XI. La chasse aux facilités : le mariage bricolé et le test — Les écoles juridiques (11/15)

Les écoles juridiques · Chapitre 11 / 15

La chasse aux facilités : le mariage bricolé et le test qui départage tout

Il y a pire que l’ignorant qui mélange sans le savoir : celui qui mélange en sachant très bien ce qu’il fait. Il ne demande pas « qu’est-ce qu’Allah attend de moi ? » ; il sait d’avance ce qu’il veut faire, et il cherche qui le lui permettra.

De la légèreté à la perversité

Il faut distinguer soigneusement : prendre une facilité juridiquement reconnue n’est pas cela ; chercher systématiquement les avis les plus permissifs, c’est cela. Celui qui procède ainsi parcourt les écoles, puis les avis isolés, puis les erreurs des savants, jusqu’à trouver ce qui lui permet d’arriver à ses fins. Le fiqh cesse alors d’être une voie vers Allah pour devenir un outil au service de la passion. Allah dit :

« As-tu vu celui qui a pris sa passion pour divinité ? »

— Coran, 45:23

Précision de méthode : ce verset condamne le principe — prendre sa passion pour guide — et son application au tatabbuʿ al-rukhaṣ est une déduction morale et méthodologique des juristes, pas le sujet littéral du verset. Cette déduction est ancienne et transversale aux écoles. Ibn ʿAbd al-Barr, dans Jāmiʿ bayān al-ʿilm, rapporte des paroles des anciens en ce sens — dont celle attribuée à Sulaymān al-Taymī : « Si tu prends la facilité de chaque savant, tu réunis en toi tout le mal », qu’il accompagne d’une note sur l’absence de divergence à ce sujet. Al-Shāṭibī, dans al-Muwāfaqāt, analyse le mécanisme dans un développement complet qu’il faut lire en entier plutôt qu’en une phrase isolée : celui qui procède ainsi finit par se défaire du lien même de l’obligation religieuse, sous couvert de science.

Et l’histoire d’Ismāʿīl al-Qāḍī, grand juriste malikite de Bagdad, circule dans les sources historiques : le calife al-Muʿtaḍid lui montre un recueil compilant, pour chaque question, l’avis le plus permissif jamais soutenu ; Ismāʿīl répond que l’auteur d’un tel livre est un hérétique, car celui qui a permis telle chose n’a pas permis telle autre, et que « celui qui prend le faux pas de chaque savant réunit en lui tout le mal » ; le calife fait détruire le livre. Statut de ces citations : les formulations exactes et les chaînes de la parole d’al-Taymī, du mot d’al-Awzāʿī sur les avis rares, et du récit d’Ismāʿīl al-Qāḍī sont des citations historiques, à vérifier dans les sources primaires avant d’être données comme preuves indépendantes. Mais le fond qu’elles illustrent ne dépend pas d’une anecdote : la critique du tatabbuʿ al-rukhaṣ est solidement installée dans la littérature juridique, et plusieurs juristes en tirent une conséquence concrète — celui qui en fait sa méthode compromet son intégrité de témoin. C’est le sens du mot fisq : pas une insulte, une qualification juridique.

L’exemple que tout le monde connaît : le mariage bricolé

Un jeune homme et une jeune femme veulent « faire le halal ». Mais le père n’est pas d’accord, ou pas au courant ; ils ne veulent ni dépenses ni publicité. Alors ils assemblent : sans tuteur, « comme chez les hanafites », où la femme majeure et saine d’esprit peut, dans certaines conditions, contracter elle-même ; sans témoins au contrat, « comme chez les malikites », où l’exigence porte sur la publicité ; avec une dot symbolique, « comme chez les shafiʿites », où la dot n’a pas de minimum ; et le tout en secret.

Regarde ce qu’ils ont fabriqué. Abū Ḥanīfa, qu’ils invoquent pour le tuteur, exige des témoins au contrat — la capacité qu’il reconnaît à la femme ne signifie jamais « mariage sans témoins » : pour son école, ce mariage est nul. Mālik, qu’ils invoquent pour les témoins, exige le tuteur et la publicité, et invalide le mariage dont on demande aux témoins de se taire : pour son école, ce mariage est nul. Al-Shāfiʿī et Aḥmad exigent tuteur et témoins, sur des hadiths comme « Pas de mariage sans tuteur » et la parole de ʿĀʾisha : « Toute femme qui se marie sans l’autorisation de son tuteur, son mariage est nul, nul, nul » (rapportés par Abū Dāwūd et al-Tirmidhī) : pour leurs écoles, ce mariage est nul. Quatre écoles, quatre fois nul. Ils ont pris un morceau de chacune, et aucune n’accepterait l’ensemble. Ils n’ont pas suivi les savants : ils les ont utilisés. Quant au « sans dot », aucune école n’existe pour cela : même non fixée au contrat, les quatre la rendent due à hauteur de ce qui se pratique pour une femme de sa condition.

Deux garde-fous pour finir. D’abord, cet exemple est une illustration pédagogique de la structure de l’argument, pas un traité de nikāḥ : les conditions du mariage connaissent des précisions et des cas particuliers à l’intérieur même de chaque école. Ensuite — et surtout — pour tout cas réel de mariage, la seule démarche valable est de consulter un imam ou un mufti compétent qui connaît la situation : les conséquences sont personnelles et juridiques, et aucun article ne remplace cela.

On pourrait multiplier les cas : l’homme qui prononce trois divorces sous la colère et court chercher l’avis « cela n’en vaut qu’un », puis, six mois plus tard, quand il ne veut plus de sa femme, se souvient soudain de l’avis majoritaire ; celui qui empile la fatwa de nécessité pour son crédit, l’avis hanafite sorti de son contexte pour ses intérêts bancaires, et un montage sur la zakāt la veille de l’échéance. Ibn al-Qayyim a consacré des centaines de pages d’Iʿlām al-muwaqqiʿīn aux ruses qui gardent la forme de la loi et en trahissent le but.

Le test qui départage tout

Comment distinguer la facilité légitime de la chasse aux facilités ? La question pertinente n’est pas seulement « est-ce que cet avis existe ? » mais « pourquoi et comment suis-je en train de le choisir ? ». Par le sens du mouvement. La facilité légitime va de la difficulté vers toi : tu es malade, en voyage, dans une gêne réelle, et un savant qui connaît ta situation t’ouvre une porte — parfois à partir d’une autre école, et c’est son rôle : les juristes ont posé des conditions précises au suivi d’un autre avis, pas une interdiction générale. La chasse aux facilités va de ton désir vers les textes : tu sais ce que tu veux, tu cherches qui te le permettra.

Pose-toi une seule question : est-ce que j’ai cherché la règle, ou est-ce que j’ai cherché la permission ?

Et c’est précisément là que l’école protège. Pour une personne non spécialiste, la règle pratique la plus sûre est celle-ci : celui qui apprend une école auprès d’un enseignant n’a pas le loisir de faire son marché ; il a une méthode, et quand il rencontre une vraie difficulté, il la porte à quelqu’un qui le connaît, qui connaît son école et les autres, et qui assume devant Allah la facilité qu’il lui indique. Ce n’est pas un enfermement. C’est un garde-fou contre soi-même.

Sources de ce chapitreal-Shāṭibī, al-Muwāfaqāt ; Ibn ʿAbd al-Barr, Jāmiʿ bayān al-ʿilm ; sources biographiques d’Ismāʿīl al-Qāḍī (Tārīkh Baghdād, repris par al-Dhahabī) ; Abū Dāwūd et al-Tirmidhī, Sunan (hadiths du mariage, numéros et jugements à reporter) ; al-Kāsānī, Badāʾiʿ al-ṣanāʾiʿ ; Mālik, al-Mudawwana ; al-Shāfiʿī, al-Umm ; Ibn Qudāma, al-Mughnī ; Ibn al-Qayyim, Iʿlām al-muwaqqiʿīn. Degré : principe de prudence juridique établi ; récits individuels à vérifier ; illustration juridique, pas une fatwa générale.