L’Ihsan · sommaire · Chapitre 6 sur 15
Pour décrire le chemin qui mène à l’Ihsan, ce dossier suit un guide : Madarij as-Salikin — « Les degrés des cheminants » — d’Ibn Qayyim al-Jawziyyah (m. 751 H), l’élève le plus proche d’Ibn Taymiyyah. C’est le plus grand livre jamais composé dans la langue de la Sunnah sur la science du cheminement intérieur.
Un commentaire qui redresse en respectant
Au cinquième siècle de l’Hégire, un savant hanbalite de Hérat, ‘Abdullah al-Ansari al-Harawi (m. 481 H), avait composé un petit traité, Manazil as-Sa’irin, décrivant en cent stations le voyage du cœur vers Allah — de l’éveil jusqu’à l’unicité. Le livre était dense, allusif, et certaines formules, prises à la lettre, pouvaient mener à des doctrines que son auteur ne professait pas. Trois siècles plus tard, Ibn al-Qayyim entreprit de le commenter. Le résultat dépasse de loin son point de départ : chaque demeure y est examinée à la lumière du Coran, de la Sunnah et des paroles des Compagnons, et Ibn al-Qayyim, avec une tendresse infinie pour son auteur, corrige ce qui doit l’être. Sa formule est restée célèbre : « Le cheikh de l’islam nous est cher ; mais la vérité nous est plus chère encore. » On peut aimer un savant, marcher sur ses traces, et dire sans embarras où il s’est trompé — c’est la méthode de tout ce dossier.
La clé du voyage : un verset récité dix-sept fois par jour
Avant de décrire une seule demeure, Ibn al-Qayyim consacre des dizaines de pages à un seul verset :
إِيَّاكَ نَعْبُدُ وَإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ
« C’est Toi seul que nous adorons, et c’est Toi seul dont nous implorons le secours. »
Coran 1:5
Tout le chemin tient dans ces deux moitiés. « C’est Toi que nous adorons » : le but, ce vers quoi le cœur se dirige. « C’est Toi dont nous implorons le secours » : le moyen, ce sans quoi le cœur ne peut faire un pas. La première moitié protège de l’associationnisme ; la seconde protège de l’orgueil de celui qui croit avancer par ses propres forces. Ibn al-Qayyim divise les hommes en quatre : ceux qui adorent et s’appuient sur Allah — les meilleurs ; ceux qui ne font ni l’un ni l’autre ; ceux qui adorent en comptant sur eux-mêmes, et qui finissent dans l’orgueil ; et ceux qui invoquent Allah pour obtenir ce qu’ils désirent sans Lui obéir. Le voyageur véritable — le salik — sait qu’il doit marcher, et sait qu’il ne marche que porté.
Demeures et états
Un mot de vocabulaire, utile pour la suite. Les savants distinguent les demeures (manazil, maqamat) des états (ahwal). Une demeure est une réalité stable que le serviteur acquiert par l’effort et dans laquelle il s’installe : le repentir, la patience, la confiance. Un état est une lumière passagère qui vient au cœur sans qu’il l’ait cherchée : une douceur soudaine dans la prière, une crainte qui saisit, des larmes inattendues. La règle d’Ibn al-Qayyim : ne pas courir après les états, ne pas les mépriser non plus — les recevoir avec gratitude et les convertir en demeures. Un état qui ne devient pas habitude du cœur s’évapore.
La question à retenir n’est donc jamais « qu’ai-je ressenti ? » mais « qu’est-ce qui est resté ? ». L’émotion d’un soir n’est pas un degré spirituel ; la vigilance de chaque jour en est un.
L’itinéraire des prochains chapitres
Le chemin que nous allons suivre, dans l’ordre du livre : le réveil du cœur, qui sort de l’insouciance ; l’examen de conscience et le repentir, qui règlent les comptes du passé ; la vigilance et la sincérité, qui purifient le présent ; la droiture et la confiance en Allah, qui stabilisent la marche ; la crainte, l’espérance et le recueillement, qui sont les sentiments du chemin ; la patience, la pudeur et le renoncement, qui en sont les vertus ; puis la certitude, qui en est le sommet — et dont l’Ihsan est le fruit.
En pratique — se situer honnêtement
Avant de lire la suite, prends une feuille et réponds en une ligne : où en suis-je ? Encore endormi dans la routine ? Réveillé mais sans méthode ? En chemin mais irrégulier ? Cette auto-localisation n’est pas un jugement : c’est le point de départ. On ne trace pas d’itinéraire sans savoir d’où l’on part.
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