I. Ce que croire aux messagers signifie exactement
1. La place du pilier
آمَنَ الرَّسُولُ بِمَا أُنْزِلَ إِلَيْهِ مِنْ رَبِّهِ وَالْمُؤْمِنُونَ ۚ كُلٌّ آمَنَ بِاللَّهِ وَمَلَائِكَتِهِ وَكُتُبِهِ وَرُسُلِهِ لَا نُفَرِّقُ بَيْنَ أَحَدٍ مِنْ رُسُلِهِ ۚ وَقَالُوا سَمِعْنَا وَأَطَعْنَا ۖ غُفْرَانَكَ رَبَّنَا وَإِلَيْكَ الْمَصِيرُ
« Le Messager a cru en ce qui lui a été révélé de la part de son Seigneur, de même que les croyants, tous ont cru en Allah, en Ses anges, Ses Ecritures et Ses Messagers, affirmant : « Nous ne faisons aucune différence entre Ses Messagers. » Disant encore : « Nous avons entendu Tes paroles et nous obéissons à Tes ordres. Nous implorons, Seigneur, Ton pardon. C’est à Toi que nous retournerons. » »
Coran 2:285
Le verset de référence des piliers contient, sur les messagers, une formule que les trois dossiers précédents ont déjà croisée et qui prend ici tout son poids : nous ne faisons aucune différence entre Ses messagers. La foi est indivisible dans les deux sens — verticalement (Allah, anges, Livres, messagers : une seule chaîne) et horizontalement (tous les messagers, sans tri). Le Coran nomme l'attitude inverse :
إِنَّ الَّذِينَ يَكْفُرُونَ بِاللَّهِ وَرُسُلِهِ وَيُرِيدُونَ أَنْ يُفَرِّقُوا بَيْنَ اللَّهِ وَرُسُلِهِ وَيَقُولُونَ نُؤْمِنُ بِبَعْضٍ وَنَكْفُرُ بِبَعْضٍ وَيُرِيدُونَ أَنْ يَتَّخِذُوا بَيْنَ ذَٰلِكَ سَبِيلًا
« Ceux qui renient Allah et Ses Messagers, voulant faire une distinction entre la foi en Allah et la foi en Ses Messagers, puisqu’ils prétendent croire en une partie d’entre eux tout en reniant les autres, voulant ainsi adopter une voie intermédiaire »
Coran 4:150
أُولَٰئِكَ هُمُ الْكَافِرُونَ حَقًّا ۚ وَأَعْتَدْنَا لِلْكَافِرِينَ عَذَابًا مُهِينًا
« ceux-là sont les véritables mécréants. Or, Nous avons préparé aux impies un châtiment humiliant »
Coran 4:151
Croire en certains et rejeter d'autres, chercher un chemin intermédiaire : voilà, dit le texte, les mécréants véritables — la formule est d'une sévérité maximale. La logique en a été posée au dossier des Livres : la révélation est une œuvre unique en plusieurs envois ; récuser un envoyé, c'est récuser Celui qui envoie. Le Coran pousse cette logique jusqu'à sa conséquence la plus frappante :
كَذَّبَتْ قَوْمُ نُوحٍ الْمُرْسَلِينَ
« Le peuple de Noé a aussi traité les Messagers d’imposteurs »
Coran 26:105
Le peuple de Nûh a traité de menteurs les envoyés — au pluriel, alors qu'un seul messager lui fut adressé. At-Tabarî et Ibn Kathîr expliquent : démentir un messager, c'est démentir le principe même de l'envoi, donc tous les envoyés passés et futurs. Il n'existe pas de rejet local d'un prophète ; tout rejet est global.
2. Le contenu obligatoire de cette foi
❖ Globalement : croire qu'Allah a suscité dans chaque nation des messagers, hommes véridiques choisis par Lui, chargés de transmettre Sa révélation, d'annoncer et d'avertir ; que tous ont dit vrai ; que leur message fondamental fut un.
❖ En détail : croire nommément en ceux que la révélation nomme — vingt-cinq dans le Coran — avec les récits et les rangs qu'elle établit ; et croire que Mouhammad est le dernier d'entre eux, envoyé à l'humanité entière.
وَلَقَدْ أَرْسَلْنَا رُسُلًا مِنْ قَبْلِكَ مِنْهُمْ مَنْ قَصَصْنَا عَلَيْكَ وَمِنْهُمْ مَنْ لَمْ نَقْصُصْ عَلَيْكَ ۗ وَمَا كَانَ لِرَسُولٍ أَنْ يَأْتِيَ بِآيَةٍ إِلَّا بِإِذْنِ اللَّهِ ۚ فَإِذَا جَاءَ أَمْرُ اللَّهِ قُضِيَ بِالْحَقِّ وَخَسِرَ هُنَالِكَ الْمُبْطِلُونَ
« Nous avons, avant toi, envoyé des Messagers, certains dont Nous t’avons fait le récit et d’autres dont Nous ne t’avons pas fait mention. Il ne fut donné à aucun Messager de produire un miracle sans Notre permission. Puis, lorsque l’arrêt d’Allah sera prononcé, il sera jugé en toute équité entre les Messagers et ceux qui les auront reniés, voués à la perdition »
Coran 40:78
Des messagers dont l'histoire t'a été contée, d'autres dont l'histoire ne t'a pas été contée : la liste coranique est une sélection, non un inventaire. Quant au nombre total, un hadith rapporté par Ahmad et Ibn Hibbân évoque cent vingt-quatre mille prophètes, dont trois cent quinze messagers — son authenticité est discutée parmi les spécialistes : certains le reçoivent par le cumul de ses voies, d'autres le jugent faible. Honnêteté oblige : le chiffre exact ne fait pas partie du credo. Ce qui en fait partie tient en trois certitudes — ils furent nombreux, chaque nation eut le sien, et vingt-cinq nous sont nommés.
وَلَقَدْ بَعَثْنَا فِي كُلِّ أُمَّةٍ رَسُولًا أَنِ اعْبُدُوا اللَّهَ وَاجْتَنِبُوا الطَّاغُوتَ ۖ فَمِنْهُمْ مَنْ هَدَى اللَّهُ وَمِنْهُمْ مَنْ حَقَّتْ عَلَيْهِ الضَّلَالَةُ ۚ فَسِيرُوا فِي الْأَرْضِ فَانْظُرُوا كَيْفَ كَانَ عَاقِبَةُ الْمُكَذِّبِينَ
« Nous avons suscité à chaque peuple un Messager qui l’a exhorté à adorer Allah et à fuir les fausses divinités. Certains furent guidés par Nous, d’autres voués à l’égarement. Parcourez donc la terre et considérez la fin des peuples qui ont traité les prophètes d’imposteurs »
Coran 16:36
3. Nabî et rasûl : une distinction utile
Le vocabulaire révélé emploie deux termes : le prophète (nabî), qui reçoit une révélation, et le messager (rasûl), qui en reçoit une avec charge de transmission à un peuple. La distinction la plus retenue chez les savants : le messager apporte une législation nouvelle ou est envoyé à un peuple qui s'en détourne ; le prophète œuvre dans le cadre de la loi d'un messager antérieur, qu'il ravive et applique — ainsi les prophètes d'Israël jugeaient-ils par la Torah de Mûsâ (5:44, vu au dossier précédent). Tout messager est prophète ; l'inverse n'est pas vrai. Les définitions varient dans le détail d'un savant à l'autre — le point n'est pas un article de foi — mais la structure est éclairante : la prophétie forme un tissu continu, dont les messagers sont les coutures majeures.
4. Pourquoi ce pilier vient en quatrième
L'ordre du hadith de Jibrîl descend la chaîne de transmission : l'Auteur, le porteur céleste, le message, et maintenant le destinataire-transmetteur humain. Mais il y a plus : les deux derniers piliers — le Jour dernier et le destin — ne nous sont connus que par les messagers. L'essentiel de ce que nous savons du ghayb est un savoir de type khabar, l'information transmise, dont toute la valeur repose sur la fiabilité de l'informateur : la question de la véracité du messager est donc le verrou de la moitié de la foi. C'est pourquoi ce dossier, plus qu'aucun autre de la série, est un dossier d'instruction : il s'agit d'établir si la confiance est fondée.
À RETENIR
Croire aux messagers : tenir pour véridiques tous les envoyés d'Allah — hommes choisis, non volontaires —, sans en récuser un seul, avec leurs récits et leurs rangs révélés, et tenir Mouhammad pour le dernier, envoyé à tous. Un article indivisible, et la clef de voûte épistémologique de la religion : c'est par eux que le reste est su.