Suite des voies par lesquelles Allah Se fait connaître. La raison établit qu’un Créateur existe ; elle ne dit pas qui Il est. Deux autres voies prennent le relais : la parole des prophètes et le témoignage de l’histoire.
3. Les prophètes : la connaissance donnée, non déduite
La raison peut établir qu’il existe un Créateur unique, sage et puissant. Elle ne peut établir Son nom, Ses attributs précis, ce qu’Il agrée et ce qu’Il réprouve, ni ce qu’Il réserve à Ses serviteurs après la mort. Sur ces points, l’intelligence livrée à ellemême ne produit que des conjectures — et le Coran est sévère avec les conjectures :
وَمَا لَهُم بِهِۦ مِنۡ عِلۡمٍۖ إِن يَتَّبِعُونَ إِلَّا ٱلظَّنَّۖ وَإِنَّ ٱلظَّنَّ لَا يُغۡنِي مِنَ ٱلۡحَقِّ شَيۡـٔٗا
« Ils n’en ont pourtant aucune connaissance sûre, se perdant simplement en conjectures. Or, les conjectures ne sauraient fonder une certitude »
Coran 53:28
وَمَا يَتَّبِعُ أَكۡثَرُهُمۡ إِلَّا ظَنًّاۚ إِنَّ ٱلظَّنَّ لَا يُغۡنِي مِنَ ٱلۡحَقِّ شَيۡـًٔاۚ إِنَّ ٱللَّهَ عَلِيمُۢ بِمَا يَفۡعَلُونَ
« La plupart d’entre eux se perdent simplement en conjectures. Or, les conjectures ne sauraient fonder une certitude. Allah, en vérité, connaît parfaitement leurs agissements »
Coran 10:36
La formule est répétée deux fois presque identiquement : les conjectures ne sauraient fonder une certitude. Il faut mesurer la portée de ce principe. Le Coran ne dit pas seulement que le paganisme est faux ; il dit qu’il est mal fondé, c’est-à-dire construit sur une méthode invalide. La religion n’est pas une affaire d’opinion vraisemblable. Elle exige une information sûre, et une information sûre sur l’invisible ne peut venir que de Celui qui le connaît.
عَٰلِمُ ٱلۡغَيۡبِ فَلَا يُظۡهِرُ عَلَىٰ غَيۡبِهِۦٓ أَحَدًا
« Lui seul connaît les mystères de l’univers qu’Il ne révèle à personne »
Coran 72:26
إِلَّا مَنِ ٱرۡتَضَىٰ مِن رَّسُولٖ فَإِنَّهُۥ يَسۡلُكُ مِنۢ بَيۡنِ يَدَيۡهِ وَمِنۡ خَلۡفِهِۦ رَصَدٗا
« hormis à ceux qu’Il choisit comme Messagers, qu’Il place sous la protection vigilante d’anges gardiens postés devant et derrière eux »
Coran 72:27
D’où la nécessité de la prophétie. Elle n’est pas un supplément décoratif à la raison ; elle est ce qui comble un déficit structurel de la raison. Un homme peut savoir, par le raisonnement, qu’un Créateur existe. Il ne peut savoir, par le raisonnement, comment L’adorer. Aucune méditation ne fait connaître le nombre des prières.
L’universalité de l’envoi
إِنَّآ أَرۡسَلۡنَٰكَ بِٱلۡحَقِّ بَشِيرٗا وَنَذِيرٗاۚ وَإِن مِّنۡ أُمَّةٍ إِلَّا خَلَا فِيهَا نَذِيرٞ
« Nous t’avons envoyé avec le message de vérité pour annoncer la bonne nouvelle et mettre en garde l’humanité. De même, il n’est pas de peuple qu’un prophète ne soit venu avertir »
Coran 35:24
وَلَقَدۡ بَعَثۡنَا فِي كُلِّ أُمَّةٖ رَّسُولًا أَنِ ٱعۡبُدُواْ ٱللَّهَ وَٱجۡتَنِبُواْ ٱلطَّـٰغُوتَۖ فَمِنۡهُم مَّنۡ هَدَى ٱللَّهُ وَمِنۡهُم مَّنۡ حَقَّتۡ عَلَيۡهِ ٱلضَّلَٰلَةُۚ فَسِيرُواْ فِي ٱلۡأَرۡضِ فَٱنظُرُواْ كَيۡفَ كَانَ عَٰقِبَةُ ٱلۡمُكَذِّبِينَ
« Nous avons suscité à chaque peuple un Messager qui l’a exhorté à adorer Allah et à fuir les fausses divinités. Certains furent guidés par Nous, d’autres voués à l’égarement. Parcourez donc la terre et considérez la fin des peuples qui ont traité les prophètes d’imposteurs »
Coran 16:36
Ce point est d’une importance capitale pour le lecteur non musulman, et il est constamment ignoré dans les présentations hostiles de l’islam. La doctrine
islamique n’affirme pas que Dieu S’est révélé une fois, tardivement, à un peuple isolé d’Arabie. Elle affirme qu’aucune nation n’a été laissée sans avertisseur. Le Coran nomme une vingtaine de prophètes et précise explicitement que la liste est incomplète :
وَلَقَدۡ أَرۡسَلۡنَا رُسُلٗا مِّن قَبۡلِكَ مِنۡهُم مَّن قَصَصۡنَا عَلَيۡكَ وَمِنۡهُم مَّن لَّمۡ نَقۡصُصۡ عَلَيۡكَۗ وَمَا كَانَ لِرَسُولٍ أَن يَأۡتِيَ بِـَٔايَةٍ إِلَّا بِإِذۡنِ ٱللَّهِۚ فَإِذَا جَآءَ أَمۡرُ ٱللَّهِ قُضِيَ بِٱلۡحَقِّ وَخَسِرَ هُنَالِكَ ٱلۡمُبۡطِلُونَ
« Nous avons, avant toi, envoyé des Messagers, certains dont Nous t’avons fait le récit et d’autres dont Nous ne t’avons pas fait mention. Il ne fut donné à aucun Messager de produire un miracle sans Notre permission. Puis, lorsque l’arrêt d’Allah sera prononcé, il sera jugé en toute équité entre les Messagers et ceux qui les auront reniés, voués à la perdition »
Coran 40:78
وَرُسُلٗا قَدۡ قَصَصۡنَٰهُمۡ عَلَيۡكَ مِن قَبۡلُ وَرُسُلٗا لَّمۡ نَقۡصُصۡهُمۡ عَلَيۡكَۚ وَكَلَّمَ ٱللَّهُ مُوسَىٰ تَكۡلِيمٗا
« Il est des Messagers dont Nous t’avons fait le récit et d’autres dont Nous ne t’avons pas fait mention. Allah a bel et bien parlé à Moïse »
Coran 4:164
Ibn Kathîr souligne que le musulman est donc requis de croire à tous les prophètes sans distinction, y compris ceux dont il ignore les noms. C’est un article de foi obligatoire :
ءَامَنَ ٱلرَّسُولُ بِمَآ أُنزِلَ إِلَيۡهِ مِن رَّبِّهِۦ وَٱلۡمُؤۡمِنُونَۚ كُلٌّ ءَامَنَ بِٱللَّهِ وَمَلَـٰٓئِكَتِهِۦ وَكُتُبِهِۦ وَرُسُلِهِۦ لَا نُفَرِّقُ بَيۡنَ أَحَدٖ مِّن رُّسُلِهِۦۚ وَقَالُواْ سَمِعۡنَا وَأَطَعۡنَاۖ غُفۡرَانَكَ رَبَّنَا وَإِلَيۡكَ ٱلۡمَصِيرُ
« Le Messager a cru en ce qui lui a été révélé de la part de son Seigneur, de même que les croyants, tous ont cru en Allah, en Ses anges, Ses Ecritures et Ses Messagers, affirmant : « Nous ne faisons aucune différence entre Ses Messagers. » Disant encore : « Nous avons entendu Tes paroles et nous obéissons à Tes ordres. Nous implorons, Seigneur, Ton pardon. C’est à Toi que nous retournerons. » »
Coran 2:285
وَمَآ أَرۡسَلۡنَا مِن قَبۡلِكَ مِن رَّسُولٍ إِلَّا نُوحِيٓ إِلَيۡهِ أَنَّهُۥ لَآ إِلَٰهَ إِلَّآ أَنَا۠ فَٱعۡبُدُونِ
« Nous ne faisons aucune différence entre Ses Messagers. » Cette phrase engage. Un musulman qui insulterait Moïse ou Jésus commettrait un acte d’incroyance. La différence entre les messages tient à la loi (sharî’a) qui varie selon les époques et les peuples, non au fondement de la croyance, qui est invariable depuis Adam : adorer Allah seul. « Nous n’avons envoyé avant toi nul Messager sans lui révéler qu’il n’est de divinité en droit d’être adorée qu’Allah qui, seul, doit être vénéré »
Coran 21:25
Le mode de la révélation
۞وَمَا كَانَ لِبَشَرٍ أَن يُكَلِّمَهُ ٱللَّهُ إِلَّا وَحۡيًا أَوۡ مِن وَرَآيِٕ حِجَابٍ أَوۡ يُرۡسِلَ رَسُولٗا فَيُوحِيَ بِإِذۡنِهِۦ مَا يَشَآءُۚ إِنَّهُۥ عَلِيٌّ حَكِيمٞ
« Allah ne saurait s’adresser à un être humain si ce n’est sous forme d’inspiration, ou de derrière un voile ou encore par l’intermédiaire d’un messager qui lui est envoyé pour lui révéler, sur ordre d’Allah, ce qu’Il veut. Il est Très Haut et infiniment Sage »
Coran 42:51
Le verset énonce trois modalités : l’inspiration directe, la parole derrière un voile, l’envoi d’un ange messager. At-Tabarî rapporte que la troisième est la voie ordinaire
de la révélation coranique, par l’intermédiaire de Jibrîl. La deuxième renvoie notamment à ce qui fut accordé à Moïse, ce que le Coran affirme sans ambiguïté : Ces distinctions comptent, car elles écartent une caricature répandue : celle du prophète en transe, dictant sous l’effet d’un état second indéterminé. Le Coran décrit un processus ordonné, avec des modalités distinctes et une source identifiée.
Une remarque honnête sur la fonction du miracle
Les prophètes ont été soutenus par des signes probants. Il faut cependant éviter une naïveté que le Coran lui-même corrige. Le miracle ne contraint pas la foi.
وَلَقَدۡ أَرۡسَلۡنَا رُسُلٗا مِّن قَبۡلِكَ مِنۡهُم مَّن قَصَصۡنَا عَلَيۡكَ وَمِنۡهُم مَّن لَّمۡ نَقۡصُصۡ عَلَيۡكَۗ وَمَا كَانَ لِرَسُولٍ أَن يَأۡتِيَ بِـَٔايَةٍ إِلَّا بِإِذۡنِ ٱللَّهِۚ فَإِذَا جَآءَ أَمۡرُ ٱللَّهِ قُضِيَ بِٱلۡحَقِّ وَخَسِرَ هُنَالِكَ ٱلۡمُبۡطِلُونَ
« Nous avons, avant toi, envoyé des Messagers, certains dont Nous t’avons fait le récit et d’autres dont Nous ne t’avons pas fait mention. Il ne fut donné à aucun Messager de produire un miracle sans Notre permission. Puis, lorsque l’arrêt d’Allah sera prononcé, il sera jugé en toute équité entre les Messagers et ceux qui les auront reniés, voués à la perdition »
Coran 40:78
ٱلَّذِي خَلَقَ ٱلۡمَوۡتَ وَٱلۡحَيَوٰةَ لِيَبۡلُوَكُمۡ أَيُّكُمۡ أَحۡسَنُ عَمَلٗاۚ وَهُوَ ٱلۡعَزِيزُ ٱلۡغَفُورُ
« Il ne fut donné à aucun Messager de produire un miracle sans Notre permission. » Le signe est accordé, non fabriqué. Et le Coran raconte, avec une insistance troublante, que les peuples qui ont vu les plus grands signes les ont souvent rejetés. Le peuple de Thamûd a vu la chamelle ; il l’a tuée. Le peuple de Moïse a vu la mer s’ouvrir ; il a adoré un veau quelques semaines plus tard. Le miracle établit la véracité du messager pour qui veut voir. Il ne force pas une volonté qui refuse. Ce constat a une conséquence apologétique importante, et nous l’assumons : l’attente d’une preuve écrasante, irrésistible, qui ne laisserait aucune place au refus, est une attente que le Coran lui-même déclare vaine. Une preuve qui contraindrait supprimerait l’épreuve, et l’épreuve est la raison d’être de cette vie : « Celui qui a créé la mort et la vie afin de vous mettre à l’épreuve et de voir qui de vous accomplira les œuvres les plus méritoires. Il est le Tout-Puissant, le Très Clément »
Coran 67:2
4. Les peuples et les cités d’avant : l’histoire comme argument
Le Coran mobilise une voie que les traités de théologie occidentaux ignorent presque totalement : l’expérience historique. À plus de vingt reprises, il ordonne au lecteur de se déplacer et d’observer.
أَوَلَمۡ يَسِيرُواْ فِي ٱلۡأَرۡضِ فَيَنظُرُواْ كَيۡفَ كَانَ عَٰقِبَةُ ٱلَّذِينَ مِن قَبۡلِهِمۡۚ كَانُوٓاْ أَشَدَّ مِنۡهُمۡ قُوَّةٗ وَأَثَارُواْ ٱلۡأَرۡضَ وَعَمَرُوهَآ أَكۡثَرَ مِمَّا عَمَرُوهَا وَجَآءَتۡهُمۡ رُسُلُهُم بِٱلۡبَيِّنَٰتِۖ فَمَا كَانَ ٱللَّهُ لِيَظۡلِمَهُمۡ وَلَٰكِن كَانُوٓاْ أَنفُسَهُمۡ يَظۡلِمُونَ
« N’ont-ils pas parcouru le monde et médité le sort des peuples ayant vécu avant eux ? Plus puissants qu’eux, ceux-ci ont exploité et peuplé la terre bien mieux qu’ils n’ont pu le faire. Leurs Messagers leur avaient eux aussi apporté des preuves parfaitement claires. Il ne convenait pas à Allah de les léser, mais ils se sont lésés eux-mêmes »
Coran 30:9
قُلۡ سِيرُواْ فِي ٱلۡأَرۡضِ فَٱنظُرُواْ كَيۡفَ بَدَأَ ٱلۡخَلۡقَۚ ثُمَّ ٱللَّهُ يُنشِئُ ٱلنَّشۡأَةَ ٱلۡأٓخِرَةَۚ إِنَّ ٱللَّهَ عَلَىٰ كُلِّ شَيۡءٖ قَدِيرٞ
« Dis : « Parcourez la terre et voyez comment Allah a procédé à la Création une première fois. Puis Il procédera à une nouvelle et dernière création. Allah a pouvoir sur toute chose. » »
Coran 29:20
وَلَقَد تَّرَكۡنَا مِنۡهَآ ءَايَةَۢ بَيِّنَةٗ لِّقَوۡمٖ يَعۡقِلُونَ
« Parcourez la terre. » L’impératif est concret. Il ne s’agit pas d’une métaphore méditative mais d’une invitation à constater physiquement des vestiges. Le Coran fait de la ruine un argument théologique. « Nous avons laissé de cette cité des vestiges propres à dissuader des hommes capables de raisonner »
Coran 29:35
Le mot employé, âyatan bayyina, signifie un signe manifeste. Les ruines sont traitées comme un texte à déchiffrer par ceux qui raisonnent. Voici l’argument dans sa forme la plus explicite :
وَعَادٗا وَثَمُودَاْ وَقَد تَّبَيَّنَ لَكُم مِّن مَّسَٰكِنِهِمۡۖ وَزَيَّنَ لَهُمُ ٱلشَّيۡطَٰنُ أَعۡمَٰلَهُمۡ فَصَدَّهُمۡ عَنِ ٱلسَّبِيلِ وَكَانُواْ مُسۡتَبۡصِرِينَ
« Nous avons également châtié les ‘Ad et les Thamoud, comme vous pouvez le constater aux ruines de leurs cités. Embellissant leurs œuvres impies à leurs yeux, Satan les avait détournés de la voie du salut qu’ils auraient dû discerner, eux qui étaient si clairvoyants »
Coran 29:38
وَإِنَّكُمۡ لَتَمُرُّونَ عَلَيۡهِم مُّصۡبِحِينَ
« Comme vous pouvez le constater aux ruines de leurs cités. » Le Coran s’adresse à des Arabes qui connaissaient physiquement ces sites, situés sur les routes caravanières entre le Hedjaz et le Levant. Il ne demande pas de croire sur parole : il renvoie à ce qu’ils voient de leurs yeux en voyageant. « Vous passez d’ailleurs à proximité de leurs vestiges de jour »
Coran 37:137
وَبِٱلَّيۡلِۚ أَفَلَا تَعۡقِلُونَ
« comme de nuit. Etes-vous donc dépourvus de toute raison »
Coran 37:138
‘Âd et Thamûd : ce qu’on peut dire et ce qu’on ne peut pas dire
Ici, la ligne d’honnêteté que nous nous sommes fixée impose une distinction rigoureuse entre trois niveaux : ce que le Coran affirme, ce que l’archéologie établit, et ce que certains apologètes surinterprètent.
أَلَمۡ تَرَ كَيۡفَ فَعَلَ رَبُّكَ بِعَادٍ
« N’as-tu pas su le sort réservé par ton Seigneur aux ‘Ad »
Coran 89:6
إِرَمَ ذَاتِ ٱلۡعِمَادِ
« le peuple d’Iram, à la stature et à la force imposantes »
Coran 89:7
ٱلَّتِي لَمۡ يُخۡلَقۡ مِثۡلُهَا فِي ٱلۡبِلَٰدِ
« nul peuple semblable à lui ne fut jamais créé sur terre »
Coran 89:8
وَثَمُودَ ٱلَّذِينَ جَابُواْ ٱلصَّخۡرَ بِٱلۡوَادِ
« aux Thamoud qui, dans leur vallée, taillaient des demeures dans le roc »
Coran 89:9
« Aux Thamoud qui, dans leur vallée, taillaient des demeures dans le roc. » Cette description est vérifiable. Le site d’Al-Hijr, également appelé Madâ’in Sâlih, situé dans le nord-ouest de l’Arabie, présente précisément cela : des façades monumentales taillées dans des massifs de grès. Le site est aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial. Les tombeaux nabatéens y sont datés du premier siècle de notre ère et portent des inscriptions. Que peut-on en conclure honnêtement ? ❖
Le Coran décrit une pratique architecturale réelle, attestée, spécifique à une région précise, et que le texte associe correctement à cette région. Ce n’est pas un détail négligeable pour un texte du septième siècle, mais ce n’est pas non plus une information inaccessible : le site était sur une route commerciale fréquentée, et le Prophète lui-même y est passé lors de l’expédition de Tabûk.
- En revanche, l’identification archéologique du peuple de Thamûd du récit coranique avec les constructeurs nabatéens du site actuel est une question historiquement débattue. Des inscriptions mentionnant le nom Thamûd existent — notamment dans les annales assyriennes du huitième siècle avant notre ère et dans des sources gréco-romaines — ce qui atteste l’existence historique d’un tel groupe. Mais la stratification des occupations successives d’Al-Hijr rend l’identification directe incertaine.
Il faut donc écrire ceci : l’archéologie confirme l’existence d’un peuple nommé Thamûd et l’existence d’un site de demeures taillées dans le roc dans la région indiquée. Elle ne prouve pas le récit coranique du châtiment. Prétendre le contraire, comme on le lit parfois, dépasse ce que les données permettent. Le cas des ‘Âd est plus délicat encore. Le Coran mentionne Iram, dotée de colonnes ou d’une stature imposante selon les lectures. Certains ont voulu identifier ce lieu avec un site du sud de la péninsule Arabique découvert par imagerie satellite à la fin du vingtième siècle et présenté à l’époque dans la presse comme la cité perdue d’Ubar. Il faut être clair : cette identification n’est pas établie. Les archéologues qui ont travaillé sur le site sont eux-mêmes divisés sur son statut, et l’enthousiasme
médiatique de l’époque a largement dépassé les conclusions publiées. Un apologète honnête ne construit rien sur ce dossier.
Règle de méthode — Un argument fragile est pire qu’un argument absent. Lorsqu’un interlocuteur découvre qu’on lui a présenté une identification archéologique contestée comme une preuve établie, il ne conclut pas seulement que cet argument est mauvais : il conclut que la personne en face est peu fiable, et il se ferme aux arguments solides. La crédibilité est un capital qui se dépense vite.
Pharaon : un cas d’école pour la méthode
Le Coran rapporte au sujet de Pharaon une déclaration extraordinaire :
وَقَالَ فِرۡعَوۡنُ يَـٰٓأَيُّهَا ٱلۡمَلَأُ مَا عَلِمۡتُ لَكُم مِّنۡ إِلَٰهٍ غَيۡرِي فَأَوۡقِدۡ لِي يَٰهَٰمَٰنُ عَلَى ٱلطِّينِ فَٱجۡعَل لِّي صَرۡحٗا لَّعَلِّيٓ أَطَّلِعُ إِلَىٰٓ إِلَٰهِ مُوسَىٰ وَإِنِّي لَأَظُنُّهُۥ مِنَ ٱلۡكَٰذِبِينَ
« S’adressant aux grands d’Egypte, Pharaon dit : « Je ne vous connais pas d’autre dieu que moi. Haman ! Fais cuire des briques d’argile au moyen desquelles tu feras bâtir une tour qui me permettra de monter voir le dieu de Moïse que je tiens néanmoins pour un menteur. » »
Coran 28:38
فَقَالَ أَنَا۠ رَبُّكُمُ ٱلۡأَعۡلَىٰ
« « Je suis votre Dieu suprême ! » »
Coran 79:24
Ce que le Coran affirme ici est théologiquement précis : Pharaon revendiquait la divinité et la seigneurie exclusive. Ce trait est historiquement documenté par l’égyptologie, l’idéologie royale égyptienne conférant au souverain un statut divin. Le Coran ajoute un détail architectural remarquable :
وَقَالَ فِرۡعَوۡنُ يَٰهَٰمَٰنُ ٱبۡنِ لِي صَرۡحٗا لَّعَلِّيٓ أَبۡلُغُ ٱلۡأَسۡبَٰبَ
« Pharaon ordonna : « Haman ! Fais-moi construire une tour afin que je puisse atteindre les portes »
Coran 40:36
أَسۡبَٰبَ ٱلسَّمَٰوَٰتِ فَأَطَّلِعَ إِلَىٰٓ إِلَٰهِ مُوسَىٰ وَإِنِّي لَأَظُنُّهُۥ كَٰذِبٗاۚ وَكَذَٰلِكَ زُيِّنَ لِفِرۡعَوۡنَ سُوٓءُ عَمَلِهِۦ وَصُدَّ عَنِ ٱلسَّبِيلِۚ وَمَا كَيۡدُ فِرۡعَوۡنَ إِلَّا فِي تَبَابٖ
« les portes des cieux, et voir le dieu de Moïse que je tiens néanmoins pour un menteur. » C’est ainsi que ses œuvres impies furent embellies aux yeux de Pharaon qui fut ainsi détourné de la vérité. Les manœuvres de Pharaon étaient inévitablement vouées à l’échec »
Coran 40:37
Le procédé décrit — faire cuire des briques d’argile pour élever une construction — correspond à la technique constructive attestée en Égypte, où la brique crue et cuite était employée pour les édifices civils, la pierre étant réservée aux temples et tombeaux. C’est cohérent. Notons cependant qu’il n’y a rien là d’inaccessible à un habitant du Proche-Orient du septième siècle, l’Égypte étant une province byzantine voisine et connue des caravaniers. Vient ensuite le verset le plus discuté :
فَٱلۡيَوۡمَ نُنَجِّيكَ بِبَدَنِكَ لِتَكُونَ لِمَنۡ خَلۡفَكَ ءَايَةٗۚ وَإِنَّ كَثِيرٗا مِّنَ ٱلنَّاسِ عَنۡ ءَايَٰتِنَا لَغَٰفِلُونَ
« Par Notre volonté, la mer rejettera aujourd’hui ton corps sans vie afin que tu serves d’exemple aux générations futures. » Nombre d’hommes restent cependant indifférents à Nos signes »
Coran 10:92
Ce verset a fait l’objet, depuis les travaux d’un médecin français dans les années 1970, d’une exploitation apologétique massive : le Coran aurait annoncé la découverte de la momie de Ramsès II. Il faut ici être ferme, car c’est exactement le type d’argument que notre ligne éditoriale rejette.
- Le Coran ne nomme pas Ramsès II. Il ne nomme aucun pharaon. L’identification du Pharaon de l’Exode est un problème historique ouvert, et les égyptologues sont loin d’un consensus. Certains proposent Ramsès II, d’autres Mérenptah, d’autres contestent l’historicité même de l’événement dans les termes du récit biblique.
- Le verset dit que le corps sera préservé comme signe. Il ne dit pas qu’il sera retrouvé au dix-neuvième siècle, ni exposé dans un musée, ni identifié par la science. Ces ajouts sont le fait des commentateurs modernes, non du texte.
- La momification était une pratique égyptienne générale. Des centaines de corps
royaux ont été préservés. La préservation d’un corps royal égyptien n’est pas un fait singulier appelant une explication surnaturelle. Que reste-t-il alors ? Il reste ce que le verset dit réellement, et qui est puissant sans aucun trucage : l’homme qui se proclamait dieu suprême a fini comme un cadavre rejeté par les flots, conservé pour servir de leçon. Le sens du verset est une inversion morale, non une prédiction archéologique. Un corps dans une vitrine de musée, visité par des touristes qui prennent des photographies — voilà le sort du dieu vivant d’Égypte. C’est un signe. Ce n’est pas une preuve scientifique, et le transformer en preuve scientifique affaiblit ce qu’il a de fort.
Ce que l’argument historique établit réellement
Résumons avec rigueur. La méthode coranique des cités anciennes ne consiste pas à produire des preuves archéologiques du surnaturel. Elle consiste à établir une régularité : les civilisations qui ont conjugué la puissance matérielle et le rejet de la vérité ont disparu, et leurs ruines sont visibles.
وَلَقَدۡ مَكَّنَّـٰهُمۡ فِيمَآ إِن مَّكَّنَّـٰكُمۡ فِيهِ وَجَعَلۡنَا لَهُمۡ سَمۡعٗا وَأَبۡصَٰرٗا وَأَفۡـِٔدَةٗ فَمَآ أَغۡنَىٰ عَنۡهُمۡ سَمۡعُهُمۡ وَلَآ أَبۡصَٰرُهُمۡ وَلَآ أَفۡـِٔدَتُهُم مِّن شَيۡءٍ إِذۡ كَانُواْ يَجۡحَدُونَ بِـَٔايَٰتِ ٱللَّهِ وَحَاقَ بِهِم مَّا كَانُواْ بِهِۦ يَسۡتَهۡزِءُونَ
« Nous les avions pourtant établis sur terre plus fermement que vous et les avions dotés de l’ouïe, de la vue et de l’entendement. Mais, ayant renié les signes d’Allah, ces facultés ne leur furent d’aucune utilité. Ils furent cernés par le châtiment même dont ils s’étaient moqués »
Coran 46:26
Le verset est remarquable : ils étaient mieux établis, mieux dotés en facultés — et cela ne les a pas sauvés. L’argument n’est pas archéologique, il est moral et sapiential. Il dit : la puissance ne protège pas. Le lecteur qui traverse un désert et voit des colonnes brisées reçoit la leçon sans qu’aucune datation au carbone ne soit nécessaire.
« Construisez-vous, par simple divertissement, sur chaque hauteur, un monument ? »
Coran 26:128
« Bâtissez-vous d’imposants palais comme si vous deviez y vivre éternellement ? »
Coran 26:129
« Comme si vous deviez y vivre éternellement. » Ibn Kathîr commente : c’est la conviction implicite de toute civilisation à son apogée. Nulle n’a jamais cru qu’elle finirait. Toutes ont fini. La nôtre n’a aucune raison de faire exception, et rien dans nos gratte-ciels ne dit le contraire de ce que disaient les palais de ‘Âd.