Muhammad, messager d’Allah — L’attestation de foi (1/5)

La shahâda a deux moitiés. La seconde engage envers le Messager ﷺ : le croire, lui obéir, ne l'adorer que selon ce qu'il a prescrit — et ne jamais le diviniser.

1. Pourquoi il y a deux moitiés

Une œuvre n'est acceptée qu'à deux conditions : qu'elle soit pour Allah seul, et qu'elle soit conforme à ce qu'Il a prescrit. La première est le contenu de lâ ilâha illa Allâh ; la seconde, celui de Muhammadun rasûlu Allâh. Al-Fudayl ibn 'Iyâd l'a dit en commentant « pour vous éprouver et savoir lequel de vous agit le mieux » (67:2) :

قَالَ الْفُضَيْلُ بْنُ عِيَاضٍ فِي قَوْلِهِ تَعَالَى ﴿لِيَبْلُوَكُمْ أَيُّكُمْ أَحْسَنُ عَمَلًا﴾: «أَخْلَصُهُ وَأَصْوَبُهُ». قِيلَ: يَا أَبَا عَلِيٍّ، مَا أَخْلَصُهُ وَأَصْوَبُهُ؟ قَالَ: «إِنَّ الْعَمَلَ إِذَا كَانَ خَالِصًا وَلَمْ يَكُنْ صَوَابًا لَمْ يُقْبَلْ، وَإِذَا كَانَ صَوَابًا وَلَمْ يَكُنْ خَالِصًا لَمْ يُقْبَلْ، حَتَّى يَكُونَ خَالِصًا صَوَابًا؛ وَالْخَالِصُ: أَنْ يَكُونَ لِلَّهِ، وَالصَّوَابُ: أَنْ يَكُونَ عَلَى السُّنَّةِ».

Al-Fudayl ibn 'Iyâd, sur « lequel de vous agit le mieux » : « Le plus sincère et le plus correct. » — Qu'est-ce que le plus sincère et le plus correct ? — « L'œuvre sincère mais incorrecte n'est pas acceptée ; l'œuvre correcte mais insincère n'est pas acceptée ; il faut qu'elle soit sincère et correcte. Sincère : qu'elle soit pour Allah ; correcte : qu'elle soit conforme à la Sunna. »

Abû Nu'aym, Hilyat al-awliyâ' (biographie d'al-Fudayl) ; repris par Ibn Taymiyya et Ibn Rajab.

Les savants résument le contenu de la seconde attestation en quatre engagements : le croire en ce qu'il annonce ; lui obéir en ce qu'il ordonne ; s'éloigner de ce qu'il interdit ; et n'adorer Allah que selon ce qu'il a prescrit. Chacun a son texte.

2. Le croire : « il ne parle pas sous l'empire de la passion »

﴿وَمَا يَنطِقُ عَنِ الْهَوَىٰ ۝ إِنْ هُوَ إِلَّا وَحْيٌ يُوحَىٰ﴾ … ﴿مَّا كَانَ مُحَمَّدٌ أَبَا أَحَدٍ مِّن رِّجَالِكُمْ وَلَٰكِن رَّسُولَ اللَّهِ وَخَاتَمَ النَّبِيِّينَ﴾

« Il ne parle pas sous l'empire de la passion : ce n'est là qu'une révélation qui lui est inspirée. » … « Muhammad n'est le père d'aucun de vos hommes, mais le Messager d'Allah et le sceau des prophètes. » ✦

Coran 53:3-4 ; 33:40

Attester qu'il est le Messager, c'est tenir pour vrai tout ce qu'il a annoncé — sur Allah, sur l'invisible, sur l'au-delà, sur le licite et l'illicite — sans le trier selon ce qui nous convient ; et c'est croire qu'il est le dernier : après lui, nul ne peut prétendre à une révélation, une « nouvelle dispensation », un message « pour notre temps ».

3. Lui obéir : « qui obéit au Messager a obéi à Allah »

﴿مَّن يُطِعِ الرَّسُولَ فَقَدْ أَطَاعَ اللَّهَ﴾ … ﴿وَمَا آتَاكُمُ الرَّسُولُ فَخُذُوهُ وَمَا نَهَاكُمْ عَنْهُ فَانتَهُوا﴾ … ﴿فَلْيَحْذَرِ الَّذِينَ يُخَالِفُونَ عَنْ أَمْرِهِ أَن تُصِيبَهُمْ فِتْنَةٌ أَوْ يُصِيبَهُمْ عَذَابٌ أَلِيمٌ﴾

« Quiconque obéit au Messager a obéi à Allah. » … « Ce que le Messager vous donne, prenez-le ; ce qu'il vous interdit, abstenez-vous-en. » … « Que ceux qui contreviennent à son ordre prennent garde qu'une épreuve ne les atteigne, ou un châtiment douloureux. » ✦

Coran 4:80 ; 59:7 ; 24:63

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «كُلُّ أُمَّتِي يَدْخُلُونَ الْجَنَّةَ إِلَّا مَنْ أَبَى». قَالُوا: يَا رَسُولَ اللَّهِ، وَمَنْ يَأْبَى؟ قَالَ: «مَنْ أَطَاعَنِي دَخَلَ الْجَنَّةَ، وَمَنْ عَصَانِي فَقَدْ أَبَى». وَقَالَ: «لَا أُلْفِيَنَّ أَحَدَكُمْ مُتَّكِئًا عَلَى أَرِيكَتِهِ، يَأْتِيهِ الْأَمْرُ مِنْ أَمْرِي مِمَّا أَمَرْتُ بِهِ أَوْ نَهَيْتُ عَنْهُ، فَيَقُولُ: لَا نَدْرِي، مَا وَجَدْنَا فِي كِتَابِ اللَّهِ اتَّبَعْنَاهُ».

« Toute ma communauté entrera au Paradis, sauf celui qui refuse. » — Et qui refuse, ô Messager d'Allah ? — « Qui m'obéit entre au Paradis ; qui me désobéit a refusé. » Et : « Que je ne trouve pas l'un de vous, accoudé sur son divan, à qui parvient l'un de mes ordres — ce que j'ai commandé ou interdit — et qui dit : "Nous ne savons pas ; ce que nous trouvons dans le Livre d'Allah, nous le suivons." »

Al-Bukhârî (n° 7280), d'après Abû Hurayra ; Abû Dâwûd (n° 4605) et at-Tirmidhî (n° 2663), d'après al-Miqdâm ibn Ma'dî Karib (et Abû Râfi') — authentifié.

Le second hadith répond, quatorze siècles à l'avance, au « Coran seul » de certains modernes : l'homme sur son divan qui n'accepte de la religion que ce qu'il trouve dans le Livre a rejeté celui que le Livre ordonne de suivre. Le Coran lui-même ne se lit pas sans la Sunna : le nombre des prières, la quotité de la zakât, les rites du pèlerinage ne sont nulle part dans le Livre en détail — ils sont dans la pratique de celui à qui il fut confié.

4. Ne L'adorer que selon ce qu'il a prescrit : Sunna et innovation

﴿فَلَا وَرَبِّكَ لَا يُؤْمِنُونَ حَتَّىٰ يُحَكِّمُوكَ فِيمَا شَجَرَ بَيْنَهُمْ ثُمَّ لَا يَجِدُوا فِي أَنفُسِهِمْ حَرَجًا مِّمَّا قَضَيْتَ وَيُسَلِّمُوا تَسْلِيمًا﴾ … ﴿الْيَوْمَ أَكْمَلْتُ لَكُمْ دِينَكُمْ وَأَتْمَمْتُ عَلَيْكُمْ نِعْمَتِي وَرَضِيتُ لَكُمُ الْإِسْلَامَ دِينًا﴾

« Non, par ton Seigneur ! Ils ne croiront pas tant qu'ils ne t'auront pas pris pour juge de leurs différends, puis n'éprouveront en eux-mêmes aucune gêne devant ce que tu as décidé, et ne s'y soumettront entièrement. » … « Aujourd'hui, J'ai parachevé pour vous votre religion, J'ai accompli sur vous Mon bienfait, et J'agrée pour vous l'islam comme religion. » ✦

Coran 4:65 ; 5:3

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «مَنْ أَحْدَثَ فِي أَمْرِنَا هَذَا مَا لَيْسَ مِنْهُ فَهُوَ رَدٌّ». وَكَانَ يَقُولُ فِي خُطْبَتِهِ: «أَمَّا بَعْدُ، فَإِنَّ خَيْرَ الْحَدِيثِ كِتَابُ اللَّهِ، وَخَيْرَ الْهُدَى هُدَى مُحَمَّدٍ، وَشَرَّ الْأُمُورِ مُحْدَثَاتُهَا، وَكُلَّ بِدْعَةٍ ضَلَالَةٌ». وَقَالَ: «فَعَلَيْكُمْ بِسُنَّتِي وَسُنَّةِ الْخُلَفَاءِ الرَّاشِدِينَ الْمَهْدِيِّينَ، عَضُّوا عَلَيْهَا بِالنَّوَاجِذِ، وَإِيَّاكُمْ وَمُحْدَثَاتِ الْأُمُورِ».

« Quiconque introduit dans notre affaire ce qui n'en fait pas partie, cela est rejeté. » Il disait dans ses sermons : « La meilleure parole est le Livre d'Allah, la meilleure guidance celle de Muhammad ; les pires des choses sont les nouveautés, et toute innovation est égarement. » Et : « Attachez-vous à ma Sunna et à celle des califes bien guidés après moi ; mordez-y de vos molaires ; et gardez-vous des choses nouvelles. »

Al-Bukhârî (n° 2697) et Muslim (n° 1718), d'après 'Â'isha ; Muslim (n° 867), d'après Jâbir ; Abû Dâwûd (n° 4607) et at-Tirmidhî (n° 2676), d'après al-'Irbâd ibn Sâriya — authentifié.

قَالَ ابْنُ مَسْعُودٍ: «اتَّبِعُوا وَلَا تَبْتَدِعُوا، فَقَدْ كُفِيتُمْ». وَقَالَ ابْنُ عُمَرَ: «كُلُّ بِدْعَةٍ ضَلَالَةٌ وَإِنْ رَآهَا النَّاسُ حَسَنَةً». وَقَالَ الْإِمَامُ مَالِكٌ: «مَنِ ابْتَدَعَ فِي الْإِسْلَامِ بِدْعَةً يَرَاهَا حَسَنَةً فَقَدْ زَعَمَ أَنَّ مُحَمَّدًا ﷺ خَانَ الرِّسَالَةَ، لِأَنَّ اللَّهَ يَقُولُ: ﴿الْيَوْمَ أَكْمَلْتُ لَكُمْ دِينَكُمْ﴾، فَمَا لَمْ يَكُنْ يَوْمَئِذٍ دِينًا فَلَا يَكُونُ الْيَوْمَ دِينًا».

Ibn Mas'ûd : « Suivez, n'innovez pas : on a pourvu à vos besoins. » Ibn 'Umar : « Toute innovation est égarement, même si les gens la trouvent belle. » L'imam Mâlik : « Quiconque introduit dans l'islam une innovation qu'il tient pour bonne prétend que Muhammad ﷺ a trahi le message, car Allah dit : "Aujourd'hui J'ai parachevé pour vous votre religion" ; ce qui n'était pas religion ce jour-là n'est pas religion aujourd'hui. »

Ibn Mas'ûd : ad-Dârimî (introduction des Sunan), Ibn Waddâh ; Ibn 'Umar : al-Lâlakâ'î, Sharh usûl i'tiqâd ahl as-sunna ; Mâlik : ash-Shâtibî, al-I'tisâm.

L'argument de Mâlik est imparable et simple : la religion est achevée ; y ajouter, c'est dire qu'elle était incomplète, ou que le Messager en a caché une part. Il faut cependant bien délimiter : l'innovation blâmable est une nouveauté dans la religion — un acte de dévotion, une formule, une date, une forme de culte que le Prophète ﷺ et ses Compagnons n'ont pas connus alors qu'ils en avaient le motif et la possibilité. Les nouveautés du monde — les outils, les sciences, l'organisation — ne sont pas concernées : « Vous savez mieux les affaires de votre bas monde » (Muslim n° 2363). Et le désaccord des savants sur une question de jurisprudence n'est pas une innovation : il faut distinguer les innovations et les divergences légitimes, et laisser aux savants le soin de qualifier les cas.

5. L'aimer — plus que soi-même — et ne pas le diviniser

﴿قُلْ إِن كُنتُمْ تُحِبُّونَ اللَّهَ فَاتَّبِعُونِي يُحْبِبْكُمُ اللَّهُ وَيَغْفِرْ لَكُمْ ذُنُوبَكُمْ﴾ … ﴿لَّقَدْ كَانَ لَكُمْ فِي رَسُولِ اللَّهِ أُسْوَةٌ حَسَنَةٌ لِّمَن كَانَ يَرْجُو اللَّهَ وَالْيَوْمَ الْآخِرَ وَذَكَرَ اللَّهَ كَثِيرًا﴾

« Dis : si vous aimez Allah, suivez-moi, Allah vous aimera et vous pardonnera vos péchés. » … « Vous avez dans le Messager d'Allah un bel exemple, pour quiconque espère Allah et le Jour dernier et évoque souvent Allah. » ✦

Coran 3:31 ; 33:21

قَالَ ابْنُ كَثِيرٍ: «هَذِهِ الْآيَةُ الْكَرِيمَةُ حَاكِمَةٌ عَلَى كُلِّ مَنِ ادَّعَى مَحَبَّةَ اللَّهِ وَلَيْسَ هُوَ عَلَى الطَّرِيقَةِ الْمُحَمَّدِيَّةِ، فَإِنَّهُ كَاذِبٌ فِي دَعْوَاهُ فِي نَفْسِ الْأَمْرِ حَتَّى يَتَّبِعَ الشَّرْعَ الْمُحَمَّدِيَّ وَالدِّينَ النَّبَوِيَّ فِي جَمِيعِ أَقْوَالِهِ وَأَفْعَالِهِ وَأَحْوَالِهِ».

Ibn Kathîr : « Ce noble verset juge quiconque prétend aimer Allah sans être sur la voie de Muhammad : il ment dans sa prétention, en réalité, tant qu'il ne suit pas la loi de Muhammad et la religion du Prophète dans toutes ses paroles, ses actes et ses états. »

Ibn Kathîr, Tafsîr, sur 3:31.

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «لَا يُؤْمِنُ أَحَدُكُمْ حَتَّى أَكُونَ أَحَبَّ إِلَيْهِ مِنْ وَالِدِهِ وَوَلَدِهِ وَالنَّاسِ أَجْمَعِينَ». وَقَالَ لَهُ عُمَرُ: يَا رَسُولَ اللَّهِ، لَأَنْتَ أَحَبُّ إِلَيَّ مِنْ كُلِّ شَيْءٍ إِلَّا مِنْ نَفْسِي. فَقَالَ: «لَا، وَالَّذِي نَفْسِي بِيَدِهِ، حَتَّى أَكُونَ أَحَبَّ إِلَيْكَ مِنْ نَفْسِكَ». فَقَالَ عُمَرُ: فَإِنَّهُ الْآنَ، وَاللَّهِ، لَأَنْتَ أَحَبُّ إِلَيَّ مِنْ نَفْسِي. فَقَالَ: «الْآنَ يَا عُمَرُ».

« Nul de vous n'aura la foi tant que je ne lui serai pas plus cher que son père, son enfant et tous les hommes. » 'Umar lui dit : ô Messager d'Allah, tu m'es plus cher que toute chose, sauf ma propre personne. — « Non, par Celui qui tient mon âme en Sa main, pas tant que je ne te serai pas plus cher que toi-même. » — Alors maintenant, par Allah, tu m'es plus cher que moi-même. — « Maintenant, 'Umar. »

Al-Bukhârî (n° 15) et Muslim (n° 44), d'après Anas ; al-Bukhârî (n° 6632), d'après 'Abdullâh ibn Hishâm.

Cet amour est une condition de la foi. Mais le même Prophète ﷺ a tracé, de sa propre main, la limite que l'amour ne doit pas franchir :

قَالَ رَسُولُ اللَّهِ ﷺ: «لَا تُطْرُونِي كَمَا أَطْرَتِ النَّصَارَى ابْنَ مَرْيَمَ، فَإِنَّمَا أَنَا عَبْدُهُ، فَقُولُوا: عَبْدُ اللَّهِ وَرَسُولُهُ». وَقَالَ: «يَا فَاطِمَةُ بِنْتَ مُحَمَّدٍ، سَلِينِي مَا شِئْتِ مِنْ مَالِي، لَا أُغْنِي عَنْكِ مِنَ اللَّهِ شَيْئًا». وَقَالَ: «اللَّهُمَّ لَا تَجْعَلْ قَبْرِي وَثَنًا يُعْبَدُ، اشْتَدَّ غَضَبُ اللَّهِ عَلَى قَوْمٍ اتَّخَذُوا قُبُورَ أَنْبِيَائِهِمْ مَسَاجِدَ».

« Ne m'exaltez pas comme les chrétiens ont exalté le fils de Marie : je ne suis que Son serviteur ; dites donc : le serviteur d'Allah et Son Messager. » Et : « Ô Fâtima, fille de Muhammad, demande-moi ce que tu veux de mes biens — je ne te serai d'aucune utilité contre Allah. » Et : « Ô Allah, ne fais pas de ma tombe une idole que l'on adore ; la colère d'Allah s'est faite violente contre des gens qui ont pris les tombes de leurs prophètes pour lieux de culte. »

Al-Bukhârî (n° 3445), d'après 'Umar ; al-Bukhârî (n° 2753) et Muslim (n° 204), d'après Abû Hurayra ; Mâlik, al-Muwatta' (mursal) et Ahmad (n° 7358), d'après Abû Hurayra — authentifié.

﴿قُل لَّا أَمْلِكُ لِنَفْسِي نَفْعًا وَلَا ضَرًّا إِلَّا مَا شَاءَ اللَّهُ ۚ وَلَوْ كُنتُ أَعْلَمُ الْغَيْبَ لَاسْتَكْثَرْتُ مِنَ الْخَيْرِ وَمَا مَسَّنِيَ السُّوءُ﴾ … ﴿وَمَا مُحَمَّدٌ إِلَّا رَسُولٌ قَدْ خَلَتْ مِن قَبْلِهِ الرُّسُلُ ۚ أَفَإِن مَّاتَ أَوْ قُتِلَ انقَلَبْتُمْ عَلَىٰ أَعْقَابِكُمْ﴾

« Dis : je ne détiens pour moi-même ni profit ni dommage, sinon ce qu'Allah veut ; si je connaissais l'invisible, j'aurais accumulé les biens et le mal ne m'aurait pas touché. » … « Muhammad n'est qu'un Messager ; des messagers sont passés avant lui. S'il meurt ou s'il est tué, retournerez-vous sur vos talons ? » ✦

Coran 7:188 ; 3:144

Le jour de sa mort, Abû Bakr monta en chaire et récita ce verset après avoir dit : « Que celui qui adorait Muhammad sache que Muhammad est mort ; que celui qui adore Allah sache qu'Allah est Vivant et ne meurt pas » (al-Bukhârî n° 3667, 4454). C'est le sommet de la seconde attestation : l'homme qui l'aimait le plus est celui qui a le plus fermement rappelé qu'il n'était qu'un serviteur. Aimer le Prophète ﷺ, c'est l'écouter ; et il a demandé de ne pas être invoqué, de ne pas être tenu pour maître du profit et du dommage, de ne pas voir sa tombe devenir un sanctuaire. Le suivre, c'est le suivre aussi en cela.

6. Deux déviations symétriques et un modèle

Le rapport au Messager se perd par deux côtés. Par excès (ghuluww) : lui attribuer ce qui n'appartient qu'à Allah — la connaissance de l'invisible sans révélation, l'exaucement des invocations, la décision du profit et du dommage — ou faire de son honneur un prétexte pour inventer des cultes qu'il n'a pas enseignés. Par défaut (jafâ') : le tenir pour un simple transmetteur d'un texte, ne retenir de sa voie que ce qui nous arrange, considérer sa Sunna comme une option culturelle. Le modèle, entre les deux, est 'Umar embrassant la Pierre noire :

جَاءَ عُمَرُ بْنُ الْخَطَّابِ إِلَى الْحَجَرِ الْأَسْوَدِ فَقَبَّلَهُ فَقَالَ: «إِنِّي أَعْلَمُ أَنَّكَ حَجَرٌ لَا تَضُرُّ وَلَا تَنْفَعُ، وَلَوْلَا أَنِّي رَأَيْتُ النَّبِيَّ ﷺ يُقَبِّلُكَ مَا قَبَّلْتُكَ».

'Umar vint à la Pierre noire, l'embrassa et dit : « Je sais que tu n'es qu'une pierre, qui ne nuit ni ne sert ; et si je n'avais pas vu le Prophète ﷺ t'embrasser, je ne t'aurais pas embrassée. »

Al-Bukhârî (n° 1597) et Muslim (n° 1270).

Tout y est : ni superstition (« tu n'es qu'une pierre »), ni tiédeur (« je t'embrasse parce qu'il l'a fait »). Le suivre sans magie et sans réserve — c'est cela, Muhammadun rasûlu Allâh. Le Prophète ﷺ a d'ailleurs condamné jusqu'au zèle qui prétend faire mieux que lui : aux trois hommes qui voulaient jeûner sans interruption, prier toute la nuit sans dormir et ne jamais se marier, il répondit : « Celui qui se détourne de ma Sunna n'est pas des miens » (al-Bukhârî n° 5063, Muslim n° 1401).

Fawâ'id

  • L'œuvre acceptée est sincère (première attestation) et conforme (seconde attestation) ; l'une sans l'autre ne vaut rien (al-Fudayl).
  • Quatre engagements : le croire, lui obéir, s'éloigner de ce qu'il interdit, n'adorer Allah que selon sa voie.
  • La religion est achevée (5:3) : ce qui n'était pas religion du vivant du Prophète ﷺ ne le devient pas (Mâlik) ; les nouveautés du monde ne sont pas concernées.
  • L'amour du Prophète ﷺ est une condition de la foi ; sa divinisation en est la ruine — il l'a interdite lui-même (al-Bukhârî n° 3445). Le modèle : 'Umar devant la Pierre noire.
Leçon contemporaine

Deux figures se partagent le rapport moderne au Prophète ﷺ : l'homme du divan (« je ne suis que le Coran », c'est-à-dire ce que j'en comprends seul) et l'homme du sanctuaire (qui l'invoque, l'implore, et lui demande ce qui n'appartient qu'à Allah). La voie du milieu n'est pas un compromis tiède : c'est l'amour d'Abû Bakr, qui l'aimait plus que tout et rappela, le jour même de sa mort, qu'il n'était qu'un homme — le meilleur des hommes, et un homme.