chameau, en 36 H. La position sunnite classique sur cet épisode est claire et doit être connue du lecteur :

  • Les compagnons impliqués dans la discorde ont agi par effort d’interprétation (ijtihad), sincèrement, dans une situation d’une extrême confusion après l’assassinat de ’Uthman. ’Ali était dans le vrai, ses opposants dans l’erreur, mais une erreur d’interprétation, non une trahison.

  • Talha et al-Zubayr se sont retirés du combat dès que ’Ali leur rappela les paroles du Prophète ﷺ, et ont été tués en s’en allant — non en combattant.

  • ’Ali lui-même a exprimé l’espoir qu’Allah les compterait, Talha, al-Zubayr et lui, parmi ceux dont Il a dit : « Nous avons arraché toute rancune de leurs poitrines » (Coran 15:47).

  • Les savants sunnites recommandent de ne pas s’attarder sur ces événements avec l’esprit de parti (al-imsak ’amma shajara baynahum), et d’en retenir ce qui est établi : la sincérité de tous et la promesse qui les couvre.

Les dix en un tableau

Compagnon Clan Entrée en islam Badr Fonction majeure Mort Âge Sépulture
Abu Bakr Taym 610, 1er homme libre Oui 1er calife 13 H / 634 63 Chambre de ’Aisha, Médine
’Umar ’Adi 616 Oui 2e calife 23 H / 644 63 Chambre de ’Aisha, Médine
’Uthman Umayya 610, via Abu Bakr Non (Ruqayya malade) 3e calife 35 H / 656 ~82 Al-Baqi’, Médine
’Ali Hashim 610, 1er enfant Oui 4e calife 40 H / 661 ~63 Koufa / Najaf
Talha Taym 610, via Abu Bakr Non (mission en Syrie) Conseil des six 36 H / 656 ~64 Bassora
Al-Zubayr Asad 610, à 16 ans Oui Conseil des six 36 H / 656 ~64 Près de Bassora
’Abd al-Rahman Zuhra 610, via Abu Bakr Oui Conseil des six, arbitre 32 H / 652 ~72 Al-Baqi’, Médine
Sa’d Zuhra 610, à 17 ans Oui Conquérant de la Perse 55 H / 675 ~80 Al-Baqi’, Médine
Sa’id ibn Zayd ’Adi 610 Non (mission avec Talha) Combattant, refus des charges 51 H / 671 ~78 Al-Baqi’, Médine
Abu ’Ubayda Fihr 610, via Abu Bakr Oui Commandant en Syrie 18 H / 639 ~58 Vallée du Jourdain

7. Sommaire général des cent compagnons

Groupe Catégorie Nombre Figures emblématiques
I Les dix promis au Paradis 10 Abu Bakr, ’Umar, ’Uthman, ’Ali, Talha, al-Zubayr…
II La famille du Prophète ﷺ 7 Hamza, al-’Abbas, Ja’far, al-Hasan, al-Husayn, Zayd, Usama
III Les Mères des croyants 10 Khadija, ’Aisha, Hafsa, Umm Salama, Zaynab…
IV Les grandes figures féminines 6 Fatima, Asma, Sumayya, Nusayba, Umm Sulaym, Umm Ayman
V Les premiers convertis et persécutés de La Mecque 12 Bilal, ’Ammar, Khabbab, Salman, Mus’ab, Ibn Mas’ud…
VI Les Ansar, Auxiliaires de Médine 19 Sa’d ibn Mu’adh, Mu’adh ibn Jabal, Zayd ibn Thabit, Anas…
VII Convertis tardifs, conquérants et hommes d’État 20 Khalid ibn al-Walid, ’Amr ibn al-’As, Abu Hurayra, Ibn ’Abbas…
VIII Figures singulières et destins marquants 16 Ibn Umm Maktum, Julaybib, ’Abdullah ibn Salam, Ka’b ibn Malik…

La liste nominative complète des cent figure en annexe, à la fin de ce dossier.

PARTIE II — LES DIX BIOGRAPHIES

1. Abu Bakr al-Siddiq — le Véridique

Fiche d’identité Abu Bakr al-Siddiq
Nom complet ’Abdullah ibn ’Uthman (Abu Quhafa) ibn ’Amir al-Taymi al-Qurashi
Kunya Abu Bakr
Titres al-Siddiq (le Véridique), ’Atiq (l’Affranchi du Feu)
Clan Taym ibn Murra, de Quraysh
Naissance La Mecque, vers 573, deux ans et quelques mois après le Prophète ﷺ
Entrée en islam 610, premier homme libre adulte
Émigration Médine, 622, en compagnie du Prophète ﷺ
Batailles Toutes, de Badr à Tabuk
Fonction Premier calife (11-13 H / 632-634)
Mort 22 Jumada II 13 H / 23 août 634, à 63 ans
Sépulture Chambre de ’Aisha, aux côtés du Prophète ﷺ, Médine

En une phrase : l’homme qui a cru sans hésiter, qui a tout donné sans compter, et qui a tenu la communauté debout le jour où elle risquait de s’effondrer.

A. Origine, famille et personnalité

Abu Bakr naît à La Mecque dans le clan de Taym, l’un des clans moyens de Quraysh — ni le plus puissant, ni le plus obscur. Son père, ’Uthman ibn ’Amir, dit Abu Quhafa, et sa mère, Salma, dite Umm al-Khayr, vivront assez longtemps pour se convertir tous les deux ; Abu Quhafa, aveugle et très âgé, entrera en islam le jour de la conquête de La Mecque, conduit par son fils devant le Prophète ﷺ, et survivra même à Abu Bakr de six mois.

Marchand de tissus, Abu Bakr amasse une fortune estimée à quarante mille dirhams. Il est de ces commerçants que l’on consulte : Quraysh lui confie l’arbitrage des compensations et des dettes de sang (ashnaq), et il est reconnu comme le plus grand connaisseur des généalogies arabes, science essentielle dans une société tribale. Homme de compagnie agréable, doux, il reçoit beaucoup ; sa maison est l’une des plus fréquentées de La Mecque.

Physiquement, ’Aisha le décrit comme un homme blanc de peau, mince, les joues creuses, le dos légèrement voûté, le visage fin, teignant sa barbe de henné. Moralement, deux traits le distinguent avant même l’islam : il n’a jamais bu de vin, ayant vu ce que la boisson faisait de la dignité d’un homme, et il ne s’est jamais prosterné devant une idole. Il rapporte lui-même que, enfant, son père l’avait conduit devant les statues de la Ka’ba : « Voici tes dieux. » Il leur avait demandé à manger, à boire, et n’ayant obtenu aucune réponse, avait conclu qu’elles ne valaient rien.

Sa famille sera entièrement musulmane : ses quatre épouses (Qutayla, Umm Ruman, Asma bint ’Umays, Habiba bint Kharija), ses fils ’Abd al-Rahman, ’Abdullah et Muhammad, ses filles Asma, ’Aisha et Umm Kulthum. Il est le seul compagnon dont quatre générations — son père, lui-même, sa fille ’Aisha et son petit-fils ’Abdullah ibn al-Zubayr — comptent parmi les compagnons.

B. Entrée en islam

Ami du Prophète ﷺ bien avant la mission — ils ont presque le même âge et fréquentent le même milieu marchand —, Abu Bakr est le premier homme libre adulte auquel celui-ci se confie. Sa réaction est restée proverbiale :

« Je n’ai appelé personne à l’islam sans qu’il n’ait une hésitation, une réserve et une réflexion, sauf Abu Bakr : quand je lui en ai parlé, il n’a pas balbutié et n’a pas hésité. »

(Ibn Ishaq, Sira ; rapport biographique)

Le lendemain de sa conversion, il est déjà prédicateur. Il connaît tout le monde, on l’écoute, et il parle. Par lui entrent en islam, dans les premiers jours, cinq hommes qui figurent dans cette même série : ’Uthman ibn ’Affan, al-Zubayr ibn al-’Awwam, Talha ibn ’Ubaydillah, ’Abd al-Rahman ibn ’Awf et Sa’d ibn Abi Waqqas. À lui seul, Abu Bakr est donc à l’origine de la moitié des dix promis au Paradis.

Quand la prédication devient publique, il est le premier à vouloir prêcher à la Ka’ba, contre l’avis du Prophète ﷺ qui juge les musulmans trop peu nombreux. Il est roué de coups par les Mecquois, ’Utba ibn Rabi’a lui martelant le visage de ses sandales jusqu’à ce qu’on ne distingue plus son nez de ses joues. Rentré chez lui inconscient, sa première parole en revenant à lui est : « Que fait le Messager d’Allah ? » (al-Bayhaqi ; rapport biographique).

Il consacre alors sa fortune à racheter les esclaves persécutés pour leur foi : Bilal, ’Amir ibn Fuhayra, Umm ’Ubays, Zinnira (rendue aveugle par les tortures, dont la vue revint), al-Nahdiyya et sa fille, une servante des Banu Mu’ammal. Son père lui reproche de n’acheter que des faibles : « Si tu rachetais des hommes forts, ils te défendraient. » Il répond : « Je ne cherche que ce qui est auprès d’Allah. » Les exégètes rapportent que la fin de la sourate al-Layl fut révélée à son sujet : « … le plus pieux, qui donne ses biens pour se purifier, non pour rendre un bienfait à quelqu’un, mais uniquement pour rechercher la Face de son Seigneur Très-Haut. Et il sera bientôt satisfait » (92:17-21). Sa fortune passe de quarante mille dirhams à cinq mille au moment de l’Hégire.

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • « Si je devais prendre un ami intime (khalil) parmi les hommes, je prendrais Abu Bakr ; mais votre compagnon est l’ami intime d’Allah » (Bukhari 3656, Muslim 2382). Le Prophète ﷺ dit cela sur son lit de mort, en ordonnant : « Fermez toutes les portes qui donnent sur la mosquée, sauf celle d’Abu Bakr » (Bukhari 467).

  • « Nul ne m’a rendu service par ses biens comme Abu Bakr » (Tirmidhi 3661).

  • Sur la montagne d’Uhud, qui trembla sous ses pas : « Tiens-toi tranquille, Uhud, car il y a sur toi un prophète, un véridique et deux martyrs » — Abu Bakr, ’Umar et ’Uthman (Bukhari 3675).

  • Pendant sa dernière maladie, il insiste trois fois pour qu’Abu Bakr dirige la prière malgré les réticences de ’Aisha, qui craint que son père ne fonde en larmes devant les fidèles (Bukhari 664). Les savants y ont vu l’indication que le Prophète ﷺ le voulait pour successeur : « Ils l’ont choisi pour leur religion ; comment ne pas le choisir pour leur monde ? »

  • Interrogé par ’Amr ibn al-’As sur la personne qu’il aime le plus, le Prophète ﷺ répond : « ’Aisha. — Et parmi les hommes ? — Son père » (Bukhari 3662).

  • ’Umar dira plus tard : « Abu Bakr est notre maître, et il a affranchi notre maître », en parlant de Bilal (Bukhari 3754).

D. Rôle dans l’histoire

Le compagnon de l’Hégire. Quand l’ordre d’émigrer arrive, Abu Bakr attend depuis des mois : il a acheté deux chamelles et les engraisse en secret. Le Prophète ﷺ vient chez lui à l’heure de la sieste, voilé, et annonce son départ. Abu Bakr pleure de joie — « Je n’avais jamais su avant ce jour qu’on pouvait pleurer de joie », dira ’Aisha. Ils partent de nuit par le sud, à l’opposé de Médine, et se cachent trois jours dans la grotte de Thawr. Abu Bakr marche tantôt devant, tantôt derrière, tantôt à droite, tantôt à gauche : « Je pense aux poursuivants et je me mets derrière toi ; je pense aux embuscades et je me mets devant toi. » Dans la grotte, quand les pas des Mecquois se font entendre à l’entrée, il murmure : « S’ils regardaient leurs pieds, ils nous verraient. » Le Prophète ﷺ répond : « Que penses-tu de deux dont Allah est le troisième ? » (Bukhari 3653, Muslim 2381). Le Coran a immortalisé la scène : « … le second des deux, quand ils étaient dans la grotte et qu’il disait à son compagnon : ne t’attriste pas, Allah est avec nous » (9:40). Toute la famille est mobilisée : son fils ’Abdullah vient chaque soir rapporter les nouvelles de La Mecque, son affranchi ’Amir ibn Fuhayra efface les traces avec son troupeau, sa fille Asma apporte les provisions.

Le jour de la mort du Prophète ﷺ. Le 12 Rabi’ I 11 H, Médine est frappée de stupeur. ’Umar, sabre à la main, refuse la nouvelle et menace quiconque dira que le Prophète ﷺ est mort. Abu Bakr arrive de sa maison d’al-Sunh, entre chez ’Aisha, découvre le visage du Prophète ﷺ, l’embrasse en pleurant : « Que mon père et ma mère soient sacrifiés pour toi ! Allah ne t’imposera pas deux morts. » Puis il sort, écarte ’Umar et prononce les mots qui ramènent tout le monde à la raison : « Que celui qui adorait Muhammad sache que Muhammad est mort. Et que celui qui adore Allah sache qu’Allah est Vivant et ne meurt pas. » Il récite : « Muhammad n’est qu’un messager ; des messagers avant lui sont passés. S’il mourait ou était tué, retourneriez-vous sur vos talons ? » (3:144). ’Umar racontera : « Quand je l’ai entendu réciter ce verset, mes jambes se sont dérobées et je suis tombé, et j’ai su que le Messager d’Allah était mort » (Bukhari 3667-3668).

Le premier calife. Le même jour, les Ansar réunis sous le préau (saqifa) des Banu Sa’ida s’apprêtent à élire l’un des leurs. Abu Bakr y court avec ’Umar et Abu ’Ubayda, écoute, puis rappelle que les Arabes n’accepteront d’autorité que de Quraysh, et propose ’Umar ou Abu ’Ubayda. ’Umar refuse et lui prend la main pour lui prêter serment ; tous suivent. Son premier discours de calife fixe pour toujours la conception islamique du pouvoir : « On m’a chargé de vous gouverner, et je ne suis pas le meilleur d’entre vous. Si je fais bien, aidez-moi ; si je fais mal, redressez-moi. Le faible parmi vous est fort à mes yeux jusqu’à ce que je lui rende son droit ; le fort parmi vous est faible à mes yeux jusqu’à ce que je lui prenne ce qu’il doit. Obéissez-moi tant que j’obéis à Allah et à Son Messager ; si je leur désobéis, vous ne me devez plus obéissance » (Ibn Hisham).

Les guerres d’apostasie. À peine le Prophète ﷺ enterré, l’Arabie se disloque : des tribus entières apostasient, d’autres refusent de payer la zakat, de faux prophètes se lèvent — Musaylima au Yamama, Tulayha chez les Asad, al-Aswad au Yémen. Les compagnons, ’Umar en tête, conseillent de transiger sur la zakat. Abu Bakr répond : « Par Allah, s’ils me refusaient une entrave de chameau qu’ils donnaient au Messager d’Allah, je les combattrais pour cela » (Bukhari 1399, Muslim 20). ’Umar dira : « J’ai vu alors qu’Allah avait ouvert la poitrine d’Abu Bakr au combat, et j’ai su que c’était la vérité. » En un an, onze armées ramènent l’Arabie dans l’islam. Dans le même temps, Abu Bakr fait partir l’armée d’Usama vers la Syrie, comme le Prophète ﷺ l’avait ordonné, alors que Médine elle-même est menacée : « Je ne dénouerai pas un étendard noué par le Messager d’Allah. »

La première compilation du Coran. À la bataille du Yamama (12 H), soixante-dix récitateurs du Coran tombent en un jour. ’Umar prend peur pour le texte et propose de le rassembler par écrit. Abu Bakr hésite — « Comment ferais-je ce que le Messager d’Allah n’a pas fait ? » — puis accepte et charge Zayd ibn Thabit de collecter le Coran entier à partir des supports épars (feuilles de palmier, omoplates, pierres plates) et des mémoires. Zayd dira : « Si l’on m’avait ordonné de déplacer une montagne, cela m’aurait été plus léger. » Les feuillets resteront chez Abu Bakr, puis chez ’Umar, puis chez Hafsa (Bukhari 4986).

Les conquêtes. C’est Abu Bakr qui, dès 12 H, envoie Khalid ibn al-Walid en Irak et quatre armées en Syrie, ouvrant les conquêtes que ’Umar poursuivra.

E. Anecdotes et détails marquants

L’origine du titre de « Véridique ». Le matin qui suivit le Voyage nocturne, les Mecquois coururent chez Abu Bakr : « Ton ami prétend être allé cette nuit à Jérusalem et en être revenu ! » Il répondit : « S’il l’a dit, il a dit vrai. » — « Tu le crois là-dessus ? » — « Je le crois pour bien plus que cela : je le crois sur les nouvelles du ciel qui lui viennent matin et soir. » C’est ce jour-là que le Prophète ﷺ le nomma al-Siddiq (al-Hakim, Mustadrak ; chaîne jugée bonne).

Le don de Tabuk. Pour l’expédition de Tabuk (9 H), ’Umar apporte la moitié de sa fortune, persuadé que cette fois il devancera Abu Bakr. Le Prophète ﷺ lui demande : « Qu’as-tu laissé à ta famille ? — La moitié. » Puis Abu Bakr arrive avec tout ce qu’il possède. « Qu’as-tu laissé à ta famille ? — Je leur ai laissé Allah et Son Messager. » ’Umar conclut : « Je ne rivaliserai plus jamais avec lui » (Tirmidhi 3675, Abu Dawud 1678).

L’homme qui se levait deux fois. Le Prophète ﷺ raconta : « Qui a jeûné aujourd’hui ? — Moi, dit Abu Bakr. — Qui a suivi un convoi funéraire ? — Moi. — Qui a nourri un pauvre ? — Moi. — Qui a visité un malade ? — Moi. » Le Prophète ﷺ dit : « Ces qualités ne se réunissent pas chez un homme sans qu’il n’entre au Paradis » (Muslim 1028).

Le calife qui trayait les chèvres. Avant son califat, Abu Bakr trayait les brebis des femmes de son quartier. Quand il fut élu, une jeune fille dit : « Maintenant il ne traira plus nos brebis. » Il l’entendit et répondit : « Si, je les trairai, et j’espère que ce que j’ai reçu ne changera rien à ce que j’étais » (Ibn Sa’d).

Le salaire rendu. Il continua d’abord à faire du commerce ; les compagnons l’obligèrent à accepter une pension du Trésor. À sa mort, il ordonna qu’on rende au Trésor la terre qu’il avait acquise pour compenser tout ce qu’il avait perçu. ’Umar dit en recevant les biens : « Il a rendu la tâche bien difficile à ceux qui viennent après lui » (Ibn Sa’d).

La grotte et la morsure. Un récit très répandu rapporte qu’Abu Bakr, bouchant de ses vêtements les trous de la grotte, fut piqué au pied par une bête et resta immobile pour ne pas réveiller le Prophète ﷺ endormi sur ses genoux. Ce récit est de chaîne faible (al-Bayhaqi, Abu Nu’aym) : il illustre bien sa dévotion, mais ne doit pas être présenté comme un fait établi.

F. Sa mort

Il tombe malade le 7 Jumada II 13 H — d’une fièvre contractée, selon certains, après un bain par une journée froide — et reste alité quinze jours. Sentant la fin venir, il consulte les grands compagnons, désigne ’Umar par écrit et fait lire le texte à la mosquée, puis dit à ’Umar : « Je t’ai désigné pour te charger, non pour t’honorer. » Il demande à ’Aisha combien de dirhams le Trésor lui a versés, fait rendre l’équivalent, et lui demande d’être enseveli dans ses deux vieux vêtements lavés : « Le vivant a plus besoin de neuf que le mort. » Il meurt un lundi soir, le 22 Jumada II 13 H (23 août 634), à 63 ans — le même âge que le Prophète ﷺ. ’Umar dirige la prière, et on l’enterre dans la chambre de ’Aisha, la tête à la hauteur des épaules du Prophète ﷺ. ’Ali dit ce jour-là : « Tu as été la sécurité de la religion, la miséricorde des croyants… tu as été pour le Messager d’Allah ce que la vue est au visage. »

G. Ce que l’on retient

  • La foi qui n’hésite pas. Abu Bakr n’a pas cru parce qu’il avait tout compris, mais parce qu’il connaissait l’homme qui parlait. La confiance précède parfois la démonstration.

  • La force douce. L’homme le plus tendre de la communauté fut le plus intransigeant le jour où il fallut l’être. La douceur n’est pas la faiblesse.

  • Le pouvoir comme charge. Son premier discours pose que l’autorité est conditionnelle, révocable, et au service du faible.

2. ’Umar ibn al-Khattab — al-Faruq

Fiche d’identité ’Umar ibn al-Khattab
Nom complet ’Umar ibn al-Khattab ibn Nufayl al-’Adawi al-Qurashi
Kunya Abu Hafs
Titres al-Faruq (celui qui distingue le vrai du faux), Amir al-Mu’minin (premier à porter ce titre)
Clan ’Adi ibn Ka’b, de Quraysh
Naissance La Mecque, vers 584, treize ans après l’année de l’Éléphant
Entrée en islam 616, sixième année de la mission, à environ 26 ans
Émigration Médine, 622
Batailles Toutes, de Badr à Tabuk
Fonction Deuxième calife (13-23 H / 634-644)
Mort Assassiné, 26 Dhul-Hijja 23 H / 3 novembre 644, à 63 ans
Sépulture Chambre de ’Aisha, aux côtés du Prophète ﷺ et d’Abu Bakr

En une phrase : l’homme le plus redouté de La Mecque devenu le calife le plus juste de l’histoire — celui dont le Coran confirma les intuitions et dont Satan évitait le chemin.

A. Origine, famille et personnalité

’Umar naît dans le clan de ’Adi, chargé traditionnellement des ambassades de Quraysh auprès des autres tribus. Son père, al-Khattab, est un homme dur qui l’envoie garder les chameaux et le bat ; ’Umar dira, calife, en passant près d’un pâturage : « J’ai gardé ici les chameaux d’al-Khattab, qui était rude ; il m’épuisait au travail et me frappait. » Sa mère, Hantama bint Hisham, est de Makhzum, le clan d’Abu Jahl, qui est donc son cousin.

Physiquement, il domine la foule d’une tête, comme s’il était à cheval quand il marche ; il est chauve, roux de barbe, ambidextre, d’une force telle qu’il lutte dans les foires de ’Ukaz. Il fait partie des dix-sept Mecquois qui savent écrire au début de la mission. Marchand, il voyage en Syrie et au Yémen, connaît la poésie et l’histoire des Arabes, et se fait dans sa jeunesse une réputation de bon vivant et d’homme colérique.

Il aura une dizaine d’enfants, dont Hafsa, épouse du Prophète ﷺ, ’Abdullah, l’un des plus grands savants parmi les compagnons, et ’Asim, dont la petite-fille sera la mère du calife ’Umar ibn ’Abd al-’Aziz.

B. Entrée en islam

Dans les premières années, ’Umar est l’un des persécuteurs les plus violents. Il bat sa propre servante Lubayna jusqu’à s’en fatiguer : « Je m’arrête parce que je suis las, non par pitié. » Quand des musulmans partent pour l’Abyssinie, il croise Umm ’Abdillah bint Abi Hathma qui prépare son départ et lui dit, avec une douceur inattendue : « Qu’Allah vous accompagne. » Elle en est si surprise qu’elle en parle à son mari : « Celui-là ne se convertira que quand l’âne d’al-Khattab se convertira. »

C’est pourtant sa conversion que le Prophète ﷺ demande à Allah :

« Ô Allah, fortifie l’islam par celui des deux hommes qui T’est le plus cher : Abu Jahl ou ’Umar ibn al-Khattab. »

(Tirmidhi 3681, jugé bon)

Le récit de sa conversion est l’un des plus célèbres de la Sira (Ibn Ishaq, Ibn Sa’d). Un jour de 616, il ceint son épée et part tuer le Prophète ﷺ, « ce Sabéen qui a divisé Quraysh ». En chemin, Nu’aym ibn ’Abdillah l’arrête : « Commence par ta propre maison : ta sœur Fatima et ton beau-frère Sa’id ibn Zayd sont musulmans. » Il fonce chez sa sœur, entend une récitation, frappe Sa’id, puis sa sœur qui s’interpose et dont le visage saigne. Elle lui lance : « Oui, nous sommes musulmans, et nous croyons en Allah et en Son Messager ; fais ce que tu veux ! » Le sang de sa sœur lui fait honte. Il demande à voir le feuillet. « Tu es impur, lave-toi. » Il fait ses ablutions, lit le début de la sourate Ta-Ha — « Ta-Ha. Nous n’avons pas fait descendre sur toi le Coran pour que tu sois malheureux… » — et dit : « Qu’il est beau et noble, ce discours ! » Khabbab, qui s’était caché, sort et lui apprend la prière du Prophète ﷺ. ’Umar demande où il est. À la maison d’al-Arqam, Hamza et les compagnons s’inquiètent en le voyant arriver l’épée au côté ; le Prophète ﷺ le saisit par le baudrier et le secoue : « Ne cesseras-tu pas, ’Umar, avant qu’Allah ne fasse descendre sur toi ce qu’Il a fait descendre sur al-Walid ibn al-Mughira ? » — « Je viens croire en Allah et en Son Messager. » Les compagnons crient « Allahu akbar » si fort qu’on les entend de la Ka’ba.

Le lendemain, il va voir Abu Jahl, lui annonce sa conversion et se fait claquer la porte au nez ; puis il proclame la nouvelle devant toute la Mecque. Les musulmans, qui priaient cachés, prient désormais à la Ka’ba. Ibn Mas’ud dira : « Nous n’avons pas pu prier à la Ka’ba avant la conversion de ’Umar. Sa conversion fut une victoire, son émigration un secours, son califat une miséricorde » (Ibn Sa’d). Ibn ’Abbas rapporte que c’est ce jour-là que le Prophète ﷺ le surnomma al-Faruq, « car Allah a distingué par lui le vrai du faux ».

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • « S’il devait y avoir un prophète après moi, ce serait ’Umar ibn al-Khattab » (Tirmidhi 3686, jugé bon).

  • « Il y avait dans les communautés d’avant vous des hommes inspirés (muhaddathun) ; s’il y en a un dans ma communauté, c’est ’Umar » (Bukhari 3689, Muslim 2398). Ibn Hajar explique : « celui à qui la vérité est jetée sur la langue sans qu’il le cherche ».

  • Le Prophète ﷺ rêva qu’il buvait du lait et donnait le reste à ’Umar ; interrogé sur le sens : « La science » (Bukhari 82). Il rêva qu’on lui présentait les gens vêtus de chemises, celle de ’Umar traînant par terre : « La religion » (Bukhari 23). Il rêva un palais au Paradis et une jeune femme y faisant ses ablutions : « À qui est ce palais ? — À ’Umar. » Il se souvint alors de la jalousie de ’Umar et n’entra pas ; ’Umar pleura : « Serais-je jaloux de toi, ô Messager d’Allah ? » (Bukhari 3679).

  • À une femme qui, effrayée par son entrée, laissa tomber son voile, le Prophète ﷺ dit : « Par Celui qui tient mon âme, Satan ne te croise jamais sur un chemin sans emprunter un autre chemin que le tien » (Bukhari 3294).

  • Il l’associa à Abu Bakr comme ses deux vizirs : « Quant à mes deux vizirs sur terre, ce sont Abu Bakr et ’Umar » (Tirmidhi 3680, chaîne discutée).

Les « concordances » de ’Umar. Un phénomène propre à ’Umar : à plusieurs reprises, le Coran fut révélé dans le sens qu’il avait proposé. Il dit lui-même : « Mon Seigneur a été d’accord avec moi en trois choses : j’ai dit : “Ô Messager d’Allah, si nous prenions la station d’Ibrahim comme lieu de prière ?” et fut révélé “Prenez la station d’Ibrahim comme lieu de prière” (2:125). J’ai dit : “Ô Messager d’Allah, entrent chez tes épouses le vertueux et le pervers ; si tu leur ordonnais de se voiler ?” et fut révélé le verset du voile (33:53). Et les épouses du Prophète s’étaient liguées par jalousie ; je leur ai dit : “Peut-être son Seigneur, s’il vous répudie, lui donnera-t-il en échange des épouses meilleures que vous”, et fut révélé ce même verset (66:5) » (Bukhari 402). On y ajoute son avis sur les prisonniers de Badr (8:67), l’interdiction du vin (5:90), la prière sur les hypocrites (9:84). Les savants en dénombrent plus d’une quinzaine.

D. Rôle dans l’histoire

À Médine. ’Umar est de toutes les batailles. À Badr, il est seul à conseiller l’exécution des prisonniers ; le Coran lui donnera raison. À Hudaybiyya, il s’insurge contre les clauses humiliantes du traité — « Ne sommes-nous pas sur la vérité ? Pourquoi accepter cette humiliation ? » — et regrettera toute sa vie cette hésitation : « J’ai fait pour cela des aumônes, jeûné, prié, affranchi, de peur de ce que j’avais dit » (Bukhari 3182). Il est le premier à prêter serment à Abu Bakr, et son conseiller principal pendant deux ans ; c’est lui qui pousse à compiler le Coran.

Le califat : dix ans qui changent le monde. Désigné par Abu Bakr, ’Umar gouverne de 634 à 644. Sous lui, les armées musulmanes brisent les deux empires qui dominaient le Proche-Orient depuis des siècles : Yarmouk (15 H / 636) contre Byzance, al-Qadisiyya (15 H / 636) puis Nahavand (21 H / 642) contre la Perse. Damas, Jérusalem, Antioche, Ctésiphon, Alexandrie tombent. Il se rend lui-même à Jérusalem en 16 H pour recevoir la reddition du patriarche Sophrone, sur un chameau qu’il partage avec son serviteur, chacun montant à tour de rôle ; il accorde aux habitants la sécurité de leurs vies, de leurs biens et de leurs églises (le « pacte de ’Umar », al-Tabari), et refuse de prier dans l’église de la Résurrection de peur que les musulmans ne s’en emparent plus tard.

Le bâtisseur de l’État. ’Umar ne se contente pas de conquérir. Il crée :

  • le registre (diwan) qui recense tous les musulmans et leur attribue une pension selon leur ancienneté dans l’islam ;

  • le Trésor public (bayt al-mal) comme institution permanente ;

  • la magistrature séparée des gouverneurs, avec des juges salariés ;

  • le calendrier hégirien (17 H), sur proposition de ’Ali de partir de l’émigration ;

  • les villes de garnison : Bassora (14 H), Koufa (17 H), Fustat (21 H), futures capitales intellectuelles ;

  • la prière de Tarawih en groupe derrière un seul imam pendant le Ramadan ;

  • la police de nuit (’asas), qu’il assure lui-même ;

  • l’inspection des gouverneurs : chacun doit déclarer sa fortune à sa nomination, et la différence à son départ est confisquée.

Il tient ses gouverneurs d’une main de fer. Il destitue Khalid ibn al-Walid, le plus grand général de l’islam, non pour une faute, mais « de peur que les gens ne mettent en lui leur confiance au lieu d’Allah ». Il dit de lui-même : « Si une mule trébuchait en Irak, je craindrais qu’Allah ne me demande : pourquoi ne lui as-tu pas aplani la route, ’Umar ? »

E. Anecdotes et détails marquants

L’année des cendres. En 18 H, une sécheresse de neuf mois ravage l’Arabie ; on l’appelle « l’année des cendres » (’am al-ramada) à cause de la couleur du sol et de la poussière. ’Umar jure de ne manger ni viande, ni beurre, ni lait tant que le peuple aura faim. Il ne se nourrit que de pain à l’huile ; sa peau, qui était blanche, devient noire ; son ventre gargouille, et il lui dit : « Gargouille tant que tu veux, tu n’auras rien tant que les gens n’auront rien. » Il fait venir des vivres de Syrie et d’Égypte, nourrit chaque jour des dizaines de milliers de personnes dans les faubourgs de Médine et prie pour la pluie (al-Tabari, Ibn Sa’d).

La marmite de cailloux. Une nuit de patrouille avec son serviteur Aslam, il entend des enfants pleurer dans une tente et une femme qui remue une marmite. « Que fais-tu ? — Je fais bouillir de l’eau avec des cailloux pour qu’ils s’endorment en croyant que le repas arrive. Qu’Allah juge entre ’Umar et nous ! » Il court au dépôt, charge lui-même un sac de farine, une outre de graisse. Aslam propose de porter le sac : « Est-ce toi qui porteras mon fardeau le Jour de la Résurrection ? » Il cuisine lui-même, sert les enfants, attend qu’ils rient, et reste accroupi devant la tente. Aslam ne comprend pas ; il répond : « Je les ai vus pleurer, je voulais les voir rire » (Ibn al-Jawzi, Manaqib ’Umar ; rapport biographique).

Les quatorze pièces. Calife de l’empire le plus puissant de son temps, il porte une tunique rapiécée de quatorze pièces, dont une en cuir, et dort sur les marches de la mosquée. Un ambassadeur perse qui le cherche dans un palais le trouve endormi sous un arbre, sans garde, et prononce le mot resté célèbre : « Tu as gouverné avec justice, tu es en sécurité, tu dors. »

Le calife et le tissu. Quand on distribue du tissu du Yémen, chacun reçoit une pièce. ’Umar monte en chaire avec une tunique qui a manifestement demandé deux pièces. Un homme se lève : « Nous ne t’écouterons pas ! » — « Pourquoi ? — Tu as pris deux pièces. » ’Umar appelle son fils ’Abdullah, qui explique qu’il a donné sa pièce à son père, trop grand pour une seule. L’homme dit : « Maintenant parle, nous écoutons. »

Le hadith de la fitna. Hudhayfa rapporte que ’Umar demanda un jour : « Qui a retenu le hadith du Prophète sur la discorde (fitna) ? » Hudhayfa répondit qu’entre les musulmans et la discorde il y avait une porte fermée. « Sera-t-elle ouverte ou brisée ? — Brisée. — Alors elle ne se refermera jamais. » On lui demanda si ’Umar savait qui était la porte. « Oui, comme il sait que la nuit précède le jour » — la porte, c’était ’Umar lui-même (Bukhari 525). Il le savait, et il mourut en effet en demandant à Allah la mort en martyr « dans la ville de Ton Messager ».

F. Sa mort

Le mercredi 26 Dhul-Hijja 23 H, à l’aube, alors qu’il vient de lancer la prière du Fajr et de dire « Allahu akbar », un esclave persan d’al-Mughira ibn Shu’ba, Abu Lu’lu’a Firuz, surgit avec un poignard à deux tranchants et le frappe de trois ou six coups, dont un au-dessous du nombril. ’Umar tombe en récitant : « L’ordre d’Allah est un décret fixé » (33:38), et fait avancer ’Abd al-Rahman ibn ’Awf pour terminer la prière. Abu Lu’lu’a blesse treize personnes avant de se donner la mort. Ramené chez lui, ’Umar demande : « Qui m’a frappé ? — L’esclave d’al-Mughira. — Louange à Allah qui n’a pas fait de ma mort la main d’un homme se réclamant de l’islam ! » Il boit du lait qui ressort par sa blessure : il sait que c’est fini.

Ses derniers jours sont un modèle. Il envoie son fils demander à ’Aisha la permission d’être enterré auprès du Prophète ﷺ ; elle accepte : « Je le voulais pour moi, mais je le préfère à moi-même. » Il ordonne : « Si elle refuse, enterrez-moi au cimetière des musulmans. » Il fait calculer ses dettes — quatre-vingt-six mille dirhams — et charge sa famille de les payer. Il désigne six compagnons pour choisir un successeur en trois jours, sans imposer son fils : « Il suffit qu’un seul homme de la famille de ’Umar en réponde. » Un jeune homme vient le féliciter pour son martyre ; ’Umar voit sa tunique traîner : « Relève ton vêtement, c’est plus propre et plus pieux. » Le fils d’Ibn ’Abbas lui rappelle ses mérites ; il répond : « Je voudrais en sortir sans rien devoir et sans rien recevoir » (Bukhari 3700).

Il meurt trois jours après l’attentat, à 63 ans, après dix ans et demi de califat. Suhayb dirige la prière ; il est enterré aux côtés du Prophète ﷺ et d’Abu Bakr. ’Ali dit devant son corps : « Tu ne laisses personne dont j’aimerais davantage rencontrer Allah avec des œuvres semblables aux siennes. »

G. Ce que l’on retient

  • La force peut être convertie sans être brisée. ’Umar ne devient pas doux ; il met sa rudesse au service de la justice.

  • La responsabilité du chef. Le gouvernant répond de tout : de la mule qui trébuche, de l’enfant qui pleure, du tissu qu’il porte.

  • La peur de rendre des comptes. L’homme le plus puissant de son temps mourut en souhaitant « sortir sans rien devoir et sans rien recevoir ».

3. ’Uthman ibn ’Affan — l’homme aux deux lumières

Fiche d’identité ’Uthman ibn ’Affan
Nom complet ’Uthman ibn ’Affan ibn Abi al-’As ibn Umayya al-Qurashi
Kunya Abu ’Abdillah, Abu ’Amr
Titre Dhu al-Nurayn (l’homme aux deux lumières)
Clan Umayya ibn ’Abd Shams, de Quraysh
Naissance Ta’if ou La Mecque, vers 576, six ans après l’année de l’Éléphant
Entrée en islam 610, à environ 34 ans, par Abu Bakr
Émigration Abyssinie (615), puis Médine (622)
Batailles Uhud, Fossé, Hudaybiyya, Khaybar, conquête de La Mecque, Hunayn, Tabuk
Fonction Troisième calife (23-35 H / 644-656)
Mort Assassiné, 18 Dhul-Hijja 35 H / 17 juin 656, à environ 82 ans
Sépulture Al-Baqi’, Médine

En une phrase : le riche marchand d’une pudeur légendaire, qui a financé l’islam naissant, épousé deux filles du Prophète ﷺ, préservé le texte du Coran pour l’humanité, et refusé qu’une goutte de sang soit versée pour le défendre.

A. Origine, famille et personnalité

‘Uthman appartient à la puissante maison omeyyade, rivale traditionnelle des Hachémites au sein de Quraysh. Sa mère, Arwa bint Kurayz, est la fille d’al-Bayda’, tante paternelle du Prophète ﷺ : les deux hommes sont donc cousins au second degré. Marchand de tissus et de grains, ’Uthman est l’un des hommes les plus riches de La Mecque, réputé pour sa loyauté en affaires.

Il est de taille moyenne, le visage beau et clair marqué de petite vérole, la barbe fournie, les cheveux qu’il laisse tomber sous les oreilles. Sa qualité dominante est la pudeur (haya’), au point qu’on dit qu’il n’osait laver son corps entièrement dans sa propre maison sans se voûter. Homme raffiné et courtois, il n’a jamais commis d’acte de débauche ni bu de vin avant l’islam.

B. Entrée en islam

Abu Bakr le convertit parmi les tout premiers, en même temps que Talha. ’Uthman raconte avoir entendu, sur la route de Syrie, une voix appelant les dormeurs à se réveiller « car Ahmad est apparu à La Mecque ». Son oncle al-Hakam ibn Abi al-’As le ligote : « Tu délaisses la religion de tes pères pour une religion nouvelle ! Par Allah, je ne te délie pas tant que tu n’y renonces pas. » — « Par Allah, je ne la quitterai jamais. » Voyant sa fermeté, l’oncle le libère (Ibn Sa’d).

Peu après, le Prophète ﷺ lui donne sa fille Ruqayya, que le fils d’Abu Lahab venait de répudier sur l’ordre de son père. Le couple est célèbre pour sa beauté : « Le plus beau couple qu’aient vu des yeux humains, Ruqayya et ’Uthman. » Quand les persécutions redoublent, il part avec elle en Abyssinie, à la tête du premier groupe d’émigrés ; le Prophète ﷺ dit : « Ils sont les premiers à émigrer avec leur famille pour Allah depuis Lot » (Ibn Sa’d, al-Bayhaqi). Après la mort de Ruqayya, il épouse sa sœur Umm Kulthum : d’où son titre, « l’homme aux deux lumières ». Quand celle-ci meurt à son tour, le Prophète ﷺ dit : « Si nous en avions eu une troisième, nous la lui aurions donnée » (Ibn ’Abd al-Barr).

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • ’Aisha rapporte que le Prophète ﷺ était étendu, les jambes découvertes ; Abu Bakr entra, puis ’Umar, sans qu’il change de position ; quand ’Uthman demanda à entrer, il s’assit et se couvrit. ’Aisha s’en étonna. « Ne devrais-je pas éprouver de la pudeur devant un homme devant lequel les anges éprouvent de la pudeur ? » (Muslim 2401).

  • À Hudaybiyya (6 H), le Prophète ﷺ l’envoie en ambassade à La Mecque, car il y a de la parenté omeyyade. Quraysh lui propose de faire le tour de la Ka’ba ; il refuse : « Je ne le ferai pas avant le Messager d’Allah. » La rumeur de sa mort provoque le serment de Ridwan, où mille quatre cents hommes jurent de le venger. Le Prophète ﷺ pose sa main droite sur sa main gauche : « Ceci est pour ’Uthman » (Bukhari 3698). Les compagnons diront : « La main du Prophète pour ’Uthman vaut mieux que nos mains pour nous-mêmes. »

  • Absent de Badr pour soigner Ruqayya sur l’ordre du Prophète ﷺ, il reçoit sa part et sa récompense : « Tu auras la récompense et la part d’un homme qui a assisté à Badr » (Bukhari 3130).

  • Abu Musa al-Ash’ari gardait la porte d’un jardin où se trouvait le Prophète ﷺ. Abu Bakr vint : « Ouvre-lui et annonce-lui le Paradis. » ’Umar : même chose. ’Uthman : « Ouvre-lui, et annonce-lui le Paradis avec une épreuve qui l’atteindra. » ’Uthman dit : « Ô Allah, patience ! » (Bukhari 3695, Muslim 2403).

  • Pour l’expédition de Tabuk, ’Uthman équipe le tiers de l’armée : neuf cent cinquante chameaux, cinquante chevaux, et mille dinars qu’il verse dans le giron du Prophète ﷺ. Celui-ci remue les pièces d’or et répète : « Rien de ce que fera ’Uthman après ce jour ne lui nuira » (Tirmidhi 3701).

D. Rôle dans l’histoire

Le financier de la communauté. À l’arrivée à Médine, l’eau douce du puits de Ruma appartient à un homme des Banu Ghifar qui la vend. Le Prophète ﷺ dit : « Qui achète le puits de Ruma et le partage avec les musulmans aura une source au Paradis. » ’Uthman en achète la moitié pour douze mille dirhams, puis le tout, et le déclare bien commun (Tirmidhi 3703). Quand la mosquée devient trop petite, il achète le terrain voisin pour l’agrandir. Sa générosité continue toute sa vie : il affranchit un esclave chaque vendredi depuis sa conversion.

Le califat. Après la mort de ’Umar, le conseil des six délibère trois jours ; ’Abd al-Rahman ibn ’Awf, arbitre, consulte tout Médine et choisit ’Uthman, âgé de 70 ans. Ses douze ans de règne voient la conquête de l’Arménie, du Khorasan, de Chypre (première flotte musulmane, 28 H), de l’Afrique du Nord jusqu’à Tripoli, et la destruction définitive de l’empire sassanide (mort de Yazdgard III, 31 H). Il agrandit la Mosquée du Prophète et la Mosquée sacrée, augmente les pensions, et permet la circulation des compagnons dans les provinces.

Le mushaf d’al-Imam. L’acte qui fait de ’Uthman l’un des plus grands bienfaiteurs de l’histoire humaine date de 25 H. Hudhayfa ibn al-Yaman, revenant des fronts d’Arménie, s’alarme : les soldats syriens et irakiens se disputent sur des différences de récitation, chacun accusant l’autre d’erreur. « Ô Commandeur des croyants, rattrape cette communauté avant qu’elle ne diverge sur son Livre comme les Juifs et les Chrétiens. » ’Uthman fait venir les feuillets d’Abu Bakr conservés chez Hafsa, nomme une commission de quatre — Zayd ibn Thabit, ’Abdullah ibn al-Zubayr, Sa’id ibn al-’As, ’Abd al-Rahman ibn al-Harith — avec pour consigne, en cas de divergence, de retenir la prononciation de Quraysh. Des copies sont envoyées à La Mecque, Koufa, Bassora et Damas ; une reste à Médine ; les autres feuillets et copies privées sont brûlés (Bukhari 4987). ’Ali dira : « Ne dites de ’Uthman que du bien : par Allah, il n’a fait cela qu’avec notre accord à tous » (Ibn Abi Dawud). C’est ce texte, lettre pour lettre, que lit aujourd’hui tout musulman.

La discorde. Les six dernières années sont assombries par des griefs — nominations de parents omeyyades aux gouvernorats, destitution de compagnons, largesses — que les historiens sunnites jugent en partie fondés sur des malentendus, en partie fabriqués par des agitateurs, en particulier ‘Abdullah ibn Saba’. En 35 H, des rebelles venus d’Égypte, de Koufa et de Bassora assiègent sa maison à Médine.

E. Anecdotes et détails marquants

Le récitateur de la nuit. ’Uthman avait mémorisé tout le Coran et le récitait intégralement dans une seule rak’a de prière nocturne (Ibn Sa’d). Il disait : « Si nos cœurs étaient purs, nous ne nous lasserions jamais de la parole de notre Seigneur. » Et : « Je détesterais qu’un jour passe sans que je regarde dans le Livre d’Allah. »

La chemise. ’Aisha rapporte que le Prophète ﷺ lui avait dit un jour, en privé : « Ô ’Uthman, Allah te revêtira peut-être d’une chemise ; si les hypocrites veulent te la faire enlever, ne l’enlève pas, jusqu’à ce que tu Me rencontres » (Tirmidhi 3705, Ibn Majah 112). Pendant le siège, on lui proposa d’abdiquer ; il refusa en invoquant cette parole.

Le refus du sang. Assiégé quarante jours, privé d’eau — lui qui avait acheté le puits de Ruma pour tout le monde —, il monta sur sa terrasse et rappela aux rebelles ses mérites, un à un ; ils reconnurent chacun d’eux, et persistèrent. Il avait sept cents hommes prêts à se battre dans sa maison, dont al-Hasan, al-Husayn, ’Abdullah ibn ’Umar, ’Abdullah ibn al-Zubayr. Il leur ordonna de rentrer chez eux : « Celui qui me doit obéissance, qu’il rengaine son sabre. » Il avait vu le Prophète ﷺ en rêve la nuit précédente : « Romps le jeûne avec nous ce soir » (Ibn Sa’d, al-Tabari).

Le vendredi. Le 18 Dhul-Hijja 35 H, un vendredi, il jeûnait et lisait le Coran, son épouse Na’ila à ses côtés. Les rebelles escaladèrent le mur par la maison voisine. Muhammad ibn Abi Bakr le saisit par la barbe ; ’Uthman lui dit : « Lâche ma barbe, fils de mon frère ; ton père aurait eu honte de ta place. » Le jeune homme se retira, mais d’autres le frappèrent. Na’ila voulut parer le sabre de sa main et eut les doigts tranchés. Son sang coula sur le mushaf ouvert, sur le verset : « Allah te suffira contre eux, Il est l’Audient, l’Omniscient » (2:137). Ce mushaf taché de son sang fut conservé pendant des siècles et montré dans les grandes mosquées.

L’anneau perdu. ’Uthman portait l’anneau d’argent du Prophète ﷺ, transmis par Abu Bakr puis ’Umar. En 30 H, assis au bord du puits d’Aris, il le laissa tomber dans l’eau ; on vida le puits, on chercha trois jours, en vain (Bukhari 5866). Les historiens font remonter à cet événement le début des troubles de son califat, comme si l’anneau du Prophète ﷺ avait emporté avec lui la paix de la communauté.

F. Sa mort

Il est tué à environ 82 ans après douze ans de califat. Son corps reste trois jours sans sépulture, dans la peur ; une poignée de compagnons l’enterrent de nuit, dans un jardin attenant à al-Baqi’ appelé Hashsh Kawkab, qu’il avait lui-même acheté pour agrandir le cimetière. Sa mort ouvre la « grande discorde » (al-fitna al-kubra) : la bataille du Chameau, Siffin, la naissance du kharijisme et du chiisme en découlent. Ibn ’Umar dira : « Nous ne considérions personne, du vivant du Prophète, comme l’égal d’Abu Bakr, puis de ’Umar, puis de ’Uthman » (Bukhari 3655).

G. Ce que l’on retient

  • La générosité qui ne se retourne pas contre le donateur. ’Uthman fut privé d’eau à côté du puits qu’il avait offert ; il n’en retira rien.

  • La pudeur n’est pas de la timidité. Le plus réservé des compagnons fut celui qui osa une décision que nul n’avait prise : fixer un texte unique du Coran.

  • Le refus de l’engrenage. Il pouvait se défendre. Il a préféré mourir que d’ouvrir la voie au sang entre musulmans.

4. ’Ali ibn Abi Talib — le Lion d’Allah

Fiche d’identité ’Ali ibn Abi Talib
Nom complet ’Ali ibn Abi Talib (’Abd Manaf) ibn ’Abd al-Muttalib al-Hashimi al-Qurashi
Kunya Abu al-Hasan, Abu Turab
Titres Amir al-Mu’minin, Haydar (le lion), Karrama-llahu wajhah
Clan Hashim, de Quraysh — cousin germain du Prophète ﷺ
Naissance La Mecque, vers 600, dix ans avant la mission
Entrée en islam 610, premier enfant, vers l’âge de dix ans
Émigration Médine, 622, quelques jours après le Prophète ﷺ
Batailles Toutes sauf Tabuk, où il est laissé à Médine
Fonction Quatrième calife (35-40 H / 656-661)
Mort Assassiné, 21 Ramadan 40 H / 28 janvier 661, à environ 63 ans
Sépulture Koufa ; la tradition la situe à Najaf

En une phrase : l’enfant élevé dans la maison du Prophète ﷺ, devenu son gendre, son porte-étendard et le plus savant des juges — et le calife qui a dû porter la guerre civile sans jamais la vouloir.

A. Origine, famille et personnalité

’Ali est le plus jeune fils d’Abu Talib, l’oncle qui a élevé le Prophète ﷺ orphelin, et de Fatima bint Asad, la première femme hachémite à donner naissance à un Hachémite. Il naît vers 600, dix ans avant la Révélation. Une année de sécheresse frappe La Mecque ; Abu Talib, chargé de famille et pauvre, voit ses neveux se partager ses enfants : al-’Abbas prend Ja’far, Muhammad ﷺ prend ’Ali, alors âgé de cinq ou six ans. ’Ali grandit donc dans la maison de Khadija, et n’en sortira que pour se marier.

Il est de taille moyenne, très brun, les yeux grands et noirs, la barbe large et blanche à la fin de sa vie, le ventre proéminent, le crâne chauve, la poitrine large et couverte de poils, les bras puissants. Il rit beaucoup, ce qui lui sera parfois reproché par ses adversaires politiques ; il est réputé pour ses reparties et pour sa modestie.

Il épouse Fatima, fille du Prophète ﷺ, en 2 H, et n’épouse aucune autre femme tant qu’elle vit ; le Prophète ﷺ s’y oppose publiquement quand la question se pose : « Fatima est une partie de moi » (Bukhari 3729). D’elle naissent al-Hasan, al-Husayn, Zaynab et Umm Kulthum (qui épousera ’Umar). Après la mort de Fatima, il aura de nombreux enfants d’autres épouses, dont Muhammad ibn al-Hanafiyya et al-’Abbas, tué à Karbala.

B. Entrée en islam

Un jour, l’enfant voit le Prophète ﷺ et Khadija prier dans la maison et demande ce que c’est. « C’est la religion d’Allah qu’Il a choisie pour Lui-même. Je t’appelle à Allah l’Unique et à rejeter al-Lat et al-’Uzza. » ’Ali demande à consulter son père ; le Prophète ﷺ, qui ne veut pas encore que la mission soit connue, lui dit de garder le secret s’il refuse. La nuit porte conseil ; le lendemain, ’Ali revient : « Allah m’a créé sans consulter Abu Talib ; je n’ai pas besoin de le consulter pour L’adorer. » Il a dix ans (Ibn Ishaq). Les savants s’accordent : Khadija fut la première femme, Abu Bakr le premier homme libre, Zayd le premier affranchi, ’Ali le premier enfant.

Abu Talib les surprend un jour en prière. Il dit à son fils : « Reste avec lui, il ne t’appellera qu’au bien. »

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • À Khaybar (7 H), après deux jours d’assaut infructueux : « Demain, je donnerai l’étendard à un homme qui aime Allah et Son Messager, et qu’Allah et Son Messager aiment ; Allah accordera la victoire par ses mains. » Chacun passe la nuit à espérer. Au matin, il demande ’Ali, qu’on amène malade des yeux ; il crache dans ses yeux, qui guérissent sur-le-champ. ’Ali demande : « Dois-je les combattre jusqu’à ce qu’ils soient comme nous ? — Avance doucement, appelle-les à l’islam ; par Allah, qu’un seul homme soit guidé par toi vaut mieux que des chameaux roux » (Bukhari 4210, Muslim 2406).

  • Partant pour Tabuk (9 H), il le laisse à Médine pour veiller sur les familles. ’Ali s’en plaint : « Tu me laisses avec les femmes et les enfants ? » — « N’es-tu pas satisfait d’être pour moi ce que Harun était pour Musa, sauf qu’il n’y a pas de prophète après moi ? » (Bukhari 4416, Muslim 2404).

  • « Ne t’aime qu’un croyant, ne te hait qu’un hypocrite » (Muslim 78). ’Ali disait : « Par Celui qui fend la graine et crée l’âme, c’est une promesse du Prophète : ne m’aime que le croyant, ne me hait que l’hypocrite. »

  • Au retour du pèlerinage d’adieu, à Ghadir Khumm : « Celui dont je suis le mawla [le proche, l’ami, le maître], ’Ali est son mawla. Ô Allah, sois l’allié de qui est son allié, et l’ennemi de qui est son ennemi » (Tirmidhi 3713, Musnad Ahmad ; jugé authentique par de nombreux savants). Le contexte, selon les savants sunnites, est une réponse à des plaintes de soldats du Yémen contre ’Ali ; le hadith établit l’obligation de l’aimer, non une désignation à la succession.

  • Il l’envoie juge au Yémen à 30 ans ; ’Ali objecte qu’il est jeune et ne sait pas juger. Le Prophète ﷺ frappe sa poitrine : « Ô Allah, guide son cœur et affermis sa langue. » ’Ali dira : « Depuis, je n’ai jamais douté d’un jugement entre deux hommes » (Abu Dawud 3582).

  • Il le couvre de son manteau avec Fatima, al-Hasan et al-Husayn et récite : « Allah veut seulement écarter de vous la souillure, ô gens de la Maison » (33:33 ; Muslim 2424).

D. Rôle dans l’histoire

La nuit de l’Hégire. Quand Quraysh décide d’assassiner le Prophète ﷺ dans son lit — un jeune homme de chaque clan pour que le sang soit dilué —, le Prophète ﷺ demande à ’Ali de dormir à sa place sous son manteau vert. Les tueurs guettent toute la nuit un homme endormi ; au matin, ils découvrent ’Ali, qui n’a pas bronché. Il reste ensuite trois jours à La Mecque pour restituer à leurs propriétaires les dépôts que les Mecquois, même hostiles, confiaient au « Fidèle » (al-Amin), puis part à pied pour Médine, les pieds en sang (Ibn Ishaq).

Le champion des duels. ’Ali est le porte-étendard habituel du Prophète ﷺ. À Badr, il tue en duel al-Walid ibn ’Utba, avec Hamza et ’Ubayda ibn al-Harith ; il est de ceux qui « sont sortis vainqueurs de tous les duels de l’islam ». À Uhud, il fait partie des rares qui ne fuient pas. À la bataille du Fossé (5 H), quand le champion ’Amr ibn ’Abd Wudd franchit la tranchée et défie les musulmans, seul ’Ali se lève, trois fois ; le Prophète ﷺ lui donne son épée, et il le tue. À Hudaybiyya, il rédige le traité ; quand Suhayl ibn ’Amr exige qu’on efface « Messager d’Allah », ’Ali refuse de le faire de sa main, et le Prophète ﷺ efface lui-même (Bukhari 2731). À Khaybar, il tue Marhab. À la conquête de La Mecque, il brise les idoles de la Ka’ba avec le Prophète ﷺ. En 9 H, il est envoyé proclamer la sourate al-Tawba au pèlerinage. Après la mort du Prophète ﷺ, c’est lui qui le lave, avec al-’Abbas, al-Fadl et Usama.

Le juge et le savant. ’Umar dit : « Le meilleur juge d’entre nous est ’Ali, et le meilleur lecteur Ubayy » (Bukhari 4481). Il se réfère à lui dans les affaires difficiles : « Qu’Allah me préserve d’un problème sans Abu al-Hasan ! » Ibn ’Abbas : « Quand nous tenons de ’Ali quelque chose de sûr, nous ne le quittons pas pour autre chose. » ’Ali est l’une des sources majeures du droit musulman ; il fut le premier à proposer le calendrier hégirien, et ’Umar l’adopta.

Le califat et la discorde. Après le meurtre de ’Uthman, les habitants de Médine lui prêtent serment ; il l’accepte à contrecœur, dans un climat de chaos. Ses cinq années de règne sont absorbées par trois conflits : la bataille du Chameau contre Talha, al-Zubayr et ’Aisha, qui réclament le châtiment des meurtriers de ’Uthman (36 H) ; Siffin contre Mu’awiya, gouverneur de Syrie, sur la même question (37 H), qui s’achève par un arbitrage ; et Nahrawan contre les Kharijites, ses anciens partisans, qui l’accusent d’avoir « fait juger les hommes à la place d’Allah » (38 H). Ce sont ces derniers qui le tueront. La position sunnite est qu’il fut, dans ces trois conflits, le calife légitime et que ses opposants compagnons ont erré par interprétation.

E. Anecdotes et détails marquants

Abu Turab. Après une dispute avec Fatima, ’Ali s’en va dormir à la mosquée. Le Prophète ﷺ le cherche, le trouve couché à même le sol, le manteau tombé, le dos couvert de poussière. Il s’assied, essuie la poussière de sa main et répète en riant : « Lève-toi, Abu Turab ! Lève-toi, père de la poussière ! » Sahl ibn Sa’d dit : « C’était le nom qu’il préférait à tous, et il se réjouissait quand on l’appelait ainsi » (Bukhari 441).

Le mari de la fille du Prophète. Pour sa dot, ’Ali n’a rien. Le Prophète ﷺ lui demande : « Où est ta cotte de mailles ? » Il la vend — quatre cents dirhams selon Ibn Sa’d — et le trousseau tient en un lit de fibres, une outre, deux jarres et une meule. ’Ali fera tourner la meule si souvent que Fatima aura les mains calleuses.

Le manteau d’hiver. Un homme raconte avoir vu ’Ali, calife, trembler de froid sous un vieux manteau d’été. « Ô Commandeur des croyants, Allah t’a donné une part, ainsi qu’à ta famille, dans ce Trésor, et tu te fais cela ? — Par Allah, je ne prends rien de vos biens ; ceci est le manteau que j’ai apporté de Médine. »

La cuirasse et le Juif. Un récit rapporté par les historiens (al-Bayhaqi ; chaîne faible, mais célèbre) : ’Ali, calife, reconnaît sa propre cuirasse chez un Juif de Koufa, et porte l’affaire devant son propre juge Shurayh. Il produit pour témoins al-Hasan, son fils, et Qanbar, son affranchi ; Shurayh refuse le témoignage d’un fils pour son père. ’Ali perd le procès. Le Juif, stupéfait qu’un calife perde contre un dhimmi devant son propre juge, se convertit et rend la cuirasse. ’Ali la lui offre.

Sa mort annoncée. Le Prophète ﷺ lui avait demandé : « Sais-tu quel est le plus misérable des hommes ? Celui qui égorgea la chamelle [de Salih], et celui qui te frappera ici — il toucha sa tête — jusqu’à ce que celle-ci — sa barbe — en soit mouillée » (Musnad Ahmad, al-Hakim ; jugé bon). Le matin de son assassinat, ’Ali réveillait les gens pour la prière en récitant, selon les historiens : « Serre ta ceinture pour la mort, car la mort te rencontrera. »

F. Sa mort

Trois Kharijites de Nahrawan décidèrent de tuer le même jour ’Ali, Mu’awiya et ’Amr ibn al-’As, « pour délivrer la communauté ». Seul ’Abd al-Rahman ibn Muljam réussit. Le vendredi 17 Ramadan 40 H (ou le 19 selon d’autres), à l’aube, il attendit ’Ali sur le chemin de la mosquée de Koufa et le frappa à la tête d’un sabre trempé dans le poison. ’Ali cria : « Ne laissez pas échapper l’homme ! » Il vécut encore deux jours, refusa de désigner un successeur (« Je vous laisse comme le Messager d’Allah vous a laissés »), ordonna qu’Ibn Muljam soit nourri de sa propre nourriture, et puni de mort sans mutilation, d’un seul coup : « Une vie pour une vie. » Il mourut le 21 Ramadan, à 63 ans — le même âge que le Prophète ﷺ, Abu Bakr et ’Umar. Al-Hasan dirigea la prière et l’enterra à Koufa, de nuit, dans un lieu tenu secret par crainte des Kharijites. La tradition situe sa tombe à Najaf.

G. Ce que l’on retient

  • La bravoure au service d’une cause, non d’un ego. ’Ali n’a jamais tiré l’épée pour lui-même.

  • La science vaut plus que la naissance. Cousin et gendre du Prophète ﷺ, il est d’abord célébré comme le meilleur juge.

  • La justice jusque contre soi. Il applique à son assassin la loi qu’il aurait appliquée à n’importe qui : ni moins, ni plus.

5. Talha ibn ’Ubaydillah — le martyr vivant

Fiche d’identité Talha ibn ’Ubaydillah
Nom complet Talha ibn ’Ubaydillah ibn ’Uthman al-Taymi al-Qurashi
Kunya Abu Muhammad
Titres Talha al-Khayr (Talha le Bon), al-Fayyad (le Munificent), al-Jud (le Généreux), al-Shahid al-Hayy (le martyr vivant)
Clan Taym ibn Murra, de Quraysh — cousin d’Abu Bakr
Naissance La Mecque, vers 594
Entrée en islam 610, par Abu Bakr, parmi les huit premiers
Émigration Médine, 622
Batailles Toutes sauf Badr (en mission) ; héros d’Uhud
Fonction Membre du conseil des six
Mort Tué à la bataille du Chameau, Jumada II 36 H / décembre 656, à environ 64 ans
Sépulture Bassora, Irak

En une phrase : l’homme dont la main paralysée raconte le jour où il fit de son corps un rempart au Prophète ﷺ, et dont la fortune n’a jamais dormi une nuit chez lui.

A. Origine, famille et personnalité

Talha est du clan de Taym, comme Abu Bakr, dont il est le cousin par son grand-père. Sa mère, al-Sa’ba bint al-Hadrami, est la sœur d’al-‘Ala’ al-Hadrami, futur conquérant du Bahreïn. Homme brun, de taille moyenne, aux cheveux abondants, à la poitrine large, il marche vite et « ne se retourne pas ». Marchand caravanier, il fait fortune entre La Mecque, la Syrie et l’Irak.

Il épouse Umm Kulthum, fille d’Abu Bakr, et Hamna bint Jahsh, sœur de Zaynab, l’épouse du Prophète ﷺ. Ses fils, dont Muhammad al-Sajjad (« l’homme des prosternations », tué à ses côtés au Chameau), ’Imran et Musa, seront des notables de Médine.

B. Entrée en islam

Talha est en Syrie pour affaires, sur la foire de Busra, quand un moine chrétien sort de son ermitage en criant : « Y a-t-il quelqu’un de La Mecque parmi vous ? » — « Moi. » — « Ahmad est-il apparu chez vous ? Ahmad, fils de ’Abdullah ibn ’Abd al-Muttalib : c’est son mois, il est le dernier des prophètes ; il sortira de la terre sacrée pour aller vers une terre de pierres noires, de palmiers et de sel. » Talha rentre à La Mecque en hâte, apprend que Muhammad ﷺ prêche et qu’Abu Bakr l’a suivi, va trouver Abu Bakr, lui raconte le moine, et se convertit. Ils vont ensemble chez le Prophète ﷺ (Ibn Sa’d, Ibn ’Abd al-Barr).

Nawfal ibn Khuwaylid, « le lion de Quraysh », les attache ensemble, Abu Bakr et lui, d’une seule corde, pour les empêcher de prier — d’où leur surnom : « les deux liés » (al-qarinayn). Le clan de Taym ne les défend pas.

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • À Uhud, le Prophète ﷺ, blessé, tente de gravir un rocher et n’y parvient pas, alourdi par ses deux cottes de mailles. Talha s’accroupit ; le Prophète ﷺ monte sur son dos. Al-Zubayr rapporte qu’il dit alors : « Talha a rendu [le Paradis] obligatoire » (awjaba Talha) (Tirmidhi 1692, jugé bon).

  • Jabir rapporte : « Qui veut voir un martyr marcher sur la terre, qu’il regarde Talha ibn ’Ubaydillah » (Tirmidhi 3739).

  • Musa ibn Talha rapporte que le Prophète ﷺ récita : « Parmi les croyants, il est des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah ; certains ont atteint leur terme, d’autres l’attendent » (33:23), et dit à Talha : « Tu es de ceux qui ont atteint leur terme » — c’est-à-dire qui ont accompli ce qu’ils avaient promis, tout en étant vivants (Tirmidhi 3202).

  • Absent de Badr — le Prophète ﷺ l’avait envoyé avec Sa’id ibn Zayd surveiller la route de la caravane —, il revint le jour du partage du butin et reçut sa part : « Tu as ta récompense et ta part » (Bukhari 3130, Ibn Hisham).

  • Abu Bakr, quand on évoquait Uhud devant lui, disait : « Cette journée fut toute à Talha » (Ibn Sa’d).

D. Rôle dans l’histoire

Uhud (3 H). Quand les archers quittent leur position et que la cavalerie mecquoise prend l’armée à revers, le Prophète ﷺ se retrouve isolé avec une poignée d’hommes. Talha combat devant lui. Une flèche vise le Prophète ﷺ ; Talha l’arrête de la main droite, dont un doigt est tranché : il dit « Hass ! » (aïe), et le Prophète ﷺ lui dit : « Si tu avais dit bismillah, les anges t’auraient élevé sous les yeux des gens » (al-Nasa’i ; chaîne discutée). La main reste paralysée à jamais. On compte sur son corps, ce jour-là, entre trente-neuf et soixante-quinze blessures ; Abu Bakr et Abu ’Ubayda, arrivés après, le trouvent sans connaissance dans une fosse, et le Prophète ﷺ leur dit : « Occupez-vous de votre compagnon » (Ibn Sa’d).

Le marchand. Talha est l’un des trois grands financiers de la communauté avec ’Uthman et ’Abd al-Rahman ibn ’Awf. Ses terres d’Irak lui rapportent, selon Ibn Sa’d, mille dinars par jour ; sa fortune est estimée à trente millions de dirhams. Il l’emploie tout entière : il paie les dettes de tout le clan de Taym, marie les orphelines, verse dix mille dirhams par an à Umm Kulthum et à la famille d’Abu Bakr. Sa’ib ibn Zayd dit : « J’ai voyagé et vécu avec Talha : je n’ai jamais vu un homme plus généreux en argent, en habits et en nourriture. »

Le conseil des six. ’Umar mourant le désigne parmi les six ; absent de Médine, il revient après l’élection de ’Uthman, se dit d’abord surpris qu’on n’ait pas attendu, puis prête serment sans réserve.

La fitna. Talha reproche à ’Uthman la faiblesse de son gouvernement, puis, après le meurtre, se range parmi ceux qui réclament vengeance. Il prête serment à ’Ali, part à La Mecque, rejoint ’Aisha et al-Zubayr, et marche sur Bassora. Les savants sunnites soulignent qu’il s’agit d’un différend d’appréciation (ijtihad) sur la priorité à donner au châtiment des meurtriers, non d’une contestation du califat de ’Ali.

E. Anecdotes et détails marquants

La nuit de l’angoisse. Ayant vendu une terre pour sept cent mille dirhams, Talha passa la nuit sans dormir, tournant et retournant dans son lit. Sa femme Su’da bint ’Awf lui demanda ce qu’il avait. « Quel homme peut dormir avec une telle somme chez lui, en pensant à son Seigneur ? » Au matin, il fit venir les porteurs et distribua tout, jusqu’au dernier dirham (Ibn Sa’d).

Les trois surnoms. Selon Ibn ’Abd al-Barr, le Prophète ﷺ le nomma « Talha le Bon » à Uhud, « Talha le Munificent » à l’expédition de Dhul-’Ushayra, et « Talha le Généreux » à Hunayn — un surnom pour chaque preuve.

Le vieux compagnon de route. Un Bédouin, venu demander de l’argent, se présente comme parent. « Ce lien de parenté, dit Talha, personne ne me l’a jamais fait valoir. » Il possède une terre que ’Uthman lui a proposé d’acheter trois cent mille dirhams ; il la lui donne sur-le-champ : « Prends-la, ou son prix. »

La flèche de Marwan. Le jour du Chameau, ’Ali s’avance seul entre les deux armées et appelle Talha et al-Zubayr. Il rappelle à Talha : « N’as-tu pas entendu le Prophète dire : “Ô Allah, sois l’allié de qui est son allié” ? » Talha se retire du combat. C’est alors qu’une flèche l’atteint au genou, à l’artère ; on le porte dans une maison de Bassora, où il se vide de son sang. Al-Tabari, Ibn Sa’d et Ibn ’Abd al-Barr rapportent que la flèche fut tirée par Marwan ibn al-Hakam, de son propre camp, qui tenait Talha pour responsable de la mort de ’Uthman et aurait dit : « Je n’aurai plus à chercher le vengeur du sang de ’Uthman. »

Les larmes de ’Ali. Passant parmi les morts, ’Ali trouve le corps de Talha. Il descend de cheval, essuie la poussière de son visage et pleure : « Que j’aurais voulu mourir vingt ans avant ce jour ! » Et : « J’espère être, Talha, al-Zubayr et moi, parmi ceux dont Allah a dit : “Nous avons arraché toute rancune de leurs poitrines, frères, sur des lits se faisant face” (15:47) » (Ibn Sa’d, al-Hakim).

F. Sa mort

Talha meurt le 10 Jumada II 36 H (décembre 656), à Bassora, âgé de 62 à 64 ans, en se retirant du champ de bataille. Sa fille ’Aisha bint Talha le fera transférer trente ans plus tard, ayant rêvé de lui se plaignant de l’humidité de sa tombe ; on trouva son corps intact, « comme s’il venait d’être enterré », seule une mèche de cheveux touchée par l’eau (Ibn Sa’d). Son fils Muhammad fut tué le même jour ; ’Ali le pleura aussi : « Ce jeune homme, c’est la piété envers son père qui l’a tué. »

G. Ce que l’on retient

  • Un instant peut suffire. Une main tendue entre une flèche et le Prophète ﷺ a valu à Talha le titre de « martyr vivant » pour tout le reste de sa vie.

  • L’argent qui passe. Talha ne fut pas riche pour posséder, mais pour donner ; il ne supportait pas de dormir avec de l’or sous son toit.

  • L’erreur sincère. Sa fin dans le camp opposé à ’Ali ne lui a rien ôté : la tradition retient qu’il s’est retiré, qu’il a été tué en traître, et que ’Ali l’a pleuré.

6. Al-Zubayr ibn al-’Awwam — le disciple du Prophète ﷺ

Fiche d’identité Al-Zubayr ibn al-’Awwam
Nom complet Al-Zubayr ibn al-’Awwam ibn Khuwaylid al-Asadi al-Qurashi
Kunya Abu ’Abdillah
Titre Hawari Rasul Allah (le disciple du Messager d’Allah)
Clan Asad ibn ’Abd al-’Uzza, de Quraysh — cousin du Prophète ﷺ, neveu de Khadija
Naissance La Mecque, vers 594
Entrée en islam 610, vers 16 ans, quatrième ou cinquième homme
Émigration Abyssinie, puis Médine
Batailles Toutes, de Badr à Tabuk ; Yarmouk ; Égypte
Fonction Membre du conseil des six
Mort Assassiné en Jumada I 36 H / 656, à environ 64 ans
Sépulture Wadi al-Siba’, près de Bassora

En une phrase : le premier homme à avoir tiré l’épée pour l’islam, dont le corps criblé de cicatrices était « comme une passoire », et que le Prophète ﷺ nomma son disciple.

A. Origine, famille et personnalité

Al-Zubayr cumule trois liens avec la maison du Prophète ﷺ : sa mère Safiyya bint ’Abd al-Muttalib est la tante paternelle du Prophète ﷺ ; son père al-’Awwam est le frère de Khadija ; et il épousera Asma, fille d’Abu Bakr et sœur de ’Aisha. Orphelin de père très jeune, il est élevé par sa mère, une femme redoutable qui le bat pour l’endurcir. Un oncle s’en indigne ; elle répond en vers : « Qui prétend que je le hais ment ; je le frappe pour qu’il ait de la raison, qu’il écrase les armées et rapporte le butin. »

Il est grand, mince, la peau brune, le poil clairsemé, très vif ; enfant, il se bat déjà contre des adultes. Son fils ’Urwa dira que ses jambes étaient si longues qu’à cheval, ses pieds touchaient presque terre. Il aura une vingtaine d’enfants, dont ’Abdullah, qui sera reconnu calife à La Mecque pendant neuf ans, et ’Urwa, l’un des sept grands juristes de Médine.

B. Entrée en islam

Il se convertit à seize ans (huit ou douze selon certains rapports), quatrième ou cinquième homme après Abu Bakr. Son oncle Nawfal ibn Khuwaylid — le même qui avait lié Abu Bakr et Talha — l’enroule dans une natte et allume un feu de fumée sous lui pour l’étouffer, en criant : « Renie ! » Le jeune homme répond : « Je ne retournerai jamais à la mécréance » (Ibn Sa’d).

Un jour, la rumeur court à La Mecque que le Prophète ﷺ a été capturé, ou tué. Al-Zubayr sort de chez lui, épée nue, et traverse la ville en courant vers le haut de La Mecque. Il tombe sur le Prophète ﷺ, sain et sauf : « Qu’as-tu, Zubayr ? — J’ai entendu que tu avais été pris, et j’ai voulu frapper tous les Mecquois. » Le Prophète ﷺ prie pour lui et pour son épée. Les biographes s’accordent : c’est la première épée tirée pour l’islam (Ibn Sa’d, al-Hakim).

Il part en Abyssinie avec le premier groupe ; là-bas, il rend service au Négus en allant, à la nage sur une outre, observer l’issue d’une bataille où le roi jouait son trône. Puis il émigre à Médine.

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • Le jour du Fossé, le Prophète ﷺ demande : « Qui ira me chercher des nouvelles des Banu Qurayza ? » Al-Zubayr se lève. Il redemande ; al-Zubayr se lève. Une troisième fois ; al-Zubayr encore. Le Prophète ﷺ dit alors : « Chaque prophète a un disciple (hawari), et mon disciple est al-Zubayr » (Bukhari 2846-2847, Muslim 2415). Le mot hawari est celui que le Coran emploie pour les apôtres de Jésus.

  • « Que mon père et ma mère te soient sacrifiés » — le Prophète ﷺ le lui dit ce même jour, comme il l’avait dit à Sa’d (Bukhari 3720).

  • À Badr, il portait un turban jaune. Le Prophète ﷺ rapporta ensuite que les anges étaient descendus avec des turbans jaunes, « à l’image d’al-Zubayr » (Ibn Sa’d, al-Hakim ; chaîne discutée). Al-Zubayr et al-Miqdad furent les deux seuls cavaliers de l’armée musulmane ce jour-là.

  • Il fait partie des « gens du serment de l’Arbre » et des six désignés par ’Umar : « Je ne connais personne plus digne de cette charge que ces six dont le Messager d’Allah était satisfait quand il mourut. »

D. Rôle dans l’histoire

Sur tous les champs de bataille. Al-Zubayr est à Badr, à Uhud (où il est de ceux qui restent), au Fossé, à Hudaybiyya, à Khaybar, à la conquête de La Mecque où il porte l’une des bannières, à Hunayn où il est le premier à charger, à Tabuk. Après la mort du Prophète ﷺ, il combat à Yarmouk, puis conduit les douze mille hommes de renfort envoyés par ’Umar en Égypte : à la forteresse de Babylone, c’est lui qui escalade le mur avec une échelle et crie « Allahu akbar » du haut des remparts, provoquant la reddition (Ibn ’Abd al-Hakam).

Le riche qui ne possédait rien. Al-Zubayr possédait mille esclaves qui lui versaient une redevance ; il ne rentrait pas un dirham chez lui et distribuait tout le soir même. Ses biens immobiliers étaient immenses — des terres à Médine, Bassora, Koufa, Fustat, Alexandrie —, mais il vivait des revenus de son commerce et refusait d’être dépositaire de l’argent d’autrui autrement qu’à titre de prêt, « de peur qu’il ne se perde ». Ses dettes à sa mort étaient de deux millions deux cent mille dirhams.

La fitna. Comme Talha, il prête serment à ’Ali, puis rejoint le camp de ’Aisha à Bassora.

E. Anecdotes et détails marquants

La passoire. ’Urwa raconte : « Al-Zubayr avait trois coups d’épée sur l’épaule, dont deux si profonds qu’enfant, j’y mettais mes doigts pour jouer : deux reçus à Badr, un à Yarmouk. » Et sa poitrine était « comme une passoire, tant elle était couverte de coups de lance et de flèches » (Bukhari 3721, Ibn Sa’d).

Yarmouk. À Yarmouk (15 H), voyant les rangs faiblir, les compagnons lui disent : « Charge, que nous chargions avec toi. » Il charge seul, transperce l’armée byzantine de part en part, ressort de l’autre côté, fait demi-tour et la traverse à nouveau ; c’est alors qu’il reçoit ses deux blessures à l’épaule. Son fils ’Abdullah, âgé de dix ans, est avec lui sur un cheval de main (Bukhari 3721).

Le mot de ’Ali sur le Chameau. Avant la bataille, ’Ali s’avance et lui dit : « Te souviens-tu du jour où nous étions ensemble, et où le Prophète te regarda en riant, et que tu ris, et qu’il te dit : “Tu l’aimes ?” — “Comment ne pas l’aimer ?” — “Eh bien tu le combattras un jour, et tu seras dans ton tort” ? » Al-Zubayr se souvient et dit : « Par Allah, si je m’en étais souvenu, je ne serais pas venu. Je ne te combattrai pas » (al-Hakim, al-Bayhaqi ; jugé bon par certains, discuté par d’autres). Il quitte le champ de bataille. Un homme des Banu Tamim, ’Amr ibn Jurmuz, le suit et l’assassine pendant qu’il prie, dans la vallée dite « des lions ». Il apporte sa tête et son épée à ’Ali, croyant recevoir une récompense. ’Ali lui dit : « Annonce le Feu à l’assassin du fils de Safiyya. » Puis, prenant l’épée : « Que de fois cette épée a chassé la peine du visage du Messager d’Allah ! » (Ibn Sa’d, al-Hakim).

Le testament. Avant le combat, al-Zubayr fait venir son fils ’Abdullah et lui dicte ses dettes : « Si tu n’y arrives pas, demande l’aide de mon Maître. — Quel maître, mon père ? — Allah. » ’Abdullah dira : « Chaque fois que j’étais en difficulté, je disais : “Maître de Zubayr, paie sa dette”, et Il la payait. » Il vendit des terres à Médine, à Koufa, à Bassora, en Égypte, régla les deux millions deux cent mille dirhams, puis distribua : chaque veuve (il en avait quatre) reçut un million cent mille dirhams, sur un total de cinquante-neuf millions huit cent mille (Bukhari 3129). ’Abdullah attendit quatre ans avant de partager, proclamant à chaque pèlerinage : « Que tout créancier de Zubayr se présente. »

L’épouse aux noyaux de dattes. Asma bint Abi Bakr raconte qu’à leur mariage, al-Zubayr n’avait « ni bien, ni esclave, ni rien, sauf son cheval et une bête pour puiser l’eau ». Elle pansait le cheval, pétrissait le pain et portait sur sa tête les noyaux de dattes depuis leur terre, à trois kilomètres de Médine. Un jour, le Prophète ﷺ la croisa ainsi chargée sur la route et fit agenouiller sa monture pour la faire monter derrière lui ; elle refusa par pudeur, en pensant à la jalousie de son mari (Bukhari 5224).

F. Sa mort

Il meurt en Jumada I 36 H (656), à environ 64 ans, assassiné en prière dans la vallée des lions (Wadi al-Siba’), près de Bassora. Sa tombe y est encore honorée. ’Ali pleura sur lui comme sur Talha.

G. Ce que l’on retient

  • La première épée. Al-Zubayr a agi avant de savoir, par amour, et le Prophète ﷺ l’a béni pour cela.

  • Les cicatrices comme récit de vie. Un corps peut raconter une histoire plus fidèlement que des mots.

  • Le retour en arrière. Un rappel suffit à faire renoncer al-Zubayr au combat ; l’humilité devant la parole prophétique est le sceau de sa vie.

7. ’Abd al-Rahman ibn ’Awf — le marchand du Paradis

Fiche d’identité ’Abd al-Rahman ibn ’Awf
Nom complet ’Abd al-Rahman ibn ’Awf ibn ’Abd ’Awf al-Zuhri al-Qurashi
Kunya Abu Muhammad
Nom d’avant l’islam ’Abd ’Amr ou ’Abd al-Ka’ba, changé par le Prophète ﷺ
Clan Zuhra, de Quraysh — le clan de la mère du Prophète ﷺ
Naissance La Mecque, vers 580, dix ans après l’année de l’Éléphant
Entrée en islam 610, par Abu Bakr, deux jours après lui
Émigration Abyssinie (deux fois), puis Médine
Batailles Toutes, de Badr à Tabuk
Fonction Membre et arbitre du conseil des six
Mort 32 H / 652, à environ 72 ans
Sépulture Al-Baqi’, Médine

En une phrase : l’homme qui refusa la moitié de la fortune de son frère pour demander le chemin du marché, devint l’un des hommes les plus riches d’Arabie, et pleura sur un repas en pensant aux martyrs.

A. Origine, famille et personnalité

Né dans le clan de Zuhra, ’Abd al-Rahman est un homme de haute taille, au teint clair mêlé de rouge, aux grands yeux, aux longs cils, à la chevelure abondante, qui boitait de sa blessure d’Uhud et dont deux dents de devant manquaient, ce qui donnait à sa parole un léger sifflement. Il porte le nom d’une idole ; le Prophète ﷺ le change en « serviteur du Tout-Miséricordieux ».

Il eut une trentaine d’enfants, dont Abu Salama, l’un des sept juristes de Médine, et Ibrahim, fils de sa dernière épouse Umm Kulthum bint ‘Uqba. Sa mère, al-Shifa’ bint ’Awf, fut sage-femme à La Mecque.

B. Entrée en islam

Il se convertit deux jours après Abu Bakr, avant que le Prophète ﷺ n’entre dans la maison d’al-Arqam, avec ‘Uthman, Talha, al-Zubayr et Sa’d. Il émigre deux fois en Abyssinie, puis à Médine, où il est lié par fraternité à Sa’d ibn al-Rabi’.

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • À Tabuk, le Prophète ﷺ s’est éloigné pour ses besoins ; l’heure de la prière de l’aube passe ; les compagnons demandent à ’Abd al-Rahman de diriger. Le Prophète ﷺ revient, s’aligne derrière lui et prie une rak’a sous sa direction, puis rattrape la seconde. Il dit ensuite : « Vous avez bien fait. Un prophète ne meurt jamais sans avoir prié derrière un homme vertueux de sa communauté » (Muslim 274, Abu Dawud 149). C’est l’unique fois où le Prophète ﷺ a prié derrière un compagnon dans une prière obligatoire.

  • Pour l’expédition de Dumat al-Jandal (6 H), le Prophète ﷺ lui enroula lui-même le turban sur la tête, en laissant pendre un pan entre les épaules, et lui dit : « Va au nom d’Allah… Si Allah te donne la victoire, épouse la fille de leur roi. » Il épousa Tumadir, fille du chef chrétien al-Asbagh (Ibn Sa’d).

  • Umm Salama rapporte que le Prophète ﷺ dit à ses épouses : « Celui qui prendra soin de vous après moi, c’est le véridique et le pieux. Ô Allah, abreuve ’Abd al-Rahman ibn ’Awf de la source du Paradis » (Musnad Ahmad ; chaîne discutée). Il leur légua en effet un jardin de quatre cent mille dinars.

  • ’Aisha rapporte : « Le Messager d’Allah a dit que nul ne sera tendre envers vous après moi, sinon les patients » — parole qu’elle appliqua à ’Abd al-Rahman quand il envoya sa caravane (Musnad Ahmad ; chaîne discutée).

D. Rôle dans l’histoire

Le chemin du marché. À Médine, le Prophète ﷺ le lie à Sa’d ibn al-Rabi’, l’un des Ansar les plus riches. Sa’d lui dit : « Je suis le plus riche des Ansar : je partage mes biens en deux moitiés, et j’ai deux épouses ; regarde celle qui te plaît, je la répudie et tu l’épouses. » ‘Abd al-Rahman répond : « Qu’Allah bénisse ta famille et tes biens. Montre-moi seulement le marché. » Il va au marché des Qaynuqa’, achète et revend du fromage sec et du beurre, et revient le soir avec un bénéfice. Quelques jours plus tard, il se présente au Prophète ﷺ avec une trace de parfum jaune : « Qu’est-ce ? — J’ai épousé une femme des Ansar. — Que lui as-tu donné ? — Le poids d’un noyau en or. — Fais un festin, ne serait-ce qu’avec un mouton » (Bukhari 2048, 3780). Il dira : « J’ai vu tant de bénédiction que si je soulevais une pierre, je m’attendrais à trouver de l’or dessous. »

Le soldat. À Uhud, il reçoit vingt et une blessures, dont une à la jambe qui le laisse boiteux, et perd ses incisives. Il est de tous les combats jusqu’à Tabuk.

L’arbitre du califat. Quand ’Umar désigne les six, ’Abd al-Rahman est le premier à se retirer de la candidature — « Je ne le veux pas » — et les cinq autres lui confient l’arbitrage. Pendant trois jours et trois nuits, il ne dort pas, consulte un à un les grands compagnons, les chefs de l’armée, les femmes dans leurs maisons, et jusqu’aux enfants dans les écoles. À l’aube du quatrième jour, il réveille ’Ali et ’Uthman, leur demande à chacun de s’engager à suivre le Coran, la Sunna et la voie des deux premiers califes, puis tend la main à ’Uthman et lui prête serment le premier (Bukhari 7207). Aucun sang, aucune contestation : l’un des transferts de pouvoir les plus paisibles de l’histoire.

Le protecteur des Mères des croyants. Après la mort du Prophète ﷺ, il pourvoit à leurs besoins, les accompagne au pèlerinage, veille à ce qu’aucune ne manque de rien.

E. Anecdotes et détails marquants

La caravane. Un jour, Médine tremble : une caravane de sept cents chameaux chargés de blé, de farine et d’huile de Syrie entre en ville. ’Aisha demande ce que c’est. « La caravane de ’Abd al-Rahman ibn ’Awf. » Elle rappelle une parole du Prophète ﷺ à son sujet, et ’Abd al-Rahman, l’apprenant, déclare : « Je te prends à témoin, ô Mère des croyants : la caravane, ses chameaux, ses charges et ses bâts sont pour la cause d’Allah » (Musnad Ahmad ; chaîne discutée). D’autres dons sont mieux attestés : quarante mille dirhams, puis quarante mille dinars, puis cinq cents chevaux et cinq cents chameaux pour l’armée, et trente et un esclaves affranchis en un seul jour (Ibn Sa’d).

Le repas qui fait pleurer. Sa’d ibn Ibrahim raconte : on apporta à ’Abd al-Rahman, un jour de jeûne, un plat de viande. Il regarda le plat et dit : « Mus’ab ibn ’Umayr a été tué, et il valait mieux que moi ; on n’a trouvé pour l’ensevelir qu’un manteau : si on lui couvrait la tête, ses pieds dépassaient ; si on lui couvrait les pieds, sa tête dépassait. Hamza a été tué, et il valait mieux que moi. Puis le monde s’est ouvert devant nous autant qu’il s’est ouvert. Je crains que la récompense de nos œuvres ne nous ait été donnée par avance. » Et il pleura, et laissa le repas (Bukhari 1274).

Entrer en rampant. Un hadith célèbre rapporte que le Prophète ﷺ lui aurait dit : « Ô Ibn ’Awf, tu es riche, et tu entreras au Paradis en rampant ; prête à Allah, Il libérera tes pieds » (al-Hakim ; chaîne faible). ’Abd al-Rahman, l’ayant entendu, aurait demandé : « Que dois-je prêter ? » Les savants l’ont retenu comme illustration de sa crainte, non comme parole établie.

L’or à la hache. À sa mort, on dut couper ses lingots d’or à la hache, à en avoir des ampoules aux mains. Il laissait mille chameaux, trois mille moutons, cent chevaux, des terres au Jurf que vingt chameaux irriguaient. Ses quatre veuves reçurent chacune quatre-vingt mille dinars, soit un huitième partagé en quatre — ce qui suppose une fortune totale de plus de deux millions et demi de dinars. Il avait pourtant légué cinquante mille dinars à la cause d’Allah et quatre cents dinars à chaque survivant de Badr — ils étaient encore une centaine, et ’Uthman prit sa part : « L’argent de ’Abd al-Rahman est licite et pur ; en manger est santé et bénédiction » (Ibn Sa’d).

La plainte de la peur. Sur son lit de mort, il pleura. « Qu’as-tu ? — Je crains d’être retenu par ce que j’ai laissé. » Umm Salama lui dit : « Le Messager d’Allah a dit qu’Allah t’a promis le bien. » Il répondit : « Le Messager d’Allah nous a quittés alors que nous étions pauvres ; je crains qu’on ne me demande compte de ce qui est venu après » (Ibn Sa’d).

F. Sa mort

Il meurt en 32 H (652), à 72 ans, sous le califat de ‘Uthman, à Médine. Il avait demandé à être enterré près de ’Uthman ibn Maz’un, son ami des premiers jours, à al-Baqi’. Le calife ’Uthman dirigea la prière, et ’Ali dit en le suivant : « Va, fils de ’Awf ! Tu as obtenu la pureté de ce monde et échappé à sa souillure. »

G. Ce que l’on retient

  • La dignité du travail. ’Abd al-Rahman refuse le don pour gagner sa vie : la bénédiction est dans l’effort, pas dans l’assistance.

  • La richesse comme épreuve. L’homme le plus riche de la communauté pleure sur un plat de viande : il sait ce que l’argent coûte à l’âme.

  • Le pouvoir refusé. Le seul des six à se retirer de la course devient celui qui la départage. La confiance va à qui ne cherche pas.

8. Sa’d ibn Abi Waqqas — l’archer aux invocations exaucées

Fiche d’identité Sa’d ibn Abi Waqqas
Nom complet Sa’d ibn Malik (Abu Waqqas) ibn Uhayb al-Zuhri al-Qurashi
Kunya Abu Ishaq
Titres Faris al-Islam (le cavalier de l’islam), Mustajab al-Da’wa (celui dont les invocations sont exaucées)
Clan Zuhra, de Quraysh — l’oncle maternel du Prophète ﷺ par le clan
Naissance La Mecque, vers 595
Entrée en islam 610, à 17 ans, septième musulman
Émigration Médine, 622
Batailles Toutes ; commandant à al-Qadisiyya (15 H)
Fonction Membre du conseil des six ; gouverneur de Koufa
Mort 55 H / 675, à environ 80 ans — dernier des dix à mourir
Sépulture Al-Baqi’, Médine

En une phrase : le premier archer de l’islam, le seul pour qui le Prophète ﷺ ait réuni « mon père et ma mère », le conquérant de la Perse, et l’homme dont chacun redoutait l’invocation.

A. Origine, famille et personnalité

Sa’d naît dans le clan de Zuhra, celui d’Amina, la mère du Prophète ﷺ. C’est à ce titre que le Prophète ﷺ dit un jour, en le voyant venir : « Voici mon oncle maternel ; que chacun me montre un oncle comme le mien ! » (Tirmidhi 3752). Sa mère, Hamna bint Sufyan ibn Umayya, est une aristocrate omeyyade. Il est de petite taille, trapu, velu, le teint brun, la tête large, les doigts épais ; on le voit dans sa jeunesse fabriquer des flèches.

Il aura beaucoup d’enfants, dont ’Amir, un pieux traditionniste, Mus’ab, et ’Umar ibn Sa’d — qui, par un retournement douloureux, commandera l’armée omeyyade à Karbala contre al-Husayn.

B. Entrée en islam

Sa’d raconte qu’il vit en rêve, trois nuits avant, qu’il marchait dans des ténèbres épaisses, qu’une lune se levait, qu’il la suivait, et qu’il vit devant lui, la suivant aussi, Zayd ibn Haritha, ’Ali et Abu Bakr. « Depuis quand êtes-vous là ? — Depuis une heure. » Trois jours plus tard, il apprend que le Prophète ﷺ appelle en secret à l’islam ; il le rencontre dans un ravin près de Jiyad, après la prière de l’après-midi, et se convertit. Il a dix-sept ans et se dit « le septième » (Ibn Sa’d). Il dira : « Je suis resté sept jours le tiers de l’islam » — lui, Abu Bakr et ’Ali.

Sa mère, qui l’adore, jure de ne plus manger ni boire, ni s’abriter du soleil, tant qu’il ne reniera pas sa religion : « Tu prétends qu’Allah t’ordonne la piété envers tes parents ; je suis ta mère, et je t’ordonne ceci. » Elle tient trois jours, on lui ouvre la bouche avec un bâton pour la faire boire. Sa’d lui dit : « Mère, sache que si tu avais cent âmes et qu’elles sortaient une à une, je ne quitterais pas ma religion. Mange si tu veux, ou ne mange pas. » Elle mange. Le Coran descend : « Si tous deux te forcent à M’associer ce dont tu n’as aucune connaissance, ne leur obéis pas ; mais reste avec eux ici-bas de façon convenable » (31:15 ; Muslim 1748).

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • À Uhud, le Prophète ﷺ lui tendait les flèches une à une, en disant : « Tire, Sa’d ! Que mon père et ma mère te soient sacrifiés. » ’Ali dit : « Je n’ai jamais entendu le Prophète réunir ses deux parents pour quelqu’un d’autre que Sa’d » (Bukhari 4059, Muslim 2411).

  • « Ô Allah, rends juste son tir et exauce son invocation » (Tirmidhi 3751, al-Hakim). Depuis, on redoutait ses invocations comme on redoute une arme.

  • « Ô Allah, exauce Sa’d quand il T’appelle. »

  • Quand Sa’d fut au bord de la mort, à La Mecque, lors du pèlerinage d’adieu, le Prophète ﷺ le visita et invoqua : « Ô Allah, achève pour mes compagnons leur émigration, et ne les fais pas revenir sur leurs pas. » Sa’d guérit et vécut quarante-cinq ans de plus (Bukhari 1295).

  • Il est de ceux dont le Prophète ﷺ dit : « Celui-ci est mon oncle. » Et Sa’d lui-même disait : « Je suis le premier Arabe à avoir tiré une flèche pour la cause d’Allah » (Bukhari 3728).

D. Rôle dans l’histoire

La première flèche, le premier sang. Avant l’Hégire, un groupe de musulmans priant dans un ravin de La Mecque est pris à partie par des polythéistes. Sa’d saisit une mâchoire de chameau et frappe l’un d’eux au sang : c’est le premier sang versé pour l’islam. En 1 H, dans l’expédition de ’Ubayda ibn al-Harith à Rabigh, il tire la première flèche au combat. À Badr, il est avec son jeune frère ’Umayr, âgé de seize ans, qui se cache pour ne pas être renvoyé et pleure quand on le découvre : le Prophète ﷺ le laisse combattre, et il est tué. Sa’d, lui, tue Sa’id ibn al-’As et prend son épée Dhul-Kattifa : c’est à propos de cette épée que fut révélé le premier verset de la sourate al-Anfal (Muslim 1748).

Al-Qadisiyya. En 14 H, ’Umar veut prendre lui-même la tête de l’armée d’Irak ; les compagnons l’en dissuadent et lui demandent de désigner « un homme qui a la griffe du lion ». Il nomme Sa’d, à la tête de trente mille hommes, face à cent vingt mille Perses commandés par Rustam, avec leurs éléphants de guerre. Sa’d, cloué au lit par une sciatique et des furoncles qui l’empêchent de monter à cheval, dirige la bataille de quatre jours depuis la terrasse d’un fortin, couché sur le ventre, en transmettant ses ordres par un officier. Certains soldats murmurent ; il répond : « Par Allah, si les hommes n’avaient pas besoin de moi, je serais en tête. » La victoire d’al-Qadisiyya (fin 15 H / 636) brise l’armée perse ; l’année suivante, Sa’d entre dans Ctésiphon (al-Mada’in), la capitale sassanide, et récite en pénétrant dans le palais blanc des Chosroès : « Que de jardins et de sources ils ont laissés, de champs et de demeures magnifiques… » (44:25-27). Il y célèbre la prière du vendredi, première prière collective en terre perse. En 17 H, sur ordre de ’Umar, il fonde Koufa.

Le gouverneur destitué et loué. Des Koufiotes se plaignent de lui à ’Umar, jusqu’à prétendre qu’il ne sait pas prier. ’Umar enquête, ne trouve rien, le destitue pour calmer la ville, mais dit à sa mort : « Si Sa’d est choisi calife, bien ; sinon, que le calife s’appuie sur lui : je ne l’ai pas destitué pour incapacité ni pour trahison. »

Le retrait. Membre des six, il vote pour ’Uthman. Quand la discorde éclate, il refuse de prendre parti : « Je ne combattrai pas tant qu’on ne m’apportera pas une épée qui ait deux yeux, une langue et des lèvres, qui dise : celui-ci est croyant, celui-ci mécréant. » Il se retire dans sa propriété d’al-’Aqiq et n’en sort plus. Son fils ’Umar vient l’y trouver pour lui reprocher de laisser d’autres se disputer le pouvoir ; il lui frappe la poitrine : « Tais-toi. J’ai entendu le Messager d’Allah dire : “Allah aime le serviteur pieux, riche de cœur, effacé” » (Muslim 2965).

E. Anecdotes et détails marquants

Le vieillard maudit. Un homme de Koufa, Usama ibn Qatada, avait témoigné contre Sa’d devant ’Umar : « Il ne sort pas en expédition, ne partage pas équitablement, ne juge pas avec justice. » Sa’d dit : « Ô Allah, si Ton serviteur ment, prolonge sa vie, prolonge sa pauvreté, et expose-le aux tentations. » Des années plus tard, on voyait à Koufa un vieillard aux sourcils tombant sur les yeux, ruiné, qui harcelait les jeunes filles dans les rues et disait quand on l’interrogeait : « Vieillard éprouvé, atteint par l’invocation de Sa’d » (Bukhari 755).

Le tiers. Malade à La Mecque, n’ayant qu’une fille, Sa’d voulut léguer tous ses biens. « Non. — La moitié ? — Non. — Le tiers ? — Le tiers, et le tiers c’est déjà beaucoup. Il vaut mieux laisser tes héritiers riches que les laisser pauvres, à mendier chez les gens » (Bukhari 1295). Cette parole fonde une règle du droit successoral musulman : on ne peut léguer plus du tiers de ses biens hors héritiers.

Le manteau de Badr. À sa mort, il demanda qu’on l’ensevelisse dans un manteau de laine usé : « Je portais celui-ci le jour de Badr contre les polythéistes ; je l’ai gardé pour ce jour » (Ibn Sa’d).

Le témoignage devant Mu’awiya. Sous Mu’awiya, Sa’d refusa d’insulter ’Ali. Le calife lui demanda pourquoi. Il répondit : « Pour trois choses que j’ai entendues du Messager d’Allah : “Tu es pour moi comme Harun pour Musa” ; “Je donnerai l’étendard à un homme qui aime Allah et Son Messager” ; et le verset de la mubahala, où il appela ’Ali, Fatima, al-Hasan et al-Husayn en disant : “Ô Allah, voici ma famille.” » Et il ajouta : « Si j’avais une seule de ces trois choses, elle me serait plus chère que des chameaux roux » (Muslim 2404).

F. Sa mort

Il meurt en 55 H (675), à environ 80 ans, dans sa propriété d’al-‘Aqiq, à une dizaine de kilomètres de Médine, dernier des dix promis au Paradis et dernier survivant des Émigrés de Badr. On le transporte à Médine ; les Mères des croyants demandent qu’on fasse passer son cercueil par la mosquée pour prier sur lui. Il est enterré à al-Baqi’. Il laissait deux cent cinquante mille dirhams.

G. Ce que l’on retient

  • La piété filiale a une limite. Sa’d aime sa mère, et lui désobéit : la vérité passe avant l’affection, sans cesser de traiter la mère avec douceur.

  • L’invocation comme force. Un homme droit, dont la nourriture est licite, est redouté quand il lève les mains.

  • Savoir se retirer. Le vainqueur de la Perse refuse de tirer l’épée contre des musulmans : la gloire militaire ne l’a pas aveuglé.

9. Sa’id ibn Zayd — le fils du hanif

Fiche d’identité Sa’id ibn Zayd
Nom complet Sa’id ibn Zayd ibn ’Amr ibn Nufayl al-’Adawi al-Qurashi
Kunya Abu al-A’war
Titre Ibn al-Hanif (le fils du monothéiste d’avant l’islam)
Clan ’Adi ibn Ka’b, de Quraysh — cousin et beau-frère de ’Umar
Naissance La Mecque, vers 593
Entrée en islam 610, parmi les premiers, avant ’Umar
Émigration Médine, 622
Batailles Toutes sauf Badr (en mission) ; Yarmouk ; Damas
Fonction Combattant ; a refusé les charges
Mort 51 H / 671, à environ 78 ans
Sépulture Al-Baqi’, Médine

En une phrase : le plus discret des dix, fils d’un homme qui cherchait la religion d’Abraham avant l’islam, dans la maison duquel ’Umar se convertit, et dont une seule invocation fit trembler Médine.

A. Origine, famille et personnalité

Sa’id est le fils de Zayd ibn ’Amr ibn Nufayl, l’un des quatre hunafa’ — ces Mecquois qui, avant la Révélation, avaient rejeté les idoles pour chercher la religion pure d’Abraham. Zayd refusait de manger ce qu’on immolait aux idoles, sauvait les fillettes qu’on voulait enterrer vivantes (« Ne la tue pas, je la nourrirai »), et disait en s’adossant à la Ka’ba : « Ô Quraysh ! Par Celui qui tient l’âme de Zayd, aucun d’entre vous n’est sur la religion d’Abraham, sauf moi. » Puis il ajoutait : « Seigneur, si je savais comment Tu veux être adoré, je T’adorerais ainsi. » Le Prophète ﷺ, jeune homme, le rencontra avant la mission et refusa avec lui la viande des idoles (Bukhari 3826). Zayd mourut avant la Révélation, en Syrie où il cherchait des savants, tué par des brigands ; le Prophète ﷺ dit de lui : « Il sera ressuscité comme une communauté à lui seul » (Ibn Hisham, al-Nasa’i). Sa’id a donc grandi dans le monothéisme.

Sa mère est Fatima bint Ba’ja, de Khuza’a. Il est cousin germain de ’Umar (Nufayl est leur grand-père commun) et épouse Fatima bint al-Khattab, sœur de ’Umar ; ’Umar épouse sa sœur ’Atika. Il est grand, brun, chevelu, d’une piété silencieuse. Il aura treize fils et dix-neuf filles selon Ibn Sa’d.

B. Entrée en islam

Il se convertit dans les premiers jours, avec son épouse Fatima. C’est dans leur maison que ’Umar fit irruption, l’épée à la main, et c’est sur leur feuillet de sourate Ta-Ha que sa colère se brisa. Sa’id fut frappé le premier ; il dira : « ’Umar m’a attaché, moi et sa sœur, avant de se convertir » (Bukhari 3862). Il ne se vanta jamais d’avoir été l’instrument de la conversion de son beau-frère.

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • Il est l’un des dix, et c’est lui qui rapporte le hadith. Ibn Hajar note qu’il ne le fit qu’à la fin de sa vie, à Koufa, quand on insultait les compagnons devant lui.

  • Absent de Badr, envoyé avec Talha épier la caravane d’Abu Sufyan sur la route de Syrie, il revint alors que la bataille venait de finir. Le Prophète ﷺ dit : « Ta récompense et ta part » (Bukhari 3130).

  • Il rapporte lui-même du Prophète ﷺ : « Quiconque est tué pour défendre son bien est martyr ; pour défendre sa famille, son sang ou sa religion, il est martyr » (Tirmidhi 1421, Abu Dawud 4772).

D. Rôle dans l’histoire

Sa’id ne cherche rien. Il combat à Uhud, au Fossé, à Hudaybiyya, Khaybar, La Mecque, Hunayn, Tabuk, puis à Yarmouk où il commande un corps de cavalerie, et à la conquête de Damas. Abu ’Ubayda le nomme gouverneur de Damas ; il lui écrit peu après : « Je ne veux pas me priver du combat pour la cause d’Allah ; envoie quelqu’un pour la ville. » Il n’accepte plus jamais de charge.

’Umar l’exclut volontairement du conseil des six : « Il est de mon clan ; je ne veux pas qu’on dise que j’ai favorisé les miens. » Ce fut la seule fois qu’on l’écarta de quelque chose, et il n’en dit mot.

E. Anecdotes et détails marquants

Le dixième. Quand il rapporta le hadith des dix, il énuméra neuf noms. On lui demanda : « Et le dixième ? » Il répondit : « Sa’id ibn Zayd », sans lever les yeux. Puis il dit : « Par Allah, une seule journée de l’un d’eux avec le Messager d’Allah, le visage couvert de poussière, vaut mieux que l’œuvre entière de l’un de vous, vécût-il l’âge de Noé » (Abu Dawud 4650).

Arwa bint Aws. Sous le califat de Mu’awiya, une femme de Médine, Arwa bint Aws, porta plainte contre lui devant le gouverneur Marwan ibn al-Hakam : il lui aurait pris une partie de sa terre. Sa’id dit : « Moi, je lui prendrais sa terre, après ce que j’ai entendu du Messager d’Allah ? » — « Qu’as-tu entendu ? — Il a dit : “Celui qui prend injustement un empan de terre, Allah le lui fera porter jusqu’à la septième terre, le Jour de la Résurrection.” » Marwan dit : « Je ne te demanderai pas de preuve après cela. » Sa’id ajouta : « Ô Allah, si elle ment, aveugle-la et fais-la mourir dans sa terre. » Elle devint aveugle ; un jour, marchant à tâtons dans sa propriété, elle tomba dans son puits et y mourut. Les gens de Médine disaient depuis, en voyant un aveugle : « L’invocation de Sa’id t’a atteint » (Bukhari 3198, Muslim 1610).

Le témoin de Koufa. Un jour, à Koufa, un homme se mit à insulter ’Ali, puis les compagnons, devant le gouverneur al-Mughira ibn Shu’ba. Sa’id, présent, se leva : « Je témoigne que j’ai entendu le Messager d’Allah dire : “Abu Bakr est au Paradis…” » et énuméra les dix. « Et si tu veux, je te dirai le dixième. » Et il dit une chose qu’il ne disait jamais : « Moi. » Puis il quitta la salle (Abu Dawud 4648).

F. Sa mort

Il meurt en 51 H (671), à environ 78 ans, dans sa propriété d’al-‘Aqiq. Deux compagnons, Sa’d ibn Abi Waqqas et ’Abdullah ibn ’Umar, lavent son corps, le portent à Médine et l’enterrent à al-Baqi’. Ibn ’Umar, pourtant en retraite (i’tikaf) à la mosquée, la quitta pour lui, disant que le Prophète ﷺ avait fait de même pour un mort.

G. Ce que l’on retient

  • L’héritage d’un père. Sa’id a reçu de Zayd ibn ’Amr le monothéisme avant même que le Coran ne descende ; la vérité a parfois des précurseurs.

  • Ne rien demander. Il pouvait revendiquer d’avoir converti ’Umar, d’être des dix, d’avoir gouverné Damas. Il ne revendiqua rien, sauf devant l’insulte faite aux compagnons.

  • La crainte du bien d’autrui. Un empan de terre pesait plus lourd à ses yeux que toute une propriété.

10. Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah — l’homme de confiance de la communauté

Fiche d’identité Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah
Nom complet ’Amir ibn ’Abdillah ibn al-Jarrah al-Fihri al-Qurashi
Kunya Abu ’Ubayda
Titres Amin hadhihi al-Umma (l’homme de confiance de cette communauté), Amir al-Umara’ (le commandant des commandants)
Clan Al-Harith ibn Fihr, de Quraysh
Naissance La Mecque, vers 583
Entrée en islam 610, par Abu Bakr, le lendemain de sa conversion
Émigration Abyssinie (second groupe), puis Médine
Batailles Toutes, de Badr à Tabuk ; commandant en Syrie
Fonction Commandant en chef des armées de Syrie, gouverneur général
Mort Peste de ’Amwas, 18 H / 639, à environ 58 ans
Sépulture Ghawr Baysan, vallée du Jourdain (Jordanie)

En une phrase : l’homme que le Prophète ﷺ nomma « le dépositaire de la confiance de cette communauté », qui perdit ses dents en arrachant le fer du visage du Prophète ﷺ, conquit la Syrie et refusa de fuir la peste qui tuait ses soldats.

A. Origine, famille et personnalité

Abu ’Ubayda est du petit clan des Banu al-Harith ibn Fihr, sans grande puissance dans Quraysh. Sa mère, Umayma bint Ghanm, se convertira. Grand, mince, le visage lumineux, la barbe légère qu’il teignait au henné et au katam, il est décrit par ’Umar comme un homme « d’humilité et de douceur ». Il ne se met jamais en avant. Sa maison, à Médine puis en Syrie, est vide de tout meuble.

B. Entrée en islam

Il se convertit le lendemain d’Abu Bakr, avec ’Uthman ibn Maz’un, ’Abd al-Rahman ibn ’Awf, al-Arqam et Abu Salama, qu’Abu Bakr amène ensemble chez le Prophète ﷺ. Il part avec le second groupe en Abyssinie, puis rejoint Médine, où il est lié par fraternité à Sa’d ibn Mu’adh (ou à Abu Talha, selon les rapports).

C. Ce que le Prophète ﷺ a dit de lui

  • « Chaque communauté a un homme de confiance (amin), et l’homme de confiance de cette communauté est Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah » (Bukhari 3744, Muslim 2419).

  • Les chrétiens de Najran, venus débattre avec le Prophète ﷺ, lui demandent un homme digne de confiance pour régler leurs affaires. « Je vous enverrai un homme de confiance, vraiment digne de confiance. » ’Umar raconte : « Je n’ai jamais désiré un commandement comme ce jour-là ; je me suis avancé pour qu’il me voie. Il regarda, et dit : “Lève-toi, Abu ’Ubayda” » (Bukhari 4380, Muslim 2420).

  • ’Umar, sur son lit de mort : « Si Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah était vivant, je le désignerais ; si mon Seigneur m’interrogeait, je dirais : j’ai entendu Ton Prophète dire qu’il est l’homme de confiance de cette communauté » (Musnad Ahmad). Et : « Je souhaiterais une maison pleine d’hommes comme Abu ’Ubayda. »

  • Le Prophète ﷺ le mit à la tête de l’expédition de Sif al-Bahr (8 H), trois cents hommes réduits à une datte par jour, jusqu’à ce que la mer rejette un cachalot dont ils se nourrirent un demi-mois (Bukhari 4360, Muslim 1935).

D. Rôle dans l’histoire

La Saqifa. Le jour de la mort du Prophète ﷺ, il est avec Abu Bakr et ’Umar face aux Ansar. Abu Bakr propose : « Je vous ai choisi l’un de ces deux hommes : ’Umar ou Abu ’Ubayda. » ’Umar refuse et dit à Abu ’Ubayda : « Tends la main, que je te prête serment » ; Abu ’Ubayda répond : « Tu dis cela alors qu’Abu Bakr est présent ? » (Bukhari 6830, Ibn Hisham).

La Syrie. Abu Bakr lui confie l’une des quatre armées de Syrie, en direction de Homs, puis Khalid ibn al-Walid prend le commandement général. À Yarmouk (15 H), en pleine bataille, arrive la lettre de ’Umar, nouveau calife, qui destitue Khalid et nomme Abu ’Ubayda commandant en chef. Abu ’Ubayda garde la lettre dans sa manche jusqu’à la victoire, de peur de troubler les troupes ; Khalid, l’apprenant ensuite, lui dit : « Qu’Allah te fasse miséricorde, pourquoi ne pas me l’avoir dit ? — Je ne voulais pas briser ton élan. » Sous son commandement tombent Damas (14 H), Homs, Baalbek, Alep, Antioche ; en 16 H, Jérusalem se rend à condition que le calife vienne en personne. ’Umar arrive, et Abu ’Ubayda l’accueille ; le calife embrasse son ami — ils ne s’embrassaient jamais, dit-on, sauf ce jour-là.

La maison vide. À Damas, ’Umar visite Abu ’Ubayda dans sa demeure de gouverneur général. Il n’y trouve qu’une selle, un bouclier, une outre et une écuelle de bois. « Tu ne prends rien ? » Abu ’Ubayda répond : « Cela suffit pour arriver au lieu du repos. » ’Umar pleure : « Ce bas monde nous a tous changés, sauf toi, Abu ’Ubayda » (Ibn Sa’d, Abu Nu’aym).

L’armée de ’Umar. ’Umar disait : « Abu ’Ubayda est parti sans que je le voie jamais rien prendre de la conquête. » Il refusa les gratifications du calife, et distribua les quatre mille dinars qu’un jour ’Umar lui envoya, en disant au messager : « Regarde ce qu’il en fait. » Le messager revint : il avait tout donné.

E. Anecdotes et détails marquants

Les deux dents. À Uhud, un coup de sabre enfonce deux anneaux du casque du Prophète ﷺ dans sa joue. Abu Bakr veut les retirer ; Abu ’Ubayda le supplie de le laisser faire. Il saisit le premier anneau entre ses dents et tire ; l’anneau sort, et une incisive avec. Il recommence pour le second, et perd la seconde. Abu Bakr dit : « Je n’ai jamais vu d’édenté aussi beau qu’Abu ’Ubayda » (Ibn Hisham, al-Hakim ; rapport biographique). Il fut surnommé al-athram, l’édenté.

Le père à Badr. Ibn ’Abd al-Barr, Ibn al-Athir et de nombreux exégètes rapportent qu’à Badr, son père ’Abdullah ibn al-Jarrah, resté polythéiste, le poursuivait sur le champ de bataille ; qu’Abu ’Ubayda l’évita longtemps, puis le tua ; et que le verset descendit : « Tu ne trouveras pas de gens qui croient en Allah et au Jour dernier prendre pour amis ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent-ils leurs pères… » (58:22). La chaîne de ce rapport est faible (al-Dhahabi le signale, et d’autres sources font mourir le père avant l’islam), mais il figure dans toutes les biographies classiques comme illustration de la primauté de la foi sur le sang.

Le hadith de la fuite. En 17 H, ’Umar en route pour la Syrie apprend à Sargh que la peste sévit. Il consulte, décide de faire demi-tour. Abu ’Ubayda proteste : « Fuis-tu le décret d’Allah ? » ’Umar répond : « Si un autre que toi l’avait dit, Abu ’Ubayda ! Oui, nous fuyons le décret d’Allah vers le décret d’Allah. Si tu avais des chameaux et une vallée à deux versants, l’un fertile, l’autre aride, ne les ferais-tu pas paître dans le fertile — par le décret d’Allah ? » ’Abd al-Rahman ibn ’Awf arrive alors et rapporte le hadith : « Si vous apprenez qu’elle sévit dans un pays, n’y entrez pas ; si elle éclate dans un pays où vous êtes, n’en sortez pas » (Bukhari 5729, Muslim 2219).

La lettre de ’Umar. L’année suivante, la peste de ’Amwas ravage la Syrie ; elle tuera vingt-cinq mille musulmans. ’Umar écrit à Abu ’Ubayda : « J’ai une affaire urgente à traiter avec toi, viens sans tarder. » Abu ’Ubayda comprend qu’il veut le sauver et répond : « Je sais ce dont tu as besoin. Je suis dans une armée de musulmans, et je ne veux pas être préservé de ce qui les frappe. Ne me presse pas de laisser mon armée. » ’Umar pleura en lisant la lettre ; on lui demanda : « Abu ’Ubayda est-il mort ? — Non, mais c’est comme s’il l’était » (Ibn Sa’d, al-Tabari).

Le testament. Frappé de la peste, il réunit ses soldats : « Je vous fais une recommandation ; si vous la suivez, vous resterez dans le bien : accomplissez la prière, jeûnez le Ramadan, faites l’aumône, faites le pèlerinage, exhortez-vous au bien, soyez sincères envers vos chefs, et que ce bas monde ne vous détruise pas ; car l’homme, vivrait-il mille ans, finirait où vous me voyez. » Puis il désigna Mu’adh ibn Jabal pour lui succéder, et Mu’adh pria sur lui (Ibn Sa’d).

F. Sa mort

Il meurt de la peste en 18 H (639), à 58 ans, à Ghawr Baysan, dans la vallée du Jourdain. Mu’adh ibn Jabal, qui mourra de la même peste quelques semaines plus tard, dirige la prière ; Mu’adh dit sur sa tombe : « Par Allah, je ne connais personne dont le cœur ait été plus pur, plus exempt de haine, plus sincère envers les gens que celui-ci. » Sa tombe, à ’Amta, en Jordanie, est encore visitée.

G. Ce que l’on retient

  • Être digne de confiance. Ni le plus fort, ni le plus riche, ni le plus savant des dix : celui à qui l’on confie. C’est le titre que le Prophète ﷺ lui a donné.

  • Servir sans prendre. Gouverneur de la Syrie, il meurt sans rien, dans une maison sans meubles.

  • Rester avec les siens. Il pouvait quitter la peste sur ordre du calife. Il a choisi de mourir avec ses soldats.

PARTIE III — SYNTHÈSE ET ANNEXES

1. Tableau récapitulatif

Compagnon Qualité dominante Titre Fait de gloire Mort Âge Sépulture
Abu Bakr Sincérité, constance al-Siddiq La grotte ; la Ridda ; la compilation du Coran 13 H / 634, maladie 63 Chambre de ’Aisha
’Umar Justice, responsabilité al-Faruq Fin du culte clandestin ; conquêtes ; l’État 23 H / 644, assassiné 63 Chambre de ’Aisha
’Uthman Pudeur, générosité Dhu al-Nurayn Tabuk ; le puits de Ruma ; le mushaf 35 H / 656, assassiné ~82 Al-Baqi’
’Ali Bravoure, science Abu Turab Le lit de l’Hégire ; Khaybar ; le juge 40 H / 661, assassiné ~63 Koufa / Najaf
Talha Munificence, sacrifice al-Fayyad La main d’Uhud 36 H / 656, tué au Chameau ~64 Bassora
Al-Zubayr Audace, fidélité al-Hawari La première épée ; Yarmouk ; l’Égypte 36 H / 656, assassiné ~64 Wadi al-Siba’
’Abd al-Rahman Travail, charité, sagesse Le marché ; l’imam du Prophète ; l’arbitre 32 H / 652, maladie ~72 Al-Baqi’
Sa’d Fermeté, invocation Faris al-Islam La première flèche ; al-Qadisiyya 55 H / 675, maladie ~80 Al-Baqi’
Sa’id ibn Zayd Discrétion, droiture Ibn al-Hanif La maison de la conversion de ’Umar 51 H / 671, maladie ~78 Al-Baqi’
Abu ’Ubayda Fiabilité, désintéressement Amin al-Umma Les dents d’Uhud ; la Syrie ; la peste 18 H / 639, peste ~58 Vallée du Jourdain

2. Ordre chronologique des décès

Année Compagnon Circonstance
13 H / 634 Abu Bakr Maladie, à Médine
18 H / 639 Abu ’Ubayda Peste de ’Amwas, en Jordanie
23 H / 644 ’Umar Assassiné à Médine
32 H / 652 ’Abd al-Rahman ibn ’Awf Maladie, à Médine
35 H / 656 ’Uthman Assassiné à Médine
36 H / 656 Talha, al-Zubayr Bataille du Chameau, Bassora
40 H / 661 ’Ali Assassiné à Koufa
51 H / 671 Sa’id ibn Zayd Maladie, près de Médine
55 H / 675 Sa’d ibn Abi Waqqas Maladie, près de Médine

On note que les dix ont vécu entre 58 et 82 ans, et que trois d’entre eux — Abu Bakr, ’Umar et ’Ali — sont morts à 63 ans, l’âge du Prophète ﷺ.

3. Ce que ces dix vies enseignent

Pris ensemble, ces dix portraits dessinent moins un modèle qu’une palette. On y trouve :

  • deux manières de croire : la foi immédiate d’Abu Bakr, qui n’a pas besoin de preuve, et la foi arrachée de ’Umar, qui a besoin de lire de ses yeux ;

  • deux manières d’être riche : celle de ’Uthman et de Talha, qui donnent sans compter, et celle de ’Abd al-Rahman, qui gagne pour donner et pleure de posséder ;

  • deux manières d’être brave : la fougue d’al-Zubayr, qui tire l’épée avant de savoir, et la fermeté de Sa’d, qui refuse de la tirer contre des musulmans ;

  • deux manières de servir : l’exposition de ’Ali, porte-étendard et calife, et l’effacement de Sa’id, qui refuse les charges ;

  • une manière d’être fiable : celle d’Abu ’Ubayda, qui n’a pour lui ni l’or, ni la naissance, ni le génie, et à qui tout le monde confie tout.

Le lecteur non musulman y verra dix hommes réels, avec leurs colères, leurs jalousies, leurs erreurs et leurs larmes, dont la vie a été retournée par une conviction. Le lecteur musulman y trouvera la confirmation que la piété n’a pas un seul visage, et que la promesse du Paradis ne dispense d’aucune épreuve : de ces dix, quatre sont morts assassinés, un tué au combat, un de la peste.

4. Glossaire

  • Ansar — « Auxiliaires » : les musulmans de Médine qui accueillirent le Prophète ﷺ et les Émigrés.

  • Bay’a — Serment d’allégeance, prêté à un chef en lui serrant la main.

  • Al-Baqi’ — Cimetière de Médine, attenant à la Mosquée du Prophète, où reposent la plupart des compagnons morts à Médine.

  • Fitna — Discorde, épreuve ; désigne en particulier la guerre civile qui suivit le meurtre de ’Uthman.

  • Hadith — Parole, acte ou approbation du Prophète ﷺ, rapporté par une chaîne de transmetteurs.

  • Hanif — Monothéiste d’avant l’islam, suivant la religion d’Abraham.

  • Hégire (hijra) — Émigration du Prophète ﷺ de La Mecque à Médine en 622 ; point de départ du calendrier musulman.

  • Isnad — Chaîne de transmission d’un hadith.

  • Kunya — Nom de paternité (Abu…, Umm…).

  • Muhajirun — « Émigrés » : les musulmans qui quittèrent La Mecque pour Médine.

  • Mushaf — Exemplaire écrit du Coran.

  • Ridda — « Apostasie » : les révoltes qui suivirent la mort du Prophète ﷺ.

  • Sahih — « Authentique » : qualifie un hadith dont la chaîne et le texte satisfont aux critères de rigueur.

  • Da’if — « Faible » : hadith dont la chaîne présente un défaut.

  • Sahabi / Sahaba — Compagnon / compagnons.

  • Shura — Conseil, consultation ; ici, le conseil des six désigné par ’Umar.

  • Sira — Biographie du Prophète ﷺ.

  • Tabaqat — « Couches », générations : ouvrages biographiques classés par génération.

  • Tabi’un — « Successeurs » : la génération qui a connu les compagnons sans connaître le Prophète ﷺ.

  • Tulaqa’ — « Les libérés » : les Mecquois graciés et convertis à la conquête de La Mecque.

  • Zakat — Aumône obligatoire, troisième pilier de l’islam.

5. Bibliographie classique

Recueils de hadiths

  • al-Bukhari (m. 256 H), al-Jami’ al-Sahih — chapitres « Fada’il al-Sahaba » (les mérites des compagnons) et « al-Maghazi » (les expéditions).

  • Muslim (m. 261 H), al-Sahih — chapitre « Fada’il al-Sahaba ».

  • al-Tirmidhi (m. 279 H), al-Jami’ — chapitre « al-Manaqib ».

  • Abu Dawud (m. 275 H), al-Sunan — chapitre « al-Sunna ».

  • Ahmad ibn Hanbal (m. 241 H), al-Musnad — notamment le Musnad al-’Ashara al-Mubashsharin bil-Janna, première section de l’ouvrage.

  • al-Hakim al-Naysaburi (m. 405 H), al-Mustadrak ’ala al-Sahihayn.

Biographies et dictionnaires

  • Ibn Ishaq (m. 151 H) / Ibn Hisham (m. 218 H), al-Sira al-Nabawiyya.

  • Ibn Sa’d (m. 230 H), al-Tabaqat al-Kubra — tome 3 pour les Badriyyun.

  • Ibn ’Abd al-Barr (m. 463 H), al-Isti’ab fi ma’rifat al-ashab.

  • Ibn al-Athir (m. 630 H), Usd al-Ghaba fi ma’rifat al-sahaba.

  • al-Dhahabi (m. 748 H), Siyar A’lam al-Nubala’ — tome 1 pour les dix.

  • Ibn Hajar al-’Asqalani (m. 852 H), al-Isaba fi tamyiz al-sahaba.

  • Ibn al-Jawzi (m. 597 H), Manaqib Amir al-Mu’minin ’Umar ibn al-Khattab.

  • al-Tabari (m. 310 H), Tarikh al-Rusul wal-Muluk, pour les conquêtes et la fitna.

Doctrine

  • al-Tahawi (m. 321 H), al-’Aqida al-Tahawiyya, pour la position sunnite sur les compagnons.

6. Note de vérification avant publication

Ce dossier a été rédigé à partir des sources classiques indiquées, sans accès direct à une base de données de hadiths. Avant mise en ligne :

  1. Vérifier chaque numéro de hadith dans l’édition retenue (les numéros peuvent varier d’une édition à l’autre).

  2. Vérifier les dates : les biographes classiques divergent souvent d’une à trois années ; ce dossier retient la version majoritaire ou celle d’Ibn Sa’d.

  3. Conserver les mentions « chaîne faible » et « rapport discuté » : elles font partie de l’honnêteté du dossier et le distinguent des récits édifiants sans sources.

  4. Faire relire les transcriptions arabes pour harmoniser l’orthographe des noms sur l’ensemble de la série.

7. Annexe — Liste nominative des cent compagnons

I. Les dix promis au Paradis — 1. Abu Bakr al-Siddiq · 2. ’Umar ibn al-Khattab · 3. ’Uthman ibn ’Affan · 4. ’Ali ibn Abi Talib · 5. Talha ibn ’Ubaydillah · 6. Al-Zubayr ibn al-’Awwam · 7. ’Abd al-Rahman ibn ’Awf · 8. Sa’d ibn Abi Waqqas · 9. Sa’id ibn Zayd · 10. Abu ’Ubayda ibn al-Jarrah

II. La famille du Prophète ﷺ — 11. Hamza ibn ’Abd al-Muttalib · 12. Al-’Abbas ibn ’Abd al-Muttalib · 13. Ja’far ibn Abi Talib · 14. Al-Hasan ibn ’Ali · 15. Al-Husayn ibn ’Ali · 16. Zayd ibn Haritha · 17. Usama ibn Zayd

III. Les Mères des croyants — 18. Khadija bint Khuwaylid · 19. Sawda bint Zam’a · 20. ’Aisha bint Abi Bakr · 21. Hafsa bint ’Umar · 22. Umm Salama · 23. Zaynab bint Jahsh · 24. Umm Habiba · 25. Safiyya bint Huyayy · 26. Juwayriya bint al-Harith · 27. Maymuna bint al-Harith

IV. Les grandes figures féminines — 28. Fatima al-Zahra · 29. Asma bint Abi Bakr · 30. Sumayya bint Khayyat · 31. Nusayba bint Ka’b (Umm ’Umara) · 32. Umm Sulaym · 33. Umm Ayman

V. Les premiers convertis et persécutés — 34. Bilal ibn Rabah · 35. ’Ammar ibn Yasir · 36. Khabbab ibn al-Aratt · 37. Suhayb al-Rumi · 38. Salman al-Farisi · 39. ’Abdullah ibn Mas’ud · 40. Abu Dharr al-Ghifari · 41. Al-Miqdad ibn ’Amr · 42. Mus’ab ibn ’Umayr · 43. Al-Arqam ibn Abi al-Arqam · 44. ’Uthman ibn Maz’un · 45. Abu Salama ibn ’Abd al-Asad

VI. Les Ansar — 46. Sa’d ibn Mu’adh · 47. Sa’d ibn ‘Ubada · 48. Ubayy ibn Ka’b · 49. Mu’adh ibn Jabal · 50. Zayd ibn Thabit · 51. Abu Ayyub al-Ansari · 52. As’ad ibn Zurara · 53. Anas ibn Malik · 54. Abu Talha al-Ansari · 55. Hassan ibn Thabit · 56. Usayd ibn Hudayr · 57. Abu Dujana · 58. Hanzala ibn Abi ’Amir · 59. Al-Bara’ ibn Malik · 60. ’Abdullah ibn Rawaha · 61. Khubayb ibn ’Adi · 62. Hudhayfa ibn al-Yaman · 63. Jabir ibn ’Abdillah · 64. Abu Sa’id al-Khudri

VII. Convertis tardifs, conquérants et hommes d’État — 65. Khalid ibn al-Walid · 66. ‘Amr ibn al-’As · 67. Abu Sufyan ibn Harb · 68. Hind bint ’Utba · 69. Mu’awiya ibn Abi Sufyan · 70. ’Ikrima ibn Abi Jahl · 71. Abu Hurayra · 72. ’Abdullah ibn ’Umar · 73. ’Abdullah ibn ’Abbas · 74. ’Abdullah ibn al-Zubayr · 75. ’Abdullah ibn ’Amr ibn al-’As · 76. Abu Musa al-Ash’ari · 77. Al-Mughira ibn Shu’ba · 78. Suhayl ibn ’Amr · 79. Safwan ibn Umayya · 80. Wahshi ibn Harb · 81. Thumama ibn Uthal · 82. ’Adi ibn Hatim · 83. Al-Tufayl ibn ’Amr al-Dawsi · 84. Abu al-’As ibn al-Rabi’

VIII. Figures singulières — 85. ‘Abdullah ibn Umm Maktum · 86. Julaybib · 87. ’Ukkasha ibn Mihsan · 88. ’Umayr ibn Wahb · 89. Salama ibn al-Akwa’ · 90. ’Amr ibn al-Jamuh · 91. ’Abdullah ibn Hudhafa al-Sahmi · 92. Dihya al-Kalbi · 93. Hatib ibn Abi Balta’a · 94. ’Amir ibn Fuhayra · 95. ’Abdullah ibn Salam · 96. Ka’b ibn Malik · 97. Sa’id ibn ’Amir al-Jumahi · 98. Zayd ibn al-Khattab · 99. ’Abdullah ibn Jahsh · 100. Al-Nu’man ibn Muqarrin

8. La suite de la série

Série 2 — La famille du Prophète ﷺ : les oncles Hamza et al-’Abbas, la tante Safiyya, le cousin Ja’far, le fils adoptif Zayd et son fils Usama, les enfants du Prophète ﷺ, Fatima, al-Hasan et al-Husayn ; puis les onze Mères des croyants et Mariya la Copte.

Fin de la série 1.

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