Dans quel ordre apprendre l’Islam ?

 

 

La purification de l’âmeapprendre l’islam sans oublier son cœur


Il existe, dans la recherche de la science religieuse, un danger que les savants de l’islam n’ont jamais cessé de signaler : celui de réduire l’apprentissage de la religion à une simple accumulation de connaissances.

On peut apprendre les règles de la prière sans que la prière ne transforme réellement le cœur. On peut mémoriser des hadiths sans que le comportement ne s’améliore. On peut étudier la ‘aqîda sans que la confiance en Allah n’augmente. On peut étudier le tafsîr sans que les versets du Coran n’aient d’effet véritable sur la vie quotidienne.

C’est pourquoi la quête du savoir doit nécessairement s’accompagner d’un travail d’éducation de l’âme. Le musulman ne cherche pas seulement à savoir davantage : il cherche à devenir meilleur devant Allah. Al-Khatîb al-Baghdâdî, mort en 463 de l’hégire, a consacré à cette question un ouvrage entier, intitulé Iqtidâ’ al-‘ilm al-‘amal, « La science exige l’action », dont le titre résume à lui seul tout le principe.

Trois dimensions indissociables

L’apprentissage de l’islam ne se limite pas à connaître la croyance, la jurisprudence, le Coran et les hadiths. La tradition islamique articule en réalité trois dimensions que rien ne permet de séparer.

La première est le ‘ilm, la connaissance : savoir ce qu’Allah a révélé. La deuxième est le ‘amal, l’action : mettre en pratique cette connaissance. La troisième est la tazkiya, la purification et l’éducation de l’âme : travailler son cœur et son caractère. Idéalement, ces trois dimensions progressent ensemble, chacune nourrissant les deux autres.

La purification de l’âme dans le Coran

Allah, exalté soit-Il, a placé cette question au cœur même de Son propos, jusqu’à jurer par plusieurs de Ses créatures avant de l’énoncer :

« Par l’âme et Celui qui l’a idéalement formée, lui inspirant sa perversion ou sa piété ! Heureux celui qui l’aura purifiée, malheureux celui qui l’aura souillée. »

Sourate Ach-Chams, versets 7 à 10 — traduction Rachid Maach

Ibn Kathîr, dans son exégèse de ce passage, rapporte d’Ibn ‘Abbâs que la réussite revient à l’âme qu’Allah a purifiée, et de Qatâda que la purification s’opère par l’obéissance à Allah et l’accomplissement des bonnes œuvres. Le succès n’est donc pas présenté ici comme une réussite matérielle ou intellectuelle, mais comme l’état d’une âme redressée.

Cette purification n’est pas un complément facultatif de la mission prophétique : elle en constitue l’un des objets explicites.

« C’est Lui qui a envoyé aux illettrés l’un des leurs comme Messager, afin de leur réciter Ses versets, de purifier leurs âmes et de leur enseigner le Livre et la Sagesse, eux qui étaient auparavant manifestement égarés. »

Sourate Al-Joumou‘ah, verset 2 — traduction Rachid Maach

La récitation des versets, la purification des âmes et l’enseignement du Livre et de la Sagesse sont ainsi placés sur le même plan, comme trois volets d’une même mission. Et le Jour où les comptes seront rendus, c’est précisément l’état du cœur qui déterminera le sort de l’être humain.

« Jour où les richesses et les enfants ne seront d’aucune utilité et où seul celui qui viendra à Allah avec un cœur pur sera sauvé. »

Sourate Ach-Chou‘arâ’, versets 88 et 89 — traduction Rachid Maach

Le cœur, siège de la rectitude

La Sunna établit le même principe avec une clarté remarquable. Le Prophète ﷺ a enseigné qu’il existe dans le corps un morceau de chair qui, lorsqu’il est sain, rend sain le corps tout entier, et qui, lorsqu’il est corrompu, corrompt le corps tout entier, et qu’il s’agit du cœur.

Ce hadith est rapporté par Al-Boukhârî sous le numéro 52 et par Mouslim sous le numéro 1599, d’après An-Nou‘mân ibn Bachîr. Ibn Rajab al-Hanbalî, dans Jâmi‘ al-‘ouloûm wa-l-hikam, en tire la conclusion que la rectitude des membres du corps découle nécessairement de celle du cœur : nul ne peut espérer un comportement droit tant que le cœur demeure malade.

Dans le même sens, le Prophète ﷺ a informé qu’Allah ne regarde ni les apparences ni les biens des hommes, mais leurs cœurs et leurs œuvres. Ce hadith est rapporté par Mouslim sous le numéro 2564, d’après Aboû Hourayra. La valeur d’un serviteur devant son Seigneur ne se mesure donc ni à ce qu’il possède, ni à ce qu’il montre, mais à ce que contient son cœur et à ce qu’il accomplit.

Les maladies à combattre et les vertus à cultiver

L’être humain porte en lui des désirs, des passions, des faiblesses et des maladies du cœur qu’il doit apprendre à reconnaître avant de pouvoir les combattre. La recherche du savoir doit précisément lui permettre de mieux se connaître lui-même en même temps qu’elle lui fait mieux connaître son Seigneur. Ibn al-Qayyim a consacré à cette anatomie du cœur une grande partie de ses ouvrages, notamment Madârij as-sâlikîn et Ighâthat al-lahfân.

Parmi les maux dont le serviteur doit progressivement se défaire figurent :

  • l’ostentation dans les œuvres, le riyâ’ ;
  • l’orgueil, le kibr ;
  • l’envie et la jalousie, le hasad ;
  • la colère excessive et la précipitation ;
  • l’attachement démesuré aux biens de ce monde ;
  • l’amour de la réputation et la recherche des éloges ;
  • la dureté du cœur et le mépris des autres ;
  • le besoin constant d’avoir raison.

Et parmi les vertus qu’il doit cultiver en retour :

  • la sincérité, l’ikhlâs ;
  • la patience, le sabr ;
  • la gratitude, le shoukr ;
  • la confiance en Allah, le tawakkoul ;
  • la crainte révérencielle, la khachya, et l’espérance, le rajâ’ ;
  • le repentir sincère, la tawba ;
  • l’humilité, la pudeur et la miséricorde ;
  • la bienveillance, le pardon et la constance.

Une éducation qui accompagne toutes les étapes

Il serait incorrect de présenter la spiritualité comme une matière que l’on aborderait uniquement après avoir achevé la ‘aqîda, la jurisprudence, le Coran et les hadiths. Elle doit accompagner l’intégralité du parcours, car chaque science enseignée porte déjà en elle-même une éducation du cœur.

Lorsque le musulman apprend la prière, il apprend en même temps la concentration et la présence du cœur. Lorsqu’il apprend le jeûne, il apprend à maîtriser ses désirs. Lorsqu’il apprend la zakât, il apprend à se détacher de l’amour excessif des biens. Lorsqu’il apprend le tawhîd, il apprend à placer son cœur en Allah et à ne plus dépendre des créatures. Lorsqu’il étudie les hadiths, il découvre en même temps le comportement du Prophète ﷺ. Et lorsqu’il étudie le Coran, il doit chercher non seulement à comprendre les mots, mais aussi à se demander ce qu’Allah lui demande de changer dans sa vie. C’est cette question qui donne à la science son véritable fruit.

Le cœur a besoin d’un programme régulier

De même que le corps a besoin d’une alimentation régulière, le cœur a besoin d’une nourriture régulière. Le musulman doit donc instaurer progressivement des habitudes spirituelles stables : les cinq prières accomplies à leurs horaires, une lecture quotidienne du Coran, le rappel d’Allah, les invocations, le repentir fréquent, la prière nocturne selon ses capacités, les œuvres surérogatoires, la fréquentation des gens de bien, la méditation sur les signes d’Allah, la réflexion sur la mort et sur la rencontre avec son Seigneur, la gratitude pour Ses bienfaits, et l’examen régulier de sa propre âme.

Il ne s’agit nullement de rechercher des expériences spirituelles extraordinaires. La véritable spiritualité islamique repose avant tout sur la constance dans les œuvres légiférées, même lorsqu’elles paraissent modestes. Le Prophète ﷺ a en effet enseigné que les œuvres les plus aimées d’Allah sont les plus constantes, même si elles sont peu nombreuses. Ce hadith est rapporté par Al-Boukhârî sous le numéro 6464 et par Mouslim sous le numéro 783, d’après ‘Â’icha, dont il est précisé qu’elle s’attachait elle-même à ne jamais abandonner une œuvre qu’elle avait entreprise.

Une spiritualité fondée sur le Coran et la Sunna

Une dérive doit ici être signalée. Rechercher la spiritualité ne signifie pas adopter des pratiques religieuses particulières au seul motif qu’elles procurent une émotion forte. L’éducation de l’âme doit demeurer entièrement fondée sur le Coran et la Sunna, car le musulman ne cherche pas à ressentir quelque chose : il cherche à adorer Allah de la manière dont Allah aime être adoré.

Le Prophète ﷺ a averti que toute œuvre accomplie sans être conforme à son enseignement serait rejetée, hadith rapporté par Al-Boukhârî sous le numéro 2697 et par Mouslim sous le numéro 1718. Ibn Taymiyya, dans son épître Al-‘Ouboûdiyya, rappelle que l’adoration véritable réunit l’amour le plus parfait et la soumission la plus complète : l’émotion seule ne suffit donc jamais à valider un acte, pas plus que la soumission formelle privée d’amour n’en épuise le sens.

Il peut arriver que la foi soit vive et que le cœur éprouve une grande douceur. Il peut aussi arriver que le musulman prie sans rien ressentir de particulier, tout en persévérant dans son adoration. La sincérité ne se mesure donc pas à l’intensité des émotions ressenties. L’éducation véritable de l’âme consiste précisément à continuer d’obéir à Allah lorsque l’émotion est présente comme lorsqu’elle a disparu.

Le fruit de la science se voit dans le comportement

La spiritualité ne saurait rester enfermée dans la mosquée ou dans les moments de retraite : elle doit apparaître dans les relations humaines. Le fruit véritable de la connaissance se manifeste dans la manière dont on parle à ses parents, dont on traite son conjoint, dont on fait preuve de patience avec ses enfants, dont on se comporte avec ses voisins, dont on demeure honnête dans le commerce, dont on considère les pauvres, dont on réagit lorsqu’on est contredit, dont on reconnaît ses erreurs, dont on pardonne, et dont on maîtrise sa langue.

Le Prophète ﷺ a enseigné que les croyants les plus accomplis dans leur foi sont ceux qui possèdent le meilleur comportement, et que les meilleurs d’entre les hommes sont les meilleurs envers leurs épouses. Ce hadith est rapporté par Aboû Dâoud sous le numéro 4682 et par At-Tirmidhî sous le numéro 1162, d’après Aboû Hourayra, At-Tirmidhî le qualifiant de bon et authentique.

Une personne peut connaître un grand nombre de textes et avoir pourtant besoin d’un immense travail sur son caractère. C’est pourquoi le musulman doit régulièrement se poser cette question : ma science m’a-t-elle rendu meilleur ? Si je connais davantage Allah, est-ce que je Lui obéis davantage ? Si j’apprends davantage sur le Prophète ﷺ, est-ce que mon comportement se rapproche du sien ? Si j’étudie le Coran, est-ce que mon cœur devient plus humble ? Une réponse négative n’est pas une raison d’abandonner l’étude : c’est une invitation à mieux réunir la connaissance, l’action et la purification du cœur.

Le but ultime

Le but de la recherche du savoir n’est donc pas de devenir celui qui a lu le plus de livres, qui détient le plus de diplômes ou qui sait répondre au plus grand nombre de questions. Le but est de devenir un serviteur d’Allah plus sincère, plus conscient de son Seigneur, plus conforme à la Sunna, plus utile aux créatures et plus humble devant la vérité.

Car la science véritable produit la crainte révérencielle d’Allah.

« De Ses serviteurs, seuls craignent Allah ceux qui Le connaissent vraiment. »

Sourate Fâtir, verset 28 — traduction Rachid Maach

Ibn Kathîr, commentant ce verset, cite cette parole rapportée d’Ibn Mas‘oûd selon laquelle la science ne réside pas dans l’abondance des rapports transmis, mais dans la crainte révérencielle. As-Sa‘dî, dans son exégèse, explique dans le même sens que plus la connaissance qu’un serviteur a de son Seigneur est grande, plus sa crainte de Lui est grande.

Ainsi, plus le musulman connaît son Seigneur, plus il prend conscience de Sa grandeur. Plus il connaît ses propres défauts, moins il méprise les autres. Plus il comprend la Sunna, moins il recherche les polémiques. Plus il progresse, plus il comprend combien il a besoin d’Allah. L’éducation de l’âme n’est donc pas une étape parmi d’autres du parcours islamique : elle doit accompagner toutes les étapes. La connaissance éclaire le chemin, l’adoration fait avancer sur ce chemin, et la purification de l’âme apprend au serviteur à marcher vers Allah avec sincérité.

Un parcours en cinq axes qui progressent ensemble

De ce qui précède se dégage une manière plus juste de concevoir l’ensemble du parcours d’apprentissage. Plutôt que de se représenter des matières empilées les unes sur les autres, il est préférable d’envisager cinq axes qui avancent conjointement.

  • La ‘aqîda : qui est Allah et que dois-je croire ?
  • Le fiqh : comment dois-je L’adorer ?
  • Le Coran et la Sunna : que m’ont enseigné Allah et Son Messager ﷺ ?
  • La tazkiya : comment purifier et éduquer mon cœur ?
  • L’adab et les akhlâq : quel musulman dois-je devenir ?

Ce n’est qu’ensuite que viennent les sciences plus spécialisées : la langue arabe, les fondements du droit, les sciences du hadith, l’exégèse approfondie. Une telle organisation change la finalité même de la démarche : il ne s’agit plus seulement de former un étudiant en sciences islamiques, mais un serviteur d’Allah équilibré, dont la croyance est correcte, l’adoration conforme, le cœur vivant et le comportement bon.

Qu’Allah nous accorde à tous une science utile, une œuvre acceptée et un cœur purifié.

Sources citées

  • Coran : traduction française de Rachid Maach.
  • Al-Boukhârî, As-Sahîh, n° 52, n° 2697, n° 6464.
  • Mouslim, As-Sahîh, n° 783, n° 1599, n° 1718, n° 2564.
  • Aboû Dâoud, As-Sounan, n° 4682 — At-Tirmidhî, Al-Jâmi‘, n° 1162.
  • Ibn Kathîr, Tafsîr al-Qour’ân al-‘Azîm, exégèse des sourates Ach-Chams et Fâtir.
  • As-Sa‘dî, Taysîr al-Karîm ar-Rahmân, exégèse de la sourate Fâtir.
  • Ibn Rajab al-Hanbalî, Jâmi‘ al-‘ouloûm wa-l-hikam.
  • Ibn al-Qayyim, Madârij as-sâlikîn et Ighâthat al-lahfân.
  • Ibn Taymiyya, Al-‘Ouboûdiyya.
  • Al-Khatîb al-Baghdâdî, Iqtidâ’ al-‘ilm al-‘amal.