Dossier 4 — Les premières divergences dogmatiques

Les premières divergences dogmatiques

Khawârij, chiisme, Qadariyyah, Murji’ah, Jahmiyyah — la riposte de la Sunnah, et ce que ces courants sont devenus

De Harûrâ’ aux réponses des imams : comment les premières sectes sont nées de la fitnah, ce qu’elles enseignaient, comment la Ummah a forgé ses anticorps — le texte, l’isnâd et la jamâ’ah — et sous quels visages ces courants vivent encore aujourd’hui.

Un mot sur la méthode de ce dossier

Décrire des sectes expose à deux injustices symétriques : leur prêter ce qu’elles ne disent pas, ou taire ce qu’elles disent vraiment. Notre règle sera donc la suivante. Les paroles du Prophète ﷺ annonçant ou décrivant les déviations sont citées avec leurs références et leur degré, comme toujours — et le lecteur constatera que l’essentiel de ce dossier repose sur les deux Sahîh. Les doctrines des sectes sont exposées d’après ce que les imams de la Sunnah, qui les ont combattues pièce par pièce et souvent débattues en face à face, en ont consigné — et nous les exposons à leur meilleur, afin que la réfutation porte sur la chose même et non sur une caricature. Les événements historiques suivent la hiérarchie posée aux dossiers précédents : le roc des textes authentiques, puis les rapports des historiens, toujours signalés comme tels.

Nous distinguerons systématiquement cinq niveaux : les textes coraniques, parole d’Allah et source première ; les hadiths authentiques, parole et acte du Prophète ﷺ transmis par des chaînes sûres ; les récits historiques, utiles pour comprendre le contexte mais qui ne fondent pas la croyance ; les interprétations des savants, qui explicitent les textes ; et les rapprochements avec notre époque, proposés avec prudence, sans assimilation hâtive.

Deux précautions encore. D’abord, ne pas parler des « Khawârij », des « chiites » ou des « Murji’ah » comme de blocs constitués dès le lendemain de Siffîn : ces courants se sont formés par étapes, leurs noms ont parfois été employés de manière polémique, et plusieurs groupes réunis sous une même étiquette ne croyaient pas exactement la même chose. Ensuite, un principe de justice commandé par notre propre credo : réfuter une doctrine n’autorise ni à mentir sur elle, ni à englober dans un même jugement tous ceux qui s’y rattachent. Les savants distinguent la doctrine, jugée sur pièces, et les personnes, dont les cas diffèrent selon la science, l’intention et l’excuse. C’est ainsi que les anciens ont procédé, et leur fermeté n’y a rien perdu.

Enfin, parce que ce dossier s’adresse aussi à des lecteurs qui ne sont pas musulmans, nous avons ajouté à chaque partie une section « Ce qu’ils sont devenus » : les Khawârij, le chiisme, le qadarisme, l’irjâ’, le jahmisme ne sont pas des curiosités d’archives. Ils ont aujourd’hui des héritiers, des États, des drapeaux — ou des formes diffuses que l’on retrouve dans des conversations ordinaires. Comprendre leur naissance, c’est comprendre une bonne part de l’actualité du monde musulman.

Introduction — La fitnah des idées après la fitnah des sabres

Notre dossier précédent s’est achevé sur une porte brisée. Tant que vécut ’Umar, la porte tint ; avec le meurtre de ’Uthmân, la fitnah franchit le seuil, et avec les batailles du califat de ’Alî — le Chameau, Siffîn, l’arbitrage — elle déchira la communauté. Mais les sabres ne furent que la première vague. Derrière eux venait une épreuve plus durable : celle des idées. Car chaque plaie politique de cette période allait s’infecter en doctrine : la question du pouvoir engendrerait une religion parallèle, la question du pécheur engendrerait le takfîr, et bientôt des questions que nul compagnon n’avait posées — le destin, les attributs de notre Seigneur — seraient soulevées par des hommes que la Révélation n’avait pas formés. Ce dossier raconte la naissance des premières sectes de l’islam et la réponse que la communauté leur opposa : une réponse qui n’improvisa rien, mais qui tira du Coran, de la Sunnah et de la méthode des compagnons les anticorps dont la Ummah vit encore aujourd’hui.

Rien de tout cela ne prit la Révélation au dépourvu : les divisions étaient annoncées. Le Coran avait averti la communauté par l’exemple de ses devancières, dans un verset de la sourate Ach-Chourâ qui commande d’établir la religion sans se diviser à son sujet :

« Il vous a prescrit, dans cette religion qui t’est révélée, ce qu’Il avait prescrit à Noé, Abraham, Moïse et Jésus, d’observer le culte du Seigneur sans jamais vous diviser à son sujet. La foi à laquelle tu appelles les idolâtres leur est tout simplement insupportable. Allah choisit qui Il veut parmi Ses serviteurs pour en faire Ses fidèles adorateurs et guide vers Sa religion quiconque se tourne sincèrement vers Lui. » — Coran 42, 13

Et le verset suivant précise que les communautés passées ne se sont divisées, poussées par la jalousie, qu’après avoir reçu la science (Coran 42, 14) — diagnostic qui allait se vérifier mot pour mot dans la Ummah elle-même. Le Prophète ﷺ l’avait dit sans détour : « Celui d’entre vous qui vivra après moi verra des divergences nombreuses. Tenez-vous alors à ma Sunnah et à la sunnah des califes bien guidés » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 4607, et At-Tirmidhî, n° 2676, qui l’a jugé authentique). Il avait annoncé l’éclatement en sectes : « Ma communauté se divisera en soixante-treize groupes : tous au Feu, sauf un » — et lorsqu’on l’interrogea sur ce groupe, il répondit, selon les versions : « la Jamâ’ah », ou : « ceux qui seront sur ce sur quoi je suis, moi et mes compagnons » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 4596-4597, At-Tirmidhî, n° 2640-2641, et Ibn Mâjah, n° 3991-3993 ; jugé authentique par la réunion de ses voies). Et Ibn Mas’ûd raconte que le Prophète ﷺ traça un jour devant eux une ligne droite sur le sol, puis des lignes à sa droite et à sa gauche, et dit : voici le chemin d’Allah, et voici des chemins sur chacun desquels se tient un démon qui y appelle — puis il récita le verset ordonnant de suivre Son chemin droit et de ne pas suivre les sentiers qui dispersent (Coran 6, 153 ; hadith rapporté par Ahmad et An-Nasâ’î, jugé bon). La carte était donnée d’avance ; ce dossier raconte comment les sentiers se sont ouverts, et comment la Ummah a gardé la ligne.

Un lecteur non musulman remarquera peut-être que ces débats — le pécheur est-il encore croyant ? l’homme est-il libre devant la prédestination ? comment parler de Dieu sans le réduire à une image ? — ont aussi traversé l’histoire du christianisme : les donatistes refusant les prêtres qui avaient faibli sous la persécution, Pélage et Augustin s’affrontant sur la grâce et le libre arbitre, les conciles disputant de la nature divine. Ce sont les grandes questions que toute religion révélée doit affronter une fois son fondateur disparu. Ce qui est propre à l’islam, c’est la réponse : non pas un concile qui tranche par autorité, mais une méthode — revenir au texte, vérifier la chaîne de ceux qui le transmettent, et s’en tenir à la compréhension de ceux qui l’ont reçu les premiers.

Première partie — Les Khawârij : la première secte de l’islam

1. L’annonce prophétique

La première secte de l’islam a ceci de singulier que son portrait fut dressé, trait pour trait, une trentaine d’années avant sa naissance — et par le Prophète ﷺ lui-même. Abû Sa’îd al-Khudrî raconte : tandis que le Prophète ﷺ répartissait un butin, un homme nommé Dhû-l-Khuwaysirah, de la tribu de Tamîm, s’avança et osa lui dire : sois juste, ô Messager d’Allah ! Il répondit : « Malheur à toi ! Et qui donc sera juste, si je ne le suis pas ? J’aurais échoué et tout perdu si je n’étais pas juste. » ’Umar demanda la permission de trancher la tête de l’insolent ; le Prophète ﷺ la refusa, puis prononça l’annonce :

« De la souche de cet homme sortiront des gens dont vous mépriserez vos prières comparées aux leurs et vos jeûnes comparés aux leurs. Ils réciteront le Coran, mais il ne dépassera pas leurs gorges. Ils transperceront la religion comme la flèche transperce le gibier. » (Sahîh al-Bukhârî, n° 3610, 6933 ; Sahîh Muslim, n° 1064)

Et il décrivit jusqu’au signe qui permettrait de les reconnaître : un homme parmi eux au bras difforme, semblable à un sein de femme. Tout y est déjà : l’insolence envers l’autorité légitime au nom d’une justice supérieure, la dévotion spectaculaire, la récitation sans compréhension, et la sortie — murûq — hors de la religion même qu’ils croient servir. Le mot Khawârij, « ceux qui sortent », dira à la fois leur sécession politique et cette perforation spirituelle annoncée. D’autres hadiths complètent le portrait. « Ils tueront les gens de l’islam et épargneront les gens des idoles » (Sahîh al-Bukhârî, n° 3344, 4351) — signature vérifiée à chaque génération. « Jeunes d’âge, faibles de discernement, ils tiennent le meilleur discours des créatures, mais leur foi ne dépasse pas leurs gorges » (Sahîh al-Bukhârî, n° 6930) — l’éloquence religieuse au service de l’immaturité. Et cette prédiction, qui vaut pour notre temps comme pour le leur : « Chaque fois qu’une génération d’entre eux surgira, elle sera retranchée — jusqu’à ce que l’Antéchrist paraisse dans leurs rangs » (rapporté par Ibn Mâjah, n° 174 ; jugé bon). Le Prophète ﷺ avait enfin fixé leur statut d’un mot : « les chiens du Feu » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3000, et Ibn Mâjah, n° 173 ; jugé authentique).

2. La sortie de Harûrâ’ et le slogan

La prophétie s’accomplit au lendemain de Siffîn. Lorsque ’Alî accepta le recours à l’arbitrage pour arrêter le bain de sang, une fraction de sa propre armée — des milliers d’hommes, pour beaucoup des lecteurs assidus du Coran — se retourna contre lui au cri de lâ hukma illâ li-Llâh : il n’est de jugement qu’à Allah. Comment, disaient-ils, remettre à des hommes ce qui n’appartient qu’au Livre ? Ils se retirèrent à Harûrâ’, près de Kûfah — d’où leur premier nom de Harûriyyah —, rompirent l’allégeance et déclarèrent mécréants ceux qui l’avaient consentie. ’Alî répondit à leur slogan par un mot resté célèbre, consigné dans le Sahîh de Muslim : « C’est une parole de vérité par laquelle on veut le faux » (Sahîh Muslim, n° 1066). Oui, le jugement appartient à Allah — mais Allah Lui-même, dans Son Livre, ordonne de désigner des arbitres humains pour appliquer Son jugement : deux arbitres des deux familles en cas de discorde conjugale, deux hommes intègres pour évaluer la compensation du gibier tué en état de sacralisation (Coran 4, 35 ; 5, 95). Le sophisme kharijite était démonté : ils confondaient la source du jugement — qui est Allah seul — et l’instrument de son application — que le Livre lui-même confie aux hommes. Cette confusion-là, sous mille habits nouveaux, n’a jamais cessé de resservir.

3. La doctrine : le takfîr par le péché et le sabre levé

De cette colère naît une doctrine, que les imams de la Sunnah ont consignée en la combattant. Son axe est simple et terrible : l’auteur d’un grand péché sort de la foi et entre dans la mécréance — et puisque le mécréant est justiciable du sabre, le pouvoir jugé injuste et la communauté qui le tolère deviennent des cibles licites. Tout l’édifice kharijite tient dans ce double mouvement : le takfîr — l’excommunication du musulman pour ses péchés ou ses positions — et le khurûj — la révolte armée érigée en devoir religieux. Quelques traits secondaires complètent le portrait : une lecture littérale et isolée des versets de menace, coupée des versets de miséricorde et de la Sunnah qui les explique ; un égalitarisme radical — l’imam peut être n’importe qui, fût-il un esclave noir, pourvu qu’il soit « juste » selon leurs critères, ce qui servait à délégitimer tout pouvoir existant ; et un ascétisme ostentatoire qui tenait lieu de science.

Qu’on mesure le paradoxe que la Sunnah nous force à regarder en face : ces hommes priaient plus que les compagnons eux-mêmes, jeûnaient davantage, récitaient sans relâche — et leur religion était creuse, parce qu’elle avait quitté la compréhension des compagnons pour l’ivresse de leur propre lecture. La dévotion sans la science des anciens n’est pas une garantie : elle peut être le carburant même de l’égarement. Aucune leçon de cette série n’est plus actuelle.

Les Khawârij ne formèrent jamais un bloc homogène. Après Nahrawân, ils se fragmentèrent en courants que les hérésiographes — al-Ash’arî dans ses Maqâlât, al-Baghdâdî, ash-Shahrastânî — ont décrits :

– Les Azâriqah, disciples de Nâfi’ ibn al-Azraq (mort en 65 H), les plus extrêmes : tout musulman qui ne les rejoignait pas était mécréant, son sang et celui de ses enfants licites ; ils pratiquaient l’isti’râd, l’exécution des passants après interrogatoire. Ils ravagèrent le sud de l’Irak et la Perse pendant vingt ans avant d’être écrasés.

– Les Najdât, disciples de Najdah ibn ’Âmir au Yamâmah et à Bahreïn : ils admettaient que l’on cachât sa foi et refusaient de tuer les enfants, mais partageaient le takfîr des pécheurs.

– Les Sufriyyah, plus modérés dans la pratique, qui refusaient le meurtre des non-combattants et distinguaient les péchés passibles de takfîr des autres.

– Les Ibâdiyyah, disciples de ’Abdullâh ibn Ibâd et surtout de Jâbir ibn Zayd de Basrah (mort vers 93 H), qui rompirent explicitement avec les Azâriqah : ils déclarèrent le pécheur musulman « ingrat » (kâfir ni’mah) mais non polythéiste, refusèrent l’isti’râd, permirent la vie parmi les autres musulmans et condamnèrent le meurtre des innocents. C’est le seul de ces courants qui existe encore, et nous y reviendrons.

Les savants sunnites, décrivant ces divisions, ont donc employé le mot « Khawârij » avec des nuances, distinguant ceux qui levaient le sabre de ceux qui se contentaient d’une sécession doctrinale.

4. La munâzarah d’Ibn ’Abbâs : vaincre par les textes

Avant de les combattre par les armes, ’Alî les combattit par la preuve — et l’épisode est l’un des plus instructifs de l’histoire du dialogue en islam. Il envoya vers les milliers de retranchés de Harûrâ’ le savant de la communauté : ’Abdullâh ibn ’Abbâs. Le récit de cette confrontation est rapporté par ’Abd ar-Razzâq dans son Musannaf, par An-Nasâ’î dans ses Sunan al-kubrâ et par al-Hâkim, avec une chaîne jugée authentique.

Ibn ’Abbâs revêtit ses plus beaux habits du Yémen avant d’entrer dans leur camp ; ils l’en blâmèrent — première leçon : le rigorisme vestimentaire comme signe extérieur de pureté — et il répondit : j’ai vu sur le Messager d’Allah ﷺ les plus beaux vêtements. Puis il écouta leurs griefs, qui étaient trois, et il y répondit un à un.

Premier grief : ’Alî a remis à des hommes le jugement qui appartient à Allah. Réponse : Allah l’ordonne dans Son Livre pour un couple en discorde et jusque pour un gibier abattu en état de sacralisation — le sang des musulmans vaudrait-il moins qu’un lièvre ? (Coran 4, 35 ; 5, 95).

Deuxième grief : il a combattu sans prendre ni captifs ni butin — si les adversaires étaient mécréants, leurs biens étaient licites, et s’ils étaient croyants, pourquoi les combattre ? Réponse : prendriez-vous en captivité votre mère ’Â’ishah, alors que le Coran déclare les épouses du Prophète ﷺ mères des croyants ? (Coran 33, 6). Si vous dites qu’elle n’est pas votre mère, vous avez quitté l’islam ; si vous dites qu’elle l’est, vous ne pouvez la faire captive.

Troisième grief : il a accepté, à l’arbitrage, d’effacer son titre d’Émir des croyants. Réponse : le Messager d’Allah ﷺ lui-même, à al-Hudaybiyah, accepta d’effacer « Messager d’Allah » du traité devant l’obstination des Qurayshites, et dit à ’Alî — le même ’Alî — d’écrire « Mouhammad fils de ’Abdullâh » (Sahîh al-Bukhârî, n° 2731-2732).

Le résultat est consigné : environ deux mille hommes revinrent à la communauté. Le reste s’enfonça dans la sécession. La méthode, elle, reste un modèle éternel : connaître le grief mieux que celui qui le porte, répondre par le Livre et la Sunnah compris comme les compagnons les comprenaient, et sauver tous ceux qui peuvent l’être avant de combattre ceux qui ne veulent pas l’être. Remarquons aussi ce qu’Ibn ’Abbâs n’a pas fait : il ne les a pas insultés, ne les a pas traités de mécréants, n’a pas discuté d’un ton méprisant — il a pris leurs objections au sérieux, et c’est pour cela qu’il en a convaincu deux mille.

5. Nahrawân et le verdict de la Sunnah

Ceux qui persistèrent passèrent à l’acte. Les historiens rapportent qu’ils arrêtèrent sur une route ’Abdullâh ibn Khabbâb — fils du compagnon Khabbâb ibn al-Aratt —, l’interrogèrent, l’égorgèrent au bord de l’eau et éventrèrent sa femme enceinte — eux qui, rapportent les mêmes récits, se gardaient scrupuleusement de manger une datte tombée d’un palmier sans en payer le prix : la piété du détail au service du sang des croyants, aboutissement logique du takfîr. ’Alî, qui leur avait garanti trois droits tant qu’ils ne versaient pas le sang — l’accès aux mosquées, leur part du trésor et la paix —, marcha alors sur eux et les écrasa à Nahrawân, en l’an trente-huit ; et l’on retrouva parmi les morts l’homme au bras difforme que le Prophète ﷺ avait décrit — ’Alî s’écria : Allah est le plus grand, et se prosterna, selon certaines versions, devant cette vérification de la parole prophétique (Sahîh Muslim, n° 1066). Deux ans plus tard, l’un des leurs, Ibn Muljam, l’assassinait à l’heure de la prière de l’aube.

Mais il faut, pour finir, donner la mesure exacte du verdict de la Sunnah, car elle est plus fine que la colère. ’Alî lui-même, interrogé : sont-ils des mécréants ? répondit : c’est la mécréance qu’ils ont fuie. — Des hypocrites ? — Les hypocrites ne mentionnent Allah que peu, et ceux-ci Le mentionnent beaucoup. — Que sont-ils donc ? — Des gens que la discorde a frappés, et ils sont devenus aveugles et sourds ; nos frères qui se sont rebellés contre nous (rapporté par Ibn Abî Shaybah et al-Bayhaqî). La majorité des savants de la Sunnah, méditant ensemble les textes de la flèche et la conduite de ’Alî, a donc jugé les Khawârij égarés de la plus grave des manières, combattus quand ils lèvent le sabre, sans pour autant retourner contre eux leur propre arme du takfîr généralisé — leçon d’une justice qui refuse de devenir ce qu’elle combat. De leur histoire, la Sunnah a tiré deux principes gravés pour toujours : le péché, si grave soit-il, ne fait pas sortir le croyant de l’islam tant qu’il n’en rend pas licite l’interdit tranché ; et la révolte armée contre l’autorité des musulmans, aux fruits toujours plus amers que le mal qu’elle prétend guérir, n’est pas la voie du changement — le conseil, la patience et la réforme le sont.

6. Ce qu’ils sont devenus

La logique kharijite n’est jamais morte : elle attend, à chaque époque, les cœurs ardents et vides de science. Trois héritages, très différents, doivent être distingués.

L’ibadisme : la branche qui a renoncé au sabre. Les Ibâdiyyah, organisés à Basrah à la fin du Ier siècle, se réclament de Jâbir ibn Zayd — un savant reconnu, élève d’Ibn ’Abbâs et de ’Â’ishah, dont al-Bukhârî lui-même rapporte le hadith, et que les savants sunnites tiennent pour un imam orthodoxe, étranger à la doctrine qu’on lui attribue. Ils ont fondé des imamats en Oman dès le IIe siècle de l’Hégire et l’État rustamide de Tâhert (aujourd’hui en Algérie, 160-296 H). Ils sont aujourd’hui la religion majoritaire du sultanat d’Oman, et subsistent dans le Mzab algérien, sur l’île de Djerba en Tunisie, au Djebel Nafûsa en Libye et à Zanzibar — environ deux à trois millions de personnes. Les ibadites d’aujourd’hui rejettent expressément l’appellation de Khawârij et condamnent les Azâriqah ; ils ne pratiquent pas le takfîr par le sabre, vivent en paix avec leurs voisins sunnites, prient dans les mêmes mosquées lors du pèlerinage. Il subsiste entre eux et nous des divergences doctrinales réelles — sur les attributs divins, où ils suivent des positions proches du mu’tazilisme, sur la vision d’Allah au Paradis qu’ils nient, sur le statut du grand pécheur qu’ils déclarent « voué au Feu éternel » s’il meurt sans repentir, et sur les compagnons impliqués dans la fitnah (’Uthmân, ’Alî, Mu’âwiyah), dont ils se désolidarisent. Ce sont des divergences de credo, que les savants sunnites ont discutées et discutent ; ce n’est plus la secte du sabre.

Le takfîr armé : la branche qui a gardé le sabre. C’est l’héritage le plus visible de notre temps, et il ne porte pas le nom de Khawârij — il se réclame au contraire de la Sunnah la plus stricte. Mais qu’on relise le portrait prophétique : jeunes d’âge, faibles de discernement, éloquents, récitant le Coran sans qu’il dépasse leurs gorges, déclarant mécréants les musulmans et les tuant tandis qu’ils épargnent les idolâtres, priant et jeûnant avec ostentation, surgissant génération après génération. Les groupes qui, depuis les années 1970 en Égypte, les années 1990 en Algérie, puis en Irak, en Syrie, au Sahel, se sont donné pour méthode le takfîr des sociétés musulmanes, l’assassinat des « apostats » — c’est-à-dire des autres musulmans — et la révolte permanente, reproduisent chacun de ces traits ; et l’écrasante majorité de leurs victimes, depuis quarante ans, sont des musulmans. Le slogan a changé de mots, non de structure : « il n’est de jugement qu’à Allah » est devenu « il n’est de loi que la sharia telle que nous la lisons » ; l’argument est toujours le verset isolé de sa compréhension par les compagnons ; la cible est toujours la communauté elle-même. Les savants de la Sunnah, de toutes les écoles, ont dénoncé ces groupes exactement comme ’Alî et Ibn ’Abbâs ont dénoncé Harûrâ’ — et la réponse est la même : la preuve pour ceux qui écoutent, la fermeté pour ceux qui tuent, et jamais le takfîr en retour de tous ceux qu’un slogan a séduits.

La tentation diffuse : le takfîr de salon. Entre ces deux héritages, il en existe un troisième, sans armes ni drapeaux, que chacun peut reconnaître autour de lui : la facilité à déclarer un musulman « hors de l’islam » parce qu’il pèche, parce qu’il vote, parce qu’il travaille dans telle administration, parce qu’il appartient à telle école ; la certitude que la piété visible vaut la science ; le mépris pour les savants au nom du « retour au texte » ; l’ivresse d’être le petit reste des purs. Ce germe-là n’a besoin ni de Nahrawân ni de Raqqa pour vivre : il lui suffit d’un cœur ardent, d’un peu de Coran mal compris et d’aucune école. C’est contre lui que la parole du Prophète ﷺ sur les gorges et les flèches reste, quatorze siècles plus tard, un avertissement personnel.

Deuxième partie — La naissance du chiisme : de l’amour exagéré au dogme parallèle

7. Du parti politique à la religion parallèle

Le mot chî’ah signifie, dans la langue, le parti, les partisans. En ce sens purement politique, il exista très tôt des « partisans de ’Alî » comme des « partisans de Mu’âwiyah » : des hommes qui, dans la fitnah, jugèrent la cause de l’un plus fondée que celle de l’autre — et nous avons vu au dossier précédent que la Sunnah elle-même donne raison au camp de ’Alî, par le hadith de ’Ammâr. Certains, parmi les premiers, allaient jusqu’à préférer ’Alî à ’Uthmân dans l’ordre du mérite : les savants nomment cela le tashayyu’ ancien, et ils l’ont traité comme une erreur d’appréciation, non comme une hérésie — plusieurs transmetteurs des recueils authentiques en étaient teintés, et les imams ont accepté leur hadith dès lors qu’ils étaient véridiques et qu’ils n’appelaient pas à leur innovation.

Tout autre chose est ce qui allait cristalliser par étapes en religion parallèle : le rafd — le rejet. Ses degrés se sont empilés avec le temps, et il faut les nommer pour comprendre : d’abord la préférence de ’Alî sur Abû Bakr et ’Umar ; puis le désaveu et l’insulte des deux premiers califes et de la masse des compagnons ; puis le dogme central — l’imâmah : l’idée qu’Allah aurait désigné nommément ’Alî puis une lignée précise de ses descendants comme guides infaillibles de la communauté, détenteurs d’une science héritée du Prophète ﷺ, si bien que la Saqîfah devient une usurpation, les compagnons des traîtres à un testament divin, et la transmission entière de la religion une affaire suspecte. L’infaillibilité des imams (’ismah), l’occultation du dernier d’entre eux et son retour attendu achèveront l’édifice au fil des siècles.

Le nom même de râfidah — « ceux qui rejettent » —, que les savants donnèrent à la secte, est né d’un épisode que rapportent les historiens et les hérésiographes, et qui dit tout : en l’an cent vingt-deux, Zayd ibn ’Alî — arrière-petit-fils de ’Alî, homme de science et de piété — souleva Kûfah contre l’injustice umayyade ; ses partisans kûfites exigèrent de lui qu’il désavouât Abû Bakr et ’Umar ; il refusa net — c’étaient, dit-il en substance, les deux ministres de mon aïeul, et il n’en disait que du bien —, alors ils l’abandonnèrent, et il leur lança : vous m’avez rejeté (rafadtumûnî). Ainsi la maison de ’Alî elle-même, en la personne de l’un de ses plus dignes fils, marqua la frontière : l’amour des Ahl al-Bayt d’un côté, le rejet des compagnons de l’autre — et la secte choisit le second en abandonnant le premier à son martyre.

8. Le dossier Ibn Saba’ et les exagérateurs brûlés par ’Alî

Nous avions promis au dossier précédent d’instruire pièce par pièce le dossier de ’Abdullâh ibn Saba’. Voici ce que les sources permettent de dire. Les historiens de la Ummah — at-Tabarî au premier chef, par la voie de Sayf ibn ’Umar, mais aussi d’autres chaînes consignées par Ibn ’Asâkir remontant à des tâbi’în comme ash-Sha’bî — décrivent un homme originaire du Yémen, converti de fraîche date, semant de province en province l’idée d’un testament (wasiyyah) du Prophète ﷺ en faveur de ’Alî et d’un retour (raj’ah) à venir, et attisant la révolte contre ’Uthmân. La valeur de ces chaînes est inégale et les historiens modernes en débattent — nous l’avons signalé et nous le maintenons ; mais deux choses échappent au débat. La première : l’existence d’Ibn Saba’ et de ses exagérateurs est admise jusque dans la littérature ancienne de la secte elle-même, qui le maudit — aveu d’autant plus significatif qu’il vient de là. La seconde, et c’est la plus importante : le noyau du phénomène — l’existence, du vivant même de ’Alî, d’exagérateurs (ghulât) allant jusqu’à le diviniser — est établi par nos textes les plus sûrs. Al-Bukhârî rapporte que ’Alî fit brûler des gens — les commentateurs, tel Ibn Hajar dans le Fath, précisent d’après les rapports qu’il s’agissait d’extrémistes lui attribuant la divinité — et qu’Ibn ’Abbâs, l’apprenant, déclara : moi, je ne les aurais pas brûlés, car le Prophète ﷺ a interdit de châtier par le châtiment d’Allah ; je les aurais mis à mort, car le Prophète ﷺ a dit : quiconque change de religion, tuez-le (Sahîh al-Bukhârî, n° 6922). Arrêtons-nous : voilà ’Alî lui-même châtiant ceux qui l’exagèrent. L’homme que la secte érigera en pôle de sa religion est le premier à avoir combattu la semence de cette religion. Quant à la conclusion de méthode, elle est simple : que l’on accorde à Ibn Saba’ un rôle immense ou modeste, l’essentiel de la réfutation sunnite ne repose pas sur lui — il repose sur les textes et sur les faits établis que voici.

9. Karbalâ’ : l’amour des Ahl al-Bayt est sunnite

En l’an soixante et un, à Karbalâ’, al-Husayn ibn ’Alî — petit-fils du Prophète ﷺ, venu vers Kûfah à l’appel de milliers de lettres qui l’abandonnèrent — fut massacré avec les siens par les troupes du pouvoir umayyade de l’époque. Qu’on l’entende clairement de la bouche d’Ahl as-Sunnah : ce fut un crime abominable, une des grandes calamités de cette communauté, et le chagrin qu’il inspire est légitime et partagé. Le Prophète ﷺ a dit : « Al-Hasan et al-Husayn sont les deux seigneurs des jeunes gens du Paradis » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3768 ; jugé authentique), et : « Husayn est de moi et je suis de Husayn ; Allah aime qui aime Husayn » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3775, et Ibn Mâjah ; jugé bon). L’amour des Gens de la Maison n’est pas la propriété d’une secte : il est un article de la voie sunnite, récité dans chaque prière lorsque nous invoquons les grâces sur Mouhammad et sur la famille de Mouhammad.

Au retour de Ghadîr Khumm, le Prophète ﷺ avait dit : « Je vous laisse deux choses de poids : le Livre d’Allah, dans lequel sont la guidée et la lumière — prenez le Livre d’Allah et attachez-vous-y fermement — ; et les gens de ma maison : je vous rappelle Allah au sujet des gens de ma maison », répété trois fois (Sahîh Muslim, n° 2408). Le hadith, qu’on lise ses termes, ordonne l’attachement au Livre et commande les égards, la justice et l’affection envers la famille prophétique — et lorsque, dans ce même hadith, on demanda au compagnon Zayd ibn Arqam qui sont les gens de sa maison, il répondit : ses épouses en sont, et ce sont aussi ceux à qui l’aumône est interdite : la famille de ’Alî, celle de ’Aqîl, celle de Ja’far et celle de ’Abbâs — définition large qui ruine à elle seule la lecture restrictive d’une lignée élue de douze hommes.

La secte s’est cristallisée autour du sang de Karbalâ’, en transformant un deuil légitime en liturgie perpétuelle et un crime politique en preuve d’un dogme ; les historiens rapportent que dès les années soixante-six et soixante-sept, l’aventurier al-Mukhtâr ath-Thaqafî soulevait Kûfah au nom de la vengeance de Husayn, prétendait recevoir des révélations, et érigeait Muhammad ibn al-Hanafiyyah — fils de ’Alî, qui désavoua l’imposture — en mahdî attendu : première occultation, premier mahdisme sectaire, matrice de tout ce qui suivra. Ahl as-Sunnah tient les deux bouts que la secte a lâchés : pleurer Husayn sans en faire une religion, et aimer les Ahl al-Bayt sans haïr les compagnons qui furent leurs frères.

10. Ghadîr Khumm et les textes invoqués : examen

Puisque la secte fonde son dogme sur des textes, examinons-les — c’est la méthode de notre série, et le dossier précédent en a déjà traité une partie. Le premier est le hadith de Ghadîr Khumm : « Celui dont je suis le mawlâ, ’Alî est son mawlâ » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 3713, Ahmad et d’autres ; authentique par la réunion de ses voies). Le contexte est documenté : au retour de l’expédition du Yémen, des hommes s’étaient plaints de ’Alî — al-Bukhârî rapporte la scène où le Prophète ﷺ dit à Buraydah, qui nourrissait ce grief : ne t’en prends pas à ’Alî (Sahîh al-Bukhârî, n° 4350). C’est pour éteindre ces rancunes que, sur la route du retour du Pèlerinage d’adieu, à la halte de Khumm, le Prophète ﷺ proclama le devoir d’aimer et de soutenir ’Alî. Car tel est le sens de mawlâ dans la langue et dans l’usage prophétique : l’allié, l’aimé, celui dont on prend le parti — la muwâlâh d’affection, non la wilâyah de commandement, qui se dit d’un autre mot. La preuve par l’absurde est écrasante : si cette phrase avait été une investiture, comment expliquer que nul — ni ’Alî, ni ’Abbâs, ni un seul des milliers d’auditeurs — ne l’ait invoquée à la Saqîfah, ni sous Abû Bakr, ni sous ’Umar, ni à la shûrâ des six où ’Alî, consulté, prêta allégeance à ’Uthmân ? Vingt-cinq années de silence unanime des témoins directs, voilà le commentaire des compagnons sur Ghadîr Khumm.

Le deuxième texte est le hadith de la manzilah, à Tabûk : « N’es-tu pas satisfait d’être par rapport à moi au rang de Hârûn par rapport à Mûsâ — sauf qu’il n’y a pas de prophète après moi ? » (Sahîh al-Bukhârî, n° 4416 ; Sahîh Muslim, n° 2404). Contexte : le Prophète ﷺ partait en campagne et laissait ’Alî à Médine sur les siens — comme Mûsâ laissa Hârûn en montant au mont. Honneur immense, certes ; investiture, nullement — et le détail que la secte oublie est fatal à sa lecture : Hârûn mourut avant Mûsâ et ne lui succéda jamais ; son successeur fut Yûsha’, son serviteur.

Le troisième texte est le verset de l’affection pour les proches (Coran 42, 23) : Ibn ’Abbâs lui-même, dans le Sahîh d’al-Bukhârî, rectifie la lecture restrictive : il n’est pas un clan de Quraysh sans que le Prophète ﷺ y ait eu une parenté — le verset demande aux Qurayshites de respecter au moins les liens du sang qui les unissaient à lui (Sahîh al-Bukhârî, n° 4818). Ainsi de chaque texte invoqué : replacé dans sa langue, son contexte et la compréhension de ses premiers auditeurs, il dit l’honneur de ’Alî et des siens — que nul sunnite ne conteste — et ne dit jamais le dogme qu’on lui fait porter.

11. Ce que le rejet des compagnons détruit

Reste l’essentiel, qui dépasse la polémique : mesurer ce que le rafd détruit nécessairement. Le Coran a scellé l’éloge de la première génération en termes que nul ne peut retourner : Allah déclare Son agrément éternel pour les premiers émigrés et auxiliaires et pour ceux qui les suivent dans l’excellence (Coran 9, 100) ; Il proclame Sa satisfaction des croyants qui prêtèrent serment sous l’arbre — ils étaient environ mille quatre cents, la quasi-totalité des acteurs de la Saqîfah en étaient (Coran 48, 18) ; Il promet à tous, quel que fût leur rang, la plus belle récompense (Coran 57, 10) ; et Il enseigne aux générations suivantes leur seule posture légitime : demander pardon pour eux et ne garder dans les cœurs nulle rancune envers ceux qui ont cru avant nous (Coran 59, 10). Et voici le sceau du Livre sur cette génération :

« Mouhammad est le Messager d’Allah. Ses compagnons sont implacables à l’égard des impies, pleins de compassion les uns envers les autres. On peut les voir s’incliner et se prosterner en prière, recherchant les grâces et la satisfaction d’Allah, le visage marqué par les prosternations. Telle est leur description dans la Torah, tandis que dans l’Évangile ils sont comparés à une semence d’où jaillissent de jeunes pousses lui donnant force et vigueur, et qui ne cesse alors de se gonfler pour finalement se dresser sur sa tige, faisant l’admiration du semeur. Par eux, Allah remplit les impies de fureur. À ceux d’entre eux qui croient et font œuvre pie, Il a promis Son pardon et une récompense infinie. » — Coran 48, 29

Déclarer traîtres, à quelques exceptions près, les hommes que ces versets décrivent, ce n’est pas contester une opinion : c’est accuser le Livre de s’être trompé sur ceux qu’il agrée — et c’est détruire, du même coup, le canal unique par lequel la religion nous est parvenue. Car qui a mémorisé, écrit, collecté et transmis le Coran que la secte elle-même récite ? Qui a rapporté la prière, le jeûne, le pèlerinage, et jusqu’aux hadiths de Ghadîr et de la manzilah qu’elle brandit ? Les compagnons — les mêmes qu’elle maudit. L’imam Abû Zur’ah ar-Râzî, maître du hadith au troisième siècle, a fixé ce raisonnement en une sentence que rapporte al-Khatîb al-Baghdâdî dans al-Kifâyah : si tu vois un homme rabaisser l’un des compagnons du Messager d’Allah ﷺ, sache que c’est un zindîq ; car le Messager ﷺ est vérité, le Coran est vérité, et ce qu’il a apporté est vérité — or tout cela ne nous a été transmis que par les compagnons : en les discréditant, c’est le Livre et la Sunnah qu’on veut abattre. Voilà pourquoi la position envers les compagnons n’est pas, chez Ahl as-Sunnah, une affaire de sentiment historique : elle est un verrou de la religion elle-même.

Et qu’on n’inverse pas l’accusation : la même Sunnah qui défend Abû Bakr et ’Umar défend ’Alî et ses fils — elle condamne le nasb, la haine des Gens de la Maison, avec la même rigueur que le rafd, et elle a refusé d’entrer dans les malédictions politiques dont certains pouvoirs umayyades voulurent faire un rite du minbar, jusqu’à ce que ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz les remplaçât par le verset de la justice et de la bienfaisance (Coran 16, 90). Aimer tous, haïr aucun, transmettre tout : telle fut, dès l’origine, la voie du milieu.

12. Ce qu’il est devenu

Le chiisme n’est pas resté ce qu’il était au Ier siècle : une ferveur kûfite pour la famille de ’Alî. Il est devenu, au fil des siècles, un ensemble de confessions organisées, avec leurs écoles, leurs États et leurs rites. Aujourd’hui, un musulman sur dix environ — entre dix et treize pour cent selon les estimations — se rattache à l’une de ses branches. Il faut les distinguer, car les mettre dans le même sac serait précisément l’injustice que notre méthode interdit.

Le chiisme duodécimain (imamite) : la branche principale. Il reconnaît douze imams, de ’Alî à Muhammad ibn al-Hasan al-’Askarî, né vers 255 H, qui serait entré en « occultation mineure » en 260 H (874), communiquant par des représentants, puis en « occultation majeure » en 329 H (941) — et qui, vivant et caché, reviendrait à la fin des temps comme mahdî. Ses dogmes propres sont l’imâmah comme pilier de la foi, l’infaillibilité des imams, leur science surnaturelle, l’occultation et le retour, et le rejet — d’intensité variable selon les époques et les savants — des trois premiers califes et de la majorité des compagnons. Il a son propre corpus de hadiths, rapportés des imams (al-Kâfî d’al-Kulaynî, IVe siècle), son fiqh (le mariage temporaire, mut’ah, en est le point le plus connu), sa jurisprudence de la dissimulation (taqiyyah) élaborée dans les siècles de minorité, et une liturgie centrée sur Karbalâ’ : les dix jours de ’Âshûrâ’, les processions de deuil, les pèlerinages aux mausolées de Najaf, Karbalâ’, Mashhad et Qom. Il est resté minoritaire partout jusqu’en 1501, lorsque la dynastie safavide en fit, par la force, la religion d’État de l’Iran, jusque-là majoritairement sunnite. En 1979, la révolution iranienne y a ajouté une doctrine nouvelle, la « tutelle du jurisconsulte » (wilâyat al-faqîh) : en l’absence de l’imam caché, le savant le plus qualifié exerce son autorité politique — thèse que nombre de grands savants duodécimains eux-mêmes, à Najaf notamment, n’acceptent pas. Il est majoritaire en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan et à Bahreïn, et forme des minorités importantes au Liban, au Koweït, en Arabie orientale, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde.

Le zaydisme : la branche la plus proche des sunnites. Héritiers de Zayd ibn ’Alî — celui-là même qui refusa de désavouer Abû Bakr et ’Umar —, les zaydites tiennent que ’Alî était le plus digne, mais que le califat d’un moins digne (imâmat al-mafdûl) est valide : ils ne maudissent pas les deux premiers califes, n’attribuent pas l’infaillibilité aux imams, ne croient ni à l’occultation ni à un imam caché, et considèrent que tout descendant de Fâtimah, savant et juste, peut prétendre à l’imamat en se soulevant contre l’injustice. Leur fiqh est proche du fiqh hanafite, leur théologie proche du mu’tazilisme. Ils ont régné sur le nord du Yémen de 284 H (897) à 1962, et représentent aujourd’hui un tiers environ des Yéménites — bien que le mouvement houthi, apparu dans les années 1990, ait rapproché une partie d’entre eux du modèle iranien.

L’ismaélisme : la branche des sept imams. Séparés des duodécimains en 148 H à la mort de Ja’far as-Sâdiq, sur la question de savoir lequel de ses fils lui succédait, les ismaéliens ont bâti au Xe siècle le califat fatimide du Caire (297-567 H), rival du califat abbasside, puis se sont divisés en nizârites — aujourd’hui dirigés par l’Aga Khan, répandus en Inde, au Pakistan, en Asie centrale, en Afrique de l’Est et en Occident — et en musta’liens (Bohras), surtout en Inde et au Yémen. Leur théologie, marquée par l’interprétation ésotérique (bâtin) des textes et par des influences néoplatoniciennes, s’éloigne beaucoup plus du credo commun ; certains courants médiévaux (les Qarmates, qui pillèrent la Ka’bah en 317 H) en sont sortis. Les Druzes, nés de l’ismaélisme fatimide au XIe siècle autour de la divinisation du calife al-Hâkim, ne se considèrent plus eux-mêmes comme musulmans.

Les alaouites (nusayrîs). Issus au IIIe siècle des cercles extrémistes de Kûfah autour d’Ibn Nusayr, ils professent une doctrine largement secrète où ’Alî occupe une place divine, avec transmigration des âmes et fêtes empruntées à d’autres religions. Les savants sunnites — et les duodécimains classiques — les ont toujours rangés parmi les ghulât, hors de l’islam. Ils forment environ un dixième de la population syrienne et en ont tenu le pouvoir de 1970 à 2024.

Que retenir, pour un lecteur d’aujourd’hui ? Trois choses. La première : l’immense majorité des chiites que l’on croise — en France, en Irak, en Iran — sont des musulmans ordinaires qui prient, jeûnent, font le pèlerinage et aiment le Prophète ﷺ ; la doctrine se juge sur pièces, les personnes ne se jugent pas en bloc, et les grands savants sunnites, d’Ibn Taymiyyah aux imams d’al-Azhar, ont toujours distingué le simple fidèle, les savants qui portent la doctrine, et les ghulât qui en sont sortis. La deuxième : les points de désaccord sont réels et ne se dissolvent pas dans la politesse — l’imâmah, l’infaillibilité, le statut des compagnons, la valeur d’un corpus de hadiths qui contourne les témoins de la Révélation — et c’est sur eux que porte, depuis mille ans, un débat savant qu’il faut mener avec les textes, comme l’a fait Ibn Taymiyyah dans le Minhâj as-sunnah. La troisième : la fracture entre sunnites et chiites, telle qu’elle ensanglante aujourd’hui l’Irak, la Syrie, le Yémen ou le Pakistan, est d’abord une fracture politique — États, milices, puissances régionales — qui se sert de la religion ; les massacres de fidèles dans des mosquées, de quelque côté qu’ils viennent, relèvent du chapitre précédent, celui des Khawârij, non de celui-ci.

Troisième partie — Qadariyyah et Murji’ah : deux erreurs symétriques

13. La négation du destin et la réponse d’Ibn ’Umar

Vers la fin du premier siècle, alors que s’éteignaient les derniers compagnons, une doctrine nouvelle parut à Basrah — et le récit de sa première réfutation est si fondateur que l’imam Muslim en a fait l’ouverture même de son Sahîh. Yahyâ ibn Ya’mar raconte : le premier qui parla du qadar à Basrah fut Ma’bad al-Juhanî. Je partis en pèlerinage avec Humayd ibn ’Abd ar-Rahmân, et nous nous dîmes : si nous rencontrons l’un des compagnons du Messager d’Allah ﷺ, nous l’interrogerons sur ce que disent ces gens au sujet du destin. Allah mit sur notre route ’Abdullâh ibn ’Umar. Je lui dis : Abû ’Abd ar-Rahmân, il a paru chez nous des gens qui récitent le Coran et poursuivent la science, mais qui prétendent qu’il n’y a pas de destin et que l’affaire est neuve — que rien n’en est écrit ni su d’avance. Ibn ’Umar répondit :

« Lorsque tu rencontreras ces gens-là, informe-les que je me désavoue d’eux et qu’ils sont désavoués de moi ; par Celui par qui jure ’Abdullâh ibn ’Umar, si l’un d’eux dépensait en aumône l’équivalent de la montagne d’Uhud en or, Allah ne l’accepterait pas de lui tant qu’il ne croirait pas au destin. »

Puis il cita, en preuve, le hadith de Jibrîl : l’ange interrogeant le Prophète ﷺ sur l’islam, la foi et l’excellence, et la foi définie par lui-même — croire en Allah, Ses anges, Ses Livres, Ses messagers, au Jour dernier, et croire au destin, en son bien et en son mal (Sahîh Muslim, n° 8). Ainsi, la première hérésie théologique de l’islam fut jugée séance tenante par un fils de compagnon, non par un raisonnement personnel, mais par un texte prophétique remonté par une chaîne — et nous verrons plus loin que cette scène inaugure, en un seul geste, la réfutation des sectes et la science de l’isnâd.

Pourquoi cette doctrine était-elle apparue ? Les qadarites partaient d’une intention louable : défendre la justice d’Allah. Si Allah a tout écrit d’avance, disaient-ils, comment peut-Il punir l’homme pour ce qu’il ne pouvait éviter ? Donc l’homme crée ses actes, et Allah ne les connaît qu’une fois accomplis. On voit le ressort : une question de raison, honnête en elle-même, à laquelle on répond par un raisonnement au lieu de la remettre au texte. Sur le fond, la réponse de la Révélation était écrasante. Allah déclare avoir créé toute chose selon une mesure déterminée (Coran 54, 49) et avoir consigné toute épreuve dans un Livre avant même de la créer (Coran 57, 22) ; et le Prophète ﷺ a enseigné : « Allah a écrit les destinées des créatures cinquante mille ans avant de créer les cieux et la terre » (Sahîh Muslim, n° 2653), et : « La première chose qu’Allah créa fut le calame ; Il lui dit : écris. Il dit : que dois-je écrire ? Il dit : écris ce qui sera jusqu’au Jour de la résurrection » (rapporté par Abû Dâwûd, n° 4700 ; jugé authentique).

Les savants de la Sunnah ont ordonné cette croyance en quatre degrés, tous puisés des textes : la science éternelle d’Allah, l’écriture de toute chose, Sa volonté à laquelle rien n’échappe, et Sa création de toute chose — y compris des actes des serviteurs, qu’ils accomplissent pourtant réellement et par choix, car Allah dit : vous ne voudrez que si Allah veut (Coran 81, 29) et : Allah vous a créés, vous et ce que vous faites (Coran 37, 96). Comment concilier la prescience divine et la liberté humaine ? Le Prophète ﷺ l’a expliqué à ses compagnons qui lui demandaient : à quoi bon agir, si tout est écrit ? — « Agissez, car chacun est facilité vers ce pour quoi il a été créé » (Sahîh al-Bukhârî, n° 4949 ; Sahîh Muslim, n° 2647). L’homme ne connaît pas ce qui est écrit ; il connaît le commandement, il sent en lui-même qu’il choisit, et il sera jugé sur ce choix. Le savoir d’Allah n’est pas une contrainte : savoir qu’un homme va choisir n’est pas choisir à sa place. Un bédouin demanda un jour s’il devait attacher sa chamelle ou s’en remettre à Allah ; le Prophète ﷺ répondit : « Attache-la, et remets-t’en à Allah » (rapporté par At-Tirmidhî, n° 2517 ; jugé bon). Toute la doctrine sunnite du destin tient dans cette corde.

Al-Hasan al-Basrî, le maître de Basrah, affronta la doctrine dans sa propre ville et enseigna contre elle la croyance reçue. Ma’bad périt dans les suites de la révolte d’Ibn al-Ash’ath, vers l’an quatre-vingts, et Ghaylân ad-Dimashqî, qui reprit et propagea la doctrine à Damas, fut exécuté sous le calife Hishâm après un débat contradictoire avec al-Awzâ’î — rapportent les historiens. La forme extrême de la secte — nier la science et l’écriture préalables — s’éteignit vite sous les coups des tâbi’în ; mais son ressort profond, l’homme se voulant créateur souverain de ses actes, allait renaître sous d’autres noms — et l’erreur inverse l’attendait déjà, comme nous le verrons avec Jahm : l’homme réduit à une plume dans le vent, sans acte ni responsabilité. Entre le serviteur auto-créateur des qadarites et le serviteur contraint des jabrites, la Sunnah tient la crête : Allah crée, l’homme agit et répond de ses actes.

14. L’irjâ’ : la foi amputée des œuvres

À la même époque, à Kûfah surtout, se répandit une doctrine d’apparence inoffensive et de conséquences immenses : l’irjâ’ — littéralement le fait de différer, de mettre à part. À l’origine, le mot désigna une prudence politique : des hommes pieux, refusant de trancher entre les acteurs de la fitnah, « différaient » leur cas au jugement d’Allah — position discutable mais compréhensible. Puis le mot glissa vers un dogme : les œuvres furent « différées » hors de la définition même de la foi. La foi, dirent les Murji’ah, est la connaissance et l’attestation du cœur — certains ajoutèrent : et de la langue — ; les actes n’en font pas partie, elle ne croît ni ne décroît, et le péché ne lui nuit pas plus que l’obéissance ne profite à la mécréance. On reconnaît l’image inversée des Khawârij : ceux-ci expulsaient le pécheur de la foi, ceux-là l’y installent sans une égratignure ; les uns brûlaient la communauté par la rigueur, les autres la dissolvent par la complaisance — et les salaf ont vu dans les seconds un danger plus insidieux, car la rigueur révolte tandis que la complaisance endort. Ibrâhîm an-Nakha’î, le juriste de Kûfah, disait que les Murji’ah étaient plus redoutables pour cette communauté que les Azâriqah ; et az-Zuhrî : nulle innovation n’est plus nuisible à ses gens que l’irjâ’ (rapporté par al-Lâlakâ’î).

La réponse des compagnons et de leurs successeurs fut unanime, et al-Lâlakâ’î en a consigné les témoignages : la foi est parole et œuvre — parole du cœur et de la langue, œuvre du cœur, de la langue et des membres —, elle augmente par l’obéissance et diminue par la désobéissance ; ash-Shâfi’î rapporte ce point comme le consensus des compagnons et de ceux qui les ont suivis. Al-Bukhârî l’a gravé en tête de son Sahîh, au seuil du Livre de la foi : elle est parole et acte, elle augmente et diminue — et il aligne les versets où Allah décrit la foi qui s’accroît à l’écoute de Ses versets (Coran 8, 2). Le Prophète ﷺ avait dit : « La foi comporte soixante-dix et quelques branches : la plus haute est la parole « il n’est de divinité qu’Allah », la plus basse est d’écarter du chemin ce qui nuit — et la pudeur est une branche de la foi » (Sahîh Muslim, n° 35) : la foi a des branches, donc elle a des degrés, et écarter une pierre du chemin en fait partie. Quant au sort du pécheur, la voie médiane le tient fermement entre les deux gouffres : il reste croyant, d’une foi amoindrie ; il encourt la menace divine sans que nul ne lui garantisse ni le châtiment ni l’impunité ; et son affaire relève de la volonté d’Allah, qui ne pardonne pas qu’on Lui associe mais pardonne ce qui est en deçà à qui Il veut (Coran 4, 48).

Les vérificateurs ont d’ailleurs distingué, dans l’histoire de cette tendance, l’irjâ’ extrême que nous venons de décrire et une forme très atténuée, dite irjâ’ des juristes, apparue chez certains hommes de fiqh de Kûfah dont la piété et la science ne sont pas en cause — Hammâd ibn Abî Sulaymân et son illustre élève Abû Hanîfah en furent : chez eux, le désaccord portait sur la définition — inclure ou non les œuvres dans le mot « foi » — tandis qu’ils enseignaient l’obligation des œuvres et la menace pesant sur le pécheur ; les imams les ont contredits sur la formule sans les ranger parmi les sectateurs, et l’école hanafite est demeurée l’une des quatre écoles de la Sunnah. La rigueur dans le jugement des doctrines, la retenue dans le jugement des hommes : encore et toujours la même méthode. Ni le sabre kharijite, ni l’oreiller murjite : la crainte et l’espérance, comme deux ailes.

15. Ce qu’elles sont devenues

Aucun groupe ne s’appelle aujourd’hui « qadarite » ou « murjite ». Mais les deux erreurs sont peut-être, sous des formes diffuses, les plus répandues de notre temps — précisément parce qu’elles n’ont plus de nom.

Le qadarisme et son contraire. La thèse qadarite fut reprise, systématisée et défendue avec un grand talent dialectique par les mu’tazilites au IIe et IIIe siècle — l’homme crée ses actes, au nom de la justice divine — ; nous leur consacrerons un dossier. Elle a survécu dans la théologie zaydite et ibadite, et l’on en retrouve l’esprit chez des penseurs modernes qui, au nom de l’autonomie humaine, tiennent la croyance au destin pour une superstition fataliste. À l’inverse, le jabr — l’homme n’est pour rien dans ses actes — n’a jamais eu d’école durable, mais il a une descendance populaire immense : le fatalisme du « c’était écrit » qui dispense d’agir, de soigner, de prévoir, de se repentir ; « si Dieu avait voulu que je prie, je prierais » — argument que le Coran met précisément dans la bouche des idolâtres (Coran 6, 148). Un lecteur non musulman reconnaîtra ici un débat que le christianisme a connu sous d’autres noms — Pélage contre Augustin, Érasme contre Luther, la prédestination calviniste — ; la réponse sunnite, formulée dès le Ier siècle, est celle que ’Umar donna à Abû ’Ubaydah devant la peste : nous fuyons le décret d’Allah vers le décret d’Allah.

L’irjâ’ d’aujourd’hui. L’irjâ’ doctrinal a survécu dans une partie de la théologie spéculative (le kalâm), où l’on a longtemps enseigné que la foi est l’assentiment du cœur, les œuvres n’en étant que la perfection ; mais ces écoles, tout en gardant la formule, ont toujours enseigné l’obligation des actes et la menace contre le pécheur — c’est l’irjâ’ atténué des juristes, non celui de la secte. Ce qui a survécu de la secte, c’est une attitude que chacun a entendue : « l’essentiel, c’est d’avoir la foi dans le cœur » ; « Dieu regarde le cœur, pas les actes » ; « je ne prie pas, mais je suis croyant, et c’est ce qui compte » ; ou encore, en apparence plus savant : « la sharia, c’est l’esprit, pas la lettre ». C’est très exactement la thèse de Jahm et des Murji’ah extrêmes — une foi qui ne se traduit par rien, et que rien ne peut donc diminuer. La réponse des anciens n’a pas changé : Iblîs aussi connaissait Allah dans son cœur ; ce qui fait le croyant, c’est que la connaissance devienne parole, et la parole acte. Et le remède n’est pas de retomber dans l’excès inverse — déclarer mécréant celui qui délaisse un acte — mais de tenir les deux bouts : la foi se prouve par les œuvres, et le pécheur reste un frère.

Quatrième partie — Les Jahmiyyah : l’attaque contre les attributs divins

16. Al-Ja’d, Jahm, et la religion repensée par la spéculation

Les sectes vues jusqu’ici étaient nées de blessures internes — le pouvoir, le péché, la fitnah. Avec la dernière, le poison vient d’ailleurs : de la spéculation sur l’être de Dieu, nourrie au contact des doctrines étrangères que les conquêtes avaient placées sur la route de l’islam — héritages du discours grec, controverses des Gens du Livre, dialectiques de Perse et d’au-delà ; nous consacrerons un dossier entier à ces influences et à leur fruit mûr, le mu’tazilisme.

Le premier nom est al-Ja’d ibn Dirham, précepteur dans les milieux umayyades : il osa nier qu’Allah eût pris Ibrâhîm pour ami intime et qu’Il eût réellement parlé à Mûsâ — niant, sous couvert de transcendance, ce que le Livre affirme en toutes lettres. L’affaire est restée attachée à un jour de fête : le gouverneur Khâlid al-Qasrî, au sacrifice de l’Aïd, annonça aux gens qu’il allait sacrifier al-Ja’d ibn Dirham, « car il prétend qu’Allah n’a pas pris Ibrâhîm pour ami intime et n’a pas parlé à Mûsâ » — et il l’exécuta, vers l’an cent vingt ; le fait est rapporté par les historiens, et al-Bukhârî l’a consigné dans son livre Khalq af’âl al-’ibâd. Son élève en doctrine, Jahm ibn Safwân, secrétaire de révolte au Khurâsân, donna à la déviation son système et son nom. Les imams rapportent que ses doutes naquirent de débats avec des sectes venues d’Orient — les Sumaniyyah, matérialistes indiens qui ne reconnaissaient que la connaissance sensible — qui l’ébranlèrent au point qu’il délaissa la prière quarante jours, cherchant un dieu que sa raison pût cerner. Il en sortit avec un système où chaque erreur en engendre une autre :

– la négation des noms et attributs divins — Allah réduit à une abstraction sans parole, sans science affirmée, sans élévation, dont on ne peut même pas dire qu’Il est « chose » de peur de Le comparer aux choses ;

– en conséquence, le Coran déclaré créé, puisqu’un dieu sans parole ne parle pas — thèse dont nous avons annoncé dès le premier dossier qu’elle embraserait l’épreuve de l’imam Ahmad ;

– le destin transformé en contrainte pure, l’homme n’étant qu’une plume dans le vent, sans acte propre — le jabr, miroir inversé du qadarisme ;

– la foi ramenée à la simple connaissance du cœur — l’irjâ’ porté à son comble, puisque même Iblîs et Pharaon connaissaient ;

– et, pour finir, l’idée que le Paradis et l’Enfer auraient une fin, car un dieu abstrait ne saurait avoir de créatures éternelles.

Jahm périt en l’an cent vingt-huit, exécuté dans l’écrasement de la révolte qu’il servait, rapportent les historiens ; sa secte ne lui survécut guère en tant que telle — mais ses thèses, recueillies et raffinées par d’autres écoles, allaient hanter des siècles de théologie. C’est pourquoi les anciens, qui savaient nommer les racines, appelèrent longtemps « jahmite » quiconque niait les attributs, quel que fût son étendard.

17. La réponse des salaf : affirmer sans comparer, purifier sans vider

Face à cette machine spéculative, la réponse des héritiers des compagnons tint en une règle d’une simplicité souveraine, tout entière contenue dans un verset de la sourate que nous citions en ouverture :

« Créateur des cieux et de la terre, Il vous a donné des épouses de votre espèce et a mis à votre disposition des bestiaux, mâles et femelles. C’est ainsi qu’Il vous multiplie. Rien ne Lui est comparable, et Il entend tout et voit tout. » — Coran 42, 11

Rien ne Lui est comparable — et Il entend tout et voit tout. Dans une seule phrase, le Livre unit ce que les sectes séparent : la négation de toute ressemblance, qui réfute ceux qui assimilent le Créateur à la créature, et l’affirmation des attributs — l’ouïe, la vue — qui réfute ceux qui les vident. La voie des compagnons et de leurs successeurs fut de tenir les deux bouts sans lâcher ni l’un ni l’autre : affirmer d’Allah tout ce qu’Il a affirmé de Lui-même et ce que Son Messager ﷺ a affirmé de Lui, tel que cela convient à Sa majesté — sans détournement du sens, sans négation, sans chercher le comment, sans comparaison.

La scène qui fixa pour toujours cette méthode eut lieu à Médine, dans le cercle de l’imam Mâlik : un homme demanda — Allah dit qu’Il s’est élevé sur le Trône : comment s’est-Il élevé ? Mâlik baissa la tête, la sueur le couvrit, puis il répondit :

« L’élévation n’est pas inconnue, le comment échappe à la raison, y croire est obligatoire, et interroger là-dessus est une innovation. » — et il fit reconduire l’homme (rapporté avec des chaînes sûres par al-Lâlakâ’î et al-Bayhaqî).

Tout l’équilibre de la voie des anciens est dans ces quatre membres : le sens révélé est reçu et compris dans la langue ; la modalité est remise à Allah ; la foi ne négocie pas ; et la question spéculative elle-même est désignée comme la porte du mal. Pour le dire avec un exemple : un enfant sait ce que veut dire « voir » ; il ne sait pas comment fonctionne l’œil, ni ce que serait une vue sans œil. Quand le Coran dit qu’Allah voit, nous comprenons le mot, nous affirmons la chose, nous ne prétendons rien savoir de sa modalité, et nous savons seulement qu’elle n’est pas la nôtre. Le jahmite, lui, raisonne : voir suppose un œil, un œil est un organe, Dieu n’a pas d’organe — donc Dieu ne voit pas « vraiment ». Il croit protéger la transcendance ; il a seulement mesuré Dieu à l’homme, puis nié Dieu pour qu’Il ne ressemble pas à l’homme. Cette voie n’était pas un refus de penser : elle était le refus de soumettre la Révélation au tribunal d’une raison qui n’a jamais vu son objet — refus argumenté, que les imams consignèrent bientôt dans les premiers livres de réfutation : le Khalq af’âl al-’ibâd d’al-Bukhârî, la réplique de ’Uthmân ibn Sa’îd ad-Dârimî aux Jahmiyyah, et la réfutation attribuée à l’imam Ahmad — première bibliothèque du credo, née du combat. Quant à la thèse du Coran créé et à l’épreuve qu’elle déchaînera un siècle plus tard, lorsque le pouvoir abbasside voudra l’imposer par le fouet à la communauté entière et qu’un homme seul tiendra bon — nous lui devrons, en son lieu, un récit complet : la mihnah de l’imam Ahmad sera l’un des sommets de notre série.

18. Ce qu’ils sont devenus

Le jahmisme est mort avec Jahm ; ses thèses, non. Trois destins sont à suivre.

Le Coran créé et la mihnah. La thèse centrale de Jahm fut reprise par les mu’tazilites, qui en firent, sous les califes al-Ma’mûn, al-Mu’tasim et al-Wâthiq (218-234 H), un dogme d’État imposé par l’inquisition. Elle mourut de l’échec de cette inquisition : la résistance de l’imam Ahmad ibn Hanbal, fouetté et emprisonné, retourna l’opinion, et le calife al-Mutawakkil y mit fin en 234 H. Depuis, aucune école musulmane ne professe le Coran créé — même les mu’tazilites, réduits à quelques cercles, ont disparu comme école vivante au VIIe siècle de l’Hégire, et ne survivent qu’à travers la théologie zaydite et ibadite.

Le débat sur les attributs. C’est l’héritage le plus subtil, et il faut en parler avec justesse. La négation radicale de Jahm n’a plus de partisans déclarés ; mais la question qu’il avait posée — comment affirmer les attributs sans comparer ? — a traversé toute la théologie musulmane. Les écoles de théologie spéculative qui se sont réclamées d’Ahl as-Sunnah, ash’arite et maturidite, ont combattu les mu’tazilites et les Jahmiyyah, affirmé les attributs essentiels d’Allah — la science, la puissance, la volonté, la parole, l’ouïe, la vue, la vie — et se sont séparées de la voie des anciens sur le traitement de certains attributs rapportés par les textes, tels que l’élévation, la main ou le visage, qu’elles interprètent ou dont elles remettent le sens à Allah. Ce débat, interne à la Sunnah, sera exposé au dossier consacré au kalâm ; retenons ici que les anciens, à la suite de Mâlik, ont tenu que la porte la plus sûre est de dire d’Allah ce qu’Il a dit de Lui-même, ni plus ni moins, et de ne pas demander « comment ».

Le dieu abstrait de notre temps. Le jahmisme le plus vivant aujourd’hui n’est pas dans les livres de théologie : il est dans le discours courant sur Dieu. « Dieu est une énergie », « une force », « l’univers », « le grand architecte » qui a lancé le monde et ne parle plus, ne voit plus, n’entend plus, n’intervient plus — un dieu que la raison a taillé à sa mesure et qui n’a plus rien à dire à l’homme. Le déisme des Lumières, la « spiritualité » sans révélation, et même certaines présentations modernes de l’islam qui rougissent des attributs que le Coran affirme, refont le chemin de Jahm : un Dieu si transcendant qu’Il n’est plus personne. Le Coran, lui, parle d’un Seigneur qui entend la femme qui se plaint de son mari (Coran 58, 1), qui est plus proche de l’homme que sa veine jugulaire (Coran 50, 16), qui aime, qui pardonne, qui se met en colère, qui répond à celui qui L’invoque — et qui n’a rien de semblable. C’est ce Dieu-là que la voie des anciens a défendu contre Jahm, et c’est Lui qu’il faut encore présenter aujourd’hui à ceux qui ne connaissent de Dieu qu’une abstraction.

Cinquième partie — La riposte de la Sunnah

19. « Nommez-nous vos hommes » : la naissance de l’isnâd

Nous avons cité, en clôture de nos dossiers précédents, une phrase du tâbi’î Muhammad ibn Sîrîn ; le moment est venu de la donner en entier et dans sa lumière, car elle est l’acte de naissance d’une science. L’imam Muslim l’a placée dans l’introduction de son Sahîh :

« Ils ne demandaient pas au sujet de l’isnâd ; mais lorsque la fitnah survint, ils dirent : nommez-nous vos hommes. On regarde alors ceux qui sont des gens de la Sunnah, et l’on prend leur hadith ; et ceux qui sont des gens des innovations, et l’on ne prend pas leur hadith. »

Tout est dit. Tant que la communauté fut un seul corps de véridiques formés par le Prophète ﷺ et ses compagnons, la parole circulait sur la confiance ; dès que la fitnah eut enfanté des partis, et les partis des intérêts, et les intérêts des mensonges — car chaque secte eut bientôt besoin de hadiths à sa mesure, et les fabriqua —, la communauté dressa le péage que nulle autre tradition religieuse n’a jamais construit : d’où tiens-tu cela, et de qui, et lui, de qui ? Ibn ’Abbâs en témoigne dans la même introduction : nous prenions le hadith de quiconque disait « le Messager d’Allah ﷺ a dit » ; mais quand les gens se mirent à monter toute monture, docile ou rétive, nous ne prîmes plus d’eux que ce que nous connaissions. Et ’Abdullâh ibn al-Mubârak frappa la devise définitive, consignée au même endroit : « L’isnâd fait partie de la religion ; sans l’isnâd, quiconque aurait dit ce qu’il aurait voulu. »

Voilà pourquoi ce dossier des sectes devait précéder celui des sciences : l’isnâd n’est pas né d’un goût d’archiviste, il est né en légitime défense. La fitnah a produit le poison et la Ummah l’antidote — la chaîne de transmission, la critique des hommes, le voyage pour vérifier : Abû Ayyûb al-Ansârî traversant jusqu’en Égypte pour entendre un seul hadith de la bouche de ’Uqbah ibn ’Âmir, Jâbir ibn ’Abdillâh marchant un mois entier vers la Syrie pour un seul récit — rapportent les imams, et al-Bukhârî l’évoque en tête de son chapitre sur le voyage en quête de science. Pour mesurer ce que cela signifie, qu’on imagine un historien qui, pour chaque phrase attribuée à un homme mort il y a deux siècles, exigerait la liste nominative de tous ceux qui l’ont transmise, la biographie de chacun, ses dates, ses maîtres, sa réputation de mémoire et de probité — et qui rejetterait la phrase dès qu’un maillon manque ou faiblit. C’est ce que la Ummah a fait pour des centaines de milliers de récits. Le dossier des sciences du hadith racontera son plein déploiement.

20. La jamâ’ah : rester avec le corps de la communauté

Le deuxième anticorps fut un principe : la jamâ’ah. Hudhayfah ibn al-Yamân — le confident des fitnahs, que nous retrouvons à chaque tournant de cette série — rapporte qu’il interrogeait le Prophète ﷺ sur le mal par crainte qu’il ne l’atteignît, quand les gens l’interrogeaient sur le bien. Il demanda : y aura-t-il un mal après ce bien ? — Oui, répondit-il, et des appeleurs aux portes de la Géhenne : quiconque leur répondra, ils l’y jetteront. Je dis : décris-les-nous. Il dit : ils sont de notre peau et parlent notre langue. Je dis : que m’ordonnes-tu s’ils me rejoignent ? Il dit : « Attache-toi à la communauté des musulmans et à leur imam. » Je dis : et s’ils n’ont ni communauté ni imam ? Il dit : « Alors écarte-toi de tous ces groupes, dusses-tu mordre le tronc d’un arbre jusqu’à ce que la mort te rejoigne dans cet état » (Sahîh al-Bukhârî, n° 7084 ; Sahîh Muslim, n° 1847).

Des appeleurs de notre peau et de notre langue : le Prophète ﷺ avertissait que le danger ne viendrait pas d’un ennemi extérieur reconnaissable, mais de prédicateurs intérieurs — et l’histoire que nous venons de raconter n’est que le premier commentaire de ce hadith. En face, le groupe sauvé du hadith des soixante-treize sectes reçut sa définition de la bouche même du Prophète ﷺ : ce sur quoi je suis, moi et mes compagnons — ni un parti, ni une dynastie, ni une église : une fidélité. C’est elle que désignera le nom qui s’imposa pour distinguer la masse fidèle des groupes qui s’en détachaient : Ahl as-Sunnah wa-l-Jamâ’ah — les gens de la Sunnah et du corps commun ; et les exégètes rapportent d’Ibn ’Abbâs, au sujet du verset annonçant des visages illuminés et des visages assombris au Jour dernier (Coran 3, 106), que les visages illuminés sont ceux des gens de la Sunnah et du rassemblement, et les visages assombris ceux des gens de l’innovation et de la division.

De ce principe découla une hygiène de vie que les anciens appliquèrent avec une constance qui nous étonne : garder son oreille. Ne vous asseyez pas avec les gens des passions, disait Abû Qilâbah, car je crains qu’ils ne vous plongent dans leur égarement ou ne vous rendent confus ce que vous connaissiez clairement — parole qu’ad-Dârimî a consignée avec des dizaines d’autres en tête de ses Sunan. Non par peur du débat — Ibn ’Abbâs est allé débattre à Harûrâ’, armé jusqu’aux dents de science —, mais par lucidité sur ce qu’est un cœur : une étoffe qui prend la teinture de ce qui l’imbibe. À l’ère des flux continus, où chacun porte dans sa poche tous les appeleurs de toutes les portes, cette hygiène des anciens n’a jamais été plus difficile — ni plus vitale.

21. La voie du juste milieu

Prenons enfin la hauteur qui permet de voir le dessin d’ensemble, car il est saisissant. Chaque secte de ce dossier s’est égarée par un excès — et chaque excès a engendré son excès contraire, comme un balancier fou. Sur le pécheur : les Khawârij l’expulsent de la foi, les Murji’ah l’y installent sans dommage — Ahl as-Sunnah le tient croyant diminué, sous la crainte et l’espérance. Sur le destin : les Qadariyyah font de l’homme le créateur de ses actes, les Jabriyyah en font une marionnette — Ahl as-Sunnah affirme la création divine de toute chose et l’acte réel, voulu et responsable du serviteur. Sur la famille du Prophète ﷺ : le rafd la divinise presque et maudit ses frères, le nasb la hait — Ahl as-Sunnah aime les Ahl al-Bayt et les compagnons d’un seul amour, comme ils se sont aimés eux-mêmes. Sur les attributs du Seigneur : les uns les assimilent au créé, les Jahmiyyah les anéantissent — Ahl as-Sunnah affirme sans comparer et purifie sans vider.

————————————————————————– Question Premier excès Excès Voie d’Ahl contraire as-Sunnah ————– —————— —————— ——————— Le grand Khawârij : il est Murji’ah : sa foi Croyant à la foi pécheur mécréant, son sang est intacte, le diminuée, sous la est licite péché ne lui nuit menace et sous pas l’espérance du pardon

Le destin Qadariyyah : Jabriyyah : Allah sait, écrit, l’homme crée ses l’homme n’agit veut et crée tout ; actes, Allah ne pas, il est une l’homme choisit les connaît pas plume dans le vent réellement et répond d’avance de ses actes

La famille Rafd : imams Nasb : haine ou Amour des Ahl al-Bayt du Prophète infaillibles, mépris des Ahl et de tous les ﷺ compagnons maudits al-Bayt compagnons, sans infaillibilité pour personne

Les Assimilation : Jahmiyyah : Allah Affirmer ce qu’Il a attributs Allah ressemble n’a pas affirmé, nier toute divins aux créatures d’attributs réels ressemblance, ne pas demander « comment »

Le pouvoir Khawârij : révolte Servilité : Conseil, patience, injuste armée obligatoire obéissance même refus d’obéir dans dans le péché le péché, sans verser le sang ————————————————————————–

Ce n’est pas là une modération de tempérament, un juste-milieu de confort : c’est une position structurelle, celle que le Livre assigne à cette communauté lorsqu’il la déclare communauté du juste milieu, témoin des hommes (Coran 2, 143). La vérité est une crête entre deux versants, et l’on n’y tient pas par l’intelligence seule : on y tient en gardant les deux mains sur la corde — le Livre et la Sunnah compris comme les ont compris ceux qui les ont reçus. Lâchez la compréhension des compagnons, et votre piété même vous emportera d’un côté ou de l’autre : les Khawârij priaient plus que tous, Jahm cherchait Dieu plus « purement » que tous — et tous deux ont perdu la crête. Telle est la grande leçon de ce dossier, et elle n’a pas d’âge.

22. Tableau récapitulatif : les cinq divergences, hier et aujourd’hui

————————————————————————————– Courant Naissance Doctrine Réponse de la Ce qu’il est centrale Sunnah devenu —————- —————– —————– —————- —————- Khawârij 37 H, Harûrâ’, Le grand pécheur Débat d’Ibn Ibadisme pacifié après est mécréant ; ’Abbâs, combat (Oman, Mzab, l’arbitrage de révolte armée de ’Alî à Djerba) ; Siffîn obligatoire Nahrawân ; le groupes contre le pouvoir péché ne fait takfiristes « injuste » pas sortir de armés l’islam ; « nos contemporains ; frères qui se takfîr diffus sont rebellés »

Chiisme Kûfah, Ier siècle Imâmah divine de Examen des Duodécimains ; cristallisation ’Alî et de ses textes (Ghadîr, (Iran, Irak, après Karbalâ’ descendants, manzilah), éloge Liban…), (61 H) et le rafd infaillibilité, coranique des zaydites (122 H) rejet des compagnons, (Yémen), compagnons amour des Ahl ismaéliens (Aga al-Bayt sans Khan, Bohras), rafd ni nasb alaouites ; 10 à 13 % des musulmans

Qadariyyah Basrah, vers 80 H Pas de destin Ibn ’Umar et le Mu’tazilisme (Ma’bad écrit ; l’homme hadith de Jibrîl (disparu), al-Juhanî) crée ses actes ; les quatre théologie degrés du destin zaydite et ibadite ; rationalisme moderne ; et à l’inverse, fatalisme populaire

Murji’ah Kûfah, vers 100 H La foi est la La foi est « L’essentiel, connaissance du parole et œuvre, c’est le cœur » cœur ; les œuvres elle augmente et ; foi sans n’en font pas diminue pratique ; partie (consensus des irjâ’ atténué salaf, tête du de certaines Sahîh écoles de kalâm d’al-Bukhârî)

Jahmiyyah Khurâsân, vers Négation des Coran 42, 11 ; Coran créé 120 H (al-Ja’d, attributs divins la règle de disparu après la Jahm) ; Coran créé ; Mâlik ; les mihnah ; débat jabr premiers livres sur les du credo attributs dans le kalâm ; déisme moderne du « dieu-énergie » ————————————————————————————–

Conclusion — Le dépôt traverse la tempête des idées

Refermons ce dossier en pesant ce qui s’est joué. En moins d’un siècle, la communauté a vu naître le takfîr et la révolte sacralisée, une religion parallèle bâtie sur le rejet des témoins de la Révélation, la négation du destin, la foi amputée des œuvres, et l’attaque spéculative contre les attributs du Créateur. Aucune de ces vagues n’a emporté le dépôt. À chacune, la génération des compagnons et de leurs héritiers a répondu par le même triptyque : le texte — Ibn ’Abbâs à Harûrâ’, Ibn ’Umar face aux qadarites, Mâlik face au questionneur — ; la chaîne — nommez-nous vos hommes — ; et le corps commun — la jamâ’ah, qui n’est pas le nombre mais la fidélité, dût-elle un jour se réduire à un homme mordant le tronc d’un arbre. Et remarquons ceci, qui donne sa cohérence à toute notre série : les sectes n’ont pas seulement échoué à corrompre la religion — elles ont, par leur assaut même, contraint la Ummah à forger les sciences qui la gardent. Sans les menteurs, pas de science de l’isnâd ; sans les Jahmiyyah, pas de bibliothèque du credo ; sans les débats, pas de codification de la voie des anciens. Allah fait sortir le remède de la morsure.

Et remarquons encore ceci, pour le lecteur qui regarde le monde musulman d’aujourd’hui et n’y voit que division : les cinq courants de ce dossier sont tous encore là, sous une forme ou sous une autre — mais le corps commun l’est aussi. Près de neuf musulmans sur dix se rattachent à Ahl as-Sunnah, prient dans les mêmes mosquées de Jakarta à Dakar, récitent le même Coran, suivent quatre écoles juridiques qui se reconnaissent mutuellement, et tiennent pour référence les mêmes recueils de hadiths et les mêmes imams. Ce n’est pas le fruit d’une autorité centrale — l’islam n’en a jamais eu — ; c’est le fruit d’une méthode, celle que ce dossier a décrite, et qui a tenu quatorze siècles sans pape ni concile.

Le prochain dossier changera d’atmosphère : nous quitterons le fracas des sectes pour suivre les jeunes compagnons et leurs élèves, les tâbi’ûn — la génération qui, pendant que grondaient les fitnahs, s’est dispersée de La Mecque à Médine, de Kûfah à Basrah, du Châm à l’Égypte et au Yémen, portant dans chaque province la science reçue — et nous verrons naître les écoles régionales, les sept juristes de Médine, et ce face-à-face fécond entre les gens du hadith et les gens de l’opinion d’où sortira, plus tard, le fiqh des quatre écoles.

Qu’Allah nous compte parmi les gens de la Sunnah et du corps commun, qu’Il nous fasse mourir sur ce sur quoi étaient Son Prophète et ses compagnons ; et qu’Il couvre d’éloges et de paix Son serviteur et Messager Mouhammad, sa famille, ses compagnons, et quiconque suit leur voie avec excellence jusqu’au Jour de la rétribution.

Chronologie des divergences et de leur postérité

Les dates des grands événements sont établies ; celles qui concernent les personnages des sectes relèvent des historiens et comportent une marge d’incertitude, signalée par la mention « vers ».

– 35 H (656) — Assassinat de ’Uthmân : la fitnah entre dans la communauté.

– 37 H (657) — Siffîn et l’arbitrage ; sécession de Harûrâ’ : naissance des Khawârij ; débat d’Ibn ’Abbâs.

– 38 H (658) — Meurtre de ’Abdullâh ibn Khabbâb ; bataille de Nahrawân.

– 40 H (661) — Assassinat de ’Alî par le kharijite Ibn Muljam.

– 61 H (680) — Karbalâ’ : martyre d’al-Husayn et des siens.

– 65-77 H — Guerres des Azâriqah en Irak et en Perse ; fragmentation des Khawârij.

– 66-67 H — Révolte d’al-Mukhtâr à Kûfah : première imposture mahdiste.

– vers 80 H — Ma’bad al-Juhanî répand la négation du destin à Basrah ; réponse d’Ibn ’Umar.

– vers 93 H — Mort de Jâbir ibn Zayd, dont se réclame l’ibadisme.

– vers 100 H — Diffusion de l’irjâ’ doctrinal à Kûfah.

– vers 105-125 H — Ghaylân ad-Dimashqî propage le qadarisme à Damas ; débat et exécution sous Hishâm.

– vers 120 H — Exécution d’al-Ja’d ibn Dirham par Khâlid al-Qasrî, un jour de sacrifice.

– 122 H (740) — Révolte et martyre de Zayd ibn ’Alî à Kûfah ; « vous m’avez rejeté » : naissance du nom de râfidah.

– 128 H (745) — Mort de Jahm ibn Safwân au Khurâsân.

– 148 H (765) — Mort de Ja’far as-Sâdiq ; séparation des futurs duodécimains et ismaéliens.

– 160 H (777) — Fondation de l’État ibadite rustamide de Tâhert.

– 218-234 H (833-848) — La mihnah : le Coran créé imposé par l’État ; résistance de l’imam Ahmad.

– 260 H (874) — « Occultation mineure » du douzième imam ; 329 H (941) : « occultation majeure ».

– 297 H (909) — Fondation du califat fatimide ismaélien.

– 1501 — Les Safavides imposent le chiisme duodécimain à l’Iran.

– 1979 — Révolution iranienne et doctrine de la wilâyat al-faqîh.

– Fin du XXe siècle — Renaissance du takfîr armé : Égypte, Algérie, puis Irak et Syrie.

Objections et réponses

Ce chapitre rassemble les objections les plus fréquentes sur les divergences décrites dans ce dossier — celles de la tradition chiite, celles de l’histoire critique et celles de la polémique hostile à l’islam. Chacune est formulée dans sa version la plus forte, puis la réponse sunnite est donnée avec ses preuves et ses limites. Le numéro de section renvoie au passage du dossier qui raconte les faits.

1. « L’islam est divisé depuis ses origines : preuve qu’il n’y a jamais eu de vérité claire » (introduction)

Objection — Un lecteur extérieur, ou un polémiste, tire souvent de ce dossier une conclusion simple : une religion qui se fracture trente ans après son fondateur — Khawârij, chiites, sectes théologiques — n’a jamais eu de message clair ; chacun y lit ce qu’il veut.

Réponse — L’argument prouverait trop : le christianisme s’est divisé dès le Ier siècle (judéo-chrétiens, gnostiques, puis ariens, donatistes, nestoriens, monophysites, jusqu’au schisme de 1054 et à la Réforme), le judaïsme a connu sadducéens, pharisiens, esséniens, karaïtes ; le bouddhisme a ses dizaines d’écoles. La division après le fondateur est la loi de toute religion — le Coran le dit lui-même (42, 14) et le Prophète ﷺ l’a annoncée. Ce qui compte, c’est autre chose : ce qui est resté commun. Or, sur l’essentiel — un seul Coran, les cinq piliers, les mêmes prophètes, le même Jour du jugement —, sunnites, chiites et ibadites sont d’accord ; les divergences de ce dossier portent sur l’autorité, le statut du pécheur, le destin et la manière de parler des attributs divins — questions graves, mais périphériques par rapport au noyau. Et la proportion importe : près de neuf musulmans sur dix se rattachent au corps commun, sans autorité centrale pour les y contraindre. Une vérité claire n’est pas une vérité que personne ne conteste ; c’est une vérité que l’on peut retrouver par une méthode connue — et c’est précisément ce que ce dossier a décrit.

2. « Les Khawârij d’hier et les groupes armés d’aujourd’hui sont l’islam « authentique », celui qui applique le Coran à la lettre » (sections 1-6)

Objection — Cette thèse est tenue, curieusement, par deux camps opposés : les groupes takfiristes eux-mêmes, et une partie de la critique islamophobe, pour qui les modérés seraient des « mauvais musulmans » qui trahissent leur texte.

Réponse — Le Prophète ﷺ a décrit ces hommes avant leur naissance, non comme les meilleurs des musulmans, mais comme ceux qui « sortent de la religion comme la flèche du gibier », qui « récitent le Coran sans qu’il dépasse leur gorge », qui « tuent les gens de l’islam et épargnent les idolâtres ». Le premier calife qu’ils ont assassiné est ’Alî ; le premier savant qui les a réfutés est le cousin du Prophète ﷺ, Ibn ’Abbâs ; les savants de toutes les écoles, depuis quatorze siècles, les ont jugés égarés. « Appliquer à la lettre » n’est pas leur méthode : leur méthode est d’isoler un verset de sa compréhension par ceux qui l’ont reçu — et c’est le contraire de la lettre, qui commande la justice, interdit de tuer une âme innocente (Coran 5, 32) et déclare mécréant quiconque nie un pilier, non quiconque le néglige. Enfin, on jugera l’arbre à ses fruits : l’écrasante majorité des victimes de ces groupes sont des musulmans, ce qui est exactement la signature que le Prophète ﷺ avait annoncée.

3. « Les sunnites haïssent les chiites ; le sunnisme, c’est la haine de ’Alî et de sa famille » (sections 7-12)

Objection — Objection fréquente, nourrie par les guerres confessionnelles contemporaines et par une lecture polémique de textes sunnites sur le rafd.

Réponse — L’amour de ’Alî, de Fâtimah, d’al-Hasan et d’al-Husayn est un article de foi sunnite, récité dans chaque prière ; la haine des Ahl al-Bayt (nasb) est condamnée par la Sunnah avec la même rigueur que le rejet des compagnons. Les sunnites tiennent ’Alî pour le quatrième calife bien guidé, le plus proche de la vérité dans la fitnah, l’un des dix promis au Paradis ; ils pleurent Karbalâ’ comme un crime. Ce que la Sunnah refuse, c’est une doctrine — l’imâmah divine, l’infaillibilité, la malédiction des compagnons — non des personnes. Les grands savants sunnites ont toujours distingué le simple fidèle chiite, qui est un musulman, des ghulât qui divinisent ’Alî. Quant aux violences contemporaines entre sunnites et chiites, elles relèvent des États et des milices, non du credo : ceux qui font sauter une mosquée chiite un jour de ’Âshûrâ’ agissent en Khawârij, et sont condamnés comme tels par les savants sunnites.

4. « Le sunnisme est lui-même une secte comme les autres : une construction politique des Umayyades et des Abbassides » (sections 19-21)

Objection — Thèse de certains historiens et de la polémique chiite : « Ahl as-Sunnah » serait l’orthodoxie du vainqueur, fabriquée après coup par les pouvoirs en place.

Réponse — Trois faits contredisent cette lecture. Le premier : Ahl as-Sunnah ne se définit par aucune doctrine nouvelle — chaque secte de ce dossier a ajouté quelque chose (l’imâmah, le takfîr du pécheur, la négation du destin, la négation des attributs) ; la Sunnah est ce qui reste quand on n’ajoute rien, ce que croyaient et pratiquaient les compagnons avant l’apparition de toute secte. Le deuxième : les savants de la Sunnah ont été, en leur temps, les adversaires des pouvoirs. Ils ont condamné Karbalâ’, refusé de maudire ’Alî sur les minbars umayyades, et l’imam Ahmad a été fouetté par les Abbassides pour avoir refusé leur dogme ; Mâlik fut flagellé, Abû Hanîfah mourut en prison. On a rarement vu une « orthodoxie d’État » aussi maltraitée par l’État. Le troisième : la Sunnah n’a pas d’autorité centrale qui puisse la « construire » — ni pape, ni concile, ni clergé ; elle tient par une méthode de vérification ouverte, où chacun peut demander : d’où tiens-tu cela ? Une construction politique ne survit pas quatorze siècles à la chute de tous les pouvoirs qui l’auraient construite.

5. « Le hadith des soixante-treize sectes est faible, et sert à envoyer tout le monde en Enfer » (introduction)

Objection — Certains chercheurs contestent l’authenticité du hadith ; d’autres lui reprochent de nourrir l’exclusivisme : « tous au Feu sauf un ».

Réponse — Le hadith est rapporté par une dizaine de compagnons par des voies distinctes (Abû Hurayrah, Mu’âwiyah, ’Awf ibn Mâlik, Anas, Ibn ’Amr…) ; la partie « ma communauté se divisera en soixante-treize » est jugée authentique par At-Tirmidhî, al-Hâkim, Ibn Taymiyyah, Ibn Hajar et d’autres ; Ibn Hazm, minoritaire, l’a jugé faible. Quant à son sens, les savants l’ont fixé : « au Feu » ne signifie ni éternité en Enfer, ni mécréance — les soixante-douze sont des groupes de la communauté, donc des musulmans, exposés au châtiment pour leur innovation mais relevant de la volonté d’Allah comme tout pécheur. Le hadith n’est pas un permis d’excommunier : il est un avertissement, et la définition du groupe sauvé — « ce sur quoi je suis, moi et mes compagnons » — n’est pas une étiquette que l’on possède mais une fidélité que l’on pratique. Le Prophète ﷺ lui-même a donné la clé de lecture : il a annoncé les divisions pour qu’on les évite, non pour qu’on s’en réjouisse.

6. « La croyance au destin fait des musulmans des fatalistes ; elle annule la liberté et la responsabilité » (sections 13, 15)

Objection — Objection ancienne — c’était déjà celle des qadarites — et moderne : si tout est écrit, pourquoi agir, pourquoi juger, pourquoi punir ?

Réponse — La doctrine sunnite tient les deux affirmations ensemble, parce que le Coran les tient ensemble : Allah sait et crée tout, et l’homme choisit réellement et sera jugé sur son choix. La prescience n’est pas la contrainte : que Dieu sache d’avance ce que je choisirai ne m’empêche pas de choisir — nul ne se sent forcé quand il pèche. Le Prophète ﷺ a tranché le sophisme : « Agissez, chacun est facilité vers ce pour quoi il a été créé » ; et « attache ta chamelle, puis remets-t’en à Allah ». ’Umar, refusant d’entrer dans une ville frappée par la peste, a répondu à ceux qui l’accusaient de fuir le décret d’Allah : nous fuyons le décret d’Allah vers le décret d’Allah. Le fatalisme du « c’était écrit » qui dispense d’agir est précisément l’argument que le Coran attribue aux idolâtres (6, 148) — c’est le jabr de Jahm, non la foi de la Sunnah. Et l’histoire en témoigne : les hommes qui croyaient le plus fermement au destin sont ceux qui ont bâti, en trente ans, un État de la Libye à l’Iran.

7. « L’islam sunnite décrit un Dieu à visage humain — une main, un visage, un trône : c’est de l’anthropomorphisme » (sections 16-18)

Objection — Objection venue des théologiens spéculatifs, reprise par des critiques extérieurs : affirmer les attributs « à la lettre », c’est faire de Dieu un homme.

Réponse — L’anthropomorphisme consiste à dire que Dieu ressemble à l’homme. La voie des anciens dit exactement le contraire, dans le verset même qui fonde sa méthode : « Rien ne Lui est comparable — et Il entend tout et voit tout » (42, 11). Elle affirme les mots que Dieu a choisis pour se décrire, refuse d’en dire la modalité et nie toute ressemblance. Mâlik l’a résumé : l’élévation n’est pas inconnue, le comment échappe à la raison. Ce n’est pas plus « anthropomorphe » que de dire que Dieu sait, veut ou aime — mots que tout monothéiste emploie sans imaginer un cerveau ou un cœur. Ceux qui, au nom de la transcendance, refusent ces mots, finissent par un Dieu dont on ne peut rien dire — et c’est la pente de Jahm. La Sunnah refuse les deux : elle ne fait pas de Dieu un homme, elle ne fait pas de Dieu une abstraction.

8. « Les sunnites diabolisent la raison et interdisent de penser » (sections 17, 19-21)

Objection — La règle de Mâlik — « interroger là-dessus est une innovation » — et la mise en garde contre les « gens des passions » seraient un refus de la pensée critique.

Réponse — Ibn ’Abbâs est allé débattre avec les Khawârij ; Ibn ’Umar a réfuté les qadarites par un argument ; les imams ont écrit des livres de réfutation raisonnée ; la science de l’isnâd est l’une des entreprises critiques les plus rigoureuses de l’histoire — elle a inventé la critique des sources mille ans avant les historiens modernes. Ce que la Sunnah refuse n’est pas la raison : c’est la prétention de la raison à juger de ce qu’elle n’a jamais vu — l’être de Dieu, l’au-delà — et à corriger la Révélation sur ces points. Mâlik n’a pas interdit de comprendre le mot « élévation » ; il a refusé de spéculer sur son « comment », parce que nulle raison n’a de données là-dessus. Quant à l’hygiène des anciens — ne pas prêter l’oreille à tous les prêcheurs —, elle vaut pour tout esprit qui se respecte : on ne vérifie pas sa science en écoutant chaque jour ceux qui la nient, mais en la fondant assez pour pouvoir, le jour venu, débattre — comme Ibn ’Abbâs.

9. « Les sunnites pratiquent aussi le takfîr : certains savants déclarent les chiites mécréants » (sections 6, 12)

Objection — Objection de bonne foi : le dossier reproche aux Khawârij le takfîr, mais des textes sunnites parlent de zindîq au sujet de ceux qui rabaissent les compagnons.

Réponse — La distinction est ancienne et constante : on juge une doctrine, on ne juge pas une personne sans conditions. Dire qu’une croyance — diviniser ’Alî, accuser le Coran d’être falsifié, maudire les compagnons que le Coran agrée — contredit l’islam, c’est un jugement sur la doctrine, que les savants ont le devoir de prononcer. Dire que tel homme est un mécréant, c’est un jugement sur la personne, qui exige que la preuve lui ait été établie, qu’il n’ait ni excuse d’ignorance, ni contrainte, ni interprétation plausible — et que ce jugement soit rendu par un savant, non par un jeune homme sur un forum. Les Khawârij ont supprimé cette distinction ; la Sunnah la maintient. C’est pourquoi les savants sunnites ont toujours distingué les ghulât, sortis de l’islam, des simples fidèles chiites, qui sont des musulmans avec lesquels on discute — et c’est pourquoi le simple fait de vouloir « excommunier vite » est, chez Ahl as-Sunnah, le premier symptôme du mal kharijite.

Repères bibliographiques

Les versets cités littéralement dans ce dossier le sont dans la traduction française de Rachid Maach, Le Coran en français (lecoranenfrancais.com), vérifiée à la source ; les autres versets sont évoqués en paraphrase avec leur référence. Les hadiths d’al-Bukhârî et de Muslim suivent la numérotation de Muhammad Fu’âd ’Abd al-Bâqî ; ceux des Sunan, la numérotation usuelle de leurs éditions de référence, leur degré étant indiqué au fil du texte d’après les jugements des imams de la discipline. Les événements qualifiés de « rapportés par les historiens » relèvent, comme dans toute la série, d’un degré de garantie inférieur à celui des textes authentiques et ne fondent aucune conclusion de croyance.

Sources premières. Al-Bukhârî (m. 256 H), Al-Jâmi’ as-sahîh et Khalq af’âl al-’ibâd ; Muslim (m. 261 H), As-Sahîh, avec son introduction ; Abû Dâwûd, At-Tirmidhî, Ibn Mâjah, An-Nasâ’î (As-Sunan al-kubrâ) ; Ahmad ibn Hanbal, Al-Musnad ; ad-Dârimî, As-Sunan, avec son introduction ; ’Abd ar-Razzâq et Ibn Abî Shaybah, Al-Musannaf ; al-Hâkim, Al-Mustadrak ; al-Bayhaqî, As-Sunan al-kubrâ et Al-Asmâ’ wa-s-sifât.

Credo et réfutations anciennes. ’Uthmân ibn Sa’îd ad-Dârimî (m. 280 H), Ar-Radd ’alâ al-Jahmiyyah ; al-Lâlakâ’î (m. 418 H), Sharh usûl i’tiqâd ahl as-sunnah wa-l-jamâ’ah ; la réfutation attribuée à Ahmad ibn Hanbal, Ar-Radd ’alâ az-zanâdiqah wa-l-jahmiyyah ; Ibn Taymiyyah (m. 728 H), Minhâj as-sunnah an-nabawiyyah.

Hérésiographie et histoire. Abû-l-Hasan al-Ash’arî (m. 324 H), Maqâlât al-islâmiyyîn ; ’Abd al-Qâhir al-Baghdâdî (m. 429 H), Al-Farq bayna-l-firaq ; ash-Shahrastânî (m. 548 H), Al-Milal wa-n-nihal ; at-Tabarî, Târîkh ; Ibn ’Asâkir, Târîkh Dimashq ; Ibn Kathîr, Al-Bidâyah wa-n-nihâyah ; al-Khatîb al-Baghdâdî, Al-Kifâyah ; Ibn Hajar, Fath al-Bârî ; an-Nawawî, Al-Minhâj.

Pour l’état contemporain des courants (données démographiques et historiques, à lire avec discernement) : Pew Research Center, Mapping the Global Muslim Population (2009) ; Heinz Halm, Le chiisme ; Wilferd Madelung, Religious Trends in Early Islamic Iran ; Valerie Hoffman, The Essentials of Ibadi Islam (2012).

→ Suite : Dossier 5 — Les jeunes compagnons et les tâbi’ûn