Les sciences du Hadith
Les hadiths mensongés, l’isnâd, la critique des transmetteurs, les degrés du hadith et les grands recueils
Les hadiths mensongés, l’isnâd, la critique des transmetteurs, les degrés du hadith et les grands recueils
Comment la Ummah a protégé la Sunnah de la falsification : homme par homme, chaîne par chaîne, jusqu’aux recueils que le monde entier peut vérifier.
Comment lire ce dossier
Ce dossier est le huitième de la série « Aux sources du savoir islamique » et le deuxième de sa seconde partie, consacrée à la naissance des sciences. Après les sciences du Coran, voici la science qui porte tout le reste : celle du hadith. Le dossier de la Sunnah a établi son autorité et posé les premiers jalons de la critique ; celui-ci raconte la science elle-même — le mal qu’elle combat, les hommes qui l’ont fondée, les instruments qu’ils ont forgés, les livres où elle s’est déposée. Il est écrit pour être lu d’une traite, avec un exemple chaque fois qu’une notion se complique et une phrase à retenir au bout de chaque section ; et il est écrit pour être vérifié, chaque affirmation portant sa référence. Le lecteur qui aborde l’islam avec méfiance y trouvera, avant la conclusion, un chapitre qui répond aux objections les plus fréquentes — « Bukhârî a écrit deux siècles après », « les orientalistes ont démontré que les chaînes sont fabriquées », « il y a des hadiths absurdes » — et un guide pratique pour vérifier lui-même un hadith qu’on lui cite. Le glossaire qui suit rassemble un vocabulaire technique plus fourni que dans les dossiers précédents, car cette science a le sien ; on peut le lire d’abord ou y revenir en cours de route.
Repères terminologiques
Isnâd ou sanad — La chaîne des transmetteurs par laquelle un hadith remonte, homme par homme, jusqu’au Prophète ﷺ.
Matn — Le texte du hadith, ce que la chaîne transmet.
Râwî, rijâl — Le transmetteur ; les rijâl sont les « hommes » des chaînes, et la science qui les étudie.
Mustalah al-hadîth — La terminologie du hadith : la science qui définit les catégories de récits et les règles de leur réception.
Jarh wa ta’dîl — La critique et la validation des transmetteurs : juger si un homme est digne d’être cru.
Thiqah, sadûq, da’îf, matrûk, kadhdhâb — Les degrés d’un transmetteur : digne de confiance, véridique, faible, abandonné, menteur.
Marfû’, mawqûf, maqtû’ — Le récit qui remonte au Prophète ﷺ, celui qui s’arrête à un compagnon, celui qui s’arrête à un successeur.
Muttasil, mursal, munqati’, mu’dal, mu’allaq — La chaîne continue, celle où manque le compagnon, celle où manque un maillon, celle où manquent deux maillons consécutifs, celle dont le début est omis.
Mutawâtir, mashhûr, ’azîz, gharîb — Le récit transmis massivement, celui transmis par au moins trois voies, par deux, par une seule.
Sahîh, hasan, da’îf, mawdû’ — Authentique, bon, faible, forgé.
Shâdh, munkar, ’illah — L’anomalie d’un transmetteur fiable contre de plus fiables, celle d’un transmetteur faible contre des fiables, le défaut caché.
Tadlîs — Le fait de masquer un maillon en employant une formule ambiguë (« d’après ») ; le mudallis est celui qui le pratique.
Mutâba’ah, shâhid — La voie parallèle qui corrobore un récit par le même compagnon, et celle qui le corrobore par un autre compagnon.
Takhrîj — L’opération qui consiste à retrouver les sources d’un hadith, ses chaînes et les jugements portés sur lui.
Muwatta’, musannaf, musnad, jâmi’, sunan, mustadrak, mustakhraj — Les genres de recueils : classés par sujets, par compagnons, complétant un recueil selon ses conditions, ou le retransmettant par d’autres chaînes.
Talaqqî bi-l-qabûl — La réception unanime d’un recueil par la Ummah, qui confère à ses hadiths un degré de certitude supplémentaire.
Asbâb al-wurûd — Les circonstances dans lesquelles un hadith fut prononcé — l’équivalent, pour la Sunnah, des circonstances de la révélation.
Riwâyah bi-l-ma’nâ — La transmission d’un hadith selon son sens et non selon sa lettre, admise sous conditions strictes.
Ijâzah — La licence par laquelle un maître autorise un élève à transmettre un livre ou un corpus qu’il tient lui-même par chaîne.
Majhûl — Le transmetteur inconnu — de personne ou d’état — dont le rapport ne peut être reçu tant qu’il n’est pas identifié.
Mudtarib — Le récit dont les voies se contredisent sur la chaîne ou le texte sans qu’on puisse trancher.
Introduction — La science qui garde la source
Le dossier des sciences du Coran s’est achevé sur une question : l’exégèse s’appuie à chaque pas sur des paroles transmises — du Prophète ﷺ, des compagnons, des tâbi’ûn — et que valent ces transmissions ? La question déborde l’exégèse : elle porte sur la Sunnah entière, deuxième source de la religion, dont le dossier précédent a montré qu’elle ne fait autorité qu’une fois son attribution établie. Une civilisation qui fonde sa loi, son culte et une part de sa croyance sur des paroles rapportées d’un homme devait se donner les moyens de savoir ce qu’il avait réellement dit ; et elle s’est donné, pour cela, l’instrument le plus rigoureux que l’histoire des textes ait connu — non par vanité de méthode, mais par nécessité de survie, parce que le mensonge sur le Prophète ﷺ avait commencé de son vivant et que la fitnah l’avait multiplié. Ce dossier raconte cette science : le mal qu’elle combat, les hommes qui l’ont fondée, les instruments qu’ils ont forgés, les livres où elle s’est déposée. Il la raconte comme une histoire, parce qu’elle en est une — celle d’un combat de trois siècles entre ceux qui voulaient faire dire au Prophète ﷺ ce qu’il n’avait pas dit et ceux qui, homme par homme, ont dressé la barrière.
Le principe de cette science n’est pas une invention de savants : il est un commandement du Livre, descendu au sujet d’une fausse nouvelle rapportée au Prophète ﷺ et qui faillit provoquer une expédition injuste :
« Vous qui croyez ! Si un homme sans moralité vous apporte une nouvelle, assurez-vous de sa véracité, de crainte de porter préjudice à des innocents sans le vouloir et ensuite de le regretter. »
— Coran 49, 6
Assurez-vous de la véracité — tabayyanû, et dans une autre lecture reçue : tathabbatû, vérifiez avec soin. Tout le programme est là : une nouvelle vaut ce que vaut celui qui l’apporte ; on ne condamne ni n’absout sur un rapport non vérifié ; et la vérification porte d’abord sur l’homme. Le Coran ajoute ailleurs de ne pas suivre ce dont on n’a pas de connaissance, car l’ouïe, la vue et le cœur seront interrogés (Coran 17, 36), et le Prophète ﷺ scella le tout par la menace que nous avons vue : quiconque ment sur moi délibérément, qu’il prépare sa place en Enfer. La science du hadith est l’application, à la parole du Prophète ﷺ, d’une règle que Son Seigneur avait posée pour toute parole.
Le lecteur venu du dehors mesurera mieux ce que cette science a d’unique en la comparant à ce qu’il connaît. Les Évangiles, que l’Église a reçus comme Écriture, sont parvenus sans chaîne de transmission nommée : leurs auteurs sont identifiés par une tradition postérieure, leurs plus anciens manuscrits complets datent du quatrième siècle, et nul n’a consigné, homme par homme, comment le texte est passé de la Palestine du premier siècle aux copistes du quatrième — les historiens du christianisme le disent eux-mêmes, et ce n’est pas ici un reproche mais un constat. La tradition rabbinique connaît des chaînes de maîtres, mais elles ne remontent pas, transmetteur par transmetteur, jusqu’à la parole qu’elles rapportent. L’islam est la seule tradition religieuse qui ait exigé, pour chaque parole attribuée à son fondateur, la liste nominative de ceux qui l’ont portée, et qui ait écrit la biographie de chacun d’eux pour en juger. Que le lecteur retienne cette différence avant d’entendre les objections : on reproche souvent au hadith une incertitude que nul ne songe à reprocher à des textes qui n’ont aucun des instruments qu’il possède.
Note de méthode
La grille de la série demeure : versets référencés, hadiths avec leur recueil, leur numéro selon la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî pour les deux Sahîh et l’usage courant pour les Sunan, et leur degré hors des deux Sahîh ; paroles des imams et anecdotes rapportées par les biographes signalées comme telles — elles proviennent des dictionnaires de transmetteurs et des histoires de la discipline, et valent pour l’histoire. Ce dossier cite beaucoup de chiffres — nombre de hadiths, de transmetteurs, d’entrées dans un dictionnaire — ; ils sont ceux que les savants ont donnés ou que les éditions modernes ont comptés, et le lecteur doit les prendre pour des ordres de grandeur, sachant que « hadith » désigne souvent une voie de transmission et non un texte. Enfin, le vocabulaire technique est expliqué à sa première apparition et dans le glossaire ; il n’est pas un obstacle mais un outil, et le lecteur qui le maîtrise pourra suivre n’importe quelle discussion sur un hadith.
Première partie — Le mal : l’apparition des hadiths mensongés
1. Du vivant du Prophète ﷺ à la fitnah : les semences du faux
Le mensonge sur le Prophète ﷺ ne date pas des siècles tardifs : il commença de son vivant, et il en fit lui-même la matière d’un avertissement répété par plus de soixante-dix compagnons — le plus massivement transmis de tous ses hadiths, comme si la Providence avait voulu que la menace contre le faux fût le texte le plus à l’abri du faux (Sahîh al-Bukhârî, n° 110 ; Sahîh Muslim, introduction). Les historiens rapportent qu’un homme se présenta, du vivant du Prophète ﷺ, chez une tribu en prétendant porter son ordre pour obtenir d’elle une femme ; démasqué, il fut exécuté. Mais tant que vécut la première génération, formée par le Prophète ﷺ et unie, le mensonge resta l’affaire d’individus vite confondus : les compagnons se connaissaient, se contrôlaient, et Ibn ’Abbâs pouvait dire que l’on prenait le hadith de quiconque disait « le Messager d’Allah ﷺ a dit ». Le tournant fut la fitnah — nous l’avons racontée aux dossiers des Califes et des sectes. Lorsque la communauté se divisa en partis, chaque parti eut besoin de textes, et ceux qui n’en trouvaient pas en fabriquèrent : la parole d’Ibn Sîrîn — ils ne demandaient pas l’isnâd, puis, quand survint la fitnah, ils dirent : nommez-nous vos hommes — date précisément le moment où le faux devint un phénomène, et celui où la Ummah inventa son remède. Ibn ’Abbâs, dans la même page de l’introduction de Muslim, décrit le changement : quand les gens se mirent à monter toute monture, docile ou rétive, nous ne prîmes plus d’eux que ce que nous connaissions.
Il faut mesurer ce que fut la vigilance de la première génération, car elle explique l’étanchéité de ce siècle. Abû Bakr exigeait un témoin pour recevoir un rapport ; ’Umar demandait à Abû Mûsâ de produire quelqu’un qui eût entendu le hadith avec lui, et disait ne pas soupçonner le compagnon mais vouloir fermer la porte ; ’Alî faisait jurer ; ’Â’ishah comparait les rapports au Livre et aux autres textes — le dossier des Califes a raconté chacune de ces scènes. Ces hommes et ces femmes ne doutaient pas les uns des autres : ils bâtissaient, pour ceux qui viendraient, l’habitude de vérifier. Et lorsque les compagnons commencèrent à mourir et que leurs élèves se dispersèrent, la vigilance changea de forme sans changer de nature : Ibn Sîrîn, ash-Sha’bî, Sa’îd ibn al-Musayyib ne vérifiaient plus seulement le rapport, ils vérifiaient le rapporteur — car ils ne le connaissaient plus toujours. La fitnah ne créa pas la vérification : elle la rendit nominative.
À retenir Le mensonge sur le Prophète ﷺ commença de son vivant, resta marginal tant que la première génération fut unie, et devint un phénomène avec la fitnah — le jour même où naquit l’exigence de l’isnâd.
2. Qui forgeait, et pourquoi
Les savants ont dressé le portrait des faussaires avec une précision d’enquêteurs, et ce portrait est instructif, car il montre que le faux avait des motifs reconnaissables — donc des marques reconnaissables. Il y eut d’abord les ennemis déclarés de l’islam, les zanâdiqah, qui forgeaient pour corrompre la religion de l’intérieur : le plus célèbre, ’Abd al-Karîm ibn Abî al-’Awjâ’, avoua devant le gouverneur de Basrah, avant son exécution en l’an cent cinquante-cinq, avoir forgé quatre mille hadiths « rendant licite l’illicite et illicite le licite » — rapportent les historiens ; et le fait que l’on connaisse son nom, son aveu et son chiffre dit assez que le remède existait déjà. Il y eut les partisans des sectes, qui forgeaient pour leur cause — sur les mérites de ’Alî ou contre ses adversaires, sur tel calife ou telle tribu ; et ici une nuance des maîtres mérite d’être connue, car elle montre leur équité : Abû Dâwûd observait qu’aucune secte n’avait de transmetteurs plus véridiques que les Khawârij — parce qu’ils tenaient le mensonge pour une mécréance —, si bien que les savants acceptèrent le hadith de kharijites véridiques tout en combattant leur doctrine. Il y eut les conteurs de mosquée, les qussâs, qui voulaient émouvoir les foules et inventaient des récits édifiants : l’anecdote la plus savoureuse de la discipline raconte qu’Ahmad ibn Hanbal et Yahyâ ibn Ma’în, assis dans une mosquée de Bagdad, entendirent un conteur commencer un hadith par « Ahmad ibn Hanbal et Yahyâ ibn Ma’în nous ont rapporté… » ; interrogé à la fin sur ses sources, l’homme répondit avec aplomb qu’il croyait être le seul à connaître dix-sept Ahmad ibn Hanbal et Yahyâ ibn Ma’în différents — rapportent les biographes. Il y eut les pieux faussaires, les plus dangereux parce que les plus sincères : Nûh ibn Abî Maryam et ses mérites des sourates, que le dossier précédent a cités, Maysarah ibn ’Abd Rabbih qui avoua avoir forgé soixante-dix hadiths sur les mérites de ’Alî « par amour », et jusqu’à une secte, les Karrâmiyyah, qui tenait pour licite de forger pour encourager au bien — les savants leur répondirent que la fin ne justifie pas de mentir sur celui qui a promis l’Enfer aux menteurs. Il y eut les courtisans : Ghiyâth ibn Ibrâhîm, reçu par le calife al-Mahdî qui aimait les pigeons de course, récita le hadith autorisant les compétitions « de flèches, de chameaux et de chevaux » en y ajoutant « ou d’ailes » ; le calife lui donna une bourse, puis, lorsqu’il fut sorti, dit : je témoigne que cette nuque est une nuque de menteur — et fit égorger ses pigeons, rapportent les biographes. Il y eut enfin le zèle pour une école, une ville, un imam — et ce zèle forgea des hadiths à la gloire d’Abû Hanîfah comme des hadiths contre lui, que les savants rejetèrent également, sans acception de personne.
Il faut ajouter, pour être complet et juste, que la plupart des récits faibles ne sont pas des faux : ils sont des erreurs. Un transmetteur honnête dont la mémoire vieillit, un élève qui confond deux maîtres du même nom, un copiste qui saute une ligne, un homme qui rapporte de bonne foi ce qu’il a entendu d’un menteur qu’il ne connaissait pas — voilà l’immense majorité du da’îf. La science du hadith ne traque pas seulement le mensonge : elle traque l’erreur, et c’est ce qui la rend si exigeante, car un homme pieux peut se tromper, et la piété n’est pas un certificat de mémoire. Le prochain chapitre montrera comment elle reconnaît l’une et l’autre.
Deux catégories méritent un mot de plus, car elles touchent au pouvoir et à la religion elle-même. Les dynasties eurent leurs faussaires : sous les Umayyades, on forgea des mérites de Damas et du Châm et des paroles contre ’Alî ; sous les Abbassides, des annonces de leur avènement et des mérites de Bagdad — les savants ont écrit que tout hadith louant ou blâmant une ville fondée après le Prophète ﷺ est faux par définition, et ils ont classé ces récits sans égard pour le pouvoir qui les protégeait. Et il y eut le faux qui vise la science elle-même : les zanâdiqah forgèrent un « hadith » disant — confrontez ce qui vous vient de moi au Livre d’Allah ; ce qui s’y accorde est de moi, ce qui le contredit n’est pas de moi — pour désarmer la Sunnah par une règle qu’elle n’a pas posée ; ash-Shâfi’î, Ibn Ma’în et al-Khatîb l’ont jugé sans fondement, et ash-Shâfi’î ajouta que ce récit, s’il était vrai, se détruirait lui-même, puisque rien dans le Coran ne l’atteste. Le lecteur le retrouvera dans la bouche des « coranistes » d’aujourd’hui : c’est un faux du deuxième siècle.
À retenir Zanâdiqah, partisans, conteurs, pieux faussaires, courtisans, zélateurs d’école : le faux eut des motifs reconnaissables ; et la plupart des récits faibles ne sont pas des mensonges mais des erreurs, que la science traque avec la même rigueur.
3. Les marques du faux : comment on reconnaît un hadith forgé
Puisque le faux a des motifs, il a des signes, et les savants les ont catalogués — Ibn al-Qayyim, dans Al-Manâr al-munîf, en a fait un manuel que tout lecteur peut appliquer. Le premier signe est dans la chaîne : le forgeur est connu, il a avoué, ou il est le seul à rapporter d’un maître ce que les élèves fiables de ce maître ne connaissent pas ; ou encore la chronologie le trahit, parce qu’il prétend avoir entendu un homme mort avant sa naissance. Mais les signes du texte sont tout aussi parlants, et ils prouvent, contre une idée reçue, que la critique musulmane n’a jamais été aveugle au contenu. Est suspect de forgerie tout récit qui contredit le Coran ou une Sunnah massivement transmise — tel le prétendu hadith fixant la durée du monde à sept mille ans — ; qui contredit la raison ou l’histoire établie — tel celui qui fait mourir le Prophète ﷺ dans une ville où il n’est jamais allé — ; qui promet des récompenses démesurées pour des actes minuscules ou des châtiments monstrueux pour des fautes vénielles ; qui vante un aliment, une ville, une tribu ou une personne née après le Prophète ﷺ — « l’aubergine guérit de tout ce pour quoi on la mange », « Abû Hanîfah est la lampe de ma communauté », « Ash-Shâfi’î sera plus nuisible à ma communauté qu’Iblîs » : trois faux, dont les deux derniers montrent que le zèle forge dans les deux sens ; qui a un style que le Prophète ﷺ n’avait pas — la concision et la gravité de sa parole se reconnaissent, et les faussaires écrivent comme des conteurs ; ou qui prophétise avec une précision de gazetier des événements postérieurs. Quelques paroles célèbres, que l’on entend encore en chaire, tombent sous ces signes : « cherchez la science jusqu’en Chine », « l’amour de la patrie fait partie de la foi », « la divergence de ma communauté est une miséricorde », « la première chose qu’Allah créa fut l’intellect » — aucune n’a de chaîne établie, et les savants l’ont écrit noir sur blanc depuis des siècles. Que ces paroles circulent encore ne prouve pas la faiblesse de la science ; cela prouve que la science existe et que l’on peut l’ignorer.
Deux exemples de faux « pieux » montrent jusqu’où allait le mal et jusqu’où va la science. Le premier est la prière dite des désirs — salât ar-raghâ’ib —, censée se faire la première nuit du vendredi de Rajab avec des récompenses immenses : le hadith qui la fonde apparut au cinquième siècle, Ibn al-Jawzî le déclara forgé, an-Nawawî écrivit que cette prière est une innovation blâmable et que le hadith est un mensonge, et pourtant elle fut pratiquée dans des mosquées pendant des siècles — preuve que la science et la coutume ne marchent pas toujours du même pas, et que la science a raison contre la coutume. Le second est le prétendu hadith « Rajab est le mois d’Allah, Sha’bân est mon mois, Ramadan est le mois de ma communauté », que les critiques ont classé parmi les faux et qui orne encore des calendriers. Les savants ont même identifié, dans les marques du faux, un signe que le lecteur peut appliquer seul : un hadith qui commande une pratique précise, avec des nombres précis — tant de rak’ahs, tant de récitations, telle nuit —, dont ni les compagnons ni les grands recueils ne connaissent la trace, est suspect avant même qu’on ouvre les dictionnaires. La religion, disaient-ils, est complète ; ce que la première génération n’a pas fait, elle ne l’a pas ignoré — elle ne l’a pas reçu.
À retenir Le faux se reconnaît à sa chaîne — forgeur connu, chronologie impossible — et à son texte — contradiction avec le Coran, la raison ou l’histoire, promesses démesurées, éloges intéressés, style étranger : la critique musulmane a toujours jugé le contenu autant que la chaîne.
Deuxième partie — Le remède : l’œuvre des savants
4. L’isnâd : la chaîne comme document
Le remède premier fut l’isnâd, et il faut le regarder de près, car aucune autre tradition religieuse ne l’a construit. Ouvrons le premier hadith du Sahîh d’al-Bukhârî. Avant le texte fameux — les actes ne valent que par les intentions —, on lit : al-Humaydî nous a rapporté, il a dit : Sufyân nous a rapporté, il a dit : Yahyâ ibn Sa’îd al-Ansârî nous a rapporté, il a dit : Muhammad ibn Ibrâhîm at-Taymî m’a informé qu’il avait entendu ’Alqamah ibn Waqqâs dire : j’ai entendu ’Umar ibn al-Khattâb dire en chaire : j’ai entendu le Messager d’Allah ﷺ dire. Six hommes entre al-Bukhârî et le Prophète ﷺ, chacun nommé, chacun disant de qui il tient — et pour chacun, la science possède une biographie : sa ville, ses dates, ses maîtres, ses élèves, ses voyages, la qualité de sa mémoire, le jugement de ses contemporains. La chaîne n’est pas une formule : elle est un dossier, que l’on peut ouvrir à chaque maillon. Et cette chaîne unique, pour ce hadith-là, est en même temps un enseignement : le hadith des intentions, qui ouvre le plus grand recueil de l’islam, n’est rapporté du Prophète ﷺ que par ’Umar, de ’Umar que par ’Alqamah, de ’Alqamah que par Muhammad ibn Ibrâhîm, de celui-ci que par Yahyâ ibn Sa’îd — après quoi des centaines de transmetteurs le répandent. Il est donc, à sa racine, un hadith gharîb, à voie unique, et il est authentique au plus haut degré : la science n’a jamais confondu le petit nombre des voies avec la faiblesse, ni le grand nombre avec la force — elle juge les hommes.
Pourquoi l’isnâd est-il unique ? Parce qu’il déplace la question. Devant un texte ancien, l’historien ordinaire ne peut interroger que le texte ; devant un hadith, le savant musulman interroge des hommes — et des hommes que d’autres hommes ont connus, jugés et décrits. C’est ce qu’exprimait Ibn al-Mubârak, dans une phrase que le dossier de la Sunnah a citée et qu’il faut relire ici : l’isnâd fait partie de la religion ; sans l’isnâd, quiconque aurait dit ce qu’il aurait voulu. Et c’est ce qui rendit possible ce que nul autre corpus n’a connu : la vérification croisée. Un même récit remonte par plusieurs chaînes ; on les compare, mot à mot ; ce que rapporte un transmetteur seul contre dix autres est écarté ; ce que confirment des voies indépendantes est retenu ; un mot ajouté, une phrase déplacée, un nom interverti apparaissent à la comparaison comme une rature sur une page. La chaîne courte fut prisée — le ’ulûw, la « hauteur » de l’isnâd — parce que moins de maillons, c’est moins de risques ; et les savants voyagèrent des mois pour gagner un maillon. Le lecteur d’aujourd’hui qui exige des sources, des noms et des dates ne demande rien que cette science n’ait exigé douze siècles avant lui — et à un degré qu’il n’imagine pas.
Trois notions complètent ce chapitre. La première est la chaîne d’or : al-Bukhârî appelait ainsi la voie Mâlik — Nâfi’ — Ibn ’Umar, où l’affranchi transmet de son maître compagnon au plus grand juriste de Médine, et les savants ont classé les chaînes les plus sûres de l’islam comme on classe des veines de métal : celle de Mâlik, celle d’az-Zuhrî par Sâlim ibn ’Abdillâh de son père Ibn ’Umar, celle de Hammâm de Abû Hurayrah. La deuxième est la circonstance du hadith — asbâb al-wurûd —, équivalente aux circonstances de la révélation : le hadith des intentions fut prononcé, rapportent les biographes, au sujet d’un homme qui avait émigré à Médine non pour Allah mais pour épouser une femme nommée Umm Qays — et la règle vaut pour tout acte, comme pour tout verset la portée dépasse la circonstance. La troisième est la transmission par le sens — riwâyah bi-l-ma’nâ —, que le lecteur doit connaître parce qu’on en fait une objection : les savants admettaient qu’un transmetteur rapportât un hadith avec des mots légèrement différents à trois conditions — qu’il connût la langue au point de ne pas altérer le sens, qu’il n’y eût pas de formule rituelle à conserver, et qu’il signalât par une formule — « ou quelque chose de semblable » — qu’il rapportait le sens ; Ibn Mas’ûd lui-même, après avoir rapporté un hadith, ajoutait : ou à peu près ainsi. Les maîtres préféraient la lettre, la comparaison des voies faisait apparaître les variantes de mots, et la science signalait les transmetteurs dont la transmission par le sens était trop libre. Loin d’être une faille, cette règle est une transparence de plus : la Ummah a dit ce qu’elle admettait, sous quelles conditions, et avec quels contrôles.
À retenir L’isnâd n’est pas une formule mais un dossier : chaque maillon est un homme connu, daté, jugé ; et la comparaison des chaînes fait apparaître l’erreur ou le faux comme une rature — instrument que nulle autre tradition n’a construit.
5. Les fondateurs de la critique : une galerie
La science eut des fondateurs, et leur galerie raconte trois siècles. À l’origine, les compagnons : le témoin exigé par Abû Bakr, la preuve demandée par ’Umar, le serment requis par ’Alî, les rectifications de ’Â’ishah — nous les avons vus au dossier des Califes. Puis les tâbi’ûn qui, avec la fitnah, réclamèrent les noms : Ibn Sîrîn, ash-Sha’bî, Sa’îd ibn al-Musayyib, et Ibn Sîrîn encore disant que cette science est religion — regardez de qui vous prenez votre religion. Le deuxième siècle vit naître la critique comme discipline, et son fondateur a un nom : Shu’bah ibn al-Hajjâj, mort en cent soixante à Basrah, que les savants appelèrent « le commandeur des croyants en hadith », le premier — disent-ils — à avoir scruté les transmetteurs d’Irak, à s’être enquis de leur exactitude et à avoir écarté les faibles ; il disait qu’il aurait préféré être brigand plutôt que de transmettre d’un homme qu’il avait vu mentir, et il refusait le hadith de quiconque il avait surpris à plaisanter — non par rigorisme, mais parce que la légèreté dans la parole présage la légèreté dans le rapport, rapportent les biographes. À ses côtés, Mâlik à Médine, qui laissa passer soixante-dix maîtres de sa ville « dont la parole était digne de foi en toute chose sauf en hadith », et qui disait n’avoir pris que d’hommes dont il avait vu la piété et la précision ; Sufyân ath-Thawrî à Kûfah ; Ibn al-Mubârak au Khurâsân ; puis les deux hommes que la discipline tient pour ses véritables architectes : Yahyâ ibn Sa’îd al-Qattân et ’Abd ar-Rahmân ibn Mahdî, morts tous deux en cent quatre-vingt-dix-huit à Basrah — les premiers à avoir jugé les transmetteurs un à un, systématiquement, et dont les jugements convergents devinrent la base de tout ce qui suivit.
Le troisième siècle est celui des maîtres. Yahyâ ibn Ma’în, mort en deux cent trente-trois, qui dépensa l’héritage de son père en voyages et en encre, dont on dit qu’il avait écrit de sa main un million de hadiths, et dont le jugement sur un homme valait sentence ; ’Alî ibn al-Madînî, mort en deux cent trente-quatre, le maître des défauts cachés, dont Ahmad disait avoir appris cette science et dont al-Bukhârî disait ne s’être jamais senti petit que devant lui ; Ahmad ibn Hanbal lui-même, dont le Musnad est aussi un tribunal ; al-Bukhârî et Muslim, que la section suivante présentera ; Abû Zur’ah ar-Râzî et Abû Hâtim ar-Râzî, les deux maîtres de Rayy, dont le premier — rapportent les biographes — retenait des centaines de milliers de voies et dont le second fut le critique le plus exigeant de son siècle ; an-Nasâ’î, dont les conditions étaient plus strictes que celles de Muslim. Le quatrième siècle donna Ibn Hibbân, ad-Dâraqutnî — le dernier des grands critiques, dont le livre des défauts cachés est le sommet de la discipline — et al-Hâkim. Et il faut nommer ici des femmes, car cette science en compte : ’Â’ishah au premier rang, avec plus de deux mille hadiths et ses rectifications ; Umm Salamah ; puis, dans la transmission des recueils, Karîmah al-Marwaziyyah, morte en quatre cent soixante-trois à La Mecque, dont la copie du Sahîh d’al-Bukhârî, reçue de son maître al-Kushmayhanî, fut l’une des plus recherchées de son temps — les plus grands savants de Bagdad vinrent l’entendre —, et tant d’autres dont les dictionnaires ont gardé le nom. Adh-Dhahabî, l’auteur du plus grand dictionnaire des transmetteurs faibles, écrivit cette phrase qui vaut un traité : je ne connais pas, parmi les femmes, une seule qui ait été accusée de mensonge ni une seule dont on ait abandonné le hadith. Les derniers noms de la galerie sont ceux qui firent la somme : al-Mizzî, adh-Dhahabî, Ibn Hajar — nous les retrouverons aux dictionnaires.
Quelques traits de plus achèveront ces portraits, car les hommes disent la science mieux que les règles. Ibn Ma’în, interrogé sur ce qu’il ferait s’il ne rencontrait qu’un hadith sur cent qu’il eût déjà, répondait qu’il voyagerait pour lui ; et lorsqu’on lui demanda comment il jugeait tel transmetteur, il dit : je l’ai vu — et ce « je l’ai vu » valait un dossier. Al-Bukhârî et Muslim ne furent pas seulement des compilateurs mais des critiques de premier rang, et l’on dit d’Abû Zur’ah qu’il tenait al-Bukhârî pour le plus savant des hommes en défauts cachés. Ad-Dâraqutnî, à Bagdad au quatrième siècle, fut interrogé un jour par un visiteur sur les défauts d’un hadith ; il dicta de mémoire, voie après voie, l’ensemble des chaînes et leurs anomalies — le visiteur, rapportent les biographes, en resta muet. Et il faut nommer l’école de Nichapour, où al-Hâkim et ses maîtres firent de la ville la capitale de la discipline au quatrième siècle, et l’école du Maghreb et d’Andalousie, où Ibn ’Abd al-Barr, mort en quatre cent soixante-trois, composa le Tamhîd — commentaire du Muwatta’ qui est aussi un traité de critique — et où le hadith fut enseigné dans la ligne de Mâlik jusqu’aux temps modernes ; le lecteur de tradition malikite y reconnaîtra ses maîtres.
À retenir Des compagnons aux tâbi’ûn, de Shu’bah à al-Qattân et Ibn Mahdî, d’Ibn Ma’în et Ibn al-Madînî à al-Bukhârî, Abû Hâtim et ad-Dâraqutnî : trois siècles de maîtres — et des femmes, dont nulle ne fut jamais accusée de mensonge.
6. La science des hommes : le jarh wa-t-ta’dîl
Comment juge-t-on un homme ? La science a répondu par un questionnaire et par une échelle. Le questionnaire porte sur les deux qualités que le dossier de la Sunnah a nommées : l’intégrité — est-il musulman, pubère, sensé, exempt de péchés graves et de ce qui ruine la dignité ; a-t-il jamais menti, fût-ce dans la vie ordinaire ; appartient-il à une secte, et y appelle-t-il ? — et la précision — sa mémoire est-elle sûre, ses écrits sont-ils fiables, ses rapports concordent-ils avec ceux des autres élèves du même maître, sa mémoire a-t-elle décliné avec l’âge et à partir de quand, ses livres ont-ils brûlé ? À quoi s’ajoutent les faits : ses dates, ses villes, ses voyages, ses maîtres et ses élèves — car une chaîne n’est continue que si les hommes ont pu se rencontrer, et l’on a démasqué des faussaires par le seul calendrier. L’échelle, elle, a une douzaine de degrés dont chaque mot est pesé : thiqah thabt, digne de confiance et sûr ; thiqah ; sadûq, véridique — c’est-à-dire honnête mais d’une précision moindre — ; sadûq yahim, véridique mais sujet à l’erreur ; layyin, léger ; da’îf, faible ; matrûk, abandonné ; kadhdhâb, menteur ; wadâ’, forgeur. Deux règles gouvernent l’usage de l’échelle. La critique explicitée l’emporte sur l’éloge : si dix hommes disent d’un transmetteur qu’il est fiable et qu’un onzième prouve qu’il l’a vu confondre deux hadiths, le onzième a raison, parce qu’il sait ce que les dix ignorent. Et les critiques eux-mêmes sont classés : Ibn Ma’în et Abû Hâtim sont sévères, at-Tirmidhî et al-Hâkim sont indulgents, Ahmad et al-Bukhârî sont équilibrés — si bien qu’un éloge d’Abû Hâtim pèse lourd et qu’une critique d’at-Tirmidhî pèse plus lourd encore.
Deux traits de cette science méritent d’être soulignés, car ils répondent d’avance à deux soupçons. Le premier est son équité envers les adversaires : les maîtres ont accepté le hadith de transmetteurs appartenant à des sectes — des kharijites, des shiites modérés, des murji’ites — dès lors qu’ils étaient véridiques et n’appelaient pas à leur innovation, et l’on trouve dans le Sahîh d’al-Bukhârî des hommes que leur credo n’aurait pas recommandés à son auteur ; la règle était : nous jugeons le rapport, non l’opinion, tant que l’opinion ne fait pas mentir. Le second est sa conscience morale : parler du défaut d’un homme est, en islam, de la médisance, et les savants se le sont demandé avant les polémistes. Leur réponse est celle d’Ibn al-Mubârak, de Shu’bah, d’Ahmad : ce n’est pas médisance, c’est conseil à la communauté — et taire le mensonge d’un homme serait trahir la religion pour ménager une réputation. Ils ajoutaient que celui qui juge doit être lui-même sans passion, qu’il ne dit que ce qui est nécessaire, et qu’il tremble. Le résultat tient dans les livres que le lecteur peut ouvrir : les Tabaqât d’Ibn Sa’d, mort en deux cent trente, premier grand recueil de biographies ; le Târîkh d’al-Bukhârî ; le Jarh wa-t-ta’dîl d’Ibn Abî Hâtim, mort en trois cent vingt-sept, avec ses quelque dix-huit mille notices ; le Kâmil d’Ibn ’Adî sur les faibles ; les Thiqât d’Ibn Hibbân ; puis les sommes — le Tahdhîb al-kamâl d’al-Mizzî sur les quelque huit mille transmetteurs des six livres, le Mîzân d’adh-Dhahabî sur onze mille hommes critiqués, le Tahdhîb d’Ibn Hajar et son Taqrîb, qui donne pour chacun des transmetteurs un verdict en une ligne. Aucune littérature au monde n’a consacré tant de volumes à juger ceux qui parlent.
Quatre situations particulières montrent la finesse de cette science, et le lecteur les retrouvera dans les jugements qu’il lira. Le transmetteur inconnu — majhûl — : s’il n’est connu de personne, son rapport n’est pas reçu ; s’il est connu de nom mais non de conduite, il faut d’autres témoignages ; la science n’a jamais admis qu’un nom suffise. Le transmetteur dont la mémoire s’est altérée — l’ikhtilât — : on distingue ceux qui l’ont entendu avant et après, et le dossier de la Sunnah a donné l’exemple de ’Atâ’ ibn as-Sâ’ib ; le cas d’Ibn Lahî’ah, juge d’Égypte dont les livres brûlèrent et qui rapporta ensuite de mémoire défaillante, est l’exemple classique — on reçoit ce qu’en ont pris Ibn al-Mubârak et Ibn Wahb, avant l’incendie, et l’on écarte le reste. Le transmetteur d’une secte : la règle est de recevoir le véridique qui n’appelle pas à son innovation, et Ibn Hajar, dans l’introduction de son commentaire, a dressé la liste des transmetteurs du Sahîh d’al-Bukhârî que l’on a critiqués pour leur credo, en montrant pour chacun pourquoi al-Bukhârî a eu raison de les retenir. Et le transmetteur véridique mais faible en précision — le sadûq yahim — : on ne le rejette pas, on le corrobore ; son rapport seul est hasan ou faible selon le cas, et devient authentique si d’autres le confirment. Cette gradation est l’honneur de la science : elle ne condamne pas des hommes, elle pèse des rapports.
À retenir Intégrité et précision, dates et rencontres, une échelle de douze degrés, la critique explicitée qui l’emporte sur l’éloge, des critiques eux-mêmes classés, l’équité envers les adversaires et la conscience du conseil : voilà comment on juge un homme — et des bibliothèques entières y sont consacrées.
7. La typologie des hadiths : lire une catégorie
De la critique des hommes découle une typologie des récits, dont il faut donner les clefs, car c’est avec elles que l’on lit un jugement sur un hadith. On classe d’abord selon celui à qui le récit remonte : marfû’ s’il remonte au Prophète ﷺ, mawqûf s’il s’arrête à un compagnon, maqtû’ s’il s’arrête à un successeur — avec cette nuance que la parole d’un compagnon sur ce qui ne relève pas de l’opinion, tel l’invisible, a le rang du marfû’. On classe ensuite selon la continuité de la chaîne : muttasil si chaque maillon a reçu du précédent ; mursal si le successeur omet le compagnon ; munqati’ si un maillon manque ailleurs ; mu’dal si deux maillons consécutifs manquent ; mu’allaq si le début de la chaîne est omis — et c’est ainsi qu’al-Bukhârî cite, en tête de chapitre et sans chaîne, des hadiths qu’il tient pour établis mais qui ne remplissent pas ses conditions : la science a réglé même le statut de ces citations « suspendues ». On classe encore selon le nombre des voies : mutawâtir si elles sont massives à chaque génération — et il y a un tawâtur du texte, rare, et un tawâtur du sens, fréquent, comme pour les hadiths sur le fait de lever les mains dans l’invocation, dont chacun est âhâd mais dont l’ensemble est massif ; mashhûr si trois voies au moins ; ’azîz si deux ; gharîb si une seule, comme le hadith des intentions. Et l’on classe enfin selon la réception : sahîh, hasan, da’îf, mawdû’, avec les sous-degrés que le dossier de la Sunnah a posés et deux notions qu’il faut ajouter — le sahîh li-ghayrihi et le hasan li-ghayrihi, c’est-à-dire le récit qui, faible par lui-même à cause d’une mémoire moyenne, devient bon ou authentique parce que d’autres voies indépendantes le corroborent : la mutâba’ah, voie parallèle par le même compagnon, et le shâhid, voie parallèle par un autre compagnon. Le principe est simple et il est de bon sens : deux témoins moyens qui disent la même chose sans s’être concertés valent mieux qu’un seul ; mais il a ses limites, et la science les a fixées — un récit forgé ou porté par un menteur ne se renforce jamais, quel que soit le nombre des voies.
Restent les défauts, dont chacun a son nom et son exemple. Le tadlîs : un transmetteur rapporte d’un maître qu’il a réellement rencontré, mais un hadith qu’il n’a pas entendu de lui — il l’a reçu d’un intermédiaire qu’il tait —, en employant la formule ambiguë « d’après » ; les savants ont dressé la liste des mudallisûn et n’acceptent leur « d’après » que lorsque l’audition est prouvée ailleurs. Le shâdh : un transmetteur fiable rapporte seul ce qui contredit les plus fiables ; le munkar : un transmetteur faible rapporte seul ce qui contredit les fiables. L’idrâj, l’insertion : une phrase d’un transmetteur se glisse dans le texte prophétique — ainsi le hadith où Abû Hurayrah dit « faites vos ablutions complètement — malheur aux talons, de la part du Feu » : les maîtres ont établi par la comparaison des voies que la première phrase est d’Abû Hurayrah et la seconde du Prophète ﷺ (Sahîh al-Bukhârî, n° 165, avec le commentaire d’Ibn Hajar). Le maqlûb, l’inversion : une chaîne accolée à un autre texte, ou deux noms intervertis — et c’est le piège que les savants de Bagdad tendirent à al-Bukhârî. Et la ’illah, le défaut caché : un récit dont la chaîne paraît continue et les hommes fiables, mais où un maître a vu ce que nul ne voit — qu’un transmetteur a fait remonter au Prophète ﷺ une parole que ses condisciples rapportent d’un compagnon, ou qu’il a nommé un maître pour un autre. La science des ’ilal est la plus difficile de toutes : elle exige d’avoir en mémoire toutes les voies d’un récit pour sentir, à la comparaison, qu’une seule sonne faux — Ibn al-Madînî et ad-Dâraqutnî en furent les maîtres, et Ibn Abî Hâtim a consigné les jugements de son père et d’Abû Zur’ah sur des milliers de cas. Le lecteur qui rencontre l’un de ces mots dans un jugement sait désormais ce qu’il pèse.
Une question pratique doit être traitée ici, car elle divise le lecteur ordinaire : peut-on agir selon un hadith faible ? Les savants ont répondu avec précision. En matière de croyance et de règle légale — ce qui est obligatoire, ce qui est interdit —, non : on ne fonde rien sur ce qui n’est pas établi. En matière d’encouragement aux bonnes œuvres déjà établies — les mérites d’une invocation, d’un jeûne surérogatoire —, la majorité des savants ont admis que l’on puisse agir selon un hadith faible, à trois conditions qu’Ibn Hajar a fixées : que la faiblesse ne soit pas grave, que la pratique ait un fondement établi par ailleurs, et que l’on n’attribue pas au Prophète ﷺ ce qu’il n’a pas dit — on agit par précaution, non par certitude. D’autres imams, tel al-Bukhârî et, parmi les modernes, ceux qui ont revivifié la discipline, ont refusé même cela : la religion a assez de textes établis pour n’avoir pas besoin des douteux. Le lecteur tiendra les deux positions pour légitimes et retiendra ce qu’elles ont en commun — nul ne fonde une règle sur un faible, et nul ne dit « le Prophète ﷺ a dit » de ce qui ne l’est pas.
À retenir Selon la source, la continuité, le nombre et la réception, chaque récit a sa catégorie ; chaque défaut — tadlîs, shâdh, munkar, insertion, inversion, défaut caché — a son nom et son exemple ; et les voies parallèles renforcent le moyen, jamais le faux.
8. La mise à l’écrit et les grands recueils
Le dossier de la Sunnah a tracé la ligne des feuillets aux recueils ; il faut maintenant décrire les recueils eux-mêmes, car le lecteur les entend nommer sans savoir ce qu’ils sont. La codification eut trois âges. Le premier siècle est celui des feuillets privés et de l’ordre officiel de ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, exécuté par az-Zuhrî. Le deuxième siècle est celui des recueils classés par sujets — les musannafât — où l’on rangeait, chapitre par chapitre, hadiths du Prophète ﷺ, paroles des compagnons et avis des successeurs, pour servir le fiqh : Ibn Jurayj à La Mecque, Ma’mar au Yémen, al-Awzâ’î au Châm, Sufyân ath-Thawrî à Kûfah, et surtout le Muwatta’ de Mâlik, composé vers l’an cent cinquante, que le lecteur de tradition malikite doit connaître pour ce qu’il est : non un simple recueil de hadiths, mais le livre de la pratique de Médine — près de deux mille éléments, hadiths, paroles de compagnons et de successeurs, et jugements de Mâlik lui-même, présentant pour chaque chapitre du culte et du droit ce que Médine, ville du Prophète ﷺ et de ses compagnons, faisait sans discontinuer depuis lui ; ash-Shâfi’î disait qu’il n’y avait pas sur terre, après le Livre d’Allah, de livre plus juste. Suivirent les grands Musannaf de ’Abd ar-Razzâq et d’Ibn Abî Shaybah, mort en deux cent trente-cinq, ce dernier rassemblant quelque trente-sept mille rapports — bibliothèques de la première jurisprudence. Le troisième siècle changea d’objet : il ne s’agissait plus de ranger le hadith pour le fiqh mais de le trier pour l’authenticité. Les musnads d’abord — recueils classés par compagnon, où l’on rassemble tout ce qu’un homme a rapporté, pour permettre l’examen des chaînes : celui d’at-Tayâlisî, puis celui d’Ahmad, environ vingt-sept mille hadiths avec les répétitions, la plus vaste collection de l’islam. Puis les Sahîh et les Sunan.
Al-Bukhârî d’abord — Muhammad ibn Ismâ’îl, né en cent quatre-vingt-quatorze à Boukhara, orphelin élevé par sa mère, mémorisateur prodige qui corrigeait ses maîtres à seize ans, voyageur de Balkh à l’Égypte, et qui composa pendant seize ans le livre que la Ummah appellerait « le plus authentique après le Livre d’Allah ». Ses conditions étaient les plus strictes de tous : pour chaque maillon, non seulement la fiabilité mais la preuve que les deux hommes s’étaient rencontrés au moins une fois ; et il ne retint, rapportent les biographes, qu’après avoir prié deux unités et demandé conseil à Allah pour chaque hadith. Sa méthode de sélection nous est connue par un chiffre qu’il donna lui-même — il puisa dans six cent mille voies — et par un résultat : environ sept mille hadiths avec les répétitions, un peu plus de deux mille six cents sans elles. Le livre est aussi un traité de fiqh, par ses titres de chapitres où al-Bukhârî indique, en une ligne, ce qu’il tire du hadith qui suit — le « fiqh d’al-Bukhârî est dans ses titres », disent les savants. Et le maître fut éprouvé : lorsqu’il vint à Bagdad, dix savants lui récitèrent chacun dix hadiths dont ils avaient interverti les chaînes et les textes ; à chacun il répondit : je ne connais pas celui-là — puis, les cent hadiths achevés, il les reprit un à un dans l’ordre, restitua à chaque texte sa chaîne véritable et à chaque chaîne son texte, sans en manquer un — rapportent les historiens de Bagdad. Muslim ibn al-Hajjâj, mort en deux cent soixante et un à Nichapour, son élève et son admirateur, composa un Sahîh d’une autre architecture : là où al-Bukhârî disperse un même hadith en plusieurs chapitres, Muslim rassemble en un seul lieu toutes ses voies, ce qui rend son livre plus commode pour l’étude des chaînes ; ses conditions étaient à peine moins strictes — la contemporanéité prouvée suffisait, sans preuve de rencontre —, et il défendit cette position dans une introduction qui est le premier traité de méthode de la discipline. Environ trois mille hadiths sans répétition. Les deux livres furent reçus par la Ummah entière — c’est le talaqqî bi-l-qabûl, la réception unanime, qui confère à leurs hadiths, disent Ibn as-Salâh et Ibn Taymiyyah, une certitude que nul autre recueil ne donne.
Vinrent les quatre Sunan, recueils classés par chapitres de fiqh et réservés aux hadiths marfû’. Abû Dâwûd, mort en deux cent soixante-quinze, retint quatre mille huit cents hadiths de droit sur cinq cent mille, et écrivit aux savants de La Mecque une lettre qui est un modèle d’honnêteté : ce qui, dans mon livre, comporte une faiblesse grave, je l’ai signalé ; ce sur quoi je me suis tu est recevable. At-Tirmidhî, mort en deux cent soixante-dix-neuf, fit une chose nouvelle : il jugea chaque hadith — authentique, bon, faible — et fixa l’usage du terme hasan, ajouta les avis des écoles juridiques sur chaque question, et indiqua les autres compagnons rapportant le même récit ; son livre est à la fois un recueil, un traité de fiqh comparé et un manuel de critique. An-Nasâ’î, mort en trois cent trois, fut le plus sévère des quatre — les savants tiennent ses conditions pour plus strictes que celles de Muslim — et son Mujtabâ est le plus sûr des Sunan. Ibn Mâjah, mort en deux cent soixante-treize, fut le plus indulgent, et son recueil contient des hadiths faibles et quelques dizaines que les critiques ont jugés forgés — ce que les savants ont dit, listé et signalé, si bien que le lecteur averti n’y est pas pris. L’ensemble des Six Livres fut reconnu comme tel au sixième siècle, par Ibn Tâhir al-Maqdisî ; autour d’eux gravitent les Sunan d’ad-Dârimî et d’al-Bayhaqî, les Sahîh d’Ibn Khuzaymah et d’Ibn Hibbân, les Mu’jam d’at-Tabarânî, et le Mustadrak d’al-Hâkim — recueil des hadiths qui rempliraient, selon lui, les conditions des deux Sahîh sans y figurer, et dont adh-Dhahabî, en le résumant, corrigea l’indulgence. Le lecteur mesure ce que représente cette bibliothèque : non une accumulation, mais une hiérarchie, où chaque livre a son rang, ses conditions et ses limites connues.
Deux compléments, pour le lecteur qui ouvrira ces livres. Le premier concerne leur architecture. Le Sahîh d’al-Bukhârî compte quatre-vingt-dix-sept livres — de la révélation à l’unicité, en passant par la foi, la science, la purification, la prière, et toutes les matières du droit et de la vie — subdivisés en quelque trois mille quatre cent cinquante chapitres dont chaque titre est une thèse : lorsqu’al-Bukhârî intitule un chapitre « la foi augmente et diminue » ou « la prière fait partie de la foi », il énonce sa position et la prouve par le hadith qui suit, si bien que les commentateurs ont écrit des volumes sur les seuls titres. Celui de Muslim compte cinquante-quatre livres, et l’auteur, après sa préface, ne commente pas : il aligne les voies. Le second complément concerne la transmission des recueils eux-mêmes, car un livre aussi a une chaîne : le Sahîh d’al-Bukhârî nous est parvenu par ses élèves — al-Firabrî, qui l’entendit deux fois de son maître, et d’autres —, puis par des transmetteurs de génération en génération, Karîmah à La Mecque, Abû Dharr al-Harawî, jusqu’à la copie collationnée par al-Yûnînî au septième siècle, qui compara les manuscrits et nota les variantes, et sur laquelle reposent les éditions modernes. Le texte du plus grand recueil de hadiths a donc été transmis exactement comme les hadiths qu’il contient : par des hommes nommés, comparés, et dont on a consigné jusqu’aux différences de lecture. Ajoutons le genre du mustakhraj — Abû ’Awânah sur Muslim, al-Ismâ’îlî sur al-Bukhârî —, où un savant reprend les hadiths d’un recueil en y parvenant par ses propres chaînes, plus courtes, ce qui confirme le livre de l’extérieur ; et les trois Mu’jam d’at-Tabarânî, mort en trois cent soixante, classés par compagnons et par maîtres, réservoirs de voies que la critique compare.
À retenir Feuillets, recueils par sujets — le Muwatta’, livre de la pratique de Médine —, musnads par compagnon, puis les Sahîh d’al-Bukhârî et de Muslim, reçus par toute la Ummah, et les quatre Sunan avec leurs conditions et leurs limites : une bibliothèque hiérarchisée, non un entassement.
9. La codification de la science : de ar-Râmahurmuzî à Ibn Hajar
Pendant trois siècles, la science du hadith fut pratiquée par des maîtres avant d’être écrite comme science ; puis vint le temps des traités, comme pour les sciences du Coran. Le premier fut celui d’ar-Râmahurmuzî, mort en trois cent soixante, Al-Muhaddith al-fâsil, qui décrit le transmetteur et son étiquette ; puis al-Hâkim, dans sa Ma’rifah, énuméra les genres de hadiths et les questions de la discipline ; puis al-Khatîb al-Baghdâdî, mort en quatre cent soixante-trois, dont on a dit que tout savant du hadith après lui lui était redevable, composa Al-Kifâyah — les règles de la transmission — et Al-Jâmi’ li-akhlâq ar-râwî — l’éthique du rapporteur et de l’auditeur, où l’on apprend comment on s’asseyait, comment on écrivait, comment on corrigeait un maître. La synthèse vint avec Ibn as-Salâh, mort en six cent quarante-trois à Damas, dont la Muqaddimah — soixante-cinq types de hadiths, définis et illustrés — devint le manuel de tous les siècles suivants ; les savants la commentèrent, l’abrégèrent, la versifièrent : an-Nawawî en tira son Taqrîb, al-’Irâqî, mort en huit cent six, en fit un poème de mille vers, et Ibn Hajar, mort en huit cent cinquante-deux, la condensa en quelques pages dans sa Nukhbat al-fikar, que l’étudiant apprend encore aujourd’hui avant tout autre livre. Une controverse de méthode mérite d’être connue, car elle montre la science vivante : Ibn as-Salâh estimait qu’à son époque nul ne pouvait plus authentifier un hadith par lui-même et qu’il fallait s’en tenir aux jugements des anciens ; an-Nawawî, puis Ibn Hajar, le contredirent — la science n’est pas close pour qui en a les instruments —, et leur avis prévalut. Enfin vinrent les commentaires : Ibn Hajar consacra vingt-cinq années à Fath al-Bârî, le commentaire du Sahîh d’al-Bukhârî que la série que vous lisez cite à chaque page, et dont son contemporain ash-Shawkânî dira qu’après lui il n’y avait plus d’émigration — plus rien à chercher ailleurs ; an-Nawawî commenta Muslim ; et chaque grand recueil reçut le sien.
Il faut donner au lecteur la carte des commentaires, car c’est par eux qu’il lira les recueils. Sur al-Bukhârî : Fath al-Bârî d’Ibn Hajar, que nous avons dit, et ’Umdat al-qârî de Badr ad-Dîn al-’Aynî, mort en huit cent cinquante-cinq, son contemporain et rival hanafite, dont le commentaire est plus attentif à la langue et au fiqh de son école ; et le Fath al-Bârî d’Ibn Rajab al-Hanbalî, mort en sept cent quatre-vingt-quinze, inachevé mais d’une profondeur que les savants tiennent pour inégalée sur les chapitres qu’il couvre. Sur Muslim : Al-Minhâj d’an-Nawawî, concis et sûr, que cette série cite. Sur Abû Dâwûd : le Ma’âlim as-sunan d’al-Khattâbî, premier commentaire de Sunan, et, chez les modernes, ’Awn al-ma’bûd. Sur at-Tirmidhî : Tuhfat al-ahwadhî. Sur le Muwatta’ : le Tamhîd et l’Istidhkâr d’Ibn ’Abd al-Barr, sommes du hadith et du fiqh malikite. Et pour l’ensemble, les recueils qui rassemblent les hadiths des Six Livres en un seul — le Jâmi’ al-usûl d’Ibn al-Athîr — ou qui compilent les hadiths de droit avec leurs jugements — le Bulûgh al-marâm d’Ibn Hajar, manuel des étudiants en fiqh. Le lecteur francophone dispose aujourd’hui, en traduction, des deux Sahîh, du Muwatta’, des Quarante hadiths d’an-Nawawî avec leurs commentaires et du Riyâd as-sâlihîn ; qu’il commence par ce dernier, dont chaque hadith est référencé, et qu’il apprenne à lire les références avant les textes.
À retenir D’ar-Râmahurmuzî et al-Khatîb à la Muqaddimah d’Ibn as-Salâh — soixante-cinq types —, puis aux abrégés d’an-Nawawî et d’Ibn Hajar et aux grands commentaires : la science, longtemps pratiquée, fut écrite, discutée et transmise comme un art complet.
10. Vérifier un hadith aujourd’hui : guide pratique
Ce dossier aura manqué son but s’il n’arme pas le lecteur pour la situation la plus commune : on lui cite un hadith, en chaire, dans un livre, sur un écran — que faire ? Voici la démarche en cinq pas, que l’on nomme takhrîj lorsqu’un savant la mène et que tout lecteur peut suivre à son niveau. Premier pas : d’où vient-il ? Un hadith sans référence n’est qu’une phrase ; on demande le recueil et le numéro, et l’on se méfie de ce qui n’en a pas. Deuxième pas : que dit le recueil ? S’il est dans les deux Sahîh, la réception de la Ummah l’a établi ; s’il est dans les Sunan, on cherche le jugement — celui d’at-Tirmidhî en marge, celui des savants dans les éditions annotées ; s’il n’est dans aucun des grands recueils, la prudence redouble. Troisième pas : qu’ont dit les maîtres ? Les dictionnaires de hadiths forgés — Ibn al-Jawzî, as-Sakhâwî, ash-Shawkânî — et les travaux de vérification des savants, anciens et contemporains, répondent pour la plupart des récits en circulation ; des bases de référence en ligne donnent aujourd’hui, pour chaque hadith des grands recueils, le texte arabe, la chaîne et les jugements. Quatrième pas : que signifie-t-il ? Un hadith authentique se lit avec ses autres versions, son contexte, les autres textes sur le même sujet et l’explication des commentateurs — le dossier des sciences du Coran a donné la même règle pour les versets. Cinquième pas : comment le cite-t-on ? Les savants ont fixé l’étiquette : on dit « le Prophète ﷺ a dit » pour ce qui est établi ; on dit « il est rapporté » pour ce qui est faible, en le signalant ; et l’on ne cite jamais un récit forgé sinon pour en avertir — car le rapporter comme vrai, disait le Prophète ﷺ, c’est être l’un des deux menteurs (Sahîh Muslim, introduction). Le lecteur qui suit ces cinq pas ne sera plus jamais la proie d’une phrase.
Faisons l’exercice sur un cas réel, pour que la méthode ne reste pas abstraite. On vous cite : « L’amour de la patrie fait partie de la foi. » D’où vient-il ? Nul ne donne de recueil — premier signal. Que disent les recueils ? Il n’est ni dans les deux Sahîh, ni dans les Sunan, ni dans le Musnad — deuxième signal. Qu’ont dit les maîtres ? As-Sakhâwî, dans son dictionnaire des paroles célèbres, et as-Suyûtî l’ont déclaré sans fondement ; al-Albânî, au vingtième siècle, l’a classé parmi les forgés — la question est close. Que signifie-t-il ? Rien, puisqu’il n’est pas du Prophète ﷺ ; mais si l’on veut parler de l’attachement au pays, la Sunnah a des textes établis — le Prophète ﷺ quittant La Mecque en disant qu’elle est la terre qu’il aime le plus (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3925 ; jugé authentique). Comment le citer ? On ne le cite pas comme hadith ; on dit, si l’on y tient, qu’il s’agit d’un adage sans source prophétique. Cinq pas, cinq minutes, et une phrase qui trompait des millions de gens est remise à sa place. Second cas, inverse : on vous cite « les actes ne valent que par les intentions », vous le trouvez en tête d’al-Bukhârî et de Muslim, vous lisez chez Ibn Hajar sa circonstance et ses sens, et vous pouvez dire : le Prophète ﷺ a dit. La méthode ne sert pas seulement à démasquer : elle sert à croire avec assurance.
À retenir D’où vient-il, que dit le recueil, qu’ont dit les maîtres, que signifie-t-il, comment le citer : cinq pas mettent tout lecteur à l’abri d’une phrase sans source — et lui rendent la science accessible.
11. La science vivante : de l’ijâzah aux éditions critiques
Cette science n’est pas un musée, et le lecteur doit savoir qu’elle se transmet encore aujourd’hui de la manière même qu’elle décrit. Depuis les premiers siècles, un maître qui a reçu un livre par chaîne — le Sahîh d’al-Bukhârî, par exemple — peut le transmettre à ses élèves après qu’ils l’ont lu devant lui, et leur délivrer une ijâzah, une licence de transmission, qui les inscrit dans la chaîne. Ces chaînes existent toujours : des savants vivants tiennent aujourd’hui le Sahîh d’al-Bukhârî par une vingtaine de maillons remontant à son auteur, et ils le lisent chaque année, en Ramadan ou dans des sessions de plusieurs semaines, devant des étudiants venus de partout, à Fès, au Caire, à Damas, à Médine ou en Inde. Le lecteur qui assiste à l’une de ces lectures voit la science telle qu’elle fut : un livre, un maître qui l’a reçu, des élèves qui le reçoivent, et une chaîne que l’on récite avant de commencer. À côté de cette transmission vivante, le vingtième siècle a vu une renaissance de la vérification : les grands recueils ont été réédités avec des chaînes numérotées et des jugements en marge, des savants ont consacré leur vie au takhrîj de dizaines de milliers de hadiths — Ahmad Shâkir sur le Musnad, Shu’ayb al-Arna’ût et son équipe sur les Sunan, Muhammad Nâsir ad-Dîn al-Albânî sur des milliers de récits classés en séries d’authentiques et de faibles —, et des bases de référence en ligne offrent aujourd’hui, pour chaque hadith des grands recueils, le texte arabe, la chaîne, les sources parallèles et les jugements. Jamais, dans l’histoire de la Ummah, il n’a été aussi facile de vérifier une parole attribuée au Prophète ﷺ ; et jamais, par conséquent, il n’a été moins excusable d’en citer une sans le faire.
À retenir La science se transmet encore par ijâzah, livre en main et chaîne à la bouche, et le vingtième siècle l’a revivifiée par les éditions critiques et le takhrîj systématique : vérifier n’a jamais été aussi facile.
Troisième partie — Objections et questions récurrentes
Voici, rassemblées à la fin comme dans les dossiers précédents, les objections et les questions qui reviennent le plus souvent sur la science du hadith. Le dossier de la Sunnah en a traité plusieurs à leur niveau de principe ; celles-ci vont plus loin dans le détail, et chacune reçoit la réponse que ce dossier a préparée.
« Al-Bukhârî a écrit deux siècles après le Prophète, en Asie centrale, et il était persan : comment se fier à lui ? »
Al-Bukhârî n’a pas écrit ce dont il se souvenait : il a trié ce que d’autres avaient transmis avant lui, chaîne par chaîne, à partir de cahiers et de mémoires qui remontaient, maillon par maillon, aux compagnons — et chaque maillon est un homme que l’on peut examiner dans les dictionnaires. Qu’il ait vécu deux siècles après le Prophète ﷺ est la condition même de son travail, non un obstacle : il fallait que la transmission fût déployée pour pouvoir en comparer les voies, comme il faut que les témoignages soient recueillis pour qu’un juge les confronte. Qu’il fût persan n’a jamais gêné personne dans une Ummah où, dès la deuxième génération, les maîtres du savoir étaient des affranchis non arabes, comme le dossier des tâbi’ûn l’a montré — et al-Bukhârî écrivait l’arabe des compagnons mieux que bien des Arabes. Quant à sa fiabilité, elle ne repose pas sur sa réputation mais sur l’épreuve : ses contemporains l’ont testé, ses successeurs ont vérifié chacun de ses hadiths pendant onze siècles, et la science a consigné jusqu’aux quelques points où ils ont discuté ses choix. Il n’est pas cru parce qu’il est Bukhârî ; il est Bukhârî parce qu’il a été vérifié.
« Les orientalistes ont montré que les chaînes furent fabriquées après coup : la théorie du « maillon commun » le prouve. »
L’argument mérite une réponse précise. Goldziher, à la fin du dix-neuvième siècle, soutint que la plupart des hadiths reflétaient les débats des deux premiers siècles plutôt que la parole du Prophète ﷺ ; Schacht, au milieu du vingtième, affirma que les chaînes avaient été projetées rétroactivement pour donner une origine prophétique à des règles juridiques, et proposa, pour dater un hadith, de repérer le « maillon commun » — le transmetteur à partir duquel les voies se ramifient — et d’y voir le fabricant ; Juynboll affina la méthode. Trois réponses. La première est que le maillon commun s’explique tout autrement : un maître célèbre, entouré de dizaines d’élèves, diffuse naturellement un hadith qu’il tenait d’un ou deux maîtres — c’est la forme normale d’une transmission qui passe d’une petite ville à un empire, et non la signature d’un faux ; la science musulmane avait décrit ce phénomène mille ans plus tôt sous le nom de gharâbah à la racine et de shuhrah aux branches. La deuxième est documentaire : l’édition de textes anciens — la sahîfah de Hammâm, le Musannaf de ’Abd ar-Razzâq, des papyrus du premier siècle — a permis de comparer des chaînes et des textes du premier et du deuxième siècle avec les recueils du troisième, et la comparaison a montré la continuité, non la fabrication ; Harald Motzki, professeur à Nimègue et non musulman, a établi par cette méthode que des traditions du Musannaf remontaient de façon fiable au premier siècle, et que la thèse de Schacht ne résistait pas à l’examen des bundles de chaînes. La troisième est celle de Muhammad Mustafâ al-A’zamî, qui a répondu à Schacht point par point dans une thèse soutenue à Cambridge : l’hypothèse de la fabrication systématique exigerait une conspiration de milliers d’hommes, dispersés de l’Andalousie au Khurâsân, sans contact, produisant des chaînes cohérentes entre elles — hypothèse plus miraculeuse que l’authenticité. Le débat académique est ouvert et légitime ; la présentation de ces thèses comme des acquis ne l’est pas.
« Même les savants musulmans ont critiqué des hadiths de Bukhârî et Muslim. »
Oui, et la science le dit elle-même, ce qui devrait rassurer plutôt qu’inquiéter. Ad-Dâraqutnî, au quatrième siècle, examina quelque deux cents hadiths des deux Sahîh et discuta leurs chaînes ; Ibn Hajar, dans l’introduction de son commentaire, a repris ces critiques une à une. Le résultat de cet examen est instructif : la plupart portent sur la question de savoir si telle voie remplit strictement les conditions annoncées par l’auteur — non sur l’authenticité du texte, établi par d’autres voies —, quelques-unes sur des variantes de mots, et une poignée sur des points que les savants ont laissés discutés. Aucun hadith dont le sens ferait l’objet d’un rejet de la Ummah ne s’y trouve. Une science qui permet de discuter son livre le plus sûr et qui consigne la discussion n’est pas une science crédule ; et le fait que, sur près de sept mille hadiths, la critique la plus sévère de l’histoire n’ait trouvé à discuter que deux cents voies de transmission est, à bien y regarder, le plus grand éloge qu’on puisse faire au livre.
« Il y a dans Bukhârî des hadiths absurdes, contraires à la science. »
Devant un tel hadith, la démarche est celle que ce dossier a enseignée, et elle a trois temps : est-il authentique — beaucoup de « hadiths absurdes » cités sur les réseaux ne sont pas dans les recueils — ; que dit-il exactement, dans sa langue et avec ses autres versions ; et comment l’ont compris ceux qui en connaissaient la langue et le genre. Trois exemples. Le hadith où le Prophète ﷺ dit que le soleil, chaque soir, va se prosterner sous le Trône et demander la permission de repartir (Sahîh al-Bukhârî, n° 3199) : les commentateurs, Ibn Hajar en tête, ont expliqué que la prosternation des créatures, dans le Coran, est leur soumission à l’ordre de leur Seigneur — les astres, les montagnes et les arbres se prosternent, dit le Livre (Coran 22, 18) — et que le hadith décrit la dépendance du soleil envers son Créateur, non un mouvement astronomique ; nul savant n’en a jamais tiré une cosmologie. Le hadith de la mouche, qui ordonne de plonger entièrement l’insecte tombé dans un récipient avant de le jeter, « car l’une de ses ailes porte un mal et l’autre un remède » (Sahîh al-Bukhârî, n° 3320) : le hadith est authentique, il énonce une instruction que le croyant tient pour vraie parce qu’il tient le Prophète ﷺ pour véridique, et il ne demande à la science de personne de la confirmer — des travaux ont observé sur certaines mouches des substances antibactériennes, mais la foi du musulman ne se fonde pas sur ces travaux et ne tomberait pas s’ils étaient contestés : elle se fonde sur la transmission. Et le hadith qui semble dire que la femme, l’âne et le chien « coupent » la prière de celui devant qui ils passent : ’Â’ishah elle-même l’entendit et protesta — vous nous comparez aux ânes et aux chiens ? Moi, je restais étendue devant le Prophète ﷺ pendant qu’il priait (Sahîh al-Bukhârî, n° 514) — et les savants ont concilié les textes par la distinction et le contexte. Le dernier exemple dit tout : la critique du contenu commence dans la première génération, par la bouche d’une femme, et la science l’a consignée dans son livre le plus sûr.
« Six cent mille hadiths pour en garder sept mille : c’est un chiffre absurde. »
Le chiffre paraît absurde tant qu’on croit qu’un hadith est un texte ; il devient clair dès qu’on sait qu’un hadith, pour les maîtres, est une voie de transmission. Le hadith des intentions est un texte ; mais il parvint à al-Bukhârî par des centaines de chemins différents, et chacun compte pour un dans la masse examinée. Les six cent mille voies d’al-Bukhârî, les cinq cent mille d’Abû Dâwûd, les sept cent mille d’Abû Zur’ah ne sont pas six cent mille paroles du Prophète ﷺ — dont le nombre, sans répétition, se compte en quelques milliers — mais six cent mille itinéraires par lesquels quelques milliers de paroles sont parvenues à des hommes qui les ont tous examinés. Le chiffre ne dit pas l’abondance des faux : il dit l’ampleur de la vérification.
« La critique ne porte que sur les chaînes, jamais sur le contenu. »
C’est une thèse orientaliste devenue lieu commun, et elle est fausse à trois titres. Elle est fausse historiquement : la première critique du contenu est celle de ’Â’ishah, et le dossier des Califes a montré ’Umar confrontant le rapport de Fâtimah bint Qays au Livre d’Allah. Elle est fausse méthodologiquement : les marques du faux que ce dossier a énumérées — contradiction avec le Coran, la raison, l’histoire, promesses démesurées, style étranger — sont toutes des critères de contenu, consignés par Ibn al-Qayyim et ses devanciers. Et elle est fausse structurellement : les notions de shâdh, de munkar et de ’illah, qui sont au cœur de la discipline, comparent des textes — c’est en lisant que tel transmetteur ajoute un mot que nul autre ne rapporte que l’on découvre l’anomalie. La science musulmane n’a pas séparé la chaîne du texte ; elle a compris que l’on juge le texte par la chaîne et la chaîne par le texte, et elle a fait les deux.
« Pourquoi tant de hadiths faibles circulent-ils encore, si la science est si forte ? »
Pour la même raison qu’une fausse nouvelle circule dans un pays qui a des historiens : la science existe, mais tout le monde ne la consulte pas. Les prédicateurs populaires, les livres d’édification, les réseaux transmettent ce qui émeut plus que ce qui est établi, et cela depuis les conteurs de mosquée du deuxième siècle. La réponse des savants a toujours été double — écrire les dictionnaires de faux, et enseigner au commun de ne rien attribuer au Prophète ﷺ sans source — ; et le guide pratique de ce dossier n’est que la reprise de cette réponse à l’usage du lecteur d’aujourd’hui, qui dispose, plus que jamais, des moyens de vérifier.
« Les hadiths contredisent parfois le Coran : ne faudrait-il pas les rejeter ? »
Un hadith authentique ne contredit jamais le Coran, mais il l’explique, le précise ou, par mandat du Livre, le complète — le dossier de la Sunnah a exposé ces trois fonctions, et celui du Coran a traité l’exemple de la lapidation, qui n’est pas une contradiction mais une règle dont la récitation fut abrogée et la loi maintenue, sur témoignage de ’Umar en chaire. La règle des savants est simple : lorsqu’un rapport authentique paraît heurter un verset, on cherche d’abord la conciliation, qui donne à chacun son domaine ; lorsqu’un rapport heurte réellement un verset sans conciliation possible, ce rapport n’est pas authentique — et c’est l’une des marques du faux. Rejeter la Sunnah en bloc au nom d’une contradiction supposée, c’est jeter la clef avec la serrure.
« La critique des transmetteurs est de la médisance déguisée en science. »
Les savants ont posé cette question avant les critiques, et ils y ont répondu par un principe et par une pratique. Le principe : dire d’un homme qu’il ment lorsqu’il rapporte du Prophète ﷺ n’est pas médire de lui, c’est protéger la religion de son mensonge, et se taire serait complicité — le conseil à la communauté prime la réputation d’un individu. La pratique : le critique ne dit que ce qui est nécessaire, ne juge pas par passion, et distingue soigneusement la faiblesse de mémoire du mensonge, l’innovation de l’imposture ; les dictionnaires portent la trace de cette retenue, où l’on lit « véridique, mais sa mémoire a faibli », « pieux, mais il se trompe », « on n’a rien à lui reprocher sinon ». Et les critiques savaient qu’ils seraient jugés : Ibn Ma’în disait qu’il craignait de rencontrer au Jour du jugement les hommes qu’il avait critiqués — et qu’il craignait davantage de rencontrer le Prophète ﷺ en ayant laissé passer un mensonge sur lui.
« Les femmes sont absentes de cette science. »
Elles y sont présentes à chaque étage, et les dictionnaires le prouvent. ’Â’ishah est l’un des sept plus grands transmetteurs de l’islam et sa première critique du contenu ; Umm Salamah, Hafsah, Asmâ’ et des dizaines de compagnes ont rapporté ; les tâbi’iyyât — ’Amrah, Hafsah bint Sîrîn, Umm ad-Dardâ’ — ont enseigné, comme le dossier des tâbi’ûn l’a montré ; et aux siècles suivants, la transmission des grands recueils passa souvent par des femmes dont les chaînes étaient recherchées pour leur hauteur : Karîmah al-Marwaziyyah pour al-Bukhârî, Fâtimah bint ’Abd ar-Rahmân, ’Â’ishah bint Muhammad ibn ’Abd al-Hâdî pour tant de livres qu’Ibn Hajar fut son élève. La phrase d’adh-Dhahabî mérite d’être répétée : nulle femme, dans l’histoire de cette science, ne fut accusée de mensonge, et nulle ne vit son hadith abandonné.
« Une transmission orale pendant des générations, c’est le jeu du téléphone arabe : le texte a forcément été déformé. »
L’image est parlante, et elle est fausse à quatre titres. Le jeu du téléphone repose sur une chaîne unique, une écoute distraite, une seule transmission sans retour, et l’absence de tout contrôle ; la transmission du hadith repose sur des chaînes multiples que l’on compare, sur une mémorisation professionnelle entraînée dès l’enfance dans une culture où l’on retenait des milliers de vers, sur la répétition — le Prophète ﷺ répétait trois fois, les élèves récitaient à leur maître, les compagnons se révisaient entre eux —, et sur l’écrit, qui doubla la mémoire dès la première génération et permit, comme le dossier de la Sunnah l’a montré, de comparer la sahîfah de Hammâm aux recueils du troisième siècle. Le téléphone arabe ne connaît pas non plus les règles de la transmission par le sens, qui exigeaient de signaler toute reformulation, ni les dictionnaires qui notaient quel transmetteur avait la mémoire fidèle et lequel l’avait libre. Un jeu de société n’est pas une méthode ; et la méthode a précisément été conçue pour que le jeu ne se produise pas.
« Il y a des hadiths méprisants pour les femmes, comme celui de la « déficience en raison et en religion ». »
Le hadith existe (Sahîh al-Bukhârî, n° 304), et il faut le lire tout entier, avec son contexte, comme la méthode l’exige. Il fut prononcé un jour de fête, devant l’assemblée des femmes, sur un ton d’exhortation où le Prophète ﷺ les invitait à l’aumône ; et il définit lui-même les deux mots qu’on lui reproche. La « déficience en religion », dit-il, c’est que la femme ne prie ni ne jeûne pendant ses menstrues — une exemption légale que le Prophète ﷺ constate, non un jugement sur sa foi, et les savants ont écrit qu’elle n’en est nullement responsable ni diminuée devant Allah. La « déficience en raison », dit-il encore, c’est que le témoignage de deux femmes vaut celui d’un homme dans les contrats de dette — règle coranique portant sur un domaine précis, les transactions financières que les femmes de l’époque ne pratiquaient guère, et dont le Coran donne lui-même la raison : afin que l’une rappelle à l’autre (Coran 2, 282) ; les savants ont souligné que la même Loi accepte le témoignage d’une seule femme, sans homme, dans les domaines qu’elle connaît mieux, et que le Prophète ﷺ dit dans le même hadith que nulle créature ne fait perdre la tête à un homme résolu comme l’une d’elles. Le texte décrit donc deux règles légales limitées, dans une exhortation dont la tonalité — les commentateurs le notent — est celle d’une plaisanterie affectueuse un jour de fête ; en faire une doctrine de l’infériorité féminine, c’est ignorer que ’Â’ishah corrigeait les compagnons, qu’Umm ad-Dardâ’ enseignait devant le calife, et qu’adh-Dhahabî n’a trouvé aucune femme menteuse en douze siècles de transmission.
« Cette science s’est arrêtée au Moyen Âge. »
Elle ne s’est jamais arrêtée, et la section onze de ce dossier l’a montré : les chaînes de transmission des grands recueils sont vivantes, les lectures annuelles continuent, et le vingtième siècle a produit plus de vérifications systématiques que bien des siècles précédents — éditions critiques, takhrîj de dizaines de milliers de récits, bases numériques. Ce qui s’est achevé, c’est la constitution du corpus et de ses règles, au troisième et au septième siècle ; ce qui continue, c’est leur application, qui ne s’achèvera qu’avec les lecteurs. Une science dont les instruments sont fixés et dont l’usage se poursuit n’est pas morte : elle est mûre.
À retenir Al-Bukhârî vérifié plutôt que cru, le maillon commun expliqué par la diffusion, les critiques internes des deux Sahîh comme preuve de rigueur, les hadiths « absurdes » lus dans leur genre, les six cent mille voies, la critique du contenu, les faux en circulation, les contradictions apparentes, la médisance, les femmes, le « téléphone arabe », le hadith de la « déficience » et la science vivante : chaque objection a sa réponse dans la science même qu’elle accuse.
Conclusion — Vers les écoles de jurisprudence
Le lecteur tient désormais la science qui garde la source. Il a vu le mal — les faussaires, leurs motifs, leurs marques — et le remède : l’isnâd, chaîne d’hommes que l’on peut examiner ; la galerie des maîtres, de Shu’bah à ad-Dâraqutnî ; le questionnaire et l’échelle qui jugent un transmetteur ; la typologie qui classe chaque récit et nomme chaque défaut ; la bibliothèque hiérarchisée qui va du Muwatta’ aux Six Livres ; et les traités qui ont fait de cette pratique un art transmissible. Il a compris que cette science juge les hommes et les textes, qu’elle a consigné jusqu’aux discussions sur son livre le plus sûr, qu’elle a produit ses propres dictionnaires de faux, et que ses fondateurs tremblaient de juger. La conclusion rejoint celle de tous les dossiers de cette série : la Ummah n’a pas reçu sa religion dans la crédulité — elle l’a reçue en vérifiant, et elle a construit pour vérifier l’édifice le plus rigoureux que les hommes aient élevé autour de paroles.
Mais à quoi servent des textes établis, sinon à être compris et appliqués ? Le hadith authentifié doit encore devenir règle : quel acte est obligatoire, lequel recommandé, comment concilier deux textes, comment étendre une règle à un cas nouveau — et c’est ici que naît le fiqh, et avec lui les quatre écoles dont la Ummah vit encore. Le prochain dossier ouvre cette histoire par la première d’entre elles dans le temps : Kûfah, l’héritière des gens de l’opinion, et l’imam Abû Hanîfah. Qu’Allah nous compte parmi ceux qui ne disent de Son Prophète ﷺ que ce qu’il a dit, nous fasse aimer ceux qui ont gardé sa parole, et nous garde du mensonge sur lui ; et qu’Il couvre d’éloges et de paix Son serviteur et Messager Mouhammad, sa famille, ses compagnons, et quiconque suit leur voie avec excellence jusqu’au Jour de la rétribution.
Ce qu’il faut retenir
Le mensonge sur le Prophète ﷺ commença de son vivant, devint un phénomène avec la fitnah, et eut des motifs reconnaissables — ennemis, partisans, conteurs, pieux faussaires, courtisans — donc des marques reconnaissables, dans la chaîne comme dans le texte ; et la plupart des récits faibles sont des erreurs, non des mensonges. Le remède fut l’isnâd, chaîne d’hommes connus, datés et jugés, que la comparaison des voies fait parler ; il fut fondé par des maîtres — Shu’bah, al-Qattân, Ibn Mahdî, Ibn Ma’în, Ibn al-Madînî, Ahmad, al-Bukhârî, Muslim, Abû Hâtim, ad-Dâraqutnî — et par des femmes dont nulle ne fut accusée de mensonge. La science des hommes juge l’intégrité et la précision sur une échelle de douze degrés, avec équité envers les adversaires et conscience du conseil ; la typologie classe chaque récit selon sa source, sa continuité, son nombre et sa réception, et nomme chaque défaut. La codification alla des feuillets aux recueils par sujets — le Muwatta’ de Mâlik, livre de la pratique de Médine —, aux musnads, aux deux Sahîh reçus par toute la Ummah et aux quatre Sunan, chacun avec ses conditions et ses limites connues ; puis la science elle-même fut écrite, d’ar-Râmahurmuzî à Ibn as-Salâh et Ibn Hajar. Le lecteur d’aujourd’hui peut vérifier un hadith en cinq pas ; et chaque objection — Bukhârî, les orientalistes, les hadiths « absurdes », les faux en circulation — a sa réponse dans la science même qu’elle prétend accuser.
Pour se tester : quinze questions
Les réponses se trouvent toutes dans le dossier ; chaque question renvoie à sa section.
Chronologie des sciences du hadith (11-911 H)
- Quand commença le mensonge sur le Prophète ﷺ, et à quel moment devint-il un phénomène ? (section 1)
- Citez cinq catégories de faussaires avec un exemple pour chacune. (section 2)
- Pourquoi les savants ont-ils accepté le hadith de kharijites véridiques ? (section 2)
- Quelles sont les marques du faux dans la chaîne et dans le texte ? Citez trois hadiths célèbres sans fondement. (section 3)
- Décrivez la chaîne du premier hadith d’al-Bukhârî et ce qu’elle enseigne sur le gharîb. (section 4)
- Qui furent Shu’bah, al-Qattân et Ibn Mahdî, et pourquoi sont-ils les architectes de la critique ? (section 5)
- Que dit adh-Dhahabî des femmes transmettrices, qui était Karîmah al-Marwaziyyah, et qu’est-ce qu’une ijâzah ? (sections 5 et 11)
- Sur quoi porte le questionnaire du jarh wa-t-ta’dîl, et pourquoi la critique explicitée l’emporte-t-elle sur l’éloge ? (section 6)
- Définissez mursal, mu’allaq, ’azîz, shâhid et tadlîs. (section 7)
- Qu’est-ce que l’idrâj ? Donnez l’exemple du hadith des talons. (section 7)
- Qu’est-ce que le Muwatta’ de Mâlik, et en quoi diffère-t-il d’un recueil de hadiths ordinaire ? (section 8)
- Quelles étaient les conditions d’al-Bukhârî et de Muslim, et que signifie le talaqqî bi-l-qabûl ? (section 8)
- Que fit at-Tirmidhî de nouveau, et que faut-il savoir en lisant Ibn Mâjah ? (section 8)
- Qu’est-ce que la Muqaddimah d’Ibn as-Salâh, et sur quel point an-Nawawî l’a-t-il contredit ? (section 9)
- Quels sont les cinq pas pour vérifier un hadith — appliquez-les à « l’amour de la patrie fait partie de la foi » — et comment répondre à la théorie du « maillon commun » ? (section 10 et troisième partie)
Les dates de décès suivent les biographes et comportent parfois une marge d’un an ; elles servent de repères pour situer les hommes et les livres.
Repères bibliographiques
- H — Mort du Prophète ﷺ ; les compagnons transmettent et vérifient. vers 36 H — La fitnah : « nommez-nous vos hommes » — naissance de l’exigence de l’isnâd.
- H — Mort de ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz après l’ordre officiel de mise par écrit.
- H — Mort d’az-Zuhrî, premier codificateur. vers 150 H — Le Muwatta’ de Mâlik ; les recueils par sujets de Ma’mar, Ibn Jurayj, al-Awzâ’î.
- H — Exécution du zindîq Ibn Abî al-’Awjâ’, qui avoue quatre mille hadiths forgés.
- H — Mort de Shu’bah, « commandeur des croyants en hadith », fondateur de la critique.
- H — Mort de Mâlik à Médine.
- H — Mort de Yahyâ ibn Sa’îd al-Qattân et de ’Abd ar-Rahmân ibn Mahdî, architectes du jarh wa-t-ta’dîl. 233-234 H — Mort de Yahyâ ibn Ma’în, puis de ’Alî ibn al-Madînî, maître des défauts cachés. 235-241 H — Mort d’Ibn Abî Shaybah (Musannaf), puis d’Ahmad ibn Hanbal (Musnad).
- H — Mort d’al-Bukhârî : le Sahîh, « le plus authentique des livres après le Livre d’Allah ».
- H — Mort de Muslim : le second Sahîh et sa préface de méthode. 273-303 H — Mort d’Ibn Mâjah, d’Abû Dâwûd, d’at-Tirmidhî, d’Abû Hâtim, puis d’an-Nasâ’î : les quatre Sunan.
- H — Mort d’Ibn Abî Hâtim, auteur du Jarh wa-t-ta’dîl.
- H — Mort d’ar-Râmahurmuzî, auteur du premier traité de la science.
- H — Mort d’ad-Dâraqutnî, dernier des grands critiques, auteur des ’Ilal.
- H — Mort d’al-Hâkim, auteur du Mustadrak et de la Ma’rifah.
- H — Mort d’al-Khatîb al-Baghdâdî (Al-Kifâyah) et de Karîmah al-Marwaziyyah, transmettrice du Sahîh.
- H — Mort d’Ibn as-Salâh : la Muqaddimah, soixante-cinq types de hadiths. 742-748 H — Mort d’al-Mizzî (Tahdhîb al-kamâl), puis d’adh-Dhahabî (Mîzân al-i’tidâl).
- H — Mort d’Ibn Hajar : Fath al-Bârî, Nukhbat al-fikar, Tahdhîb at-tahdhîb.
- H — Mort d’as-Suyûtî : Tadrîb ar-râwî, dernière grande somme classique de la discipline.
Le verset cité en encadré l’est dans la traduction française de Rachid Maach, Le Coran en français (lecoranenfrancais.com), vérifiée à la source ; les autres versets sont évoqués en paraphrase avec leur référence. Les hadiths d’al-Bukhârî et de Muslim sont numérotés selon la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî ; ceux des Sunan, selon l’usage de leurs éditions de référence. Les paroles des maîtres et les anecdotes de la discipline proviennent des dictionnaires de transmetteurs, de l’histoire de Bagdad d’al-Khatîb et des introductions des grands recueils ; elles valent pour l’histoire de la science. Les chiffres sont des ordres de grandeur, un « hadith » désignant le plus souvent une voie de transmission.
Recueils : Mâlik (m. 179 H), Al-Muwatta’ ; ’Abd ar-Razzâq (m. 211 H) et Ibn Abî Shaybah (m. 235 H), Al-Musannaf ; Ahmad ibn Hanbal (m. 241 H), Al-Musnad ; al-Bukhârî (m. 256 H), Al-Jâmi’ as-sahîh ; Muslim (m. 261 H), As-Sahîh avec son introduction ; Abû Dâwûd (m. 275 H), As-Sunan et Risâlah ilâ ahl Makkah ; At-Tirmidhî (m. 279 H), Al-Jâmi’ et Al-’Ilal ; An-Nasâ’î (m. 303 H), Al-Mujtabâ ; Ibn Mâjah (m. 273 H), As-Sunan ; ad-Dârimî (m. 255 H), As-Sunan ; Ibn Khuzaymah (m. 311 H) et Ibn Hibbân (m. 354 H), As-Sahîh ; al-Hâkim (m. 405 H), Al-Mustadrak ; al-Bayhaqî (m. 458 H), As-Sunan al-kubrâ. Critique des transmetteurs : Ibn Sa’d (m. 230 H), At-Tabaqât al-kubrâ ; al-Bukhârî, At-Târîkh al-kabîr ; Ibn Abî Hâtim (m. 327 H), Al-Jarh wa-t-ta’dîl et Al-’Ilal ; Ibn ’Adî (m. 365 H), Al-Kâmil ; ad-Dâraqutnî (m. 385 H), Al-’Ilal ; al-Khatîb al-Baghdâdî (m. 463 H), Târîkh Baghdâd ; al-Mizzî (m. 742 H), Tahdhîb al-kamâl ; adh-Dhahabî (m. 748 H), Mîzân al-i’tidâl et Siyar a’lâm an-nubalâ’ ; Ibn Hajar (m. 852 H), Tahdhîb at-tahdhîb et Taqrîb at-tahdhîb. Science du hadith : ar-Râmahurmuzî (m. 360 H), Al-Muhaddith al-fâsil ; al-Hâkim, Ma’rifat ’ulûm al-hadîth ; al-Khatîb, Al-Kifâyah et Al-Jâmi’ li-akhlâq ar-râwî ; Ibn as-Salâh (m. 643 H), Muqaddimah ; an-Nawawî (m. 676 H), At-Taqrîb ; al-’Irâqî (m. 806 H), Alfiyyah ; Ibn Hajar, Nukhbat al-fikar et Nuzhat an-nazar, Hady as-sârî ; as-Sakhâwî (m. 902 H), Fath al-mughîth ; as-Suyûtî (m. 911 H), Tadrîb ar-râwî. Hadiths forgés : Ibn al-Jawzî (m. 597 H), Al-Mawdû’ât ; Ibn al-Qayyim (m. 751 H), Al-Manâr al-munîf ; as-Sakhâwî, Al-Maqâsid al-hasanah ; ash-Shawkânî (m. 1250 H), Al-Fawâ’id al-majmû’ah. Commentaires : Ibn Hajar, Fath al-Bârî ; an-Nawawî, Al-Minhâj. Sur les thèses orientalistes : Muhammad Mustafâ al-A’zamî, Studies in Early Hadith Literature et On Schacht’s Origins of Muhammadan Jurisprudence ; Harald Motzki, The Origins of Islamic Jurisprudence. Commentaires et manuels complémentaires : al-’Aynî (m. 855 H), ’Umdat al-qârî ; Ibn Rajab (m. 795 H), Fath al-Bârî ; al-Khattâbî (m. 388 H), Ma’âlim as-sunan ; Ibn ’Abd al-Barr (m. 463 H), At-Tamhîd et Al-Istidhkâr ; Ibn al-Athîr (m. 606 H), Jâmi’ al-usûl ; Ibn Hajar, Bulûgh al-marâm ; an-Nawawî, Riyâd as-sâlihîn et Al-Arba’în. Vérifications modernes : les éditions du Musnad par Ahmad Shâkir et par Shu’ayb al-Arna’ût, et les séries d’al-Albânî (Silsilat al-ahâdîth as-sahîhah et ad-da’îfah).