Les annulatifs — L’attestation de foi (1/5)

Une parole qui engage peut se rompre. Ce chapitre expose les actes qui l'annulent, avec la prudence que les textes eux-mêmes imposent envers le jugement des personnes.

1. Une parole qui peut se rompre — et la règle d'or

La shahâda engage ; elle peut donc être rompue. Mais le sujet est parmi les plus dangereux de la religion, parce qu'on peut y perdre sa foi par les deux bouts : en niant qu'un acte puisse l'annuler (c'est ouvrir la porte à tout), ou en déclarant mécréants des musulmans (c'est se condamner soi-même). L'imam at-Tahâwî a fixé, au IVe siècle, la position des gens de la Sunna en deux phrases qui se protègent l'une l'autre :

قَالَ الطَّحَاوِيُّ: «وَلَا نُكَفِّرُ أَحَدًا مِنْ أَهْلِ الْقِبْلَةِ بِذَنْبٍ مَا لَمْ يَسْتَحِلَّهُ، وَلَا نَقُولُ: لَا يَضُرُّ مَعَ الْإِيمَانِ ذَنْبٌ لِمَنْ عَمِلَهُ … وَلَا يَخْرُجُ الْعَبْدُ مِنَ الْإِيمَانِ إِلَّا بِجُحُودِ مَا أَدْخَلَهُ فِيهِ».

At-Tahâwî : « Nous ne déclarons mécréant aucun des gens de la Qibla pour un péché, tant qu'il ne le tient pas pour licite ; et nous ne disons pas non plus qu'un péché ne nuit pas, avec la foi, à celui qui le commet… Le serviteur ne sort de la foi que par le reniement de ce qui l'y a fait entrer. »

At-Tahâwî, al-'Aqîda at-Tahâwiyya.

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «أَيُّمَا رَجُلٍ قَالَ لِأَخِيهِ: يَا كَافِرُ، فَقَدْ بَاءَ بِهَا أَحَدُهُمَا». وَقَالَ لِأُسَامَةَ بْنِ زَيْدٍ لَمَّا قَتَلَ رَجُلًا قَالَ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ: «أَقَالَ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ وَقَتَلْتَهُ؟!» قَالَ: إِنَّمَا قَالَهَا خَوْفًا مِنَ السِّلَاحِ. قَالَ: «أَفَلَا شَقَقْتَ عَنْ قَلْبِهِ حَتَّى تَعْلَمَ أَقَالَهَا أَمْ لَا؟» فَمَا زَالَ يُكَرِّرُهَا حَتَّى تَمَنَّيْتُ أَنِّي أَسْلَمْتُ يَوْمَئِذٍ.

« Tout homme qui dit à son frère : "mécréant !" — l'un des deux en porte la charge. » Et à Usâma ibn Zayd, qui avait tué un homme ayant dit lâ ilâha illa Allâh : « Il a dit lâ ilâha illa Allâh, et tu l'as tué ?! » — Il ne l'a dite que par peur des armes. — « As-tu fendu son cœur pour savoir s'il l'a dite ou non ? » Et il ne cessa de le répéter, dit Usâma, au point que je souhaitai n'être entré en islam que ce jour-là.

Al-Bukhârî (n° 6104) et Muslim (n° 60), d'après Ibn 'Umar ; al-Bukhârî (n° 4269) et Muslim (n° 96), d'après Usâma.

La règle d'or de ce dossier : nous décrivons ici des actes et des croyances qui contredisent la parole ; nous ne jugeons pas des personnes. Déclarer qu'un individu précis est sorti de l'islam est une affaire de savants qualifiés et de juges, après examen des conditions et des empêchements ; ce n'est jamais l'affaire d'un particulier, d'un site, ni d'une chaîne.

2. Les principaux annulatifs, avec leurs textes

Les jurisconsultes de toutes les écoles ont consacré aux « choses qui font sortir de l'islam » des chapitres entiers (bâb ar-ridda). Un auteur postérieur, Muhammad ibn 'Abd al-Wahhâb, les a résumées en une liste de dix, qui n'est qu'une mise en ordre de ce que ces chapitres contiennent ; en voici l'essentiel, chaque point ramené à son fondement :

Le shirk dans l'adoration — invoquer un autre qu'Allah, lui sacrifier, lui vouer un vœu, l'implorer pour ce que seul Allah accorde :

﴿إِنَّ اللَّهَ لَا يَغْفِرُ أَن يُشْرَكَ بِهِ وَيَغْفِرُ مَا دُونَ ذَٰلِكَ لِمَن يَشَاءُ﴾ … ﴿إِنَّهُ مَن يُشْرِكْ بِاللَّهِ فَقَدْ حَرَّمَ اللَّهُ عَلَيْهِ الْجَنَّةَ وَمَأْوَاهُ النَّارُ﴾

« Allah ne pardonne pas qu'on Lui associe quoi que ce soit ; Il pardonne ce qui est en deçà à qui Il veut. » … « Quiconque associe à Allah, Allah lui interdit le Paradis, et son refuge est le Feu. » ✦

Coran 4:48 (et 4:116) ; 5:72

Les intermédiaires — placer entre soi et Allah des êtres que l'on invoque et sur lesquels on s'appuie, « pour qu'ils nous rapprochent d'Allah » : c'est exactement l'excuse des Mecquois (39:3 — ﴿مَا نَعْبُدُهُمْ إِلَّا لِيُقَرِّبُونَا إِلَى اللَّهِ زُلْفَىٰ﴾) et la définition coranique de leur shirk : « Ce sont nos intercesseurs auprès d'Allah » (10:18).

Tenir pour vraie une autre religion, ou douter de la fausseté de ce qui contredit l'islam — « Quiconque recherche une autre religion que l'islam, cela ne sera pas accepté de lui » (3:85). Le pluralisme religieux du « toutes les voies mènent à Dieu » n'est pas de la tolérance : c'est un démenti de la parole. (La tolérance, elle, est le respect des personnes — 60:8.)

Croire qu'une guidance est plus complète que la sienne, ou qu'un jugement est meilleur que le sien — c'est le cas de 4:60 et 4:65, avec toutes les précisions de la partie V : le basculement est la préférence doctrinale, non la vie sous des lois humaines.

Détester quelque chose de ce que le Messager a apporté, même en le pratiquant — « parce qu'ils ont détesté ce qu'Allah a fait descendre, Il a rendu vaines leurs œuvres » (47:9 ✦ — ﴿ذَٰلِكَ بِأَنَّهُمْ كَرِهُوا مَا أَنزَلَ اللَّهُ فَأَحْبَطَ أَعْمَالَهُمْ﴾). Il ne s'agit pas de la répugnance naturelle devant une épreuve (le combat est « détesté » par nature, 2:216), mais de la haine d'une prescription en tant que prescription divine.

Se moquer de la religion :

﴿قُلْ أَبِاللَّهِ وَآيَاتِهِ وَرَسُولِهِ كُنتُمْ تَسْتَهْزِئُونَ ۝ لَا تَعْتَذِرُوا قَدْ كَفَرْتُم بَعْدَ إِيمَانِكُمْ﴾

« Dis : est-ce d'Allah, de Ses versets et de Son Messager que vous vous moquiez ? Ne vous excusez pas : vous avez mécru après avoir cru. » ✦

Coran 9:65-66 — révélé au sujet d'hommes qui, en expédition, avaient plaisanté sur les récitants ; ils dirent : « nous ne faisions que bavarder et jouer ».

La sorcellerie — la pratiquer ou l'agréer : « ils n'enseignaient à personne sans dire : nous ne sommes qu'une tentation, ne mécrois donc pas » (2:102 ✦ — ﴿إِنَّمَا نَحْنُ فِتْنَةٌ فَلَا تَكْفُرْ﴾). Nous y reviendrons (partie XII).

Soutenir les ennemis de la religion contre les musulmans en raison de leur mécréance, croire que certains peuvent se dispenser de la Loi (comme si l'on pouvait être « au-dessus » de la prière ou de l'interdit), et se détourner totalement de la religion — ni l'apprendre ni la pratiquer : « Qui est plus injuste que celui à qui l'on rappelle les versets de son Seigneur et qui s'en détourne ? » (32:22 ✦).

Il est essentiel de remarquer que tous ces annulatifs sont des actes du cœur ou des actes qui les manifestent : le shirk, la préférence, la haine, la moquerie, le détournement. Aucun n'est un simple péché de faiblesse — et c'est ce que le tableau suivant précise.

3. Ne pas tout confondre : kufr, shirk, péché, faiblesse

Notion Ce que c'est Exemple Conséquence
Kufr majeur Renier, rejeter, se moquer, se détourner Nier la résurrection ; tourner la religion en dérision Sort de l'islam (chez la personne : après conditions et empêchements)
Shirk majeur Donner à une créature un acte d'adoration Invoquer un mort pour un enfant ou une guérison ; sacrifier à un autre qu'Allah Idem ; « Allah ne pardonne pas » sans repentir (4:48)
Kufr / shirk mineur Actes que les textes nomment kufr ou shirk sans qu'ils fassent sortir de l'islam Jurer par autre qu'Allah ; ostentation ; amulettes (selon la croyance) ; « ce qu'Allah veut et ce que tu veux » Péché grave ; « kufr en deçà du kufr » (Ibn 'Abbâs) ; les œuvres concernées sont vaines
Grand péché (kabîra) Interdit majeur commis en le sachant interdit Usure, alcool, abandon d'une prière par paresse (selon les avis) Reste musulman ; expose au châtiment ; repentir exigé
Faiblesse Chutes répétées avec repentir, sans les tenir pour licites Le pécheur qui revient « Tout fils d'Âdam pèche, et les meilleurs pécheurs sont ceux qui se repentent » (Tirmidhî n° 2499)

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «مَنْ حَلَفَ بِغَيْرِ اللَّهِ فَقَدْ كَفَرَ أَوْ أَشْرَكَ».

« Quiconque jure par un autre qu'Allah a mécru, ou a associé. »

At-Tirmidhî (n° 1535) et Abû Dâwûd (n° 3251), d'après Ibn 'Umar — authentifié. Les savants l'ont classé dans le shirk mineur, sauf si l'on exalte la chose par laquelle on jure comme on exalte Allah.

Ce hadith montre la méthode : le Prophète ﷺ a appelé « kufr » et « shirk » un acte qui ne fait pas sortir de l'islam, et les Compagnons l'ont compris ainsi — de même « les insulter [les musulmans] est perversité, les combattre est mécréance » (al-Bukhârî n° 48) n'a jamais été compris comme sortie de l'islam. C'est ce qui a permis à Ibn 'Abbâs de dire kufr dûna kufr : les mots des textes ont des degrés, et qui les lit tous au plus fort devient Kharijite.

4. Les empêchements : ce qui protège une personne du jugement

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «كَانَ رَجُلٌ يُسْرِفُ عَلَى نَفْسِهِ، فَلَمَّا حَضَرَهُ الْمَوْتُ قَالَ لِبَنِيهِ: إِذَا أَنَا مُتُّ فَأَحْرِقُونِي ثُمَّ اطْحَنُونِي ثُمَّ ذَرُّونِي فِي الرِّيحِ، فَوَاللَّهِ لَئِنْ قَدَرَ عَلَيَّ رَبِّي لَيُعَذِّبَنِّي عَذَابًا مَا عَذَّبَهُ أَحَدًا … فَقَالَ اللَّهُ: مَا حَمَلَكَ عَلَى مَا صَنَعْتَ؟ قَالَ: خَشْيَتُكَ يَا رَبِّ. فَغَفَرَ لَهُ».

« Un homme avait été excessif contre lui-même. À l'approche de la mort, il dit à ses fils : quand je serai mort, brûlez-moi, broyez-moi, puis dispersez-moi dans le vent ; par Allah, si mon Seigneur peut me saisir, Il me châtiera comme Il n'a châtié personne… Allah lui dit : qu'est-ce qui t'a poussé à faire cela ? — Ta crainte, Seigneur. — Et Il lui pardonna. »

Al-Bukhârî (n° 3481) et Muslim (n° 2756), d'après Abû Hurayra.

Cet homme a douté de la puissance d'Allah à le rassembler — ce qui, en soi, contredit la foi — et Allah lui a pardonné, parce que son ignorance et sa crainte l'excusaient. Ibn Taymiyya a tiré de ce hadith et de ses semblables la doctrine des conditions et empêchements du takfîr :

قَالَ ابْنُ تَيْمِيَّةَ: «وَلَيْسَ لِأَحَدٍ أَنْ يُكَفِّرَ أَحَدًا مِنَ الْمُسْلِمِينَ وَإِنْ أَخْطَأَ وَغَلِطَ حَتَّى تُقَامَ عَلَيْهِ الْحُجَّةُ وَتُبَيَّنَ لَهُ الْمَحَجَّةُ، وَمَنْ ثَبَتَ إِسْلَامُهُ بِيَقِينٍ لَمْ يَزُلْ ذَلِكَ عَنْهُ بِالشَّكِّ». وَقَالَ: «فَإِنِّي مِنْ أَعْظَمِ النَّاسِ نَهْيًا عَنْ أَنْ يُنْسَبَ مُعَيَّنٌ إِلَى تَكْفِيرٍ وَتَفْسِيقٍ وَمَعْصِيَةٍ، إِلَّا إِذَا عُلِمَ أَنَّهُ قَدْ قَامَتْ عَلَيْهِ الْحُجَّةُ الرِّسَالِيَّةُ الَّتِي مَنْ خَالَفَهَا كَانَ كَافِرًا تَارَةً وَفَاسِقًا أُخْرَى وَعَاصِيًا أُخْرَى».

Ibn Taymiyya : « Nul n'a le droit de déclarer mécréant un musulman, même s'il se trompe et commet une erreur, tant que la preuve n'a pas été établie contre lui et que la voie ne lui a pas été clairement exposée ; et celui dont l'islam est établi avec certitude, cette certitude ne se lève pas par le doute. » Et : « Je suis parmi les gens qui interdisent le plus fermement d'attribuer à un individu précis la mécréance, la perversité ou la désobéissance, tant qu'on ne sait pas que la preuve du message a été établie contre lui — celle dont la contradiction rend tantôt mécréant, tantôt pervers, tantôt désobéissant. »

Ibn Taymiyya, Majmû' al-fatâwâ, t. 12, p. 466-468 et 487-488 ; t. 3, p. 229 (pagination à contrôler).

Les empêchements classiques sont quatre : l'ignorance (celui à qui la preuve n'est pas parvenue, ou pas de manière compréhensible — l'homme du hadith, le nouveau converti, l'isolé) ; la contrainte (16:106 : « sauf celui qui est contraint alors que son cœur demeure paisible dans la foi ») ; l'erreur d'interprétation (le savant ou l'homme sincère qui se trompe en lisant un texte, comme certains Compagnons crurent un temps l'alcool permis par le verset 5:93 — 'Umar ne les déclara pas mécréants, il les instruisit) ; et l'erreur involontaire (l'homme qui, retrouvant sa monture perdue, s'écria de joie « Ô Allah, Tu es mon serviteur et je suis ton Seigneur » — Muslim n° 2747). Ibn 'Umar a nommé l'erreur des Kharijites avec précision : « Ils sont allés vers des versets révélés au sujet des mécréants, et les ont appliqués aux croyants » (al-Bukhârî, en suspension, Livre du repentir des apostats).

5. Ce que le particulier doit faire — et ne pas faire

Reconnaître un acte de shirk ou de kufr comme acte, pour s'en préserver et en avertir avec douceur : c'est un devoir de science. Déclarer une personne hors de l'islam : c'est une décision qui exige la science, la preuve établie, l'examen de la personne, et l'autorité — ce n'est pas la nôtre. Entre les deux, la conduite du musulman ordinaire est celle du Prophète ﷺ avec Usâma : le doute profite à la parole prononcée.

À retenir

  • Deux erreurs se font face : le laxisme (« rien n'annule la foi ») et le takfîr (« tout l'annule, et j'en juge »). At-Tahâwî les écarte toutes deux en deux phrases.
  • Les annulatifs sont des actes du cœur ou leurs manifestations : shirk, intermédiaires, préférence d'une autre voie, haine ou moquerie de la Loi, sorcellerie, détournement total — non les péchés de faiblesse.
  • Les textes emploient « kufr » et « shirk » à des degrés différents : le mineur n'est pas le majeur (Ibn 'Abbâs, Tirmidhî n° 1535).
  • Quatre empêchements protègent la personne : ignorance, contrainte, interprétation, erreur involontaire. « La certitude ne se lève pas par le doute » (Ibn Taymiyya).
  • Le particulier qualifie les actes et se garde des personnes.