Les jeunes compagnons et les tâbi’ûn
La dispersion du savoir dans les provinces de l’islam
Des élèves du Prophète ﷺ aux sept juristes de Médine : comment la science a voyagé, s’est enracinée ville par ville, et s’est préparée à être écrite.
Introduction — Pendant que grondait la fitnah, l’autre histoire
Notre troisième dossier a raconté le fracas : les sabres, les sectes, les slogans. Il faut maintenant tendre l’oreille vers un autre bruit, bien plus discret — celui d’un élève qui répète à voix basse un hadith dans la mosquée de Médine, celui des pas d’un voyageur qui traverse un désert pour une seule parole, celui d’une plume qui grince sur une feuille de parchemin dans une maison de Kûfah. Pendant que l’histoire faisait du bruit, une autre histoire, silencieuse, se déroulait dans les mosquées et sur les routes de l’empire — et c’est elle, non le fracas, qui allait décider de tout.
Des hommes et des femmes que le Prophète ﷺ avait formés de sa propre main vieillissaient, enseignaient, mouraient l’un après l’autre. Autour de chacun d’eux, des cercles d’élèves recueillaient, mémorisaient, vérifiaient, transmettaient. Ce dossier raconte ce passage de témoin : comment la génération des jeunes compagnons a porté le dépôt pendant un demi-siècle supplémentaire, comment elle s’est dispersée de La Mecque au Yémen et de l’Égypte au Khurâsân, et comment ses élèves — les tâbi’ûn, « ceux qui suivent » — ont fait de chaque métropole de l’islam une école.
Mais il ne s’agit pas seulement d’une histoire de méthodes. Il s’agit de visages. Nous allons rencontrer un homme pauvre qui dormait le ventre vide pour ne rien manquer des paroles de son maître ; une jeune femme dont la science faisait accourir les vieillards ; un adolescent qui attendait, couvert de poussière, à la porte des anciens ; des affranchis devenus les maîtres de ceux qui les avaient affranchis ; un calife qui tremblait à l’idée que la science ne s’efface. Si, en refermant ce dossier, vous ne les aimez pas un peu, c’est que nous aurons mal raconté.
Le Prophète ﷺ avait lui-même désigné ces générations d’avance : « Les meilleurs des hommes sont ceux de ma génération, puis ceux qui les suivent, puis ceux qui les suivent » (Sahîh al-Bukhârî, n° 2652 ; Sahîh Muslim, n° 2533). Trois générations bénies : les compagnons, les tâbi’ûn, et les successeurs des tâbi’ûn. Nous entrons ici dans la deuxième — celle qui relie à jamais la Ummah à son Prophète ﷺ.
Cette histoire n’est pas un accident heureux : elle est l’exécution d’un programme que la Révélation avait fixé. Au cœur d’une sourate de mobilisation générale, Allah a réservé une exemption qui est en réalité une mission :
« Il n’est toutefois pas souhaitable que les croyants partent tous ensemble au combat. Si seulement, de chaque tribu ou de chaque pays, un groupe d’hommes se consacraient à l’étude de la religion afin de prêcher à leur retour les leurs qui pourraient ainsi se préserver du péché. »
— Coran 9, 122
Se consacrer à l’étude de la religion — le tafaqquh — est donc élevé par le Livre au rang d’obligation communautaire, à côté du combat lui-même : il faut que dans chaque groupe humain, des hommes se vouent à comprendre et à avertir. Et le Prophète ﷺ avait multiplié les paroles qui font de la transmission un acte d’adoration :
– « Qu’Allah illumine le visage de celui qui entend ma parole, la retient et la transmet telle qu’il l’a entendue — car plus d’un porteur de science la porte vers plus comprenant que lui » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 3660, et At-Tirmidhî, n° 2657 ; jugé authentique).
– « Quiconque emprunte un chemin à la recherche d’une science, Allah lui facilite par cela un chemin vers le Paradis » (Sahîh Muslim, n° 2699).
– « Les savants sont les héritiers des prophètes ; les prophètes n’ont légué ni dinar ni dirham, ils ont légué la science — quiconque s’en saisit se saisit d’une part immense » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 3641, et At-Tirmidhî, n° 2682 ; jugé bon par ses voies).
Voici donc le récit d’un héritage — et de ses héritiers.
Note de méthode
La grille de notre série demeure : hadiths référencés avec leur degré, rapports des historiens signalés comme tels. Trois précisions s’ajoutent, propres à ce dossier :
– Les biographies des tâbi’ûn nous viennent des grands dictionnaires de transmetteurs et des recueils de tabaqât — Ibn Sa’d, Abû Nu’aym, adh-Dhahabî et leurs pairs — dont les récits, transmis avec des chaînes de valeur inégale, valent pour l’histoire et l’édification, non pour fonder la croyance. Lorsque nous écrivons « rapportent les biographes », c’est ce statut que nous signalons.
– Les dates de décès de cette génération comportent souvent une marge d’un an ou deux entre les historiens ; notre chronologie finale le signale par la mention « vers ».
– Les dénombrements de hadiths attribués à tel ou tel compagnon suivent des recensions anciennes célèbres, dont les totaux incluent les répétitions et les voies multiples : ce sont des ordres de grandeur fiables, non des statistiques modernes.
Première partie — Les jeunes compagnons : les ponts entre deux mondes
1. Une génération formée pour durer
Lorsque le Prophète ﷺ mourut, ses compagnons les plus âgés le suivirent de près : Abû Bakr deux ans plus tard, ’Umar douze ans après lui, et la fitnah faucha ensuite plusieurs des anciens. Si l’islam n’avait reposé que sur eux, il aurait pu connaître le sort de tant de sagesses antiques, éteintes avec leurs derniers détenteurs.
Mais autour d’eux vivait une jeunesse que le Prophète ﷺ avait formée à dessein — et l’on sent, à relire les récits, qu’il l’avait fait avec tendresse. Il prenait Ibn ’Abbâs en croupe sur sa monture pour lui enseigner ; il faisait asseoir Anas à ses côtés ; il répondait aux questions de ’Â’ishah avec une patience de pédagogue. Ibn ’Abbâs avait environ treize ans à sa mort, Ibn ’Umar et Anas une vingtaine d’années, ’Â’ishah dix-huit ans à peine. Et Allah leur donna ce que les anciens n’eurent pas : le temps.
Quarante, cinquante, parfois quatre-vingts années de vie après le Prophète ﷺ, toutes vouées à redéployer ce qu’ils avaient reçu. Ce sont eux, les mukthirûn — les grands transmetteurs. Une recension ancienne attribuée à Baqî ibn Makhlad donne, en comptant les voies et les répétitions :
– environ 5 300 hadiths par les voies d’Abû Hurayrah ;
– plus de 2 600 par Ibn ’Umar ;
– plus de 2 200 par Anas ;
– environ 2 200 par ’Â’ishah ;
– 1 600 par Ibn ’Abbâs ;
– 1 500 par Jâbir ;
– plus de 1 000 par Abû Sa’îd al-Khudrî.
Ces chiffres disent l’essentiel : la mémoire de la Sunnah a été portée, pour sa plus grande part, par ceux qui étaient jeunes auprès du Prophète ﷺ et qui vécurent longtemps après lui. Ce n’est pas un hasard de démographie : c’est une providence de transmission.
Et le Livre avait d’avance enveloppé dans un même agrément ces transmetteurs et ceux qui allaient les suivre :
« Les tout premiers croyants parmi ceux qui ont émigré et ceux qui leur ont apporté leur soutien, ainsi que ceux qui ont fidèlement suivi leur voie, sont entièrement satisfaits d’Allah qui Lui-même est satisfait d’eux. Il leur a préparé des jardins traversés de rivières où ils demeureront à jamais. Voilà le bonheur suprême. »
— Coran 9, 100
« Ceux qui ont fidèlement suivi leur voie » : les tâbi’ûn sont dans le Livre avant d’être dans l’histoire. Le mot désignera techniquement quiconque a rencontré un compagnon en état de foi et est mort musulman ; mais le verset dit plus qu’une définition : il dit que la voie du salut, jusqu’au Jour dernier, passe par la fidélité à la première génération.
2. Abû Hurayrah : la mémoire de la Ummah
Aucun nom n’est plus attaché à la transmission du hadith — ni plus attaqué par ses contestataires — que celui d’Abû Hurayrah. Instruisons son dossier, car il est exemplaire ; et regardons d’abord l’homme, car on ne comprend rien à sa science sans son cœur.
Il s’appelait ’Abd ar-Rahmân ibn Sakhr, de la tribu yéménite de Daws. Son surnom — « le père de la petite chatte » — lui venait, disait-il, d’un chaton qu’il portait dans sa manche et avec lequel il jouait, enfant. Il était pauvre, orphelin de père, et il arriva à Médine l’an 7, au moment de Khaybar : quatre années seulement auprès du Prophète ﷺ — et pourtant la plus grande moisson de hadiths de tous les compagnons.
Contradiction ? Il a répondu lui-même, et sa réponse est consignée dans le Sahîh d’al-Bukhârî : « Les gens disent qu’Abû Hurayrah rapporte beaucoup ; or mes frères émigrés étaient occupés par leurs marchés, mes frères ansarites par leurs terres, tandis que moi, homme pauvre des gens de la Suffah, je m’attachais aux pas du Messager d’Allah ﷺ le ventre vide, présent quand ils étaient absents, retenant quand ils oubliaient » (Sahîh al-Bukhârî, n° 118). Il raconte lui-même qu’il lui arrivait de tomber évanoui de faim entre la chaire et la chambre de ’Â’ishah, et que les passants le croyaient possédé alors qu’il n’était qu’affamé (Sahîh al-Bukhârî, n° 7324). Quatre années, mais quatre années de présence totale — l’étudiant à plein temps de la première école de l’islam, qui payait chaque hadith d’un repas manqué.
Et il reçut ce que nul effort ne procure : il se plaignit un jour au Prophète ﷺ d’oublier ce qu’il entendait ; le Prophète ﷺ lui fit étendre son manteau, y fit un geste des mains, lui dit de le serrer contre lui — « et je n’ai plus rien oublié ensuite », dit Abû Hurayrah (Sahîh al-Bukhârî, n° 119).
On aimerait le connaître pour sa seule mémoire ; on l’aime pour autre chose. Sa mère, restée polythéiste, insultait un jour le Prophète ﷺ devant lui ; il vint en pleurant demander qu’on invoque Allah pour elle. Le Prophète ﷺ dit : « Ô Allah, guide la mère d’Abû Hurayrah. » Quand il revint à la maison, la porte était fermée, il entendit l’eau couler : sa mère se lavait pour prononcer l’attestation de foi. Il repartit en courant, pleurant cette fois de joie, et demanda une seconde invocation : « Ô Allah, fais que nous soyons aimés, ma mère et moi, de Tes serviteurs croyants. » Et Abû Hurayrah de conclure : « Il n’est pas un croyant qui entende parler de moi sans m’aimer » (Sahîh Muslim, n° 2491). Quatorze siècles plus tard, l’invocation est toujours exaucée.
Ce que les contestataires oublient toujours : sa transmission ne fut pas une parole solitaire mais une parole contrôlée :
– par les compagnons ses contemporains, ’Â’ishah en tête, qui le reprit sur quelques points et lui donna raison sur d’autres ;
– par le calife ’Umar, qui surveillait les transmetteurs ;
– par près de huit cents élèves — le chiffre est d’al-Bukhârî — dont les voies se recoupent et se vérifient l’une l’autre ;
– et par l’épreuve elle-même : les biographes rapportent que Marwân, gouverneur de Médine, le fit un jour interroger tandis qu’un scribe caché notait ses réponses ; un an plus tard, on lui posa les mêmes questions — il n’avait pas changé un mot.
Il consacrait un tiers de la nuit à réviser ce qu’il savait, rapportent les biographes, un tiers à la prière, un tiers au sommeil. Quand il mourut, vers l’an 59, la Ummah enterra non un homme mais une bibliothèque — dont chaque rayon avait été inventorié de son vivant.
3. ’Â’ishah : la savante des savants
La maison du Prophète ﷺ fut une école, et sa plus grande diplômée fut son épouse ’Â’ishah, mère des croyants, fille d’Abû Bakr — « la Véridique, fille du Véridique », comme l’appelait son élève Masrûq.
Jeune, douée d’une mémoire prodigieuse, témoin de l’intimité prophétique où se jouent tant de règles — purification, prière nocturne, vie conjugale —, elle vécut près d’un demi-siècle après lui et devint le recours des savants eux-mêmes. Le témoignage décisif est celui d’Abû Mûsâ al-Ash’arî, compagnon et juge : « Jamais un hadith ne nous a posé difficulté, à nous compagnons du Messager d’Allah ﷺ, sans qu’en interrogeant ’Â’ishah nous trouvions chez elle une science à son sujet » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3883 ; jugé authentique). Masrûq, lui, disait avoir vu les plus grands des anciens compagnons venir l’interroger sur les questions d’héritage — la branche la plus ardue du droit.
Son neveu ’Urwah ibn az-Zubayr — l’un des sept juristes que nous allons rencontrer, formé à son école — s’émerveillait, rapportent les biographes, de sa maîtrise du fiqh, de la poésie et jusqu’à la médecine des Arabes ; il lui demanda un jour d’où elle tenait cette dernière, et elle répondit qu’elle avait retenu les remèdes que les délégations recommandaient au Prophète ﷺ dans ses dernières maladies. Rien ne se perdait de ce qu’elle entendait.
Elle ne fut pas seulement une mémoire : elle fut une critique. Les savants ont compilé ses istidrâkât, ces rectifications adressées à d’autres compagnons lorsqu’un rapport lui paraissait incomplet ou mal compris — toujours par le texte et l’argument, jamais par l’autorité ; az-Zarkashî leur consacrera un livre entier, al-Ijâbah. Lorsqu’on lui rapporta qu’un compagnon disait que la prière était rompue par le passage d’une femme, elle répliqua, dans un sourire que le texte laisse deviner : « Vous nous comparez aux ânes et aux chiens ? J’ai vu le Prophète ﷺ prier tandis que j’étais étendue devant lui » (Sahîh al-Bukhârî, n° 514).
Et son cœur était à la mesure de sa science. Les biographes rapportent qu’un jour de jeûne, ayant reçu cent mille dirhams, elle les distribua jusqu’au dernier avant le soir ; sa servante lui fit remarquer qu’elle aurait pu garder un dirham pour acheter de la viande pour la rupture du jeûne — « si tu me l’avais rappelé, je l’aurais fait », répondit-elle simplement. Elle enseigna derrière son voile à deux générations de juristes, et forma des femmes qui devinrent à leur tour des références.
Deux erreurs symétriques sont ainsi corrigées par sa seule existence :
– contre ceux qui prétendent l’islam ennemi du savoir des femmes : la deuxième source de la religion a pour l’un de ses tout premiers piliers une femme, maîtresse des maîtres ;
– contre ceux qui voudraient une transmission naïve : la voilà qui discute, vérifie et corrige au cœur même de la première génération.
Elle mourut vers l’an 58, une nuit de ramadan, et fut enterrée au Baqî’ ; Abû Hurayrah pria sur elle. Une part immense de ce que la Ummah sait de son Prophète ﷺ, elle le sait par elle.
4. Ibn ’Abbâs et Ibn ’Umar : la science et le scrupule
Deux cousins du Prophète ﷺ par leurs pères, deux ’Abdullâh, dominent le reste de cette génération, et ils incarnent les deux faces de la fidélité.
Ibn ’Abbâs : l’intelligence du texte
’Abdullâh ibn ’Abbâs, fils de l’oncle du Prophète ﷺ, fut partout où la science était requise : au conseil de ’Umar, qui le faisait asseoir parmi les vétérans de Badr malgré son jeune âge et le faisait parler devant eux (Sahîh al-Bukhârî, n° 4294) ; à Harûrâ’, où il alla seul discuter avec les Kharijites et en ramena des milliers, rapportent les historiens ; dans les cercles de La Mecque, où l’on venait de tout l’empire l’écouter.
Son secret tient en une invocation. Le Prophète ﷺ le serra contre lui en disant : « Ô Allah, enseigne-lui le Livre » (Sahîh al-Bukhârî, n° 75) ; et pria : « Ô Allah, donne-lui la compréhension de la religion » (Sahîh al-Bukhârî, n° 143) — avec, dans une version rapportée par Ahmad et jugée authentique, l’ajout : « et enseigne-lui l’interprétation ». La Ummah l’appellera « l’encre de la communauté » et « l’interprète du Coran ».
L’invocation fut exaucée au-delà de toute mesure, mais Ibn ’Abbâs y joignit sa part — et c’est cette part qui le rend si proche de nous. Il raconte lui-même comment tout commença. Après la mort du Prophète ﷺ, il dit à un jeune Ansarite : « Viens, allons interroger les compagnons du Messager d’Allah ﷺ, ils sont nombreux aujourd’hui. » L’autre répondit, étonné : « Crois-tu que les gens auront besoin de toi, alors que tant de compagnons sont vivants ? » Ibn ’Abbâs partit seul. Il allait frapper à la porte d’un compagnon ; s’il apprenait que l’homme faisait la sieste, il s’allongeait sur le seuil, la tête sur son manteau, le vent lui jetant la poussière au visage, jusqu’à ce que l’homme sorte — « fils de l’oncle du Messager d’Allah, que ne m’as-tu fait appeler ! » « Non, c’est à moi de venir à toi. » Des années plus tard, l’Ansarite vit Ibn ’Abbâs entouré d’une foule d’élèves, et dit : « Ce jeune homme fut plus avisé que moi » (rapporté par ad-Dârimî et les biographes).
On le vit tenir l’étrier de Zayd ibn Thâbit en disant : « C’est ainsi qu’il nous a été ordonné d’agir avec nos savants » — à quoi Zayd, baisant sa main, répondit : « Et c’est ainsi qu’il nous a été ordonné d’agir avec la famille de notre Prophète ﷺ. » Il interrogeait, disait-il, jusqu’à trente compagnons sur une même question. Sa table était ouverte, sa science aussi ; les biographes décrivent sa maison assiégée par les visiteurs, qu’il recevait par groupes selon leurs besoins — ceux qui venaient pour le Coran, ceux qui venaient pour le fiqh, ceux qui venaient pour la poésie.
Il perdit la vue à la fin de sa vie et composa ces vers : « Si Allah a pris la lumière de mes deux yeux, dans ma langue et dans mon cœur, il en reste une. » De son cercle de La Mecque sortira l’école entière du tafsîr. Il mourut à Tâ’if en l’an 68 ; Muhammad ibn al-Hanafiyyah, fils de ’Alî, pria sur lui et dit : « Aujourd’hui est mort le savant de cette communauté. »
Ibn ’Umar : le scrupule fait homme
’Abdullâh, fils de ’Umar ibn al-Khattâb, fut le scrupule fait homme. Enfant, il s’était présenté pour combattre à Uhud, à quatorze ans ; le Prophète ﷺ le renvoya, trop jeune, et ne l’accepta qu’au Fossé, à quinze ans (Sahîh al-Bukhârî, n° 2664). Adolescent, il dormait dans la mosquée ; sa sœur Hafsah rapporta au Prophète ﷺ un rêve qu’il avait fait, et le Prophète ﷺ dit : « Quel excellent homme que ’Abdullâh — s’il priait la nuit ! » Ibn ’Umar ne dormit plus que très peu, jusqu’à la fin de sa vie (Sahîh al-Bukhârî, n° 1122).
Il donna peu de fatwâs, peu d’ijtihâd — mais une imitation minutieuse du Prophète ﷺ que nul n’égala. Il priait où il l’avait vu prier, faisait tourner sa monture où il l’avait vue tourner, s’arrêtait sous l’arbre où il l’avait vu s’arrêter. Il refusait de trancher ce qu’il ne savait pas d’une science sûre : on venait le voir de loin pour une question, et il répondait « je ne sais pas » — et le visiteur repartait, et Ibn ’Umar se réjouissait de ce qu’on ne l’ait pas fait parler sans science. Le Prophète ﷺ lui avait dit un jour, le prenant par l’épaule : « Sois en ce monde comme un étranger ou un passant » (Sahîh al-Bukhârî, n° 6416) — il ne l’oublia jamais. Quand il aimait un bien, il le donnait, en application du verset « vous n’atteindrez la piété que si vous dépensez de ce que vous aimez » ; il affranchit, rapportent les biographes, plus de mille esclaves.
Pendant les guerres civiles, il refusa de tirer l’épée contre des musulmans et fut de ceux vers qui l’on se tournait quand tout vacillait. Il mourut à La Mecque vers l’an 73, des suites d’une blessure infligée par un soldat d’al-Hajjâj pendant le pèlerinage, ayant vécu plus de soixante ans après le Prophète ﷺ sans jamais, dit-on, s’écarter d’un pas de sa trace.
La Ummah a besoin des deux : l’intelligence qui déploie le texte, et le scrupule qui s’interdit de le dépasser. Avec eux se ferma peu à peu le premier cercle. Le second était prêt.
5. Anas, Jâbir et les autres : la douceur des serviteurs
Deux autres visages méritent qu’on s’y arrête, tant ils rendent cette génération aimable.
Anas ibn Mâlik, le petit Ansarite que sa mère Umm Sulaym offrit au Prophète ﷺ comme serviteur à l’âge de dix ans. Il le servit dix années, et témoigna : « Jamais il ne me dit « ouf », jamais il ne me dit pour une chose que j’avais faite « pourquoi l’as-tu faite ? », ni pour une chose que je n’avais pas faite « pourquoi ne l’as-tu pas faite ? » » (Sahîh al-Bukhârî, n° 6038 ; Sahîh Muslim, n° 2309). Le Prophète ﷺ invoqua pour lui : « Ô Allah, accorde-lui beaucoup de biens et d’enfants, et bénis-le en cela » (Sahîh al-Bukhârî, n° 6334). Anas vécut jusque vers l’an 93, à Basrah, entouré d’une descendance qu’il ne comptait plus, et fut le dernier compagnon d’Irak. Quand un jeune élève lui demandait un hadith, c’est l’ancien serviteur qui parlait, avec les larmes aux yeux au souvenir du visage de son maître.
Jâbir ibn ’Abdillâh, dont le père tomba à Uhud en laissant des dettes et des filles. Le Prophète ﷺ le consola : les anges avaient ombragé de leurs ailes le corps de son père (Sahîh al-Bukhârî, n° 1244). Il racheta ensuite un chameau épuisé à Jâbir, en plaisantant sur le prix, puis lui rendit et le chameau et l’argent (Sahîh al-Bukhârî, n° 2097). Jâbir n’oublia rien de cette bonté ; devenu vieux, il fit un voyage d’un mois jusqu’au Châm pour entendre un seul hadith de la bouche de ’Abdullâh ibn Unays — et il rapporta, entre autres, le grand récit du pèlerinage d’adieu, le plus complet que nous possédions (Sahîh Muslim, n° 1218).
Et il faudrait nommer encore Abû Sa’îd al-Khudrî, Abû Mûsâ al-Ash’arî, Zayd ibn Thâbit le scribe du Coran, ’Abdullâh ibn ’Amr ibn al-’Âs qui écrivait tout ce qu’il entendait sur sa « feuille véridique » — autant de portes par lesquelles la Sunnah est passée aux générations suivantes.
6. Dans le cercle : comment la science se transmettait
Avant de suivre ces hommes sur les routes, entrons un instant dans leurs assemblées. Imaginons la mosquée du Prophète ﷺ un matin : des colonnes de palmier, un sol de sable et de gravier, et, adossé à l’une des colonnes, un vieil homme assis ; devant lui, en demi-cercle, quarante, cent, deux cents personnes, genoux contre genoux — la halqah.
Le cercle assis autour du maître fut la véritable institution de ce siècle, et sa pédagogie explique la fiabilité de la transmission mieux que tout argument. On y pratiquait :
– l’énoncé du hadith avec sa chaîne (isnâd) — le maître nommait de qui il tenait la parole, et de qui celui-ci la tenait, jusqu’au Prophète ﷺ ;
– la répétition immédiate ;
– le contrôle de la récitation — al-’ard : l’élève redisait au maître ce qu’il avait reçu, et le maître validait ou corrigeait ;
– la révision mutuelle entre étudiants — al-mudhâkarah — dont Anas rapportait le modèle prophétique : « Nous étions auprès du Prophète ﷺ, nous entendions de lui le hadith, et lorsque nous nous levions, nous le révisions entre nous jusqu’à le fixer. »
L’adab était la moitié de la méthode : le silence, la patience, le service du maître, la question posée au bon moment. Ibn ’Abbâs couvert de poussière aux portes des anciens ; ses élèves attendront de même aux siennes. Cette école n’avait ni murs, ni diplômes, ni salaires — et elle a produit la transmission la plus contrôlée de l’histoire des textes.
Et elle n’était pas réservée aux hommes. Les femmes avaient demandé au Prophète ﷺ un jour d’instruction qui leur fût propre, et il le leur accorda (Sahîh al-Bukhârî, n° 101). ’Â’ishah tint école pour deux générations de juristes. Son élève ’Amrah bint ’Abd ar-Rahmân devint une telle autorité sur son hadith que ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, lorsqu’il ordonna la mise par écrit, cita nommément sa science parmi celles à recueillir en premier, rapportent Ibn Sa’d et ad-Dârimî. Hafsah bint Sîrîn, sœur de Muhammad, avait mémorisé le Coran à douze ans et comptait parmi les savants de Basrah ; le juge Iyâs ibn Mu’âwiyah disait n’avoir rencontré personne qu’il lui préférât. À Damas, Umm ad-Dardâ’ la Jeune, juriste tâbi’iyyah formée par son époux compagnon, enseignait dans la mosquée ; les biographes rapportent que le calife ’Abd al-Malik lui-même s’asseyait dans son cercle.
La chaîne de la Sunnah, du premier jour, a été tressée de voix d’hommes et de voix de femmes — et quiconque récite aujourd’hui un hadith de ’Â’ishah en hérite.
À retenir
- Les compagnons formés jeunes par le Prophète ﷺ ont vécu quarante à quatre-vingts ans après lui : c’est par eux que la Sunnah a été portée.
- Abû Hurayrah a rapporté beaucoup parce qu’il était présent tout le temps — et sa transmission a été contrôlée par ses pairs, par le calife et par des centaines d’élèves.
- ’Â’ishah n’a pas seulement mémorisé : elle a vérifié et corrigé, par le texte et l’argument.
- Ibn ’Abbâs incarne la compréhension du texte, Ibn ’Umar la fidélité scrupuleuse à la lettre : la Ummah a besoin des deux.
- Le cercle d’étude (halqah) fonctionnait avec répétition, contrôle et révision mutuelle ; il était ouvert aux femmes.
Deuxième partie — La dispersion : la carte du savoir
7. Pourquoi ils sont partis
Trois forces dispersèrent les porteurs du dépôt à travers l’empire.
La conquête elle-même. Les compagnons partaient aux frontières comme soldats et s’y fixaient comme maîtres. Abû Ayyûb al-Ansârî, l’hôte du Prophète ﷺ à Médine, celui dans la maison duquel il avait logé les premiers mois de l’hégire, avait près de quatre-vingts ans quand il partit avec l’armée qui marchait sur Constantinople. Il y mourut, vers l’an 50, et demanda à être enterré au plus près des murs de l’ennemi, « aussi loin que vous pourrez porter mon corps en terre ennemie ». Sa tombe est encore à Istanbul.
La politique délibérée des califes. ’Umar envoyait des enseignants comme d’autres envoient des garnisons. Il envoya Ibn Mas’ûd à Kûfah avec ce mot fameux aux Kûfites : « Je vous l’ai préféré à moi-même. » Il envoya Mu’âdh ibn Jabal, ’Ubâdah ibn as-Sâmit et Abû-d-Dardâ’ au Châm pour y enseigner le Coran. Mu’âdh, que le Prophète ﷺ avait déjà envoyé de son vivant au Yémen avec la consigne célèbre : « Tu vas vers des gens du Livre, que le premier à quoi tu les appelles soit l’attestation qu’il n’est de divinité qu’Allah » (Sahîh al-Bukhârî, n° 1395 ; Sahîh Muslim, n° 19) — et à qui il avait dit, le prenant par la main : « Ô Mu’âdh, par Allah, je t’aime » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 1522, et an-Nasâ’î ; jugé authentique).
La fitnah elle-même. Plus d’un compagnon, écarté des querelles du pouvoir ou les fuyant, se consacra tout entier à l’enseignement. Le malheur politique de la Ummah devint la chance de sa science.
Ainsi se dessina, en une génération, une carte que nul n’avait tracée d’avance et que tout avait préparée : à chaque métropole ses maîtres compagnons, à chaque maître son cercle de tâbi’ûn, et entre les villes, des routes parcourues par les quêteurs de hadith — la rihlah dont nous avons vu la naissance. Parcourons cette carte.
8. Médine et La Mecque : les deux sanctuaires du savoir
Médine : la ville de la pratique prophétique
Médine garda la part du lion : la masse des compagnons y demeura, et il s’y concentra ce que nulle autre ville n’eut — les épouses du Prophète ﷺ, les fils des grands anciens, la mémoire vivante des lieux mêmes de la Révélation. On y priait dans la mosquée où il avait prié, on y traversait les ruelles où il était passé ; la Sunnah n’y était pas seulement rapportée, elle y était vécue.
De cette densité naquit, dans la génération suivante, le célèbre collège que la tradition nomme les sept juristes de Médine — al-fuqahâ’ as-sab’ah : Sa’îd ibn al-Musayyib ; ’Urwah ibn az-Zubayr ; al-Qâsim ibn Muhammad ibn Abî Bakr ; Khârijah ibn Zayd ibn Thâbit ; Abû Bakr ibn ’Abd ar-Rahmân ; Sulaymân ibn Yasâr ; ’Ubaydullâh ibn ’Abdillâh ibn ’Utbah. (Certains savants substituent Sâlim ibn ’Abdillâh ou Abû Salamah au septième rang.)
Leurs généalogies parlent d’elles-mêmes : le petit-fils d’Abû Bakr, élevé par ’Â’ishah ; le fils de Zayd ibn Thâbit ; le neveu de ’Â’ishah formé à son école ; le petit-fils de ’Utbah ibn Mas’ûd, frère d’Ibn Mas’ûd. La science coulait dans les maisons mêmes où elle était descendue. Leur trait commun : héritiers directs des fatwâs d’Abû Bakr, de ’Umar, de Zayd et de ’Â’ishah, ils jugeaient au plus près des textes et de la pratique médinoise, avec une retenue devenue légendaire. Al-Qâsim, interrogé, répondait souvent « je ne sais pas », et ajoutait, rapportent les biographes, qu’il valait mieux pour un homme mourir ignorant que de dire ce qu’il ne sait pas.
Leur doyen, Sa’îd ibn al-Musayyib, né sous le califat de ’Umar, fut tenu par ses pairs pour le plus grand tâbi’î de Médine. Il avait épousé la science au sens propre, ayant pris pour femme la fille d’Abû Hurayrah pour se rapprocher de son hadith. Les biographes rapportent qu’en quarante ans il ne manqua jamais la première prosternation avec l’imam. Quand le calife ’Abd al-Malik voulut marier son fils — le futur calife al-Walîd — à la propre fille de Sa’îd, celui-ci refusa ; et il la donna, pour une dot de deux dirhams, à un jeune étudiant pauvre de son cercle, Abû Wadâ’ah, qui n’osait plus venir aux leçons depuis que sa femme était morte et qu’il n’avait plus de quoi se remarier. Le récit, rapporté par Ibn Kathîr, ajoute que la jeune femme, entrant dans sa maison de misère, se révéla l’une des plus belles et des plus savantes de Médine, et qu’elle avait retenu tout le hadith de son père. La science, chez ces gens-là, pesait plus que les trônes.
Il paya cette indépendance de sa chair : flagellé en l’an 84 pour avoir refusé une allégeance forcée aux deux fils du calife, il demeura debout — première figure d’une longue lignée de savants libres que notre série retrouvera jusqu’à l’imam Ahmad.
’Urwah ibn az-Zubayr, fils d’Asmâ’ bint Abî Bakr et neveu de ’Â’ishah, fut l’un des premiers à mettre par écrit les récits de la vie du Prophète ﷺ ; ce que nous savons de la sîrah passe en grande partie par lui. Les biographes rapportent qu’il fallut lui amputer une jambe gangrénée ; il refusa qu’on l’endorme et se plongea dans la prière pendant l’opération ; quand ce fut fini, il dit : « Ô Allah, Tu m’avais donné quatre membres, Tu en as repris un et Tu m’en as laissé trois — louange à Toi. » La même semaine, il apprit la mort d’un de ses fils, et remercia de même.
La Mecque : le laboratoire du tafsîr
La Mecque reçut un seul homme qui valait une académie : Ibn ’Abbâs, qui s’y établit à la fin de sa vie. Autour de lui se forma le cercle d’où sortit l’école mecquoise du tafsîr, la plus féconde de toutes.
Mujâhid ibn Jabr racontait — rapportent les imams de l’exégèse — avoir présenté le mushaf à Ibn ’Abbâs trois fois de suite, du début à la fin, s’arrêtant à chaque verset pour l’interroger sur son sujet et ses circonstances. Sufyân ath-Thawrî dira : « Si le tafsîr de Mujâhid te parvient, il te suffit. » Toutes les pages de nos commentaires le citent.
’Atâ’ ibn Abî Rabâh : un affranchi noir, boiteux, borgne, au nez épaté, ancien esclave d’une femme de La Mecque — et le mufti du sanctuaire. Le crieur proclamait au temps du pèlerinage, rapportent les biographes, que nul ne donnât de fatwâ aux pèlerins tant que ’Atâ’ était présent. Le calife Sulaymân ibn ’Abd al-Malik vint un jour l’interroger avec ses deux fils sur les rites ; ’Atâ’ répondit sans même tourner la tête vers lui. En sortant, le calife dit à ses fils : « Ne relâchez jamais votre quête de la science, car je n’oublierai pas l’humiliation que nous venons de subir devant cet esclave noir. » Ce n’était pas une humiliation : c’était la science qui remettait chacun à sa place.
Tâwûs ibn Kaysân, d’origine persane, fit quarante fois le pèlerinage et la navette entre le Yémen et le sanctuaire ; il mourut à La Mecque pendant le hajj de l’an 106, et l’on dut, rapportent les biographes, empêcher la foule d’écraser son cercueil.
’Ikrimah, d’origine berbère, l’affranchi d’Ibn ’Abbâs lui-même, que son maître avait fait instruire jusqu’à l’obsession — on raconte qu’il l’enchaînait pour lui faire apprendre le Coran et les traditions. Il porta le tafsîr de son maître jusqu’aux provinces lointaines, et mourut en l’an 105.
Deux sanctuaires, deux vocations : Médine, gardienne du fiqh et de la pratique transmise ; La Mecque, mère de l’exégèse. Et entre les deux, le pèlerinage annuel, rendez-vous où toute la Ummah savante se retrouvait, comparait ses sciences et repartait enrichie : le premier congrès permanent de l’histoire du savoir.
9. Kûfah et Basrah : l’Irak aux deux visages
Kûfah : le laboratoire du droit
Kûfah avait reçu Ibn Mas’ûd — et ’Alî y ajouta son califat. Les historiens comptent par centaines les compagnons passés par Kûfah ou fixés en elle. De cette double semence sortit la plus disciplinée des écoles.
’Alqamah ibn Qays, dont on disait qu’il ressemblait à Ibn Mas’ûd dans sa guidance et sa tenue comme Ibn Mas’ûd ressemblait au Prophète ﷺ dans les siennes ; al-Aswad ibn Yazîd, son neveu, qui fit, rapportent les biographes, quatre-vingts pèlerinages ; Masrûq ibn al-Ajda’, dont le nom même dit l’enfance — il avait été volé, masrûq, tout petit — et dont la femme raconte qu’elle s’asseyait derrière lui pendant ses longues prières et pleurait de compassion pour ses jambes enflées ; il voyageait, disait-il, pour une seule lettre. Et Shurayh le juge, que ’Umar avait nommé et qui rendit la justice à Kûfah pendant près de soixante ans : six décennies de jurisprudence appliquée, cas après cas. Les historiens racontent que ’Alî, calife, comparut devant lui contre un juif qui détenait sa cotte de mailles, et que Shurayh donna tort au calife, faute de témoins recevables — et que le juif, bouleversé, embrassa l’islam et rendit la cotte. Que la lettre du récit soit discutable, il dit ce que Kûfah attendait de ses juges.
La génération suivante s’y concentra en un homme : Ibrâhîm an-Nakha’î, neveu d’al-Aswad, borgne, discret au point de fuir toute notoriété, synthèse vivante de l’école, dont les avis nourriront Hammâd ibn Abî Sulaymân — et Hammâd formera Abû Hanîfah. Quand il mourut, vers l’an 96, ash-Sha’bî dit : « Il n’a laissé personne qui lui ressemble. » La chaîne qui mène au premier des quatre madhhabs est déjà entièrement forgée, maillon par maillon.
Basrah : la voix du cœur
Basrah, sa jumelle et rivale, reçut d’autres maîtres : Anas ibn Mâlik, Abû Mûsâ al-Ash’arî, ’Imrân ibn Husayn. Et elle produisit une école au visage plus spirituel.
Al-Hasan al-Basrî naquit à Médine, sous le califat de ’Umar, dans la maison d’Umm Salamah dont sa mère était la servante — et la mère des croyants, rapportent les biographes, l’allaita parfois elle-même quand sa mère s’absentait. Il grandit parmi les compagnons ; Abû Burdah disait n’avoir vu personne qui leur ressemblât davantage. Prédicateur de Basrah, il parlait de la mort du monde et de la vie du cœur avec une éloquence restée insurpassée : « Ô fils d’Adam, tu n’es qu’un assemblage de jours ; chaque fois qu’un jour s’en va, une part de toi s’en va. » Les puissants le craignaient et le consultaient ; les pauvres l’aimaient. Le jour de sa mort, en l’an 110, Basrah entière suivit son cercueil, et l’on dit que, pour la première fois, la prière de l’après-midi ne fut pas célébrée dans la grande mosquée, faute de fidèles restés en ville.
Muhammad ibn Sîrîn, fils d’un affranchi d’Anas, le scrupuleux, père du « nommez-nous vos hommes » — cette exigence de savoir de qui l’on tient chaque parole, qui deviendra la science de l’isnâd. Sa piété allait jusqu’à l’excès de délicatesse : les biographes rapportent qu’il alla en prison pour une dette contractée après avoir refusé de vendre une cargaison d’huile où l’on avait trouvé une souris morte, de peur de tromper l’acheteur. Il mourut cent jours après al-Hasan.
Qatâdah ibn Di’âmah, l’aveugle de naissance à la mémoire absolue, dont Ahmad disait qu’il était le plus mémorisateur des gens de Basrah. Il disait n’avoir jamais demandé à un maître de répéter un hadith.
Kûfah l’analytique, Basrah la spirituelle : l’Irak donnait déjà ses deux notes — et ses deux tentations, que la troisième partie examinera.
10. Le Châm, l’Égypte et le Yémen
Le Châm : la province des enseignants envoyés
Le Châm reçut ses maîtres par décret de ’Umar. Mu’âdh ibn Jabal, dont le Prophète ﷺ avait dit qu’il était le plus savant de sa communauté en matière de licite et d’illicite (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3790-3791, et d’autres ; jugé authentique par ses voies), et que la peste de ’Amwâs emporta dès l’an 18, à peine âgé de trente-huit ans ; les biographes racontent qu’il accueillit la maladie en disant qu’elle était une miséricorde de son Seigneur. Abû-d-Dardâ’ le sage, qui tint à Damas le premier grand cercle coranique de la province — on y comptait, rapportent les biographes, plus de mille cinq cents élèves répartis en groupes de dix — et y mourut vers l’an 32. ’Ubâdah ibn as-Sâmit, l’un des douze chefs de la nuit de ’Aqabah.
Leur héritage passa aux tâbi’ûn du Châm : Abû Idrîs al-Khawlânî, puis Makhûl, le mufti de Damas. Il faut y ajouter une figure que ce dossier retrouvera : ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, formé à Médine auprès des sept juristes avant de gouverner depuis le Châm.
L’Égypte : la terre de l’écrit
L’Égypte reçut ’Amr ibn al-’Âs, son conquérant ; ’Uqbah ibn ’Âmir — celui-là même vers qui Abû Ayyûb traversa le monde pour un seul hadith ; et ’Abdullâh ibn ’Amr ibn al-’Âs, l’homme de la Sahîfah véridique, qui avait obtenu du Prophète ﷺ la permission d’écrire tout ce qu’il entendait de lui. Sa feuille, transmise dans sa descendance, fit de l’Égypte dès l’origine une terre d’écrit. Plus tard, ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz y enverra Nâfi’, l’affranchi d’Ibn ’Umar, pour y enseigner la Sunnah.
Le Yémen : la porte du sud
Le Yémen était servi depuis le vivant même du Prophète ﷺ — Mu’âdh, Abû Mûsâ, ’Alî y furent envoyés tour à tour — et donna à la génération suivante Tâwûs, que nous avons croisé à La Mecque, et Wahb ibn Munabbih, le grand connaisseur des récits des anciennes Écritures.
Ce dernier nom appelle une mise au point : c’est par des hommes comme Wahb et Ka’b al-Ahbâr que des récits israélites — isrâ’îliyyât — entrèrent dans les livres de la Ummah. Les savants en ont fixé la règle en trois catégories, que le dossier du tafsîr détaillera : ce que l’islam confirme est vrai ; ce qu’il dément est faux ; et ce sur quoi il se tait se rapporte sans être ni cru ni démenti.
11. Les mawâlî : la science n’a pas de lignage
Avant de quitter cette carte, arrêtons-nous sur son trait le plus étonnant — et le plus magnifique.
Qui furent, ville par ville, les plus grands savants de la génération des tâbi’ûn ? À La Mecque : ’Atâ’, Mujâhid, Tâwûs, ’Ikrimah — tous mawâlî, affranchis ou fils d’affranchis, non-Arabes d’origine. À Médine : Nâfi’, l’affranchi d’Ibn ’Umar, dont la transmission de son maître deviendra — par Mâlik — la « chaîne d’or » du hadith, la plus sûre que connaissent les savants. À Basrah : al-Hasan et Ibn Sîrîn, fils d’affranchis. Au Yémen : Tâwûs et Wahb, d’ascendance persane.
Un récit célèbre, rapporté par les historiens, montre le calife ’Abd al-Malik interrogeant az-Zuhrî sur les maîtres de chaque métropole, et découvrant, ville après ville, que la science était aux mains des mawâlî — à la seule exception notable de Kûfah, où dominait l’Arabe Ibrâhîm an-Nakha’î. Et le calife de conclure que ces gens-là régneraient bientôt sur les Arabes du haut des chaires.
Que la lettre du récit soit discutable, le fait massif, lui, ne l’est pas : en deux générations, les fils des peuples conquis étaient devenus les maîtres religieux des conquérants, et les fils des conquérants s’asseyaient à leurs pieds sans que nul y trouvât à redire. Un calife apprenait ses rites d’un ancien esclave noir ; les Arabes de Médine recevaient leur hadith d’un Persan affranchi.
Aucune autre civilisation antique n’offre ce spectacle. Il fallait pour cela qu’une parole eût renversé la table des valeurs : « Le plus noble d’entre vous auprès d’Allah est le plus pieux » (Coran 49, 13) ; et celle du Prophète ﷺ au Pèlerinage d’adieu : « Nulle supériorité de l’Arabe sur le non-Arabe, ni du non-Arabe sur l’Arabe, ni du blanc sur le noir, ni du noir sur le blanc, sinon par la piété » (rapporté par Ahmad ; jugé authentique).
Pour le converti d’aujourd’hui à qui l’on demande de quel droit il parlerait de l’islam, la réponse est écrite dans cette génération : du même droit que Nâfi’, ’Atâ’ et al-Hasan — celui de la science reçue et vérifiée, qui n’a jamais demandé de pédigrée.
À retenir
- Les compagnons se sont dispersés par la conquête, par la politique d’enseignement des califes, et par la fitnah elle-même.
- Médine (fiqh et pratique) et La Mecque (tafsîr) sont les deux sanctuaires du savoir ; le pèlerinage annuel en est le congrès permanent.
- Kûfah (héritage d’Ibn Mas’ûd, droit analytique) et Basrah (spiritualité, rigueur de l’isnâd) sont les deux visages de l’Irak.
- Le Châm, l’Égypte et le Yémen ont reçu leurs maîtres directement des compagnons envoyés.
- Les plus grands savants de cette génération furent des affranchis non arabes : la science, en islam, n’a jamais demandé de lignage.
Troisième partie — Ahl al-Hadîth et Ahl ar-Ra’y : deux tempéraments, une religion
12. La naissance des deux tendances
De cette géographie du savoir naquit, insensiblement, une géographie des méthodes — et il faut la présenter avec justice, car les caricatures abondent.
On prit l’habitude de distinguer les gens du hadith — ahl al-hadîth, dont le cœur battait au Hijâz — et les gens de l’opinion — ahl ar-ra’y, dont la capitale fut Kûfah. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit nullement d’un parti de la fidélité contre un parti de la trahison, ni d’hommes du texte contre des hommes du désir. Les maîtres de Kûfah révéraient le hadith — leur école descendait d’Ibn Mas’ûd, porteur de la lecture même du Prophète ﷺ. Les maîtres de Médine pratiquaient l’opinion — Sa’îd ibn al-Musayyib répondait bien aux questions que nul texte ne tranchait.
La différence fut de dosage, et elle s’explique par les situations. Le Hijâz baignait dans les textes : des centaines de compagnons y avaient vécu et transmis, la pratique héritée de Médine éclairait chaque question — pourquoi raisonner longuement quand l’athar est à portée de main ? L’Irak, lui, cumulait trois contraintes : un capital de hadiths locaux plus restreint, malgré la richesse de l’héritage d’Ibn Mas’ûd ; une société neuve et mêlée — Arabes, Perses, commerce, monnaies, contrats inédits — qui posait chaque jour des questions que Médine ne se posait pas ; et surtout une terre de fitnah où les sectes fabriquaient des hadiths.
Prenons un exemple concret. Un marchand de Kûfah vend à crédit une cargaison de soie venue de Perse, payable en monnaie sassanide, avec une clause de garantie inconnue des Arabes. Aucun hadith ne parle de soie persane ni de dirhams sassanides. Le juge de Kûfah doit pourtant trancher : il cherche dans les textes la règle générale — l’interdiction de l’usure, de l’incertitude, de la fraude — et l’applique par analogie au cas nouveau. Voilà le ra’y. À Médine, la même question se poserait rarement, et l’on y répondrait souvent par un précédent connu.
Si bien que les maîtres kûfites, par prudence même envers la Sunnah, durcirent leurs filtres d’acceptation et, pour les cas que nul texte reçu ne couvrait, développèrent l’art de l’analogie — le qiyâs — et jusqu’aux questions hypothétiques, cette casuistique préventive qui fit dire aux Médinois, avec un sourire, que l’Irak était le pays des ara’ayta — des « dis-moi, et si… ? ».
Deux prudences, en vérité : la prudence hijâzienne craignait de parler sans texte ; la prudence irakienne craignait d’attribuer au Prophète ﷺ un texte douteux. Deux manières d’honorer le même dépôt.
13. Le ra’y discipliné et ses garde-fous
Encore fallait-il que l’opinion restât servante et ne devînt pas maîtresse — et c’est ici que la génération des tâbi’ûn a fixé des garde-fous que toute la suite de notre série retrouvera.
Premier garde-fou : le ra’y légitime n’est pas le goût personnel mais le raisonnement adossé aux textes — étendre la règle révélée à un cas semblable par la cause qui la fonde, comme ’Umar l’avait appris à Abû Mûsâ dans son épître sur la judicature : connaître les ressemblances et les analogies, puis mesurer les affaires à leur aune. Ce que le Livre lui-même enseigne : en cas de divergence, de tout ramener à Allah et au Messager (Coran 4, 59) ; et à qui ne sait pas, d’interroger les gens du Rappel (Coran 16, 43) — non d’improviser.
Deuxième garde-fou : le texte authentique, lorsqu’il parvient, l’emporte sur toute opinion — principe que les maîtres des deux écoles professaient d’une seule voix, et dont les quatre imams feront leur devise commune, chacun déclarant que son avis se jette dès lors que le hadith authentique le contredit.
Troisième garde-fou : l’humilité de dire « je ne sais pas » — dont Ibn ’Umar fut le modèle et que les tâbi’ûn érigèrent en vertu cardinale. Ash-Sha’bî, le grand savant de Kûfah, répondait « je ne sais pas » sans embarras, et ajoutait que c’était là la moitié de la science, rapportent les biographes.
Chaque tendance avait sa pente : le littéralisme sec qui fige la lettre en oubliant sa cause ; la spéculation qui enjambe la lettre au nom de sa cause supposée. L’histoire des sciences que nous allons écrire est celle de leur équilibrage mutuel : Mâlik héritera de Médine ; Abû Hanîfah de Kûfah ; ash-Shâfi’î les conciliera ; Ahmad scellera le primat de l’athar. Quatre fruits d’un même arbre, dont les racines viennent d’être décrites.
Retenons la leçon d’époque : la Ummah n’a pas eu à choisir entre la mémoire et l’intelligence ; elle a discipliné l’intelligence par la mémoire, et vivifié la mémoire par l’intelligence.
À retenir
- « Gens du hadith » et « gens de l’opinion » ne sont pas deux religions ni deux camps : deux dosages d’une même fidélité, nés de situations différentes.
- L’Irak, terre neuve et terre de fitnah, a développé l’analogie et durci ses filtres ; le Hijâz, riche en textes, s’en est tenu aux précédents.
- Trois garde-fous communs : raisonner à partir des textes, faire primer le hadith authentique sur toute opinion, savoir dire « je ne sais pas ».
Quatrième partie — Vers l’écriture organisée
14. ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz : l’ordre d’écrire
À mesure que le premier siècle s’achevait, une inquiétude montait chez les meilleurs : les porteurs mouraient. Chaque décès d’un savant emportait une bibliothèque — Abû Hurayrah l’avait dit aux funérailles de Zayd ibn Thâbit, rapportent les biographes : « Aujourd’hui a été enterrée une science immense. »
La réponse vint d’un homme que notre série a déjà salué : ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, arrière-petit-fils de ’Umar ibn al-Khattâb par sa mère, formé à Médine dans le cercle des sept juristes, porté au califat en l’an 99 — et dont les trente mois de règne pesèrent plus lourd que des décennies. Prince umayyade élevé dans le luxe, il changea le jour où il devint calife : il renvoya les chevaux de parade, vendit les parfums, refusa que sa femme gardât ses bijoux, et se mit à pleurer, rapportent les biographes, en pensant aux pauvres du Khurâsân dont il aurait à répondre. Les historiens l’appellent le cinquième des califes bien guidés.
C’est lui qui franchit le pas que nous attendions depuis le premier dossier : il écrivit à son gouverneur de Médine, Abû Bakr ibn Hazm — al-Bukhârî l’a consigné en tête de son Livre de la science :
« Regarde ce qui existe du hadith du Messager d’Allah ﷺ et mets-le par écrit, car je crains l’effacement de la science et la disparition des savants ; et n’accepte que le hadith du Prophète ﷺ ; et que la science soit répandue, et que l’on s’asseye pour enseigner, afin que soit instruit celui qui ne sait pas — car la science ne périt que lorsqu’elle devient secrète. »
Chaque mot de cette lettre mérite d’être pesé. La crainte — l’effacement — dit la cause. La consigne — « n’accepte que le hadith du Prophète ﷺ » — dit la méthode : collecter n’est pas tout prendre, c’est trier. Et l’ordre final — enseigner publiquement — dit la fin : non des archives, mais une transmission vivante désormais adossée à l’écrit.
Les savants furent ses conseillers autant qu’il fut leur calife : les biographes ont conservé les lettres qu’al-Hasan al-Basrî lui adressait sur la mort, la justice et la vigilance du gouvernant — dialogue entre le trône et la science qui dit tout du climat de ce règne.
Quant à l’antique réticence envers l’écriture, dont notre premier dossier a exposé les raisons et la levée progressive, elle n’avait plus d’objet : le Coran régnait sans rival dans un mushaf unifié, et le danger avait changé de camp — ce n’était plus la confusion des deux Révélations qu’il fallait craindre, mais la perte de la seconde.
15. Az-Zuhrî et la première codification
L’homme de la tâche fut Muhammad ibn Muslim ibn Shihâb az-Zuhrî — et Mâlik dira de lui, rapportent les biographes : « Le premier qui consigna la science fut Ibn Shihâb. »
Qurayshite de Médine, élève de Sa’îd ibn al-Musayyib dont il fréquenta le cercle huit années durant, d’’Urwah et des maîtres médinois, doué d’une mémoire dont les anecdotes des biographes donnent le vertige — « je n’ai jamais confié une chose à mon cœur qu’il l’ait oubliée », disait-il —, il fut l’instrument par lequel la génération des cercles devint la génération des recueils. Il notait tout, jusque sur les murs de sa chambre, et sa femme se plaignait, dit-on, que ses livres lui étaient plus pénibles que trois coépouses. À la demande de ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, il fit établir et expédier des cahiers de hadiths vérifiés vers les provinces — rapportent les historiens —, première circulation officielle d’un corpus écrit de la Sunnah.
Qu’on situe exactement cette œuvre dans la longue chaîne que notre série suit depuis le début. Elle ne crée pas l’écrit — les sahîfahs des compagnons existaient dès la première heure, la lettre de ’Umar II le prouve puisqu’il ordonne de chercher ce qui existe. Elle ne remplace pas la mémoire ni l’isnâd — chaque hadith consigné garde sa chaîne, et l’oral continue de contrôler l’écrit comme l’écrit fixe l’oral. Elle organise.
Après elle viendront, en cascade que le dossier des sciences racontera : les recueils classés par chapitres de la génération suivante — Ibn Jurayj à La Mecque, al-Awzâ’î au Châm, Ma’mar au Yémen, Sufyân ath-Thawrî à Kûfah, jusqu’au Muwatta’ de Mâlik ; puis les musnads ; puis les deux Sahîh.
Az-Zuhrî servit aussi les cours umayyades, et il s’en expliqua devant ses élèves avec une lucidité que les biographes ont conservée : mieux valait, jugeait-il, la présence d’un savant qui dit le vrai aux puissants que leur abandon aux flatteurs — ijtihâd discuté en son temps même, et qui du moins ne plia jamais sa transmission : nul n’a jamais pu montrer un hadith que la cour lui aurait dicté.
Il mourut en l’an 124, dans son domaine aux confins du Hijâz et du Châm, laissant la Sunnah engagée sur la voie dont elle ne sortirait plus : vérifiée par l’isnâd, portée par la mémoire, gardée par l’écrit.
16. La fin d’une génération, l’anéantissement conjuré
Faisons les comptes de ce siècle.
Vers l’an 110 mourut à La Mecque Abû at-Tufayl ’Âmir ibn Wâthilah — le dernier des compagnons, selon les savants des rijâl : cent ans après l’hégire, comme l’avait laissé entendre le Prophète ﷺ un soir en disant qu’au bout de cent ans ne resterait sur terre nul de ceux qui s’y trouvaient cette nuit-là (Sahîh al-Bukhârî, n° 116 ; Sahîh Muslim, n° 2537). La même décennie emporta al-Hasan al-Basrî puis, cent jours après lui, Ibn Sîrîn. L’an 94 avait été appelé par les historiens « l’année des juristes », tant il faucha de maîtres à Médine, Sa’îd ibn al-Musayyib et ’Urwah en tête selon plusieurs d’entre eux.
Or — et c’est ici que ce dossier livre sa preuve — cette hécatombe de porteurs ne coûta à la Ummah ni un verset, ni une pratique, ni un chapitre de sa religion. Comparons : combien de sagesses antiques sont mortes avec leurs derniers détenteurs ? combien d’écoles se sont éteintes faute d’un successeur ? Ici, chaque maître mourant laissait dix maîtres formés, chaque cercle essaimait en cercles, et l’écrit venait doubler la mémoire au moment exact où la mémoire devenait mortelle.
Le verset de la mission — « que de chaque groupe, des hommes se consacrent à l’étude » — avait été exécuté à la lettre, et la parole prophétique sur les héritiers des prophètes avait trouvé ses légataires. La chaîne ne s’était pas rompue : elle s’était ramifiée.
À retenir
- Vers l’an 100, les porteurs vivants de la première génération disparaissent ; la crainte de l’effacement devient un enjeu d’État.
- ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz ordonne la mise par écrit officielle du hadith, en exigeant le tri et l’enseignement public.
- Az-Zuhrî organise le corpus : l’écrit ne remplace ni la mémoire ni l’isnâd, il les double.
- Aucune part de la religion n’a été perdue avec la mort de ses premiers porteurs : la chaîne s’est ramifiée, non rompue.
Objections et réponses
Ce chapitre rassemble, comme dans les dossiers précédents, les objections qu’un lecteur non musulman — ou un musulman troublé — pourrait opposer au récit qui précède.
« Abû Hurayrah a rapporté plus de hadiths en quatre ans que les grands compagnons en vingt : cela sent l’invention. » Le volume s’explique par trois faits vérifiables : une présence continue et exclusive auprès du Prophète ﷺ, quand les autres avaient métier et famille ; une longévité de près de cinquante ans après lui, passée à enseigner ; et des centaines d’élèves qui multiplient les voies de transmission — un même hadith rapporté par vingt élèves compte pour vingt dans les recensions anciennes. Ajoutons que sa transmission fut contrôlée de son vivant par ’Â’ishah, par ’Umar, par ses élèves, et que ceux qui l’ont mis à l’épreuve n’ont trouvé aucune faille. Ses contestataires modernes n’ont jamais produit un hadith dont on puisse montrer qu’il l’a inventé.
« Une transmission orale pendant un siècle ne peut pas être fiable. » Cette objection suppose que l’oral fut solitaire et sans contrôle. Le dossier a montré le contraire : la halqah avec sa récitation vérifiée, la révision mutuelle, l’exigence de nommer ses sources, les voyages pour confronter les versions, et l’écrit dès la première génération — la feuille de ’Abdullâh ibn ’Amr, les cahiers des élèves d’Ibn ’Abbâs — jusqu’à l’ordre de codification de ’Umar II. La transmission de la Sunnah n’est pas une chaîne de rumeurs : c’est un réseau de témoins qui se contrôlent mutuellement, dont on possède les noms, les dates et les biographies.
« L’islam a exclu les femmes du savoir. » ’Â’ishah corrigeait les compagnons ; ’Amrah, Hafsah bint Sîrîn, Umm ad-Dardâ’ enseignaient à des hommes, et un calife s’asseyait dans le cercle de l’une d’elles. Il n’y a pas de hadith de ’Â’ishah dans aucun recueil sans qu’une femme figure dans la chaîne. Ce que l’histoire ultérieure a pu faire de cet héritage est une autre question ; l’origine, elle, est sans ambiguïté.
« La science religieuse fut l’instrument de domination des Arabes conquérants. » La génération étudiée montre l’inverse : les maîtres furent majoritairement des affranchis non arabes, et les conquérants apprenaient leur religion à leurs pieds. Aucune autre civilisation antique n’a confié son savoir sacré aux fils de ses vaincus.
« Les gens de l’opinion ont remplacé la révélation par le raisonnement humain. » Le ra’y des tâbi’ûn est un raisonnement à partir des textes, non contre eux ; et ses propres maîtres professaient que le hadith authentique l’emporte sur toute opinion. Les quatre imams, issus des deux écoles, tiendront la même règle.
« Les rois umayyades ont commandé l’écriture du hadith pour le contrôler. » L’ordre vint d’un calife que les historiens musulmans eux-mêmes distinguent de sa dynastie pour sa piété, et fut exécuté par des savants dont l’indépendance est documentée — Sa’îd ibn al-Musayyib flagellé, az-Zuhrî disant le vrai à la cour. Et le corpus produit contient précisément les hadiths qui limitent le pouvoir des rois, ce qu’aucun pouvoir n’aurait dicté.
Conclusion — Le relais est passé
Résumons ce que ce dossier établit, car chaque pièce compte dans l’édifice de notre série.
La génération formée jeune par le Prophète ﷺ a vécu assez longtemps pour enseigner à deux générations d’élèves, et sa transmission fut massive, croisée et contrôlée — Abû Hurayrah vérifié par ses pairs et ses huit cents élèves, ’Â’ishah corrigeant les compagnons eux-mêmes, Ibn ’Abbâs interrogeant trente témoins par question.
Cette génération s’est dispersée selon la carte même de l’empire, et chaque métropole est devenue une école dont nous connaissons les maîtres, les élèves et la pédagogie — jusqu’aux affranchis non arabes portant la couronne du savoir, preuve vivante que cette religion n’a jamais été la propriété d’un sang.
Les deux tempéraments méthodologiques nés de cette géographie — gens du hadith, gens de l’opinion — ont grandi sous des garde-fous communs qui les ont gardés l’un et l’autre dans la maison de la Sunnah.
Et lorsque la mort a commencé de faucher les porteurs, la Ummah a doublé la mémoire par l’écrit — sur ordre d’un calife formé par les juristes, exécuté par un maître formé par les mêmes : l’État au service de la science, et non l’inverse.
Qui veut attaquer la transmission de l’islam doit désormais expliquer comment tout cela — les cercles, les voyages, les recoupements, les dictionnaires d’hommes, l’écrit — aurait pu produire autre chose que ce qu’il a produit : la religion du Prophète ﷺ, parvenue intacte à ses héritiers.
Mais au-delà de la preuve, il y a les visages. Un homme qui tombait de faim pour ne pas manquer une parole. Une femme qui distribuait cent mille dirhams sans garder de quoi rompre son jeûne. Un adolescent couché sur le seuil des anciens, le visage dans la poussière. Un vieillard qui donnait sa fille à un étudiant pauvre plutôt qu’à un futur calife. Un esclave noir qui faisait attendre les rois. Ce sont eux qui nous ont apporté cette religion. Quand nous récitons un hadith, c’est leur voix que nous entendons ; quand nous prions, ce sont leurs gestes que nous refaisons. Les aimer n’est pas un sentiment : c’est une dette.
Mais pendant que les tâbi’ûn enseignaient, le monde entrait dans la maison. Les conquêtes avaient fait de la Ummah la voisine — et l’héritière politique — des vieilles civilisations : écoles de Perse, évêchés et monastères du Châm, académies grecques d’Alexandrie et de Harrân. Des questions nouvelles frappaient à la porte, portées par des convertis instruits d’autres sagesses et par des controversistes chrétiens et juifs rompus à la dialectique ; bientôt, des livres grecs passeraient en arabe, et avec eux des outils — et des poisons.
Nous avons vu naître les Jahmiyyah à ce carrefour ; le prochain dossier racontera la suite : comment l’islam a rencontré les cultures du Livre et de la philosophie, comment naquit de cette rencontre le mu’tazilisme — la raison érigée en juge de la Révélation —, et comment se dessina la ligne de partage entre la voie de l’athar et les écoles du discours, dont l’ash’arisme.
Qu’Allah nous fasse marcher sur les traces de ceux dont Il a agréé la voie, qu’Il nous compte parmi ceux qui les suivent avec excellence ; et qu’Il couvre d’éloges et de paix Son serviteur et Messager Mouhammad, sa famille, ses compagnons, et quiconque suit leur voie avec excellence jusqu’au Jour de la rétribution.
Chronologie de la génération du relais (18-124 H)
Les dates de décès des compagnons et des tâbi’ûn relèvent des historiens et des livres de rijâl ; plusieurs comportent une marge d’un an ou deux, signalée par la mention « vers ».
– 18 H — La peste de ’Amwâs emporte au Châm Mu’âdh ibn Jabal et Abû ’Ubaydah.
– 32 H — Mort d’Ibn Mas’ûd à Médine et d’Abû-d-Dardâ’ à Damas.
– vers 45 H — Mort de Zayd ibn Thâbit — « aujourd’hui a été enterrée une science immense », dit Abû Hurayrah.
– vers 50 H — Abû Ayyûb al-Ansârî meurt sous les murs de Constantinople.
– vers 58 H — Mort de ’Â’ishah, mère des croyants et savante de la communauté.
– vers 59 H — Mort d’Abû Hurayrah, la plus grande mémoire de la Sunnah.
– 68 H — Mort d’Ibn ’Abbâs à Tâ’if.
– vers 73 H — Mort d’Ibn ’Umar à La Mecque.
– vers 93 H — Mort d’Anas ibn Mâlik à Basrah, dernier compagnon d’Irak.
– 94 H — « L’année des juristes » : Médine perd plusieurs de ses sept maîtres, dont Sa’îd ibn al-Musayyib et ’Urwah selon plusieurs historiens.
– vers 96 H — Mort d’Ibrâhîm an-Nakha’î, synthèse de l’école de Kûfah.
– 99-101 H — Califat de ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz ; ordre officiel de mise par écrit du hadith.
– vers 104 H — Mort de Mujâhid à La Mecque et d’ash-Sha’bî à Kûfah.
– 105-106 H — Mort d’’Ikrimah, puis de Tâwûs à La Mecque.
– 110 H — Mort d’al-Hasan al-Basrî puis, cent jours après, d’Ibn Sîrîn ; vers la même année s’éteint à La Mecque Abû at-Tufayl, dernier des compagnons.
– vers 114-117 H — Mort de ’Atâ’ ibn Abî Rabâh, puis de Qatâdah.
– 124 H — Mort d’Ibn Shihâb az-Zuhrî, premier codificateur de la Sunnah.
Repères bibliographiques
Les deux versets cités littéralement dans ce dossier (Coran 9, 122 et 9, 100) le sont dans la traduction française de Rachid Maach, Le Coran en français (lecoranenfrancais.com), vérifiée à la source ; les autres versets sont évoqués en paraphrase avec leur référence.
Les hadiths d’al-Bukhârî et de Muslim suivent la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî ; ceux des Sunan, la numérotation usuelle de leurs éditions de référence, leur degré étant indiqué au fil du texte.
Les biographies, anecdotes et dates qualifiées de « rapportées par les biographes » ou « par les historiens » proviennent des livres de tabaqât et de rijâl ci-dessous : elles valent pour l’histoire et l’édification, avec des chaînes de valeur inégale, et ne fondent aucune conclusion de croyance. Les dénombrements de hadiths par compagnon suivent la recension ancienne attribuée à Baqî ibn Makhlad, totaux incluant répétitions et voies multiples.
Sources premières citées : al-Bukhârî (m. 256 H), Al-Jâmi’ as-sahîh, notamment le Livre de la science ; Muslim ibn al-Hajjâj (m. 261 H), As-Sahîh ; Abû Dâwûd (m. 275 H), As-Sunan ; At-Tirmidhî (m. 279 H), Al-Jâmi’ ; an-Nasâ’î (m. 303 H), As-Sunan ; Ahmad ibn Hanbal (m. 241 H), Al-Musnad ; ad-Dârimî (m. 255 H), As-Sunan.
Biographies et générations : Ibn Sa’d (m. 230 H), At-Tabaqât al-kubrâ ; Abû Nu’aym al-Asbahânî (m. 430 H), Hilyat al-awliyâ’ ; adh-Dhahabî (m. 748 H), Siyar a’lâm an-nubalâ’ et Tadhkirat al-huffâz ; Ibn Hajar al-’Asqalânî (m. 852 H), Al-Isâbah et Tahdhîb at-tahdhîb ; az-Zarkashî (m. 794 H), Al-Ijâbah li-îrâd mâ istadrakathu ’Â’ishah ’alâ as-sahâbah.
Sur le mérite de la science et sa transmission : Ibn ’Abd al-Barr (m. 463 H), Jâmi’ bayân al-’ilm wa fadlih ; al-Khatîb al-Baghdâdî (m. 463 H), Taqyîd al-’ilm et Ar-Rihlah fî talab al-hadîth.
Histoire : at-Tabarî (m. 310 H), Târîkh ar-rusul wa-l-mulûk ; Ibn Kathîr (m. 774 H), Al-Bidâyah wa-n-nihâyah.