Qui est Allah ?
Il y a un mot que l’Occident prononce en baissant la voix. Un mot qu’on entend au journal de vingt heures entre deux images de fumée, un mot recouvert, avec le temps, par les peurs de ceux qui le prononcent et par les crimes de certains de ceux qui s’en réclament. Allah.
Alors commençons par enlever la poussière.
Si vous entriez ce dimanche matin dans une église copte du Caire, dans une paroisse maronite de Beyrouth, dans une communauté chrétienne d’Alep ou de Bagdad, vous entendriez ce mot monter des lèvres des fidèles — dans la prière, dans l’Évangile lu à voix haute, dans le Notre Père. Les chrétiens arabes n’ont jamais eu d’autre mot pour dire Dieu. Les bibles arabes, imprimées bien avant la naissance de nos polémiques, s’ouvrent ainsi : « Au commencement, Allah créa les cieux et la terre. »
Car Allah n’est pas le nom d’un dieu arabe parmi d’autres, ni le « dieu des musulmans » qui existerait à côté du Dieu des juifs et des chrétiens. Le mot vient de la contraction de al-ilāh : le Dieu, avec l’article défini — Celui qui mérite véritablement d’être adoré, l’Unique. Il n’a ni féminin ni pluriel. On ne peut pas dire « une allah », ni « des allahs » : la grammaire elle-même interdit l’association. Et ce mot appartient à une très vieille famille sémitique : El, Eloah, Elohim, l’araméen Alāhā — la langue que parlait Jésus, fils de Marie, paix sur lui. Sur la croix, selon l’Évangile de Marc, il crie : « Eloï, Eloï » — « Mon Dieu, mon Dieu ». Écoutez la racine. C’est la même.
Allah n’est donc pas un dieu d’ailleurs. Il est le mot par lequel des millions d’êtres humains, musulmans et chrétiens d’Orient, disent Dieu. Le Dieu de Noé, d’Abraham, de Moïse et de Jésus — paix sur eux tous —, le Dieu annoncé par Muhammad ﷺ.
Alors reposons la question, débarrassée de ses peurs : qui est Allah ?
Il a répondu Lui-même. Un jour, à La Mecque, on demanda au Prophète ﷺ : « Décris-nous ton Seigneur. » La réponse ne fut pas un traité de théologie, mais quatre lignes que tout musulman, du Sénégal à l’Indonésie, connaît par cœur avant de savoir écrire :
Dis : Lui, Allah, est Un.
Allah, le Seul dont tout dépend et qui ne dépend de rien.
Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré,
et nul n’est égal à Lui.
Quatre versets, et presque tout est déjà là. Le Prophète ﷺ a dit qu’ils équivalent au tiers du Coran, et la tradition en a fait le nom de la sourate : al-Ikhlāṣ, la pureté, la sincérité absolue.
Aḥad : non pas « un » comme le premier d’une série, non pas le premier d’une collection de dieux, non pas une force cosmique anonyme ni une énergie impersonnelle — Un, d’une unicité sans seconde, sans parties, sans division possible.
Aṣ-Ṣamad : les anciens exégètes se sont épuisés à traduire ce mot, et Ibn Jarīr aṭ-Ṭabarī en rapporte des dizaines de gloses concordantes. Celui vers qui toute créature se tourne dans le besoin, et qui ne se tourne vers personne. Le plein, le massif, sans creux ni manque. Celui qui demeure quand tout s’effondre.
Arrêtez-vous un instant sur ce mot, car il vous concerne physiquement, là, maintenant. Vous avez besoin d’air : vous venez d’inspirer sans y penser. Vous avez besoin d’eau, de nourriture, de sommeil, de lumière, d’affection. Votre cœur bat en ce moment même sans que vous lui en ayez donné l’ordre — il dépend d’un battement que vous ne commandez pas. Votre existence entière repose sur des choses que vous n’avez pas créées et que vous ne contrôlez pas. Voilà ce que nous sommes : des êtres suspendus. Allah, Lui, n’a besoin de rien ni de personne.
Puis la négation de la filiation, dans les deux sens : ni fils, ni père, ni ancêtre, ni descendance. Il n’est pas au milieu d’une chaîne ; Il est hors de la chaîne, parce qu’Il l’a faite. Et enfin le sceau : nul n’est égal à Lui — ni rival, ni équivalent, ni épouse, ni associé.
Cette pureté n’est pas une froideur. C’est le contraire exact. Un dieu qu’on peut fractionner est un dieu qu’on peut marchander ; un dieu qu’on peut comparer est un dieu qu’on peut remplacer. Celui dont parle le Coran ne se remplace pas. Et — c’est ici que la connaissance d’Allah devient bouleversante — Celui qui n’a besoin de personne s’intéresse à chacun.
Le Créateur des galaxies entend la voix d’une femme. Le Maître des cieux connaît la larme d’un enfant. Celui qui n’a besoin de rien accueille celui qui revient vers Lui après des années d’oubli. Voilà le paradoxe qui traverse toute la révélation, et qu’il faut garder en main comme un fil tout au long de cette lecture : plus Allah est grand, plus Sa proximité devient extraordinaire. Il est immense, mais Il n’est pas lointain. Il est transcendant, mais Il répond. Il est le Roi, mais Il pardonne. Il est le Juge, mais Il aime.
Et pour apprendre à Le connaître, Il nous a donné quelque chose de précieux : Ses noms.
C’est à Allah qu’appartiennent les plus beaux noms. Invoquez-Le donc par eux.
Al-asmā’ al-ḥusnā. Non pas « les beaux noms », mais les plus beaux — un superlatif qui signifie qu’il n’existe pas de beauté au-dessus. Et remarquez : on ne nous demande pas seulement de les connaître. On nous demande de L’invoquer par eux. Parce qu’un nom d’Allah n’est pas une décoration théologique. C’est une fenêtre.
Rapporté par al-Bukhārī et Muslim
Le verbe employé — aḥṣāhā — a fait couler beaucoup d’encre, et al-Khaṭṭābī, puis Ibn Ḥajar après lui, ont tranché avec justesse : il ne s’agit pas de réciter une liste comme une table de multiplication. Dénombrer ces noms, c’est les mémoriser, en comprendre le sens, puis en vivre les exigences. Lorsque tu sais qu’Il est ar-Razzāq, Celui qui pourvoit, tu ne regardes plus ton avenir de la même manière. Lorsque tu sais qu’Il est al-Ghafūr, le Grand Pardonneur, tu ne regardes plus ton passé de la même manière. Lorsque tu sais qu’Il est al-Laṭīf, le Subtil qui agit avec une délicatesse que l’on ne perçoit parfois qu’après des années, tu ne regardes plus les événements de ta vie de la même manière. Et lorsque tu sais qu’Il est al-Wadūd, le Tout Aimant, tu ne regardes plus Dieu de la même manière.
Connaître un nom d’Allah, ce n’est pas ajouter une ligne à son vocabulaire. C’est changer de manière d’habiter le monde.
Alors faisons connaissance. Pas comme on mémorise une liste : allons voir ces noms là où Il les a écrits en grand — dans le ciel, dans la terre, dans l’eau, et dans notre propre cœur.
Le premier visage sous lequel Allah se présente au monde est celui du Créateur. Il est al-Khāliq, le Créateur ; al-Bāri’, Celui qui fait exister à partir du néant, sans modèle antérieur ; al-Muṣawwir, Celui qui donne la forme, le dessin, le visage. Trois noms, trois gestes, et ils apparaissent ensemble à la fin de la sourate al-Ḥashr, dans l’un des passages les plus vertigineux du Livre :
C’est Lui Allah. Nul dieu que Lui. Le Connaisseur de l’invisible comme du visible. C’est Lui le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. C’est Lui Allah. Nul dieu que Lui. Le Souverain, le Pur, la Paix, Celui qui donne la sécurité, le Vigilant, le Puissant, Celui qui contraint, le Suprême. Gloire à Allah, au-dessus de ce qu’ils Lui associent. C’est Lui Allah, le Créateur, Celui qui donne l’existence, le Formateur. À Lui les plus beaux noms. Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre Le glorifie, et c’est Lui le Puissant, le Sage.
Lisez-le à voix haute. Ce n’est pas un raisonnement, c’est une cascade. Le texte ne démontre pas Dieu : il Le montre.
Et Il n’a pas créé comme un artisan qui façonne un bois ou un métal qui lui préexistaient. Il est Celui qui donne l’existence elle-même. Avant les étoiles, avant les océans, avant la première cellule, Il était.
Rapporté par al-Bukhārī
Puis l’existence est apparue, par Sa seule volonté.
Maintenant, levez les yeux de cette page une seconde, et regardez ce qui vous entoure. Une feuille, avec ses nervures dessinées comme un delta de fleuve. Une graine — sèche, minuscule, presque rien — qui porte pourtant en elle l’architecture d’une racine, d’une tige, de feuilles, d’une fleur, parfois d’un arbre immense. La main d’un nouveau-né qui se referme autour d’un doigt. Une fourmi sous une pierre, une baleine dans l’océan, une étoile dont la lumière a voyagé des années avant d’atteindre votre regard ce soir. Derrière la diversité infinie des formes, le Coran nous invite à reconnaître une même signature : al-Khāliq.
Car le Coran fait quelque chose d’étonnant. Il ne dit pas seulement : admirez. Il dit : regardez, réfléchissez, questionnez. Il est probablement le livre sacré qui invite le plus obstinément à l’observation du réel :
En vérité, dans la création des cieux et de la terre, et dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d’intelligence.
Et parmi ces signes, il y a un verset qui est l’un des sommets du Livre, et qu’il faut lire lentement, en deux temps :
Ceux qui ont mécru n’ont-ils pas vu que les cieux et la terre formaient une masse compacte ? Nous les avons alors séparés et Nous avons fait de l’eau toute chose vivante. Ne croiront-ils donc pas ?
Premier temps : ratqan fa-fataqnāhumā. Un vocabulaire très concret. Ar-ratq, c’est ce qui est cousu, soudé, une seule masse sans jointure ; al-fatq, c’est le déchirement, la décousure, l’ouverture. Le ciel et la terre étaient un seul bloc soudé, et Il les a déchirés l’un de l’autre. Les exégètes anciens — aṭ-Ṭabarī rapporte ici Ibn ‘Abbās, al-Ḥasan al-Baṣrī, Mujāhid, Sa’īd ibn Jubayr — ont proposé deux lectures principales et parfaitement recevables : ou bien le ciel ne pleuvait pas et la terre ne produisait rien, et Il ouvrit l’un par la pluie et l’autre par les plantes ; ou bien, plus littéralement, les cieux et la terre étaient une masse unique qu’Il a dissociée. Cette seconde lecture, notez-le bien, est celle d’exégètes morts il y a plus de mille ans, à une époque où nul ne pouvait rien deviner de la cosmologie moderne. Elle est dans les livres, elle est ancienne, elle est sunnite — et elle est étrangement suggestive pour un lecteur d’aujourd’hui qui a entendu parler d’un univers né d’un état primordial unique.
Second temps, et c’est celui que vous entendez encore battre dans votre poitrine : wa ja’alnā mina l-mā’i kulla shay’in ḥayy — « et de l’eau Nous avons fait toute chose vivante ». Toute chose vivante. Pas seulement l’homme, pas seulement l’animal : kulla shay’in ḥayy, absolument tout ce qui vit. Un Bédouin du VIIe siècle entendait cela et comprenait, très justement, que sans eau rien ne pousse et rien ne survit dans le désert. Un lycéen d’aujourd’hui l’entend et pense à ce qu’on lui a appris : que la cellule vivante est faite d’eau pour l’essentiel, que la vie est apparue en milieu aqueux, que la première question qu’on pose à une planète lointaine pour savoir si elle peut porter la vie est — y a-t-il de l’eau ? Le verset n’a pas changé. C’est le lecteur qui a grandi.
Ici, un mot d’honnêteté intellectuelle, parce qu’il serait indigne d’un Livre pareil de le tirer par la manche. Le Coran n’est pas un manuel de biologie ni d’astrophysique, et les savants sunnites ont toujours refusé de figer un verset sur une théorie humaine, mouvante par nature. Ce qu’il faut dire est plus sobre et plus fort : ce Livre, récité par un homme illettré au milieu d’un désert, ne contient rien qui ait obligé les générations suivantes à se détourner de lui pour rester honnêtes avec le réel. C’est déjà, pour un texte du VIIe siècle, une anomalie considérable. Et il en va de même de ce verset, que la tradition a lu comme une affirmation de la vastitude divine et qui, dans une oreille moderne, sonne autrement :
Et le ciel, Nous l’avons construit par Notre puissance : et Nous l’étendons dans l’immensité.
La-mūsi’ūn : de la racine w-s-‘, élargir, étendre, dilater. Les commentateurs classiques y ont lu l’ampleur et la puissance sans limite du Créateur. Nous, nous savons depuis un siècle que l’univers est en expansion. Je ne dis pas que le verset « prouve » quoi que ce soit ; je dis qu’il était là avant, qu’il n’a jamais eu à être corrigé, et que cela mérite qu’on s’arrête un instant et qu’on se taise.
Puisque nous parlons de l’eau, faisons une halte. C’est la première méditation que je vous propose, et elle ne demande rien d’autre qu’une fenêtre un jour de pluie.
Regardez la pluie tomber — et imaginez que vous ne l’avez jamais vue. Le ciel devient sombre. Une goutte descend. Puis une autre. Puis des milliers, verticales, patientes, gratuites. La terre sèche les absorbe. Quelques jours plus tard, quelque chose de vert apparaît. Une graine que vous ne voyiez pas était là, dans le sol. Elle dormait. Puis l’eau est venue — et la vie a répondu.
Al-Muḥyī. Celui qui donne la vie.
Le Coran attire sans cesse notre attention sur cette résurrection miniature : une terre morte qui reverdit. Et il en fait explicitement le signe de la résurrection à venir — c’est ainsi, dit-il, que les morts sortiront. Mais cette image est aussi une parabole de notre propre existence. On peut avoir le cœur desséché. On peut avoir oublié. On peut avoir passé des années loin de Dieu. Et une seule pluie suffit à réveiller une terre. Une seule larme sincère peut rouvrir une porte qu’on croyait murée.
Retenez cette pluie. Nous la retrouverons quand nous parlerons du pardon.
Car l’immense, chez Allah, n’est jamais séparé de l’exact. Il est al-Ḥakīm, le Sage, et al-Muqtadir, Celui qui décrète avec précision :
Il a créé toute chose en lui donnant sa juste mesure.
Le soleil court vers un gîte qui lui est assigné : tel est le décret du Tout Puissant, de l’Omniscient. Et la lune, Nous lui avons déterminé des phases, jusqu’à ce qu’elle devienne comme la palme vieillie. Le soleil ne peut rattraper la lune, ni la nuit devancer le jour ; et chacun vogue dans une orbite.
Kullun fī falakin yasbaḥūn : « chacun nage dans une orbite ». Le verbe sabaḥa est celui du nageur, du corps porté par un fluide, du mouvement souple et sans effort. Un astre qui nage. Les saisons qui reviennent, les marées qui obéissent, les cycles de l’eau, la croissance d’une plante, la structure d’une cellule : partout une mesure, partout un calcul qui n’est pas le nôtre. Et puis ce défi magnifique, lancé à quiconque voudra chercher la faille :
Tu ne vois, dans la création du Tout Miséricordieux, aucune disproportion. Ramène donc ton regard : y vois-tu une brèche ? Puis ramène ton regard, deux fois encore : le regard te reviendra épuisé, à bout de forces.
Des siècles de télescopes, et le regard revient encore épuisé.
Mais l’immense serait un dieu lointain, et Il ne l’est pas. Voici le fil du paradoxe qui revient : le même qui déchire les cieux s’occupe d’une fourmi.
Il est al-Laṭīf — un nom presque intraduisible, qui tient à la fois de la subtilité, de la finesse, de la délicatesse et de la bonté qui agit sans qu’on la voie. Al-Laṭīf, c’est Celui qui atteint le plus infime détail par Sa science, et qui prend soin de vous par des chemins que vous ne comprendrez que dix ans plus tard. Il est al-Khabīr, l’Informé de tout, Celui à qui rien n’échappe du dedans des choses. Il est as-Samī’, l’Audient, et al-Baṣīr, le Clairvoyant :
Les regards ne peuvent L’atteindre, alors qu’Il atteint tous les regards. Et Il est le Subtil, le Parfaitement Connaisseur.
Écoutez ce que dit Luqmān le Sage à son fils, dans le Coran :
Ô mon fils, fût-ce le poids d’un grain de moutarde, au fond d’un rocher, ou dans les cieux ou dans la terre, Allah le fera venir. Allah est Subtil et Parfaitement Connaisseur.
Un grain de moutarde. Au fond d’un rocher. Voilà l’échelle à laquelle Il travaille.
Et il y a cette scène, à Médine, qui vaut tous les traités. Une femme, Khawla bint Tha’laba, vient se plaindre au Prophète ﷺ de son mari qui l’a répudiée par une formule injuste héritée de l’époque préislamique. Elle plaide, elle insiste, elle pleure. ‘Ā’isha — qu’Allah l’agrée — racontera plus tard : « Louange à Allah dont l’ouïe embrasse toutes les voix. J’étais dans un coin de la pièce et il m’échappait des mots de ce qu’elle disait — et Allah, Lui, fit descendre du ciel : »
Allah a bien entendu la parole de celle qui discutait avec toi à propos de son époux et se plaignait à Allah. Et Allah entendait votre dialogue, car Allah est Audient et Clairvoyant.
Imaginez la scène. Une femme parle dans une pièce. Des générations passent, des empires disparaissent, des langues meurent, des villes s’effondrent — et cette conversation privée est encore récitée aujourd’hui, chaque jour, par des millions de personnes sur toute la terre. Pourquoi ? Parce qu’Allah entend. Le Maître des mondes a fait descendre une révélation éternelle parce qu’une femme pleurait dans une pièce et qu’on l’entendait mal.
Voilà qui est Allah.
Arrêtons-nous encore, parce que ce qui précède contient une consolation qu’il ne faut pas laisser passer.
L’être humain souffre parfois d’être invisible. Il fait du bien et personne ne remercie. Il souffre et personne ne remarque. Il se bat intérieurement et personne ne sait. Il y a en vous des efforts que nul n’a vus, des combats gagnés dans le silence, des nuits où vous avez résisté, des larmes essuyées avant que quelqu’un puisse les voir, des générosités accomplies dans le secret et qui, pour le monde, n’ont jamais existé.
Pour Allah, rien ne s’est perdu. Il est ash-Shahīd, le Témoin de toute chose. Ar-Raqīb, l’Observateur qui ne cligne pas. Al-Muḥṣī, Celui qui dénombre tout. Al-Ḥasīb, Celui qui tient le compte et qui suffit. Et Il est — nom stupéfiant — ash-Shakūr : le Très Reconnaissant. Oui, reconnaissant : Celui qui remercie Ses créatures pour le peu qu’elles font, et qui le multiplie. Tu donnes peu, Il multiplie. Tu reviens avec une larme, Il ouvre une porte. Tu accomplis un bien que personne n’a vu — Il l’a vu, Il l’a inscrit, et Il s’en montre reconnaissant envers toi, alors que c’est Lui qui t’avait donné la force de le faire.
Vous n’êtes jamais véritablement invisible. Et cela vaut aussi, il est vrai, pour nos fautes — mais patience : nous arrivons à la miséricorde, et vous verrez que c’est elle qui a le dernier mot.
Il est ar-Razzāq, Celui qui pourvoit — et le Coran, sur ce point, a une douceur qui désarme :
Il n’y a point de bête sur terre dont la subsistance n’incombe à Allah.
Tous les oiseaux que vous verrez demain matin ont mangé, sans grenier ni salaire.
Rapporté par at-Tirmidhī, Ibn Mājah et Aḥmad
Regardez bien le hadith : l’oiseau part. Il sort, il cherche, il fait sa part. Ce n’est pas un appel à la passivité — c’est un appel à travailler sans adorer le résultat, à avancer sans croire que tout dépend de nous, à faire ce qui est à notre portée et à confier à Allah ce qui la dépasse. L’oiseau ne porte pas le poids du lendemain sur ses ailes. Nous, si — et c’est précisément ce poids-là qu’Allah propose de porter, car Il est aussi al-Wakīl, le Garant, Celui à qui l’on confie ses affaires quand elles deviennent trop lourdes pour nos mains.
Mais s’il fallait ne retenir qu’un seul trait, un seul, celui qui domine tous les autres et sous lequel tout le reste s’ordonne, ce ne serait ni la puissance ni la science. Ce serait la miséricorde.
Chaque sourate du Coran, sauf une, s’ouvre par : Bismi Llāhi r-Raḥmāni r-Raḥīm. Avant la loi, avant le jugement, avant les récits, avant les avertissements — la révélation commence par la miséricorde. Deux noms de la même racine r-ḥ-m, la racine qui donne aussi raḥim : la matrice, le ventre maternel, la chose la plus protectrice et la plus enveloppante que connaisse le langage humain. L’image est forte : la miséricorde d’Allah n’est pas une indulgence molle ; elle enveloppe, nourrit, protège, accompagne et fait grandir. Ar-Raḥmān en désigne l’immensité — débordante, universelle, couvrant le croyant et le mécréant, l’homme et la bête, celui qui remercie et celui qui insulte. Ar-Raḥīm en désigne l’application constante et particulière, celle qu’Il réserve aux croyants.
Et Ma miséricorde embrasse toute chose.
Hadith qudsī — Rapporté par al-Bukhārī et Muslim
Devancé : elle est arrivée avant, elle est plus ancienne, elle a pris de l’avance et ne la rendra pas.
Rapporté par Muslim
Une seule part. Pesez cela. Toute la tendresse que vous avez rencontrée dans votre vie — votre mère penchée sur vous quand vous aviez de la fièvre, un parent veillant un enfant malade, les mains d’un secouriste sur un corps inconnu, un soignant qui reste après son service, un animal couvrant son petit, un vieux couple qui se tient encore par la main — tout cela, toute la bonté humaine et animale depuis le début du monde, tient dans une part sur cent. Ce que nous connaissons de la tendresse n’est qu’une goutte. L’océan est gardé pour le Jour où nous en aurons le plus besoin.
Et il y a cette scène que l’on ne peut pas relire sans que la gorge se serre. Après une bataille, on ramène des captifs. Parmi eux, une femme court, affolée, cherchant son enfant. Elle finit par le trouver, le saisit, le colle contre elle et l’allaite. Le Prophète ﷺ se tourne vers ses compagnons : « Croyez-vous que cette femme puisse jeter son enfant dans le feu ? » Ils répondent : « Non, par Allah, elle ne le pourrait pas. »
Rapporté par al-Bukhārī et Muslim
Alors, lorsque vous verrez une mère prendre son enfant dans ses bras, souvenez-vous : ce n’est qu’une petite fenêtre ouverte sur la miséricorde d’Allah. Et lorsque quelqu’un vous dira que le Dieu de l’islam n’est qu’un Dieu qui punit, souvenez-vous de ces deux noms placés au seuil de presque chaque sourate, comme deux gardiens à l’entrée du Livre : ar-Raḥmān, ar-Raḥīm.
Voilà ce que l’Occident croit être le nom d’une menace.
De cette miséricorde découlent les noms du pardon, et ils sont nombreux, comme si le Coran ne se lassait pas de le redire : al-Ghafūr, al-Ghaffār, Celui qui pardonne et qui pardonne encore ; at-Tawwāb, Celui qui accueille le repentir et qui, en vérité, revient vers Son serviteur avant même que celui-ci ne revienne vers Lui ; al-‘Afuww, Celui qui efface la trace jusqu’à ce qu’il n’en reste rien ; al-Ḥalīm, l’Indulgent, Celui qui voit la faute et ne se hâte pas de punir, laissant au coupable le temps du retour.
Et le Coran s’adresse nommément à ceux qui pensent être allés trop loin :
Dis : Ô Mes serviteurs qui avez commis des excès à votre propre détriment, ne désespérez pas de la miséricorde d’Allah. Car Allah pardonne tous les péchés. Oui, c’est Lui le Pardonneur, le Très Miséricordieux.
Ibn Kathīr et aṭ-Ṭabarī s’arrêtent longuement sur ce verset : c’est le plus vaste verset d’espérance du Livre. Mais regardez d’abord les trois premiers mots : « Ô Mes serviteurs. » Même lorsqu’ils ont péché. Même lorsqu’ils se sont éloignés. Même lorsqu’ils ont dépassé toutes les limites. Il les appelle encore Mes serviteurs — le possessif n’a pas été retiré. Et que leur dit-Il en premier ? Non pas « repentez-vous », qui viendra après, mais : « ne désespérez pas ». Comme si Allah savait ce que nous oublions constamment : que l’être humain a besoin d’être sauvé non seulement de ses péchés, mais du désespoir que ses péchés provoquent en lui. Le désespoir est la vraie prison ; le péché n’en était que la porte.
Vous vous souvenez de la pluie sur la terre morte ? La voici. Tous les péchés, dit le verset — sans exception de faute, à la seule condition du retour sincère avant le dernier souffle.
Et pour qu’on ne s’imagine pas un pardon administratif, accordé du bout des lèvres par un juge las, le Prophète ﷺ a raconté ceci : « Allah se réjouit du repentir de Son serviteur plus qu’un homme perdu dans un désert désolé, avec sa monture qui porte sa nourriture et son eau — il s’endort, se réveille, et sa monture a disparu. Il la cherche jusqu’à ce que la soif le gagne, puis se dit : je retourne là où j’étais et je dors jusqu’à mourir. Il pose sa tête sur son bras pour mourir. Il se réveille — et sa monture est là, devant lui, avec ses provisions et son eau. Il saisit la bride et, dans l’excès de sa joie, se trompe et s’écrie : Ô Allah, Tu es mon serviteur et je suis Ton Seigneur ! »
Rapporté par al-Bukhārī et Muslim
Un homme si heureux qu’il en bafouille et inverse les mots. Allah est plus heureux que lui quand vous revenez. Ce hadith ne banalise pas la faute ; il révèle la grandeur de l’accueil. Car Allah ne nous demande pas de revenir parce qu’Il aurait besoin de nous. Il nous demande de revenir parce que nous avons besoin de Lui — et Il aime le retour.
Il aime. Il faut oser le dire, parce que c’est écrit, et c’est le nom que le Coran ne prononce que deux fois, mais qui suffit à retourner tout l’édifice : al-Wadūd.
Al-wadd, en arabe, ce n’est pas n’importe quel amour. Ce n’est ni la passion aveugle ni le simple désir. C’est l’amour tendre, choisi, constant, qui se manifeste en actes et en attentions. Ibn al-Qayyim écrit qu’al-Wadūd signifie à la fois l’Aimant et l’Aimé : Celui qui aime Ses serviteurs, et Celui vers qui monte l’amour de toute la création.
Et c’est Lui le Pardonneur, le Tout Aimant.
Regardez où ce nom est placé : juste après le récit le plus sombre de la sourate — des croyants jetés au feu par leurs bourreaux. Au moment le plus noir, Il se nomme l’Aimant. Comme pour dire : même là, surtout là.
Et l’amour, dans le Coran, n’est jamais à sens unique :
Allah va faire venir un peuple qu’Il aime et qui L’aime.
Yuḥibbuhum wa yuḥibbūnah. Il les aime — et c’est écrit en premier. Son amour précède le nôtre, le suscite, le rend possible. Nous n’aimons Dieu que parce qu’Il a commencé.
Et pour ceux qui demandent par où passe cet amour, le Coran donne l’adresse exacte :
Dis : Si vous aimez vraiment Allah, suivez-moi, Allah vous aimera alors et vous pardonnera vos péchés. Allah est Pardonneur et Miséricordieux.
Les anciens ont appelé ce verset āyat al-maḥabba, le verset de l’amour, et aussi āyat al-imtiḥān, le verset de l’épreuve — parce qu’il départage ceux qui aiment en paroles de ceux qui aiment en marchant. Car dans la vision coranique, l’amour d’Allah n’est pas un sentiment vague qui flotte au-dessus de la vie : il descend du cœur vers le comportement. Aimer Celui qui est ar-Raḥmān rend miséricordieux. Aimer al-Karīm, le Généreux, rend généreux. Aimer al-‘Adl, le Juste, rend incapable de tolérer l’injustice. Aimer al-Ghafūr apprend à pardonner. Les noms d’Allah ne sont pas seulement des fenêtres par lesquelles on Le regarde : ils deviennent des miroirs dans lesquels notre propre caractère est appelé à se transformer.
Et cet amour a des effets jusque dans le ciel.
Rapporté par al-Bukhārī et Muslim
Il y a donc des gens que vous croisez, que tout le monde aime sans savoir pourquoi, et dont l’amour a été proclamé au ciel avant de descendre.
Il est aussi al-Qarīb, le Proche, et al-Mujīb, Celui qui répond. Et là, le Coran fait quelque chose d’unique. Dans tout le Livre, quand on interroge le Prophète ﷺ, la réponse commence par « Dis : ». Ils t’interrogent sur le vin — dis. Ils t’interrogent sur les orphelins — dis. Ils t’interrogent sur l’âme — dis. Une seule fois, l’intermédiaire disparaît :
Et quand Mes serviteurs t’interrogent sur Moi… alors Je suis proche : Je réponds à l’appel de celui qui M’invoque quand il M’invoque. Qu’ils répondent à Mon appel et qu’ils croient en Moi, afin qu’ils soient bien guidés.
Pas de « dis-leur ». Quand il s’agit de Lui, Il répond directement — comme si le voile de la médiation se déchirait un instant. Et comme si l’éloignement, quand nous le ressentons, venait de notre oubli, jamais d’une distance qu’Il aurait mise.
Tu appelles : Il entend. Tu murmures : Il entend. Tu pleures sans trouver les mots : Il entend. Tu ne sais même pas comment prier : Il entend encore.
Nous avons créé l’homme et Nous savons ce que son âme lui suggère, et Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire.
Il connaît l’homme mieux que l’homme ne se connaît lui-même. Cela, il faut le tenir ensemble avec ce qui suit — sans quoi on n’a compris ni l’un ni l’autre.
Car Il est al-‘Azīz, le Tout Puissant que rien ne domine ; al-Jabbār, Celui dont la volonté s’impose — et Celui qui, selon le sens même porté par ce nom, répare les êtres brisés ; al-Mutakabbir, Celui à qui seul revient la grandeur ; al-Qahhār, le Dominateur suprême ; al-Malik, le Roi, et Mālik al-Mulk, le Détenteur de toute royauté.
Dis : Ô Allah, Maître de la royauté ! Tu donnes la royauté à qui Tu veux et Tu l’arraches à qui Tu veux ; Tu honores qui Tu veux et Tu abaisses qui Tu veux. Le bien est en Ta main, et Tu es capable de toute chose.
Ouvrez n’importe quel livre d’histoire et vous verrez ce verset à l’œuvre. Des empires qui se croyaient éternels, effondrés en une génération. Des trônes qui semblaient inébranlables, vidés en une saison. Des puissants d’hier dont plus personne ne prononce le nom. Toute puissance terrestre est déléguée, limitée, temporaire — prêtée, jamais donnée. Celui qui tient réellement la balance des nations et des siècles, c’est Lui. Et pour l’opprimé qui regarde le tyran prospérer, le Coran a cette promesse :
Allah ne lèse personne, fût-ce du poids d’un atome.
Au Jour de la Résurrection, Nous placerons les balances exactes. Nulle âme ne sera lésée en rien, fût-ce du poids d’un grain de moutarde que Nous ferions venir. Et Nous suffisons comme compteurs.
Encore le grain de moutarde — mais cette fois sur une balance. Rien de ce qui a été subi ne sera oublié ; rien de ce qui a été commis ne sera perdu. Un Dieu qui n’aurait pas ce visage de justice serait un Dieu indifférent au sang des innocents, et il ne mériterait pas une ligne de ce texte.
Ils n’ont pas estimé Allah à Sa juste valeur. Au Jour de la Résurrection, la terre tout entière sera dans Sa poignée, et les cieux seront pliés dans Sa droite. Gloire à Lui ! Il est bien au-dessus de ce qu’ils Lui associent.
Et pourtant — voici de nouveau le paradoxe — ce Roi s’est interdit à Lui-même l’injustice.
Hadith qudsī — Rapporté par Muslim
Une aiguille dans la mer. Voilà le prix de tout ce que l’humanité entière, réunie sur une seule colline, pourrait Lui demander. Et pourtant Il nous dit : demandez. Car Il est al-Wahhāb, Celui qui donne sans compter et sans rien attendre — un don pur, sans contrepartie possible, puisque nous n’avons rien qui ne vienne déjà de Lui.
Il est an-Nūr, la Lumière — et le verset qui porte ce nom est sans doute le plus beau texte de langue arabe jamais écrit :
Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un cristal et le cristal est comme un astre de grand éclat ; son combustible vient d’un arbre béni : un olivier ni oriental ni occidental, dont l’huile semble éclairer sans même que le feu la touche. Lumière sur lumière. Allah guide vers Sa lumière qui Il veut.
Nūr ‘alā nūr. Lumière sur lumière. Cette lumière n’est pas seulement celle qui permet aux yeux de voir : c’est celle de la vérité, de la conscience, de la guidance. On peut être entouré de lumière physique et vivre intérieurement dans la nuit ; on peut traverser une épreuve obscure en portant dans le cœur une clarté qui ne vient pas de soi.
Et il y a des nuits où l’on ne demande pas à Dieu de supprimer toute l’obscurité. On Lui demande simplement assez de lumière pour faire le prochain pas. C’est peut-être cela, la foi : non pas voir toute la route — mais savoir Qui tient la lampe.
Rapporté par Muslim
Méditez ce renversement : ce n’est pas l’obscurité qui nous sépare de Lui. C’est l’excès de clarté.
Il est al-Ḥayy, le Vivant qui ne meurt pas, et al-Qayyūm, Celui qui subsiste par Lui-même et par qui tout subsiste — les deux noms que le Prophète ﷺ a désignés comme portant le plus grand Nom d’Allah, et qui se rencontrent dans le verset du Trône, le plus grand verset du Coran :
Allah ! Point de divinité à part Lui, le Vivant, Celui qui subsiste par Lui-même. Ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent. À Lui appartient tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Qui peut intercéder auprès de Lui sans Sa permission ? Il connaît leur passé et leur futur, et ils n’embrassent de Sa science que ce qu’Il veut. Son Trône déborde les cieux et la terre, et leur garde ne Lui coûte aucune peine. Et Il est le Très Haut, le Très Grand.
Nous dormons ; Lui ne dort pas. Nous oublions ; Lui n’oublie pas. Nous nous fatiguons de veiller sur trois personnes ; Il veille sur les cieux et la terre et leur garde ne Lui coûte aucune peine. Si toute la création cessait de Le reconnaître, Sa grandeur ne diminuerait pas ; si toute la création Le glorifiait d’une seule voix, elle n’augmenterait pas.
Il est al-Awwal et al-Ākhir, aẓ-Ẓāhir et al-Bāṭin — et le Prophète ﷺ en a donné lui-même le commentaire, dans une invocation qu’il prononçait avant de dormir :
Rapporté par Muslim
Avant que vous existiez, Il était. Lorsque votre nom aura cessé d’être prononcé, Il sera. Lorsque les étoiles auront cessé de briller, Il sera. Al-Bāqī, Celui qui demeure, demeurera.
Tout ce qui est sur elle disparaîtra. Seule subsistera la Face de ton Seigneur, pleine de majesté et de noblesse.
Et c’est ici que le vertige devient personnel. Nous passons notre vie à nous accrocher à des choses qui passent. L’argent passe. La beauté passe. La jeunesse passe. Les corps passent, les empires passent, les modes passent, nos propres pensées passent. Et le cœur humain s’étonne de n’être jamais complètement rassasié par ce monde — mais comment le serait-il ? Il cherche l’éternel dans le périssable. Il cherche l’absolu dans le relatif. Il cherche Celui qui ne meurt pas parmi les choses qui meurent. Le Coran ne lui reproche pas cette soif : il lui donne son adresse.
Ici, il faut poser une règle — celle-là même que les premières générations ont posée et que l’orthodoxie sunnite n’a jamais quittée. Elle tient dans un demi-verset :
Il n’y a rien qui Lui ressemble, et c’est Lui l’Audient, le Clairvoyant.
Regardez la construction, elle est d’une précision redoutable. La première moitié nie toute ressemblance : ni image, ni forme, ni analogie, ni incarnation. La seconde moitié affirme aussitôt des attributs réels : Il entend vraiment, Il voit vraiment. Le verset ferme les deux portes en même temps — celle de l’anthropomorphisme, qui rabaisserait Dieu à notre échelle, et celle de la négation, qui Le viderait jusqu’à en faire une abstraction muette. Lorsqu’on dit qu’Allah voit, on ne prétend pas que Sa vision ressemble à la nôtre ; lorsqu’on dit qu’Il aime, on ne réduit pas Son amour à un sentiment humain. Nous affirmons ce qu’Il a affirmé de Lui-même, sans altérer le sens, sans le vider, sans donner une forme, sans comparer. Nous savons que ; nous ne prétendons pas savoir comment.
C’est exactement la réponse de l’imam Mālik ibn Anas — mort en 179 de l’Hégire — à qui un homme demanda à Médine comment Allah s’était établi sur le Trône. On rapporte qu’il baissa la tête, transpira, puis releva le front et dit : « L’établissement est connu, le comment est inconnu, y croire est une obligation, et interroger là-dessus est une innovation. » Toute la théologie sunnite tient dans cette phrase.
Lui connais-tu un homonyme ?
Alors les voici, ces noms, portés ensemble comme on porte une couronne — non pas une liste à réciter mécaniquement, mais un paysage à traverser. La liste la plus répandue est celle que rapporte at-Tirmidhī, et l’honnêteté oblige à préciser, comme l’ont fait Ibn Taymiyya, al-Bayhaqī et Ibn Ḥajar, que cette énumération précise est très probablement l’ajout d’un transmetteur et non les paroles mêmes du Prophète ﷺ : le hadith authentique affirme le nombre de quatre-vingt-dix-neuf, mais ne les liste pas. Les noms qui la composent sont, eux, fondés dans le Coran et la Sunna, et cette liste demeure la plus utilisée depuis mille ans. Prenons-la donc pour ce qu’elle est : non pas une clôture, mais une porte.
Il est Allah, et ar-Raḥmān le Tout Miséricordieux, ar-Raḥīm le Très Miséricordieux, al-Malik le Souverain, al-Quddūs le Saint infiniment pur, as-Salām la Paix même, al-Mu’min Celui qui donne la sécurité et confirme la foi, al-Muhaymin le Vigilant qui veille sur tout, al-‘Azīz le Tout Puissant, al-Jabbār Celui dont la volonté s’impose et qui répare les brisés, al-Mutakabbir le Suprême en grandeur.
Il est al-Khāliq le Créateur, al-Bāri’ Celui qui donne l’existence, al-Muṣawwir le Formateur, al-Ghaffār le Grand Pardonneur, al-Qahhār le Dominateur, al-Wahhāb Celui qui donne sans compter, ar-Razzāq le Pourvoyeur, al-Fattāḥ Celui qui ouvre ce qui était fermé et tranche entre les hommes, al-‘Alīm l’Omniscient.
Il est al-Qābiḍ et al-Bāsiṭ, Celui qui resserre et Celui qui élargit ; al-Khāfiḍ et ar-Rāfi’, Celui qui abaisse et Celui qui élève ; al-Mu’izz et al-Mudhill, Celui qui honore et Celui qui abaisse selon Sa justice — car ces couples disent une seule et même chose : la balance du monde n’est dans la main de personne d’autre.
Il est as-Samī’ l’Audient, al-Baṣīr le Clairvoyant, al-Ḥakam l’Arbitre, al-‘Adl le Juste, al-Laṭīf le Subtil et Bienveillant, al-Khabīr le Parfaitement Informé, al-Ḥalīm l’Indulgent qui ne se hâte pas, al-‘Aẓīm l’Immense, al-Ghafūr le Pardonneur, ash-Shakūr le Très Reconnaissant, al-‘Aliyy le Très Haut, al-Kabīr le Très Grand.
Il est al-Ḥafīẓ le Gardien, al-Muqīt Celui qui nourrit et maintient, al-Ḥasīb Celui qui suffit et qui tient le compte, al-Jalīl le Majestueux, al-Karīm le Généreux, ar-Raqīb l’Observateur, al-Mujīb Celui qui exauce, al-Wāsi’ l’Ample dont rien n’épuise les ressources, al-Ḥakīm le Sage, al-Wadūd le Tout Aimant, al-Majīd le Glorieux, al-Bā’ith Celui qui ressuscite, ash-Shahīd le Témoin de tout.
Il est al-Ḥaqq la Vérité, al-Wakīl le Garant à qui l’on confie ses affaires, al-Qawiyy le Fort, al-Matīn l’Inébranlable, al-Waliyy l’Allié protecteur, al-Ḥamīd le Digne de toute louange, al-Muḥṣī Celui qui dénombre tout, al-Mubdi’ et al-Mu’īd, Celui qui commence la création et Celui qui la refera, al-Muḥyī Celui qui donne la vie, al-Mumīt Celui qui donne la mort.
Il est al-Ḥayy le Vivant, al-Qayyūm Celui par qui tout subsiste, al-Wājid Celui qui trouve et à qui rien ne manque, al-Mājid le Noble, al-Wāḥid et al-Aḥad l’Un et l’Unique, aṣ-Ṣamad le Soutien absolu, al-Qādir et al-Muqtadir, le Capable et le Tout Déterminant, al-Muqaddim et al-Mu’akhkhir, Celui qui avance et Celui qui recule les choses en leur temps.
Il est al-Awwal le Premier, al-Ākhir le Dernier, aẓ-Ẓāhir l’Apparent, al-Bāṭin le Caché, al-Wālī le Maître qui gouverne, al-Muta’ālī l’Élevé au-dessus de tout, al-Barr le Bienfaisant, at-Tawwāb Celui qui accueille sans cesse le repentir, al-Muntaqim Celui qui fait justice, al-‘Afuww Celui qui efface, ar-Ra’ūf le Compatissant.
Il est Mālik al-Mulk, le Détenteur du royaume, Dhū l-Jalāl wa-l-Ikrām, le Détenteur de la Majesté et de la Munificence, al-Muqsiṭ l’Équitable, al-Jāmi’ Celui qui rassemble, al-Ghaniyy le Riche qui n’a besoin de rien, al-Mughnī Celui qui enrichit, al-Māni’ Celui qui préserve et retient, aḍ-Ḍārr et an-Nāfi’, Celui par qui vient l’épreuve et Celui par qui vient le bien, an-Nūr la Lumière, al-Hādī le Guide, al-Badī’ l’Inventeur sans modèle, al-Bāqī Celui qui demeure, al-Wārith l’Héritier de tout, ar-Rashīd Celui qui mène à la droiture, aṣ-Ṣabūr le Patient à l’infini.
Quatre-vingt-dix-neuf noms. Et pourtant, même après tous ces noms, nous n’avons pas épuisé Allah. Le Prophète ﷺ, dans une invocation rapportée par Aḥmad, a enseigné de Le prier « par tout nom qui T’appartient, dont Tu T’es nommé Toi-même, ou que Tu as fait descendre dans Ton Livre, ou que Tu as enseigné à l’une de Tes créatures, ou que Tu as gardé auprès de Toi dans la science de l’invisible ». Il en reste donc, que nul ne connaît. Le compte de quatre-vingt-dix-neuf n’est pas une limite : c’est ce qu’Il nous a laissé voir. Nous avons ouvert une porte ; derrière elle il y a un océan, et nous n’en avons aperçu qu’une poignée d’eau.
Et l’on peut, dès ce soir, L’appeler par eux — c’est même pour cela qu’ils sont donnés. Yā Razzāq, quand l’inquiétude du lendemain serre la gorge. Yā Ghafūr, quand le passé pèse. Yā Hādī, quand on ne sait plus quelle direction prendre. Yā Laṭīf, quand on a besoin d’une douceur que les créatures ne fournissent plus. Yā Wadūd, quand on veut apprendre à aimer et à être aimé.
Un dernier signe, avant de conclure — et celui-là, vous le portez sur vous.
Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, afin que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux.
La diversité des langues, des couleurs, des visages n’est pas un accident : le Coran la compte explicitement parmi les signes d’Allah, au même rang que la création des cieux et de la terre. Toutes les hiérarchies de peau, de sang et de lignée s’effondrent devant une seule mesure, invisible aux hommes : la piété. Et le Livre ajoute ceci, qui referme la boucle de tout ce que nous avons lu :
Nous leur montrerons Nos signes dans les horizons et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est la vérité.
Dans les horizons — la masse initiale déchirée, l’eau, les orbites, la pluie. Et en eux-mêmes — ce cœur qui bat sans ordre reçu, cette conscience qui se révolte devant l’injustice, cette soif d’éternel qu’aucune chose périssable n’étanche. Les deux livres, le cosmos et l’âme, sont signés de la même main.
Que faire, maintenant, de tout cela ?
Le Coran ne conclut pas par une définition. Il conclut par une invitation, adressée à chacun, sans condition d’origine, de passé, de langue ou de faute :
Ô vous les hommes ! Adorez votre Seigneur, qui vous a créés, vous et ceux qui vous ont précédés. Peut-être atteindrez-vous la piété.
Et lorsque le croyant prononce Lā ilāha illā Llāh — il n’y a de divinité digne d’adoration qu’Allah —, il ne récite pas un article de catéchisme. Il signe un acte de libération. Car si Dieu est Un, alors rien de créé n’est Dieu. Aucun roi, aucun pouvoir, aucune idéologie, aucun argent, aucune célébrité, aucun empire, aucun regard humain ne mérite ce qui n’appartient qu’au Créateur. Lā ilāha illā Llāh signifie aussi : tu peux cesser de te prosterner devant tout ce qui n’est pas Lui. Cesser de faire de l’opinion des autres ton absolu. Cesser de croire que ton échec est ton identité, ou que ton succès te rendra immortel. Tu peux remettre ton cœur à Celui qui ne passe pas. C’est une phrase qui désencombre : elle vide le trône du cœur de tous ses faux occupants, pour n’y laisser monter que le Roi véritable.
Et à Moïse, seul devant le feu dans la nuit du Sinaï, Allah a dit une phrase qui est peut-être la définition la plus courte et la plus complète de tout ce qui précède :
Certes, c’est Moi Allah : point de divinité que Moi. Adore-Moi donc, et accomplis la prière pour te souvenir de Moi.
Li-dhikrī — « pour te souvenir de Moi ». Tout le reste de la religion découle de là. On ne prie pas pour Lui rendre service : Il n’a besoin de rien — l’aiguille et la mer. La prière n’ajoute rien à Allah ; elle nous rend quelque chose à nous. Elle nous arrache cinq fois par jour au bruit. Elle nous rappelle que nous ne sommes ni notre travail, ni notre compte en banque, ni notre réputation, ni nos erreurs, ni ce que les autres pensent de nous — mais des créatures, devant leur Créateur. On prie pour ne pas oublier. Car l’homme oublie ; c’est même son nom en arabe — insān, que les savants de la langue rattachent à la racine de l’oubli. Et peut-être est-ce cela que nous faisons toute notre vie : nous oublions, puis nous nous souvenons. Nous nous éloignons, puis nous revenons. Nous nous perdons, puis nous cherchons. Et Lui, pendant ce temps, n’a pas bougé.
À la toute fin, pour ceux qui auront cherché, le Coran promet quelque chose qu’il ose à peine nommer, tant c’est immense :
À ceux qui font le bien, la plus belle récompense — et davantage encore.
Wa ziyāda : « et un surplus ».
Rapporté par Muslim
Voilà le surplus. Ni jardins, ni fleuves, ni palais. Le Visage de Celui qu’on aura passé sa vie à chercher sans Le voir — et qu’on aura aimé quand même.
C’est Lui, Allah. Ni le dieu des autres, ni le dieu d’ailleurs, ni le dieu de la peur. Le Créateur des cieux et de la terre, qui les a déchirés d’un seul bloc et a fait de l’eau toute chose vivante. Celui qui fait nager les astres et lever la graine. Celui qui entend la plainte d’une femme au fond d’une pièce et fait descendre un verset pour elle. Celui qui connaît le grain de moutarde au fond du rocher et le bien que vous avez fait sans témoin. Celui qui nourrit l’oiseau parti le ventre vide. Celui qui se réjouit de votre retour plus qu’un homme perdu retrouvant sa monture. Celui qui aime avant qu’on L’aime. Celui dont la miséricorde a devancé la colère et qui en a gardé quatre-vingt-dix-neuf parts sur cent pour le Jour où nous en aurons le plus besoin.
Alors, lorsque le monde devient trop grand, rappelle-toi qu’Il est plus grand — Allāhu akbar. Lorsque tu as peur, rappelle-toi al-Waliyy, le Protecteur. Lorsque tu es perdu, al-Hādī, le Guide. Lorsque tu as chuté, al-Ghafūr, le Pardonneur. Lorsque tu es seul, al-Qarīb, le Proche. Lorsque tout devient trop lourd, al-Wakīl, Celui à qui l’on confie. Et lorsque tu cherches l’amour qui ne trahit pas, al-Wadūd, le Tout Aimant.
Et maintenant, peut-être, lorsque vous entendrez ce nom, vous ne penserez plus d’abord à ce que les hommes en ont fait. Vous penserez à la pluie sur la terre morte. À la femme qui retrouve son enfant parmi les captifs. Au voile de lumière. À l’aiguille dans la mer.
Lā ilāha illā Llāh.
Et vous comprendrez alors pourquoi le musulman, lorsqu’il prononce ce nom, ne dit pas simplement le nom de Dieu.
Il dit : Allah.
Et son cœur répond : mon Seigneur.