Les dérives internes : comment des musulmans se sont égarés sur ce pilier

Ce dossier serait malhonnête s’il ne traitait que des objections extérieures. Les plus graves déviations sur la connaissance d’Allah ne sont pas venues des athées : elles sont venues de l’intérieur, portées par des hommes savants, sincères, et convaincus de défendre la transcendance divine. Il faut les exposer, car un musulman qui ignore ces débats répétera sans le savoir des positions que sa propre tradition a rejetées.

1. La règle des premières générations

La position des salaf tient dans une formule qu’Ibn Taymiyya a ramassée dans la Wâsitiyya : décrire Allah comme Il S’est décrit et comme Son Messager L’a décrit, sans tahrîf, sans ta’tîl, sans takyîf, sans tamthîl. Quatre interdits qu’il faut expliciter.

  • Sans tahrîf : sans détourner le sens des mots de leur signification apparente pour

leur en substituer une autre par commodité.

  • Sans ta’tîl : sans vider l’attribut de son contenu, sans le nier.
  • Sans takyîf : sans chercher à décrire le comment, la modalité, la forme.
  • Sans tamthîl : sans assimiler l’attribut divin à son homonyme créé.

La formule la plus célèbre et la plus limpide est celle attribuée à l’imam Mâlik ibn Anas, interrogé sur l’élévation d’Allah sur le Trône :

« L’élévation est connue, la modalité est inconnue, y croire est une obligation, et s’interroger à son sujet est une innovation. »

Rapporté par Al-Bayhaqî et d’autres, d’après Mâlik ibn Anas — rapport largement retenu par les savants sunnites

Cette formule règle toute la question en quatre membres. Le sens du mot est connu, car Allah a parlé en arabe clair à des Arabes. La modalité est inaccessible, car nous n’avons aucun accès à ce qu’est Allah en Lui-même. La croyance est obligatoire, car Il l’a dit. Et l’interrogation sur le comment est une innovation, car elle applique à Allah le régime des créatures.

2. Première dérive : la négation (ta’tîl)

Elle est apparue tôt, portée par la Jahmiyya puis, avec des nuances, par la Mu’tazila. Le raisonnement était le suivant : affirmer qu’Allah entend, voit, parle, veut, S’élève, reviendrait à Lui attribuer des propriétés de créature. Pour préserver Sa transcendance, il faut donc nier ces attributs ou les réduire à des figures de style. Le motif est respectable — protéger la transcendance — et le résultat est désastreux. Ibn Taymiyya en a donné la réfutation décisive, et elle est d’une logique implacable : celui qui nie les attributs par crainte de l’assimilation devrait, par

cohérence, nier aussi l’existence, la vie et la science divines, puisque nous employons ces mots pour les créatures. Or ceux qui les nient nomment encore Allah

« existant » et « vivant ». Ils ont donc appliqué leur principe de façon sélective. La règle est simple et Ibn Taymiyya la formule ainsi : ce que l’on dit d’un attribut, on doit le dire de tous. Si l’on admet qu’Allah existe sans que Son existence ressemble à la nôtre, on peut admettre qu’Il entend sans que Son ouïe ressemble à la nôtre. La négation ne protège pas la transcendance : elle produit un néant. Un être sans attributs n’est pas un Dieu transcendant, c’est une abstraction que rien ne distingue de l’inexistence. Ibn al-Qayyim l’a dit avec une brutalité qui fait mouche : celui qui vide Allah de Ses attributs n’adore rien.

3. Seconde dérive : l’assimilation (tashbîh et tajsîm)

À l’opposé, certains ont pris les textes des attributs et les ont compris comme s’ils décrivaient une créature de très grande taille. Cette position, minoritaire et condamnée par l’ensemble des savants sunnites, viole frontalement le verset qui gouverne toute la matière :

فَاطِرُ ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَٱلۡأَرۡضِۚ جَعَلَ لَكُم مِّنۡ أَنفُسِكُمۡ أَزۡوَٰجٗا وَمِنَ ٱلۡأَنۡعَٰمِ أَزۡوَٰجٗا يَذۡرَؤُكُمۡ فِيهِۚ لَيۡسَ كَمِثۡلِهِۦ شَيۡءٞۖ وَهُوَ ٱلسَّمِيعُ ٱلۡبَصِيرُ

« Créateur des cieux et de la terre, Il vous a donné des épouses de votre espèce et a mis à votre disposition des bestiaux, mâles et femelles. C’est ainsi qu’Il vous multiplie. Rien ne Lui est comparable, et Il entend tout et voit tout »

Coran 42:11

Il faut le dire nettement, car c’est une accusation constante contre l’école athari : affirmer les attributs n’est pas les assimiler. Celui qui dit qu’Allah entend affirme un attribut réel ; il ne dit pas qu’Allah a des tympans. Le mot est le même ; la réalité désignée ne l’est pas, exactement comme le mot existence est le même pour Allah et pour la fourmi sans que personne n’en conclue que l’existence d’Allah est celle d’une fourmi. La différence des essences entraîne la différence des attributs.

La règle en une phrase — Nous affirmons ce qu’Allah a affirmé de Lui-même, et nous nions ce qu’Il a nié de Lui-même. Nous n’ajoutons rien et nous ne retranchons rien. Ce que nous ignorons — le comment — nous le laissons à Celui qui le sait.

4. La dérive de méthode : le kalâm spéculatif

Au-delà des positions particulières, les savants des premières générations ont critiqué une méthode : celle qui consiste à soumettre la révélation à un système philosophique préalable et à réinterpréter les textes qui n’y entrent pas. Le problème n’est pas l’usage de la raison — nous avons consacré une partie entière à montrer que le Coran l’ordonne. Le problème est l’inversion des rangs. Lorsqu’un principe philosophique hérité d’Aristote devient le juge, et que le verset doit passer

devant lui pour obtenir un visa, la révélation n’est plus une source : elle est un accusé. Ibn Taymiyya a consacré à cette question une œuvre monumentale, dont le titre annonce la thèse : le refus de la contradiction entre la raison et la révélation. Sa démonstration est que la raison saine ne contredit jamais un texte authentique correctement compris ; lorsqu’une contradiction apparaît, l’une des deux branches est en défaut — soit le raisonnement est vicié, soit le texte est mal établi ou mal compris. La solution n’est jamais de tordre le texte pour le faire entrer dans le système. Il faut ajouter un fait historique que l’honnêteté commande de mentionner : plusieurs des plus grands maîtres du kalâm ont exprimé, en fin de vie, leur désillusion à l’égard de cette méthode. Ces témoignages sont rapportés dans les recueils biographiques sunnites. Ce n’est pas un argument décisif — un homme peut se tromper en fin de vie comme au début — mais c’est un indice qui mérite d’être versé au dossier. Retenons la conclusion pratique, qui est celle d’un homme du commun autant que d’un savant : la connaissance d’Allah ne s’obtient pas au terme d’un système. Elle s’obtient en lisant ce qu’Il a dit de Lui-même, en le croyant, et en s’y conformant.