Réponses · Idéologies modernes · Relativisme · Partie III/7
III — Les religions à l’épreuve les unes des autres
6. Les religions ne disent pas la même chose
Une fois admis qu’il existe une vérité et qu’on peut la chercher, la thèse pluraliste — « toutes les religions sont des chemins vers le même sommet » — se heurte à un fait que tout le monde peut vérifier en ouvrant les livres : les religions se contredisent sur l’essentiel. Nous parlons ici de leurs formes historiques majoritaires — le christianisme des conciles, le judaïsme rabbinique, les grands courants de l’hindouisme et du bouddhisme — et nous reviendrons sur leur diversité interne (§ 14).
Sur Dieu. L’islam et le judaïsme affirment un Dieu unique, sans associé, sans fils, sans incarnation. Le christianisme affirme un Dieu unique en trois personnes, dont l’une s’est faite homme. L’hindouisme dévotionnel vénère d’innombrables divinités ; celui de l’Advaita Vedânta enseigne un Absolu impersonnel dont le monde est l’illusion. Le bouddhisme ancien ne connaît pas de Dieu créateur.
Sur Jésus. Pour le christianisme, il est Dieu incarné, mort sur la croix pour racheter les péchés du monde. Pour l’islam, il est un prophète et un messager d’Allah, né miraculeusement d’une vierge, qui n’est pas mort sur la croix et n’a jamais prétendu être Dieu. Pour le judaïsme, il n’est ni l’un ni l’autre.
Sur l’après-mort. L’islam, le christianisme et le judaïsme enseignent une vie unique, suivie d’une résurrection et d’un jugement. L’hindouisme et le bouddhisme enseignent la réincarnation, et pour finalité non le Paradis mais la sortie du cycle des renaissances. Le matérialisme enseigne qu’il n’y a rien.
Sur le salut. Pour le christianisme, l’homme naît marqué par le péché originel et ne peut être sauvé que par la foi au sacrifice du Christ. Pour l’islam, l’homme naît pur (fitra), nul ne porte le fardeau d’autrui, et le salut vient de la foi en Allah seul et des bonnes œuvres, par Sa miséricorde. Pour le bouddhisme, il n’y a personne à sauver : le « soi » est une illusion à dissoudre.
Ce ne sont pas des nuances. Ce sont des contradictoires : Dieu est un ou il est trois ; Jésus est mort sur la croix ou il n’y est pas mort ; nous renaissons ou nous ressuscitons. Devant deux propositions contradictoires, la logique ne laisse que trois possibilités : la première est vraie, ou la seconde est vraie, ou les deux sont fausses. La quatrième — « les deux sont vraies » — est exclue par le principe même de la pensée. On peut donc soutenir qu’une religion est vraie, ou qu’aucune ne l’est ; on ne peut pas soutenir que toutes le sont. Le relativisme religieux n’est pas une position généreuse : c’est une position impossible.
La montagne et ses chemins
L’image la plus répandue du pluralisme est celle de la montagne : « Les religions sont des chemins différents qui montent vers le même sommet. » L’image est belle, mais elle suppose ce qu’il faudrait prouver : que le sommet est le même. Or ce que les religions disent du sommet est précisément ce qui les oppose. L’une dit qu’au sommet se trouve un Dieu unique et personnel, qui parle, juge et pardonne ; l’autre, un Dieu en trois personnes ; une autre, un Absolu impersonnel dans lequel le moi se dissout ; une autre encore, l’extinction de tout désir et de tout soi. Des chemins qui décrivent des sommets différents ne montent pas sur la même montagne. Et si l’on répond que nul, du bas, ne peut voir le sommet, alors on ne peut pas non plus affirmer qu’il est unique — l’image perd exactement ce qu’elle voulait établir.
« Les contradictions ne sont qu’apparentes »
Le pluraliste répond alors que les religions parlent de Dieu « avec des langages différents », et que leurs contradictions sont des différences de vocabulaire, non de contenu. Cette réponse mérite trois remarques. La première : « Dieu est un » et « Dieu est trois » ne sont pas deux formulations culturelles d’une même idée si les deux propositions portent sur la même réalité et donnent au mot « Dieu » le même sens — et c’est le cas, puisque le christianisme et l’islam parlent du même Créateur d’Abraham et de Moïse. La deuxième : les religions elles-mêmes ne considèrent pas leurs affirmations comme des métaphores interchangeables. L’Église a excommunié pour moins qu’une virgule sur la nature du Christ ; le Coran déclare mécréants ceux qui disent « Allah est le troisième de trois » (5:73). Il ne suffit donc pas qu’un observateur extérieur les réunisse sous le mot vague de « spiritualité » pour que leurs différences s’effacent. La troisième : on ne peut pas décider de l’extérieur qu’une affirmation est « apparente ». Il faudrait montrer, texte en main, que « Jésus est Dieu » et « Jésus n’est pas Dieu » disent la même chose. Personne ne l’a jamais fait, pour la bonne raison que c’est impossible.
7. Le pluralisme résout-il la contradiction ?
Le pluralisme savant, celui de John Hick, sait tout cela, et c’est pourquoi sa thèse réelle est plus subtile : les religions seraient toutes vraies à un niveau supérieur — celui du « Réel en soi » — où leurs différences s’effacent, et fausses au niveau où elles se contredisent, celui de leurs images culturelles. C’est une réponse plus sérieuse que « chacun sa vérité ». Mais elle déplace le problème plutôt qu’elle ne le résout.
Car il faut poser une question simple : comment le pluraliste sait-il que toutes les religions sont des perceptions partielles d’une même Réalité ultime ? Cette proposition n’est contenue dans aucune d’elles — ni le judaïsme, ni le christianisme, ni l’islam, ni l’hindouisme, ni le bouddhisme ne l’enseignent. Elle est une théorie philosophique supplémentaire, posée au-dessus des religions, et qui affirme elle-même quelque chose de très précis sur la réalité ultime : qu’elle existe, qu’elle est une, qu’elle est inconnaissable en soi, et que toutes les traditions en sont des reflets équivalents. Le pluralisme a donc besoin, lui aussi, d’un critère de vérité pour établir sa propre thèse. Il ne supprime pas la question « qu’est-ce qui est vrai ? » ; il la déplace d’un étage, vers la théorie pluraliste elle-même — et là, elle est sans réponse.
Regardez ensuite ce que cette thèse fait à chaque religion. Elle dit au chrétien : « Jésus n’est pas vraiment Dieu, c’est une image culturelle du Réel. » Elle dit au musulman : « Le Coran n’est pas vraiment la parole de Dieu, c’est une expression arabe du Réel. » Elle dit au bouddhiste : « Il y a en fait un Réel ultime que tu nies. » Le pluralisme ne prend donc aucune religion telle qu’elle se présente : il sélectionne dans chacune ce qui lui convient, écarte ce qui le gêne, et reconstruit au-dessus d’elles une religion supérieure, appelée « le Réel », dont il est le seul théologien. Ce n’est pas le respect de toutes les religions ; c’est une religion de plus, qui prétend en savoir plus long que chacune sur ce qu’elle dit vraiment, et qui refuse à chacune le droit de se définir elle-même.
La parabole des aveugles et de l’éléphant illustre bien ce piège. Des aveugles touchent un éléphant : l’un tient la trompe et dit « c’est un serpent », l’autre l’oreille et dit « c’est un éventail », le troisième la patte et dit « c’est un arbre ». Les religions seraient ces aveugles, chacune avec un fragment du vrai. Mais posez la question : qui raconte l’histoire ? Quelqu’un qui voit l’éléphant tout entier. Le conteur se place au-dessus de tous les aveugles et prétend, lui, savoir ce qu’est le Réel. La parabole ne prouve pas que personne ne connaît la vérité ; elle prouve que le pluraliste s’attribue la seule vue complète — exactement le privilège qu’il refuse aux croyants.1 Une perspective peut être partielle ; elle ne peut pas, par le seul fait d’être une perspective, rendre vraies deux propositions contradictoires.
Notes
- L’objection a été formulée avec force par le missiologue anglican Lesslie Newbigin, The Gospel in a Pluralist Society, Grand Rapids, Eerdmans, 1989, chap. 1. La parabole elle-même vient du canon bouddhique (Udâna, VI, 4) ; Rûmî la reprend dans le Mathnawî (III, 1259 sq.) pour parler des limites de la connaissance sensible, non de l’équivalence des religions. ↩
Dossier publié le 20 septembre 2026 sur convertistoislam.fr.